CAMILLE DESMOULINS
La patience et la modération étaient recommandées comme nécessaires même au salut du peuple. Cet excellent conseil fut suivi pendant quelque temps, et après une sorte de délibération, on décida d'envoyer une députation d'électeurs de Paris à l'Assemblée Nationale, pour exposer la situation inquiétante de la cité, et recevoir ses instructions concernant les mesures à prendre. Mais la discussion fut bientôt terminée, car à peine la résolution cidessus avait-elle été prise que toute la foule fut de nouveau agitée par l'arrivée d'un homme revêtu d'un habit vert, et dont la mine et les gestes trahissaient une extrême consternation. « Aux armes, citoyens (1)! s'éeria-t-il , les dragons ont tiré sur le peuple dans le jardin des Tuileries, et moi-même j'ai été blessé », ajouta-t-il en montrant sa jambe. Ce fut comme un choc électrique. Les orateurss'efîorcèrent en vain de contenir la rage allumée, et Camille Desmoulins (2) — je croisque c'était lui — suppliavainement le peuple d'être calme (3). Cet homme
(1) Le titre de « citoyen )> apparaît dans les lettres dès l'année 1765. iNolede Lady Eastlake.)
(2) Guillotiné en avril 1794, en même temps que Danton. [Idem.)
(3) Tout en disant au peuple epue la cour méditait « une Saint-Barthélem}' de patriotes. »
disait-il, pouvait être envoyé pour les exciter à quelque acte d'imprudence. Il était impossible, ajoutait-il, que le roi eût commandé à ses troupes de tirer sur le peuple. Mais le fait fut bientôt prouvé sans conteste par d'autres témoignages, car d'autres personnes se précipitèrent sur la place pour faire le même récit, et un cheval de dragons fut amené, son cavalier ayant été tué ou blessé.
A partir de ce moment, rien ne put contenir la fureur du peupte ; il se répandit dans les rues appelant : « Aux armes ! aux armes 1 » Il pénétra immédiatement dans toute maison susceptible de fournir des armes"; les magasins des armuriers furent pillés, et, en très peu de temps, les principales rues furent remplies d'une populace tumultueuse, diversement armée de fusils, d'épées, de piques et de toutes sortes d'armes offensives et défensives. A neuf heures et demie, une foule se trouva réunie au Palais- Royal, avec des armes et torches. La situation devenait trop menaçante pour que des personnes comme nous restassent sans danger dans les rues. Nous retournâmes à l'hôtel et nous nous mîmes au lit (1) ; mais il fallut bientôt se
(1) Nuit du 12 au 13 juillet.
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lever. Les rues étaient pleines de populace et de soldats avec les signes ordinaires de la sédition : cris, coups de feu, sonneries de grosses cloches, lueur des torches, incendies dans le lointain.
Le lendemain matin (13 juillet), quoique les rues fussent encore remplies de cette multitude diversement armée, nous pûmes sortir sans danger, et nous connûmes bientôt par plusieurs témoignages dignes de toi et concordants ce qui s'était passé la veille. L'une des personnes qui nous renseigna était M. Jefferson, le chargé d'affaires Américain à Paris, dont la résidence était aux Champs-Elysées. Vers sept heures du soir, le prince de Lambesc (1), qui commandait un régiment de dragons allemands (2), fit soudain irruption dans le jardin des Tuileries. Ce personnage était attaché à la cour, ses soldats
(1) Issu de la maison de Lorraine, Charles-Eugène, duc d'Elbeuf et prince de Lambesc, partageait l'impopularité qui s'attachait à la famille de l'infortunée Marie-Antoinette. Colonel du Ro3Tal-Allemand, il émigra, devint feld-maréchal dans les armées autrichiennes et mourut à Vienne en 1825. Il était fils de la célèbre comtesse de Brionne, née Rohan.
(2) Le Royal-Allemand-Cavalerie se rangea, un des premiers, sous les drapeaux des princes frères du roi. Depuis la retraite de Champagne, il fit toutes les campagnes dans l'armée impériale.
étaient compatriotes de la reine, et c'était à dessein que l'on avait chargé son régiment de ce service (1). Mais la fidélité et le zèle n'étaient pas seuls suffisants. La méconnaissance de Paris, semble-t-il, entraîna dès le début le prince à commettre une faute fatale : il se trompade lieu, de temps et dans l'objet de son attaque. Le Palais-Royal devait être le lieu choisi, et ceux qui l'occupaient devaient être évidemment les personnes visées. Il n'aurait
(1) On a prétendu que le nom « Royal-allemand », porté par ce régiment, était purement un titre honorifique et que le régiment n'était pas réellement formé d'Allemands, Mais on a des preuves que les sentiments de méfiance témoignés à la fois par l'Assemblée nationale et la populace parisienne à l'égard du roi furent considérablement accrus par le fait que les régiments formés de troupes étrangères étaient campés à Versailles, dans Paris et autour de Paris. « Toujours des troupes, et des troupes étrangères, des Pandours (Hongrois), des Suisses, tant à Paris qu'aux environs. »> [Moniteur du 1er au 4 juillet 1789.) — Et encore : « Cependant, de nouveaux régiments arrivent toujours des frontières, et on remarque avec inquiétude qu'ils sont pour la plupart Suisses, Allemands, Irlandais. » [Moniteur du 4 au 6 juillet 1789.) Ces précautions d'ailleurs ne servirent de rien, car les soldats allemands se mutinèrent à l'heure critique aussi bien que les gardes françaises. L'ancien régime, qui accordait les promotions et les distinctions seulement aux ordres privilégiés, s'était ainsi aliéné la grande masse de l'armée et avait préparé les avenues de la Révolution. Arthur Young, à propos des petits tambours qui étaient, comme il le remarqua, les jouets en vogue parmi les enfants de la classe bourgeoise, dit : « Pourquoi an tambour ? N'ont-ils pas eu assez des choses militaires dans un royaume où ils sont exclus de tous les honneurs, de la considération et des profits que procure la carrière des armes ? » (P. 117.) (Note de Lady Eastlake.)