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LES MAITRES PERRUQUIERS

différentes sections, quelques-uns formant des postes de garde à des endroits déterminés, d'autres faisant des patrouilles et tous obéissant à des chefs. C'est alors que quelquesuns commencèrent à se distinguer par une cocarde, couleur de verte (1). Je devrais faire aussi remarquer que de nombreux groupes de citoyens, avant de prendre les armes, défilèrent au Palais-Royal aussitôt après avoir inscrit leurs noms à l'Hôtel-de-Ville. Beaucoup de ces groupes étaient composés de personnes de professions analogues, formant des sortes de compagnies.

La corporation des maîtres perruquiers n'était pas la moins nombreuse, ni la moins honorable, ni la moins énergique. On dit qu'elle comprend un millier de maîtres ayant chacun quatre ou cinq garçons. Beaucoup parmi eux étaient des gaillards remarquablement beaux.

(1) La cocarde verte est due à Camille Desmoulins qui. haranguant le peuple au Palais-Royal à la nouvelle du renvoi de Necker, détacha quelques feuilles d'un arbre comme signe de ralliement. La couleur verte devint ainsi la marque du parti libéral, jusqu'à ce qu'on se rappelât que c'était la couleur du comte d'Artois ; elle fut alors définitivement remplacée par les trois couleurs, représentant les vieilles couleurs de la cité de Paris, le rouge et le bleu, jointes, selons les uns, au blanc des Bourbons, selon les autres, au blanc de la Constitution, el ce fut l'oriyine de la trop célèbre cocarde révolutionnaire. (Note de Lady Eastlake.)

Lorsque ces corporations défilaient dans les rues, elles inspiraient nécessairement confiance et étaient l'objet d'ovations. Quand ce fut le tour de la Barber* s Company, si je puis m'exprimer ainsi, elle fut particulièrement applaudie, et elle sympathisa avec les spectateurs. Je criai : « Corps galant ! » A peine avais-je prononcé ces mots qu'un monsieur au visage pâle, portant de longues boucles d'oreilles en or, regarda avec un profond mépris tour à tour les hommes qui défilaient et moi-même, et répondit à mon « Corps gaJant » par un « Vermine I » Il fut entendu par quelques personnes qui lui auraient probablement fait payer durement cette insulte, si le monsieur n'eût été agile. Il vit le danger, il se glissa prestement dans un des passages conduisant au Palais- Royal et se perdit dans la foule.

A la nuit tombante, très peu parmi les gens qui s'étaient armés la veille étaient visibles, quelques-uns avaient cependant refusé de livrer leurs armes, et justifièrent pendant la nuit les soupçons des habitants à leur endroit, car ils commencèrent à piller ; mais il était trop tard pour le faire alors impunément. Ils furent vite découverts et arrêtés, et l'on nous dit le lendemain matin que plusieurs de ces

misérables qui avaient été pris en flagrant délit furent exécutés.

Ce désarmement de la populace et l'établissement d'un corps de citoyens bien armés peuvent être considérés comme une des mesures les plus importantes prises parles Parisiens à cette période de la Révolution.

L'habileté et le sang-froid extraordinaire dont ils firent preuve dans cette circonstance seront probablement toujours mentionnés avec admiration. Le jour suivant (14 juillet) en montra suffisamment les bons effets. Par des crieurs publics et au moyen de placards apposés dans différentes parties de la ville, les échevins firent connaître aux habitants les dispositions importantes qui avaient été prises. Us déclarèrent qu'il y avait une abondante réserve de vivres dans la cité ; que la grande halle aux blés était bien pourvue de farine et de blé ; qu'on s'était procuré une grande quantité d'armes et de munitions ; et que le nombre de gens qui avait pris les armes était largement suffisant pour la défense de la ville. En conséquence, il était recommandé aux citoyens de se livrer à leurs occupations habituelles et d'ouvrir leurs magasins. Les gens delà campagne et les jardiniers installés aux portes de la

ville étaient en même temps invités à apporter leurs provisions sans crainte de vexations. Dans les rues on ne vit plus une populace grossière et menaçante ; elle avait cédé la place à des citoyens soldais qui devenaient d'heure en heure mieux organisés et mieux préparés non seulement à défendre la cité, mais aussi à se charger d'une œuvre de grande importance.

Nous nous proposions de quitter Paris ce jour même à dix heures, mais on nous informa à la Poste Royale que personne n'avait la permission de quitter la ville, jusqu'à ce que l'agitation eût cessé, et l'on nous remit l'avis suivant, admirablement calligraphié: « // n'est permis de sortir de la ville ni avec chevaux de postes ni d'autres. » Nous demandâmes l'autorisation de partir aux directeurs de la poste, au président et aux magistrats de l'Hôtel-de- Ville, mais nous essuyâmes un refus. Dans le cours de la matinée, nous avions été plusieurs fois au Palais-Royal qui était encore occupé par les personnages les plus populaires prenant une part active à la Révolution.

Un Canadien français que nous rencontrâmes dans la foule fut le premier à nous donner à entendre qu'on avait résolu d'attaquer la Bastille. Nous sourîmes du propos de ce

monsieur, et nous lui objectâmes l'improbabilité qu'il y avait à ce que des citoyens indisciplinés prissent une citadelle qui avait résisté aux troupcsles plus expérimentées d'Europe (i . Nous étions alors loin de penser qu'elle serait réellement dans les mains du peuple avant la nuit.

Depuis le commencement de la lutte le dimanche soir, les coups de feu s'étaient fait entendre presque sans discontinuer dans tous les quartiers de la ville, et comme il s'agissait surtoutde l'entraînement des citoyens à l'usage du mousquet, du canon, etc., la population n'en fut pas autrement inquiète, sauf au début. Un autre bruit également incessant était produit par les sonneries des cloches convoquant les habitants dans les différentes parties de la ville. Ces bruits se renouvelant sans cesse et en même temps, le vacarme produit spécialement par l'attaque de la Bastille passa si inaperçu que je ne doute pas qu'il eût commencé déjà depuis longtemps et même qu'il fût terminé avant d'être connu de plusieurs milliers d'habitants comme de nous-mêmes.

(1) Henri IV l'avait attaquée en vain avec son armée de vieux soldats, au siège de Paris (1587-1594). (Note de Lady Eastlake.)

Nous nous attendions, en effet, si peu à cet événement, et la sécurité apparente des rues était telle que — avec quelques-uns de mes compagnons — je me décidai de bonne heure après-midi à visiter les célèbres jardins du duc d'Orléans appelés Monceaux (1). Nous nous trouvâmes ainsi à une distance considérable de la Bastille. Sur notre chemin, nous rencontrâmes, il est vrai, un régiment de soldats qui avait passé au parti du peuple. Il était dans un état de grande surexcitation, causée par le bruit absurde qu'on avait tenté, d'anéantir le régiment entier en empoisonnant son pain (2). A notre retour, deux heures plus tard (il était environ cinq heures) nous rencontrâmes de nouveau le môme régiment en mouvement; les tambours appelaient aux armes, les hommes se rassemblaient, et ils se mirent à avancer à une vive allure. En interrogeant quelques soldats, ainsi que les personnes qui les entou-

(1) Les Batignolles-Monceau étaient alors une commune située hors de Paris- Sous la Restauration on les considérait comme « un beau village de formation récente, devenu sans contredit un des faubourgs les plus élégants de Paris ».

(2) Partout, dans les débuts de la Révolution, d'invisibles meneurs répandront des bruits analogues, feront croire aux uns que le parti de la Cour veut les empoisonner, aux autres que l'on va faire sauter soit l'Arsenal où ils travaillent, soit la ville qu'ils habitent,

raient, nous apprîmes que la Bastille avait été attaquée, et qu'ils allaient soutenir les braves citoyens. Nous eûmes un vif désir de nous approcher du théâtre des événements aussi près que nous le permettait notre sûreté personnelle. Cela nous détournait peu de notre chemin de passer à notre hôtel, et nous nous déterminâmes à y aller parce qu'unde nos compagnons y était resté. Nous venions de le prendre, et nous nous disposions à partir quand un bruit et une agitation inaccoutumés dans la rue Saint-Honorénous annonçaient qu'il se passait quelque chose d'insolite. Notre domestique, qui était dans la rue, vint précipitamment à nous, nous demandant de descendre. Nous le suivîmes dans la rue, et avec une foule de gens de toutes classes attirés aussi par les incidents du dehors, nous courûmes au bout de la rue Saint-Honoré. Là, nous vîmes bientôt une immense multitude se dirigeant sur le Palais- Royal, en poussant des cris d'un genre extraordinaire, mais qui indiquaient suffisamment un événement joyeux. Et, comme elle approchait, nous aperçûmes un drapeau, de grosses clés, et un papier fixé à une perche au-dessus de la foule, sur lequel on lisait : « La Bastille est prise et les portes sont ouvertes ».

La nouvelle de cet étrange événement ainsi communiquée produisit sur le peuple un effet réellement indescriptible. Une explosion soudaine de la joie la plus frénétique éclata instantanément ; les transports de la plus vive allégresse se manifestèrent de toutes les façons imaginables.

Le peuple criait et acclamait, dansait et s'embrassait, riait et pleurait. Chaque cri, chaque geste, dont le caractère était presque nerveux et hystérique, témoignaient, dans celte foule mêlée, d'un accès subit et unanime de jubilation extrême, telle, je suppose, qu'aucun être humain n'en a jamais éprouvé. Nous fûmes reconnus comme Anglais ; on nous embrassa en notre qualité d'hommes libres ; « car les Français, disaient-ils, sont libres maintenant comme vous-mêmes. Désormais nous ne sommes plus ennemis, nous sommes frères, et la guerre ne nous divisera jamais. »

L'enthousiasme général nous gagna ; nous mêlàniesjoyeusement nos cris de liberté à ceux de la foule ; nous serrâmes les mains des Français affranchis avec la plus grande cordialité.

Pour ma part, je serai toujours fier au souvenir de l'émotion que j'éprouvai à ce moment ;

jamais spectacle ne fut d'un intérêt plus passionnant ; jamais je ne ressentis de pareilles délices. La foule continua son chemin vers le Palais-Royal et quelques minutes après une autre la remplaça. Son arrivée s'annonçait aussi par de bruyantes acclamations de triomphe. Mais comme elle approchait, nous distinguâmes bientôt son caractère spécial, et, bien qu'elle apportât une nouvelle, preuve du fait annoncé par la première foule, l'impression qu'elle produisit était d'une nature différente. Un murmure sourd et prolongé se fit entendre tout à coup ; les visages exprimèrent un étonnement mêlé de crainte. Nous ne pûmes tout d'abord nous expliquer ce changement, mais en avançant davantage au milieu de la foule, nous partageâmes soudain le sentiment général, car à ce moment seulement nous aperçûmes, portées sur des piques, deux têtes sanglantes que l'on disait être les têtes du marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, et de M. Flesselles, prévôt des marchands (1). C'était un spectacle horrible, à faire frissonner. Une

(1) C'était (affirme Lady Eastlake) la lête de M. de Losmes- Salbray, le commandant de la Bastille, le bon ange des prisonniers, suivant l'expression de Dusaulx ; mais M. de Flesselles fut massacré par le pennle le même jour.

idée de sauvagerie féroce saisit les spectateurs, et aussitôt arrêta ces sentiments de joie qui avaient débordé jusqu'ici. Beaucoup, comme nous, frappés d'horreur et de dégoût à cette vue, se retirèrent immédiatement.

Nous retournâmes à l'hôtel. L'impression que nous venions d'éprouver et la situation critique de Paris n'étaient pas de nature à nous inspirer d'agréables réflexions. La nuit approchait ; la foule au dehors continuait à s'agiter. Le bruit courait que le comte d'Artois et le maréchal de Broglie avaient le dessein d'attaquer la ville pendant la nuit avec une formidable armée, et ce bruit prit assez de consistance pour déterminer les habitants à se préparer à la défense. Des arbres furent coupés et jetés en travers des principales routes conduisant à la ville ; les rues furent dépavées, et les pierres portées sur les toits des maisons qui bordaient les rues où les troupes devraient passer (car le destin de Pyrrhus n'était pas inconnu des Français), et les fenêtres furent illuminées dans la plupart des quartiers. La nuit s'écoula au milieu des signes variés de l'alarme ; on entendait des coups de l'eu continuels ; le tocsin sonnait infatigablement ; des groupes de citoyens agités passaient précipitamment, et

des sections de la « milice bourgeoise » (car tel était le nom adopté par ceux qui avaient pris les armes la veille) défilaient dans les rues.

Nous avions déjà passé deux nuits sans repos, mais cette nuit-là, nous souffrîmes plus que du manque de sommeil. J'avouerai que mon sang-froid commençait à faiblir. Je sentais que notre situation devenait très grave. Je ne pus m'empêcher de réfléchir au danger et aux outrages auxquels des étrangers de notre condition étaient exposés, si la lutte entre la cour et le peuple s'envenimait encore.

Je me vis dans une ville assiégée, et mon imagination fit promptement apparaître devant mes yeux les horreurs d'une pareille situation. Je songeai à l'Angleterre, et à mes chers parents et amis, et pendant quelque temps je fus réellement malheureux. Cependant la nuit s'acheva sans d'autres sujets d'inquiétude ; les dangers que l'on avait appréhendés la veille ne s'étaient pas réalisés, et peu à peu nos angoisses diminuèrent.

Je vous ai souvent dit que lorsque mes obligations professionnelles m'obligent à passer des nuits de fatigue et d'inquiétude où il est

malaisé de dire si c'est le corps ou l'esprit qui souffre le plus, l'apparition du jour m'a toujours soulagé. La lumière, j'en suis persuadé, agit en pareil cas comme un stimulant provoquant chez l'homme comme dans les plantes une nouvelle énergie. Je ressentis, à cette occasion, l'influence bienfaisante de l'aube à un singulier degré. Mon esprit retrouva son calme et je me sentis bientôt disposé à descendre dans la rue. Je sortis donc (15 juillet) et je fus conduit parle bruit d'une foule qui approchait au bout de la rue Saint-Honoré : là, je fus témoin d'une scène excessivement pénible.

Aussitôt que le peuple eut pénétré dans la Bastille et se fut rendu maître de la résistance, il se mit avec ardeur à rechercher, pour les délivrer, tous les malheureux prisonniers enfermés dans ses murs. Deux pauvres victimes de la tyrannie exécrable de l'ancien gouvernement venaient d'être découvertes et retirées de l'un des plus obscurs cachots de cette horrible citadelle, et ils étaient conduits à ce moment par la foule au Palais-Royal.

L'un d'eux était un chétif petit vieillard. Je ne pus savoir son histoire. Il avait l'air hébété d'un enfant ; ses pas étaient chancelants, et

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