‹ Lettres du docteur RigbyChapitre 54 sur 123 · A LA MORGUE · texte numérisé non relu

A LA MORGUE

intelligent guide, philosophe et ami, M. Dallos (car il s'était comporté à notre égard à tous ces titres). Nous venions ausside rencontrer par hasard un familier bien informé du duc d'Orléans, qui était un Anglais du nom de Smith, et qui nous avait témoigné quelque politesse la veille dans les jardins de Monceau. Il pensait que nous agirions avec prudence si nous quittions Paris sans tarder, car sa position lui permettait de savoir que le danger n'avait nullement disparu. La première démarche indispensable pour mettre notre dessein à exécution était de nous rendre àl'Hôtel-de-Ville pour demander un passeport. En y allant nous passâmes par la Place de Grève (1), lieu des exécutions publiques ; et toute proche était la Place des Morgues (2), triste lieu en vérité, où étaient déposés non seulement les corps des criminels exécutés, jusqu'à ce qu'ils fussent ensevelis ou emportés par leurs amis, mais aussi tous les cadavres qui pendant la nuit étaient trouvés dans les rues, et qui étaient exposés ici pour être reconnus. Les corps de quelques-uns de ceux qui étaient tombés de-

(1) Qui est — ou le sait — la place de l'Hôtel-de-VilIe.

(2) Ou plus exactement le Marché-neuf, près de l'extrémité septentrionale du pont Saint-Michel, où s'élève la Morgue.

vant la Bastille y avaient été apportés. Nous nous dirigeâmes vers la foule que nous aperçûmes tout autour et nous fûmes amenés à voir ce lieu dans des circonstances particulières. Les corps mutilés gisaient pêle-mêle. Il pouvait y en avoir de vingt à trente. C'était un spectacle affreux et dégoûtant, mais la vue de quelques vivants tout près d'eux excitait une horreur encore plus pénible. Ceux qui n'avaient point revu leurs amis pendant la nuit se rendaient dans cet endroit, avec la terrible appréhension qu'ils pussent être parmi ces morts infortunés. Des parents qui ne pouvaient trouver leurs fils, des femmes qui avaient perdu leurs maris, venaient les chercher à la Place des Morgues.

Plusieurs malheureuses femmes étaient là, accomplissant cette douloureuse démarche.

Elles retournaient les corps, et ceux-ci étaient tellement défigurés par la mort et les suites de larges blessures, qu'il ne leur était point aisé d'identifier ceux qu'en vie elles auraient reconnus au premier coupd'œil. Il était alors nécessaire d'examiner les traits du visage et les vêtements de près et en détail, ce qui pour un proche parent devait être vraiment atroce. Nous vîmes une femme à l'instant où elle dé-

Page 1