‹ Lettres du docteur RigbyChapitre 55 sur 123 · PASSEPORTS · texte numérisé non relu

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couvrit son mari ou son fils ; à cette vue, elle poussa le cri le plus violent et le plus perçant que j'aie jamais entendu, — et vous savez que j'ai entendu Mrs. Siddons (1). La foule qui l'entourait recula à ce cri de détresse et parut lui faire écho. Cette femme s'arracha littéralement des poignées de cheveux, puis leva ses mains et ses yeux vers le ciel, avec une attitude d'une telle horreur que je ne puis ni la décrire ni même souhaiter me la rappeler ; enfin elle se laissa choir tout d'un coup sur le cadavre. Cette scène nous fit une violente impression ; c'était trop pénible et nous nous retirâmes. Cet incident n'était pas fait pour accroire notre désir de rester à Paris.

Nous nous hâtâmes d'aller à l'Hôtel-de-Ville demander nos passeports. Les échevins nous reçurent avec la plus grande politesse et se déclarèrent prêts à faire droit à notre requête. Ils ne voulaient certes pas la repousser, après la proclamation publique qu'ils avaient faite à ce sujet; mais, à moins que nous eussions des raisons très fortes de quitter Paris, ils ne nous

(1) Sarah Kemble Mrss. Siddons (1755-1831), actrice de Drury Lane, dont le succès était si grand qu'on la surnommait la Reine de la Tragédie. Le rôle de Lady Macbeth était son triomphe.

conseillaient pas de partir ce jour-là. Ils nous firent remarquer que l'agitation du peuple était encore considérable, et qu'il était très soupçonneux à l'endroit de ceux qui quittaient la ville, et particulièrement jaloux que nul paraissant être de la noblesse pût s'échapper.

Enfin ils ajoutèrent que l'ordre des magistrats avait eu trop peu le temps d'être connu et compris dans la ville, surtout dans les faubourgs, pour que nous fussions assurés de n'être pas arrêtés, ou peut-être insultés. Mais nous étions impatients de partir, et nous résolûmes de faire une tentative. Nous reçûmes donc un passeport des échevins, qui nous souhaitèrent poliment bon voyage. Il nous fallut ensuite nous procurer des chevaux de poste, et en montrant nos passeports à la maison de poste, on nous accorda des chevaux sans difficulté ; mais on nous pria d'accompagner les postillons et les chevaux jusqu'à notre hôtel où se trouvait la voiture, afin que, s'ils étaient arrêtés, le passeport pût être montré.

Nous attendîmes donc que les chevaux fussent prêts, et nous eûmes alors l'occasion de remarquer l'agilité des Français, dans les circonstances subites et imprévues. Car, tandis que nous étions dans la cour et que nous nous

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