‹ Lettres du docteur RigbyChapitre 56 sur 123 · TENTATIVE DE DÉPART · texte numérisé non relu

TENTATIVE DE DÉPART

amusions à regarder les postillons, je ne dis pas mettre, mais entrer dans leurs bottes à genouillères, le bruit courut que la Cour avait trahi et qu'un corps de troupes était aux portes de Paris. Les postillons, en un clin d'œil, quittèrent leurs bottes, coururent chercher chacun un mousquet, et en deux ou trois minutes furent transformés en soldats. Avec presque tous les autres postillons et domestiques qui avaient fait de même, ils sortirent dans la rue et, se joignant aussitôt à d'aulres de leurs voisins, ils formèrent bientôt une respectable troupe armée. Supposant que les troupes venaient dans cette direction, des habitants amenèrent des charrettes, des fûts, de grosses pièces de bois pour former une barricade. Pendant un quart d'heure environ, ils continuèrent ces préparatifs avec le plus grand entrain. Puis il se trouva que le bruit qui avait couru était sans fondement, et tous retournèrent à leurs occupations, avec une gaieté que seuls, peut-être, des Français auraient pu montrer aussitôt après celte sérieuse alerte. Les postillons eurent vite fait de préparer leurs chevaux, et nous partîmes avec eux. A peine étions-nous arrivés à l'extrémité de la première rue que nous comprimes la nécessité qu'il y avait à les accompagner.

Si LETTRES DU DOCTEUR RI6BY

Quelques citoyens en armes arrêtèrent les postillons en leur demandant où ils allaient. Ils nous invitèrent à montrer les passeports ; ils furent satisfaits, et nous continuâmes notre chemin. Le môme incident se reproduisit partout où nous rencontrâmes des citoyens en armes, et étant donnée la dislance delà maison de poste à l'hôtel, nous fûmes arrêtés cinq ou six fois avant d'arriver. Nous pensions alors être sûrs de partir, les chevaux furent attelés et nous démarrâmes. Mais, hélas ! nous fûmes encore arrêtés au bout de quelques minu.tes. Nous produisîmes notre passeport, et après quelques hésitations, on nous permit de continuer, sauf à recommencer à la garde suivante.

Là, on nous demanda où nous allions et qui nous étions. Le passeport fut montré encore une fois comme notre sauf-conduit, et nous aurait encore sans doute servi, si un citoyen à l'œil inquisiteur n'eût regardé dans la voiture et aperçu une paire de pistolets qui avaient été imprudemment placés dans la voiture à Londres, comme un bagage nécessaire. « Vous portez des armes, s'écria-t-il avec impatience, et c'est contraire aux ordres des magistrats. » Nous répondîmes que nous les avions apportées de Londres sans autre dessein que de nous gar-

LA VOItURE ARRÊTÉE 85

der des voleurs. « Il n'y en a pas en France, répliqua-t-il, tout le monde le sait, et par conséquent il n'y a pas de raison de porter des pistolets. » Un homme à l'air plus bienveillant, qui se tenait tout près, remarqua notre embarras et essaya d'apaiser sa colère. Il dit que le passeport ainsi que notre air témoignaient avec évidence que nous étions de « véritables Anglais » ; que tous les étrangers avaient droit à la politesse, et qu'il serait fâché qu'un seul pût quitter Paris avec l'impression d'avoir été maltraité. Mais ni sa bienveillance ni son bon sens ne servirent de rien ; l'homme furieux continua à demander les pistolets. Il était assez clair, sous prétexte qu'il n'y avait pas de voleurs en France, qu'il avait pris goût à ces armes, et nous les lui donnâmes de bon cœur, heureux de transiger ainsi pour obtenir l'autorisation de continuer notre route.

Nous fîmes alors cette fois un peu plus de chemin, parce que les personnes de garde se montrèrent moins soupçonneuses. Cependant nous n'étions pas encore libres, car avant d'arriver aux barrières nous fûmes arrêtés pour tout de bon ; les chevaux furent subitement retournés et nous reçûmes l'ordre d'aller à l'Hôtel-de-Ville pour être interrogés.

A partir de ce moment les choses prirent une nouvelle tournure. La populace, dans les rues, qui auparavant avait été parfaitement tranquille, et même les dames aux fenêtres qui, sur notre passage, nous avaient adressé de gracieux adieux de leurs mains et avec leurs mouchoirs, commencèrent à nous insulter, les uns grossièrement, les autres en nous accablant de reproches *, mais nous subissions le sort commun à ceux contre qui la fortune a tourné. En allant, nous passions avec une autorité apparente, et peut-être le grand- air que nous avions avec une voiture anglaise attelée de six chevaux contribuait-il quelque peu au respect que même des dames nous témoignaient. Mais maintenant on nous emmenait indignement comme des prisonniers. On sut bientôt que nous allions devant les magistrats à l'Hôtel-de- Ville ; nous étions des personnes suspectes. « Ils sont de la noblesse, cria la populace. Ils voulaient fuir ; mais les scélérats sont pris. » Partout des regards indignés et des gestes de menace nous suivaient. La voiture elle-même était regardée avec mépris et souillée de crachats. Enfin nous arrivâmes à l'IIôtel-de-Ville, et nous fûmes heureux de trouver les mêmes magistrats que nous avions

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