INSULTES DE LA POPULACE
vus auparavant. Ils sourirent de notre embarras et nous plaisantèrent sur les difficultés auxquelles nous nous étions exposés, en ne suivant pas leur avis ; ils réprouvèrent d'ailleurs les gens qui avaient interrompu notre voyage. Ils nous remirent un nouveau passeport rédigé en termes plus explicites, et pour garantir plus efficacement notre sécurité, ils nous donnèrent une garde de citoyens respectables en armes. Nous les remerciâmes, et prîmes de nouveau congé.
Nous éprouvâmes tout de suite les bons effets de ces nouvelles dispositions, et nous avançâmes dans les rues sans être inquiétés, avec une dignité toute militaire, ayant au moins six gardes armés de chaque côté de la voiture, jusqu'à ce que nous atteignîmes la barrière. Alors la voiture s'arrêta, mais nous ne vîmes là rien d'anormal, puisqu'on nous avait arrêtés à notre entrée dans Paris. La porte de la voiture fut aussitôt ouverte, et un homme dit qu'il devait fouiller dans les malles. Nous supposâmes que c'était conformément à l'ancienne coutume, et suivant l'ancien usage, nous lui offrîmes un pourboire. Son refus indigné nous convainquit qu'il n'était pas un de ceux qui tenaient autrefois la bar-
rière ; car, dans les différentes villes que nous avions traversées, nous n'avions pas eu un simple exemple d'employé de barrière refusant un pourboire. INous sortîmes tous les bagages, et la visite commença ; elle se termina, du reste, semble-t-il, avec satisfaction, et on nous pria de reprendre nos places ; ce que nous fîmes avec un soupir de soulagement, pensant que tout irait bien. Mais un gaillard à la mine mauvaise, farouche, armé d'un mousquet, nous persuada bientôt du contraire. Il sauta dans la voiture, se plaça au milieu de nous, la baïonnette iixée au canon, et ordonna aux postillons de nous conduire à l'Hôtel-de-Ville (1). Nous dûmes subir de nouveau notre calvaire à travers les rues, où nous eûmes de l'indignation populaire un exemple encore plus désagréable qu'auparavant. Tout le long du chemin on nous siffla, on nous jeta des paroles de mépris, et quand nous atteignîmes la place où s'élève l'Hôtel-de-Ville, nous la trouvâmes si pleine de monde que la voiture ne put y arriver. Nous fûmes donc obligés de nous arrêter dans une des étroites rues adjacentes. Notre garde grincheux permit à un seul d'entre
(1) Leur escorte avait probablement pris congé d'eux à leur arrivée à la barrière.
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nous d'aller à l'Hôtel-de-Ville avec lui. Le sort voulut que je fusse un des trois qui restèrent dans la voiture. La foule autour de nous augmentait considérablement et devint si exaspérée contre nous que nous courions certainement grand risque de subir quelque acle de violence de sa part, à tel point qu'à un moment nous nous demandâmes s'il ne serait pas plus prudent de nous glisser hors de la voiture et de l'abandonner avec son contenu à la fureur de ces gens. Cependant il survint, durant ce désagréable emprisonnement, un incident qui nous délivra. Tandis que la populace donnait cours à son indignation, une femme, qui ellemême avait suffisamment crié contre nous, accourut soudain du milieu de la foule vers notre domestique qui était à cheval derrière la voiture, et l'embrassa en s'écriant : « Mon cher frère, est-ce toi ? » C'était réellement son frère, et ils ne s'étaient pas vus depuis plusieurs années. Apprenant de lui qui nous étions, elle devint aussitôt notre avocate. La rencontre subite et inattendue de personnes chères l'une à l'autre est toujours intéressante, et les Français ne sont pas les derniers à éprouver des impressions sentimentales. Dans la circonstance, ils y furent sensibles, ils
s'adoucirent et devinrent plus condescendants.
Notre ami fut longtemps à revenir. Les affaires dont avaient à s'occuper les magistrats s'étaient multipliées dans l'intervalle de notre absence, et il s'écoula beaucoup de temps avant qu'ils pussent examiner notre cas. Quand une audience fut enfin obtenue, il revint devant le magistrat qui nous avait témoigné quelque bienveillance ; et les soupçons de l'homme qui nous avait fait rebrousser chemin ne furent point admis comme chef- d'accusation. Nous fûmes libres encore une fois, et comme nous nous étions contentés de demander à être conduits en toute sécurité à un hôtel, nous partîmes en ordonnant aux postillons de se rendre à l'hôtel Saint-Michel. Ce dernier était beaucoup plus proche que celui où nous étions descendus auparavant, et nous avions chance d'y rencontrer notre bon ami, M. Dallos. Mais même dans ce court trajet nous ne fûmes pas exempts de difficultés, car nous fûmes arrêtés en vue de l'hôtel par une troupe de gardes qui exigea que nous descendions pour nous soumettre à une visite. Cette formalité aurait eu lieu au milieu de la rue, si M. Dallos n'était survenu avec autant d'opportunité que la sœur