‹ Lettres du docteur RigbyChapitre 61 sur 123 · LOUIS XVI A PARIS · texte numérisé non relu

LOUIS XVI A PARIS

Le bruit avait couru que le roi devait venir à Paris le jeudi 16 juillet (1), et une multitude remplissait les rues où on supposait qu'il passerait, mais il ne vint pas avant le vendredi 17 juillet. Nous étions très désireux d'assister à ce spectacle du monarque, en quelque sorte amené prisonnier. Cette scène présenta beaucoup d'intérêt, bien qu'elle n'empruntât rien aux circonstances artificielles qui donnent habituellement de l'éclat aux cortèges royaux. L'impression que recevait le spectateur n'était pas due à la splendeur accidentelle de riches vêtements, d'ornements étincelants ; la tenue du roi était simple, pour ne pas dire humble ; l'homme n'était plus caché par l'éclat éblouissant du souverain. Pour un esprit philosophique, il était bien intéressant de voir une des nations les plus peuplées et les plus éclairées du monde s'efforçant d'ordonner la société civile, de développer l'exercice des facultés intellectuelles de l'homme, et de réformer les principes de la constitution politique et du gouvernement. Nous eûmes la bonne fortune de nous procurer une place qui nous permit d'avoir une vue parfaite du cortège. C'était un

(1) Rigby écrit mardi, mais c'est évidemment un lapsus.

balcon appartenant à M. Sykes,sur la place du Palais-Royal, où le cortège devait passer en se dirigeant sur la rue Saint-Honoré. Les rues étaient bordées de bourgeois en armes, sur trois rangs, formant une ligne s'étendant, nous assura-t-on, sur plusieurs milles. Le défilé commença sur la place où nous étions, à trois heures un quart.

Les officiers et les gardes de police de la ville furent les premiers à paraître; quelques femmes suivaient, portant des branches de verdure, décorées avec grâce ; venaientensuite d'autres fonctionnaires : le prévôt des marchands et différents membres de l'administration de la ville. De nombreux bourgeois en armes suivaient à cheval ; puis quelques officiers du roi, à cheval et à pied ; derrière, le corps entier des Etats généraux à pied, la noblesse, le clergé, et le tiers état, chacun avec ses vêtements particuliers. Ceux de la noblesse étaient superbes. Les nobles avaient un chapeau de forme bizarre à larges plumes blanches, et beaucoup parmi eux étaient de grands et élégants jeunes hommes.

Le clergé, surtout les évoques et quelques ecclésiastiques appartenant aux ordres les plus élevés, portaient des habits somptueux.

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-ucoup étaient revêtus de chapes, d'échars roses, et avaient des croix en or massif sur poitrine. Les membres du tiers état étaient êtus très simplement môme plusmodestement jue la classe inférieure des gens de robe des universités anglaises. D'autres officiers du roi arrivaient ensuite, précédant le roi assis dans une vaste et simple voiture attelée de huit chevaux. Des bourgeois suivaient, et derrière eux une autre voiture à huit chevaux contenant des officiers de la cour ; enlin pour terminer le cortège, une multitude immense de bourgeois. On dit qu'ils étaient au nombre de deux cent mille en armes.

La physionomie du roi marquait peu d'émotion, et dans son attitude ne perçait aucune inquiétude. 11 avait l'habitude de rejeter sa tête très en arrière sur ses épaules, ce qui, en l'obligeant à regarder en l'air, lui donnait un certain air stupide en augmentant, semble-t-il, la largeur de son visage et en empêchant cette expression changeante qui se manifeste quand on regarde de côté et d'autre. Il ne fut l'objet ni d'applaudissements ni d'insultes de la part de la populace, à moins que le silence ne dût être interprété comme une façon d'irrévérence. Aucune injure ne fut adressée à la no-

blesse ou au clergé, excepté à l'archevêque de Paris (1), homme maigre et de haute taille. On le siffla beaucoup, la fureur du peuple ayant été excitée contre lui par des bruits qui circulaient sur son compte. On racontait qu'il avait encouragé le roi à prendre des mesures rigoureuses contre le peuple et qu'il avait essayé de faire une impression sur le peuple par l'exposition superstitieuse d'un crucifix. L'Archevêque paraissait très agité, et je ne sais s'il avait un œil de plomb, mais cet œil aimait certainement la terre.

Le peuple réserva ses applaudissements pour le tiers état. Ses membres étaient considérés comme les champions du peuple, et on estimait que leur attitude ferme et énergique à l'Assemblée nationale avait contribué à la chute du despotisme autant que la bravoure des bourgeois parisiens à la prise delà Bastille. « Vive le tiers état I Vive la liberté ! » criat-on plusieurs fois sur leur passage. Il eût été impossible de suivre la procession, car les rues étaient tellement garnies de bourgeois armés

(1) Antoine Leclerc de Juigné (1728-1811). Ancien agent général du clergé, il se signala pendant son archiépiscopat par sa charité et par son zèle contreles jansénistes. Ayant émigré, il revint en France en 1802.

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