DIJON
paysage, ajoutait beaucoup à sa beauté, tandis que les bois immenses, aux noires et sombres nuances, donnaient au tout de la magnificence. Nous descendîmes cette colline pendant plusieurs milles, au milieu du même paysage pittoresque, jusqu'à ce que nous atteignîmes le fond de la vallée, et nous passâmes une petite rivière.
De là jusqu'à Dijon, il y a une bonne route au pied d'une chaîne de collines, couverte de rochers et de bois, et ressemblant beaucoup à Matlock. Dijon est une vieille cité située au milieu de ces beautés naturelles. Nous allons faire une promenade, et comme M. de Yirly, qui était à Norwich il y a deux ans environ, habite cette ville, j'irai lui faire visite.
Lyon, vendredi malin 24 juillet 1789.
J'écrivis ma dernière lettre mardi matin de Dijon, avant que nous eussions vu la ville. Elle n'est pas très grande, mais propre, et les maisons sont bien bâties. 11 y a également quelques beaux monuments.
M. de Virly était à la campagne. Il est de la noblesse ; et les bourgeois, qui viennent de faire avec succès ce noble pas vers la liberté,
obligent à présent les nobles à demeurer où ils sont, que ce soit à la ville ou à la campagne, jusqu'à ce que l'Assemblée nationale ait établi une constitution et ail assuré l'ordre public. Ne le trouvant pas chez lui, je me rendis chez M. Leroux, ce chirurgien à qui j'avais envoyé une de mes publications par M. de Virly. Il n'était pas non plus chez lui, mais quand je déclinai mon nom et demandai à voir l'hôpital, trois de ses élèves m'accompagnèrent. Je n'ai jamais visité avec plus de plaisir un établissement de ce genre ; la charité et le bon sens semblent avoir construit cet hôpital (1). Spacieux et élevé, il est situé hors des murs de la ville (2) et reçoit l'air pur des montagnes et des collines avoisinantes. Il contient trois cents lits, tous en fer : les couvertures et la literie sont en coton blanc et aussi propres que chez un Quaker de Norwich. Nulle part, je ne fus choqué par la moindre odeur impure. Les salles sont très vastes et ont au moins trente pieds de hauteur. Quelques-unes sont destinées
(1) L'hôpital général et l'hospice Sainte-Anne de Dijon comptaient encore, au début du xixe siècle, au nombre des meilleurs établissements de ce genre. Plusieurs voyageurs l'ont vanté du temps du Dr Rigby.
(2) Dans le faubourg d'Ouche et près de la rivière de ce nom qui arrose ses immenses jardins.
l'hôpital DE DIJON 113
aux vieillards infirmes et incurables ; d'autres, séparées, aux aliénés, et il y a deux salles pour les enfants illégitimes appelés « enfants trouvés », car, en fait, ils sont toujours trouvés à la porte de l'hôpital. Mais ce qui me frappa le plus fut une grande salle, pleine de lits, aménagée aussi très confortablement pour recevoir le voyageur étranger. Ici, ce voyageur fatiguo peut tout de suite trouver un asile et prendre du repos. Il est autorisé à demeurer trois jours à l'hôpital, et reçoit tout ce que sa condition exige, et, s'il est sans argent, on lui remet un viatique avant son départ. Je n'ai jamais vu un tableau plus intéressant. Un grand nombre de lits était alors occupé par des voyageurs au teint hàlé ronflant avec une parfaite sérénité, sans être troublés par ces inquiétudes qui souvent interrompent le sommeil de ceux dont le foyer est loin.
J'enviai réellement le fondateur de ce délicieux établissement. J'enviai presque les personnes qui avaient l'agréable tâche de remplir ses bienfaisantes intentions. J'avais sûrement raison de les louer, car cet air de propreté, de commodité et de confort ne peut être conservé sans les plus grands soins. La cuisine est également propre et rangée, et le
magasin de l'apothicaire, ou dispensaire, le plus soigné que j'aie jamais vu, mais il est trop petit et mal éclairé. Les médicaments paraissent surtout être des plantes, et la materia medica n'est pas bonne. On donne ici peu de quinquina ou d'opium.
De Dijon à Lyon nous voyageâmes presque tout le temps au milieu d'une vaste plaine, très bien cultivée ; nous avions à notre droite la même chaîne de collines que nous vîmes pour la première fuis vingt milles environ avant d'arriver à Dijon. Ces collines (en ilngleterre nous les appellerions des montagnes) sont couvertes jusqu'à leur sommet de vignobles florissants ; à leurs pieds, il y a des maisons, des villages, des villes sans nombre. Nous ne cessions de nous écrier en passant: « Quel pays que celuici ! Quel sol fertile ! Que les habitants sont industrieux ! Quel charmant climat » (1) !
(1) Une excellente source à consulter pour l'élude de la vie rurale et des mœurs paysannes de la Bourgogne au xvme siècle est La vie de mon Père, de Restif de la Bretonne, el aussi Monsieur Nicolas, du même auteur. Pour la Champagne, les œuvres de Diderot sont également à lire. Le roman de mœurs est toujours une source précieuse d'informations sur le sort des paysans et des ouvriers, lorsqu'il est écrit — c'est ici le cas — par des fils d'ouvrier ou de paysan. Restif était originaire de Sacy, en Bourgogne. Cf. aussi Doniol, Histoire des classes rurales.