VIENNE
devaient avoir lieu qu'après le coucher du soleil, nous ne pouvions trouver le temps nécessaire. Il y avait quelque chose de mélancolique et de mystérieux dans cette rencontre, et il regretta beaucoup que nous n'eussions pu accéder à sa requête.
11 eut néanmoins l'amabilité de nous accompagner dans la ville, et nous lui sûmes gré de nous montrer de curieuses antiquités romaines au Collège de Vienne, où nous fûmes présentés à M. Schneider, professeur de dessin. Le choix de ce professeur pour cette place paraît très judicieux, car il s'efforce de conserver par le dessin ce qui subsiste encore de ces beaux spécimens.
Nous vîmes de superbes morceaux de mosaïque, des débris de statues antiques, un curieux talisman romain qui imprimait dans la cire différentes tètes, et un Priape. Il y a aussi là des fragments d'anciennes colonnes avec chapiteaux corinthiens, des spécimens de minerai de plomb, de stalactites, de granit, et un os énorme d'un animal qui a été déterré dans le voisinage. On nous montra encore les ruines d'un prétoire romain ; les colonnes et le portique corinthien, avec un superbe fronton, subsistent encore, mais des barbares, il
y a quelques générations, bâtirent entre les piliers, et en firent (1) une église. Nous vîmes aussi les ruines d'un arc de triomphe élevé en mémoire d'Auguste, et à quelque distance de la ville une pyramide en l'honneur de Sévère ; mais cette dernière est d'un effet lourd et a été évidemment construite à une époque où commençait la décadence du goût architectural (2).
La ville était autrefois très grande et elle avait, grâce à sa situation, une importance considérable pour les Romains ': les ruines d'un pont sur le Rhône et d'un aqueduc de cinq lieues d'étendue en sont la preuve. La ville actuelle est populeuse ; elle compte, nous assure-t-on, 18.000 habitants. La cathédrale est un vaste édifice, et son style architectural semble prouver qu'elle fut élevée à l'époque où le style roman cédait la place au gothique (3). Il y a dans la ville une manufacture importante de ratines et d'autres étoffes, et
(1) Cet ancien temple dédié à Auguste et Livie fut tour à tour église, club révolutionnaire, tribunal de commerce, musée, etc. Le baron d'Haussez dit de lui : « Il a résisté à l'injure des siècles et à la barbarie bien plus redoutable des hommes. »
(2) Le Plan de l'Aiguille.
(3) L'édifice, on le sait, est une de nos belles cathédrales gothiques.
VALLÉE DU RHÔNE l'à'Ô
un bon commerce de vin. Tout près ilyaaussi une fonderie, où Ton fabrique des ancres. Les montagnes avoisinantes fournissent le fer et le plomb, et le charbon n'est pas rare dans le pays. Notre aimable guide, après nous avoir accompagnés pendant deux heures environ, voulut nous faire entrer chez lui et nous faire goûter le vin du pays qui est très estimé.
Aix, mercredi matin, 4 heures, 29 juillet 1189.
Je reprends mon récit depuis Vienne que nous quittâmes samedi 25. Nous arrivâmes à Tain, à neuf heures du soir, après une navigation de cinquante milles. Cette ville est située d'une manière pittoresque au pied des montagnes de l'Hermitage qui produisent le célèbre vin de ce nom. Sur la rive opposée du Rhône, il y a une autre grande ville appelée Tournon ; le vin sur ce bord du fleuve n'est pas aussi bon que de ce côté-ci.
Ces villes sont situées dans des provinces différentes. Tain est en Dauphiné, et Tournon en Vivarais. Nous couchâmes ici et nous levâmes à quatre heures et demie. Nous nous arrêtâmes ensuite à Valence, grande ville toute proche du Rhône. De l'autre côté
du fleuve lui fait face un énorme rocher, couronné d'un magnifique château en ruines (1). A partir de là jusqu'à Pont-Saint-Esprit, le fleuve est extrêmement rapide, et ses bords sont encore plus rocheux, accidentés et pittoresques ; les montagnes de Grenoble avec leurs crêtes irrégulières et leurs vastes brèches apparaissent encore dans le lointain. Nous passâmes sous le beau pont Saint-Esprit à trois heures et demie. En cette saison le passage est absolument sans danger, mais au moment des grandes eaux, et quand le vent souffle en tempête, il doit être périlleux. C'est une admirable construction, et nous comptâmes vingt-deux arches, mais il peut y en avoir davantage. Le pont est étonnamment léger, chaque arc-boutant étant, un peu audessus de la surface de l'eau, traversé d'une petite archo, ce qui en diminue considérablement le poids. Ce pont Saint-Esprit fut édifié par les Romains il y a environ deux mille ans, et c'est peut-être ce qui nous reste de plus parfait en ce genre d'architecture.
(1) Le château de Crussol, qui domine le village en ruines du même nom. Ce château, ancienne demeure des Crussol d'Uzès, qui l'ont abandonné au xvi8 siècle, est situé, ainsi que les maisons très anciennes qui l'entourent, sur un rocher