EN SUISSE
la Suisse. Nous jouîmes alors de la vue la plus extraordinaire. D'un côté nous vîmes toute la vallée de Chamonix, avec le mont Blanc, les glaciers et d autres montagnes également énormes dans le Valais, qui, toutes et surtout le mont Blanc, apparaissaient plus élevées que jamais.
D'un autre côté s'étend la Suisse, pays de montagnes se dressant les unes au-dessus des autres avec une extrême variété de formes. Nous ne pûmes voir que très peu de vallées, bien que dans l'une d'elles, très éloignée, nous aperçûmes le Rhône. Nous commençâmes dès lors à descendre,
Depuis Martigny (1), où nous arrivâmes à une heure et demie, jusqu'à Bex, que nous atteignîmes à sept heures et demie, nous restâmes à dos de mulet tout le long du chemin qui s'étendait dans une vallée entourée des mêmes rochers pittoresques. Le Rhône ici fait soudain irruption entre deux rochers élevés, comme si la montagne se fût ouverte juste assez pour lui livrer passage. En chemin, nous nous arrêtâmes pour contempler une magni
(1) A cette époque Martigny paraissait avec avantage. L'irruption des eaux de la Drance, qui écrasa le village, survint en 1818.
fique cascade... Le Rhône qui commence ici à être rapide, la vue de la petite ville de Saint-Maurice bâtie sous un rocher, et le grand nombre de jolies femmes que nous rencontrâmes entre Saint-Maurice et Bex, rendirent notre chemin fort agréable.
A Bex, qui est dans le canton de Berne, nous trouvâmes une auberge très confortable ; nous soupàmes à une table d'hôte, servie par le maître, son fils et sa fille. Plusieurs sociétés de dames et de messieurs, qui paraissaient faire des excursions dans le pays, s'assirent à table avec nous ; tous parlaient français. La plus complète liberté politique semble régner ici ; il n'y a pas d'impôt, sauf une légère taxe sur le sel, et on s'attend même à ce qu'elle soit supprimée, attendu qu'on a découvert dans une montagne voisine une nouvelle et abondante source salée qui, avec les autres depuis longtemps en exploitation à Bex, fournira au gouvernement un revenu considérable.
Les hommes portent les armes quand la défense du pays l'exige. Le sol est fertile et produit en quantité du blé, du vin et des fruits. La classe du peuple est très à son aise, et le maître de l'auberge m'assura qu'il n'y avait pas un habitant qui n'eût des moyens de
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subsistance. Nous avions donné des ordres pour que notre voiture vînt de Lausanne nous rejoindre à Bex et, quand nous la trouvâmes, nous nous réjouîmes que nos marches à pied fussent terminées.
Ce matin à six heures, nous quittâmes Bex et à neuf heures nous entrâmes à Villeneuve, petite ville située à l'extrémité est du lac de Genève. La vue du lac, qui s'offrit soudain à nos yeux, est d'un charme indicible. Jusqu'à Lausanne la route longe constamment le lac, et pendant vingt milles environ, elle est vraiment ravissante. Nous nous arrêtâmes à Vevey, ville bien construite.
Dites à B... qui, si je ne me trompe, est un admirateur de Rousseau, que c'est le lieu que ce dernier célèbre comme la résidence de Julie, de Wolmar, etc. Dans l'embrasure de la fenêtre de l'auberge, j'ai lu un panégyrique fort bien fait sur Vevey, exprimant le regret de l'écrivain de quitter une cité si pleine d'innocence et de bonheur, et où, ajoute-t-il, tant de Julies, tant de Wolmar, et tant de Claras résident encore. La beauté de la campagne environnante, le site particulièrement pittoresque du lac, la douceur du climat, l'abondance des produits d'un sol fertile,
l'absolue liberté du gouvernement, une religion sans superstition, enfin les relations restreintes des habitants avec le reste du monde, tout cet ensemble réalise dans ce lieu favorisé l'idéal du moraliste et le rêve du poète.
En face de Vevey, de l'autre côté du lac, on distingue bien les rochers immortalisés par la même plume que la résidence solitaire de Saint-Preux. A Vevey, nous vîmes de gros blocs de marbre découpés par des machines qu'une roue hydraulique met en. mouvement, et nous achetâmes quelques spécimens de ce marbre. Ici nous eûmes aussi une preuve — et l'un de nos compagnons en profita — de l'honorabilité et de l'honnêteté du brave hôtelier de Bex. A peine étions-nous à Vevey que M. Woodhouse s'aperçut qu'il n'avait point sa montre, et il en conclut qu'il l'avait laissée à Bex. Je le plaisantai et lui dit qu'il l'avait donnée à Annette, la jolie jeune femme qui nous avait servis à table. Nous crûmes bon, cependant, d'essayer de la retrouver et je priai le maître de l'auberge de nous procurer un homme et un cheval pour aller à Bex; ce à quoi il consentit aussitôt. Mais quand nous lui fîmes connaître l'objet de cette course, il