‹ Lettres du Marechal de Moltke sur l'OrientChapitre 2 sur 11 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

Visite rendue au pacha de la Nouvelle-Orsowa. — Voyage à travers

la Valachie. — Bucharest.

Bucharest, le 25 octobre 1835

Au sud de la Vieille-Orsowa et dans son voisinage immédiat s'élève, du sein des flots du Danube, une île portant une forteresse turque. Les Autrichiens, qui Pont bâtie, l'ont appelée la Nouvelle-Orsowa. Les Turcs se sont emparés de la place, et, quoique leurs frontières aient été reculées des Karpathes au Balkan, un pacha réside jusqu'à ce jour à Ada-Kalessi, le fort de l'île. Ici s'élève, semblable à un avant-poste poussé au loin dans les terres chrétiennes, un dernier minaret, du haut duquel est annoncée la religion du prophète, et les Turcs, chassés de leur propre territoire, la Serbie et la Valachie, trouvent un refuge dans cette île.

On permit à mon compagnon de voyage, le baron de

LETTRES SUR L'ORIENT

B..., et à moi, de rendre visite à Son Excellence turque, mais à condition de noùs faire accompagner d'un employé des douanes et d'un préposé à la santé publique. Une quarantaine de quinze jours nous serait imposée avant notre retour sur le territoire autrichien, si nous entrions dans le moindre contact avec des personnes ou des objets susceptibles d'être infectés de la peste. Cette menace était moins terrible pour nous qui voulions nous rendre en Turquie, que pour les deux employés obligés de revenir sur leurs pas. Aussi, l'un d'eux eut-il fort à faire pendant notre audience pour écarter de sa longue canne une plume que le courant d'air promenait çà et là, à terre.

Osman-Pacha fit un accueil très-gracieux aux deux étrangers qui arrivaient du pays lointain de « Trandebourg. » Il nous offrit du café et des pipes, et nous permit de visiter sa forteresse. Le pacha est un fort bel homme, avec une barbe épaisse et rousse. Il est plus maMogé que le maire d'aucun de nos villages. Son palais est une remise en bois, accolée à un bastion détaché. En dépit du froid le plus sensible, nous étions assis dans une pièce à demi ouverte, sans vitres. Nous avions endossé notre habit français, précaution fort inutile ; et, tandis que nous grelottions, Son Excellence, enveloppée de trois fourrures, l'une plus grande et plus ample que l'autre, paraissait fort à son aise.

Dans la ville, nous fûmes surpris de la malpropreté des rues étroites. Les vêtements des hommes étaient rouges, jaunes, bleus, des couleurs les plus criardes, mais tous en lambeaux. Les femmes glissaient voilées, semblables à des spectres. Toutes les maisons portaient des traces de ruine, et je crois vraiment que depuis la conquête de la forteresse pas une de ses tuiles n'a été réparée.

Le 31 octobre, nous poursuivîmes notre voyage à tra-

LETTRES SUR L'ORIENT

vers la Valachie. Si je ne puis que porter un jugement défavorable sur ce pays, je dois rendre hommage à la vérité, en prévenant que je n'ai vu que la partie affreusement ravagée dans la dernière campagne. Peut-être les contrées du nord sont-elles en meilleur état. Nous avons été surpris, en outre, par une pluie qui a duré plusieurs jours, sans interruption, et je m'estimai trop heureux de faire au moins en bonne et agréable compagnie ce pénible voyage.

Nous avions fait à Orsowa l'acquisition d'un char à bancs, car les véhicules valaques sont comme des voitures d'enfants, hauts tout au plus de deux pieds quatre pouces, et si étroits, si courts, qu'un homme à peine peut y prendre place, n'eût-il que le peu de bagages que nous emportions. A la voiture, il n'y a pas un morceau de fer : essieu, moyeu, tout est en bois. L'on chercherait aussi en vain un morceau de métal au harnais. Bientôt nous trouvâmes les rivières gonflées à tel point que l'eau entra jusque dans notre grande voiture, et que nous nous félicitâmes de n'être point assis encore deux pieds plus bas. Mais notre carrosse passait pour une voiture-monstre en Valachie ; on attela huit chevaux de plus, et aux passages difficiles, l'on ajoutait des buffles. Partout où la route s'y prêtait, nous avancions au grand galop, avec accompagnement de grands cris des postillons. Ceux-ci montaient de petits chevaux sans selle, et touchaient presque la terre de leurs pieds. Leurs cris avertissent la poste de loin, et lorsqu'on entre dans la cour non fermée d'une cloison, l'on trouve les chevaux tout prêts.

La pluie tombait, infatigable, du ciel, et mon chapeau était tellement trempé que je le jetai de la voiture. A Crajowa, nous fûmes réduits à faire porter nos fourrures au boulanger, pour les faire sécher : on nous les rendit à moitié brûlées, comme une sorte de pâtés. Dans les villages nous ne trouvions ni logement, ni nourriture,

4 LETTRES SUR L'ORIENT

ni boisson. Les postes même sont de misérables cabanes, ou pour mieux dire, des cavernes creusées dans la terre, avec un toit couvert de branches d'arbre. La misère dépasse tout ce que j'avais conçu jusqu'ici.

Ce fut une agréable surprise de trouver un hôtel à Bucharest: nous n'en avions point vu depuis notre départ d'Orsowa.

Notre consul nous a présentés au prince Alexandre Ghika et nous a introduits dans plusieurs familles de Boïards. Le prince nous a offert un dîner et a donné des ordres pour une revue, mais un ouragan de neige l'a fait décommander.

Quoique nous nous trouvions presque au même degré de latitude que Gênes, où j'ai joui l'année dernière, à la même époque, de l'été le plus beau, l'hiver, ici, a étendu sur tout son manteau de glace. Nous parcourons la ville, les casernes, les salons et nous faisons nos préparatifs de départ pour Constant] nople.

A Bucharest, l'on voit les cabanes les plus pauvres à côté de palais dans le style le plus moderne et d'églises d'architecture byzantine ; la misère la plus profonde règne à côté du luxe le plus raffiné ; l'Asie et l'Europe paraissent se rencontrer dans cette ville.

Ëtat de la Valachie. — Traces d'un long esclavage. — Consulats. — Influence faible du gouvernement sur le pays. - Comparaison avec la Serbie.

La Valachie ne figure que depuis cinq ans au rang des pays chrétiens. Elle ne s'y est élevée que sous la condition d'une double dépendance, mais elle a le droit de régler librement son administration intérieure. L'Europe attend donc avec un sympathique intérêt les signes de l'amélioration de son état.

La physionomie du pays porte les traces les plus terribles d'un long esclavage. Les villes sont encore à moitié ruinées, pleines de décombres, sans remparts, sans portes, car tout acte de défense avait passé jusqu'ici pour un crime. La résistance s'étant montrée si souvent vaine et fatale , le Valaque ne pensait plus à d'autre moyen de salut que la fuite. Dès qu'une troupe de Turcs passait le Danube , tous ceux qui avaient quelque chose à perdre se réfugiaient dans

LETTRES SUR L'ORIENT

les forêts de la Hongrie ou enSiebenburgen. Les Boïards donnaient toujours l'exemple, et dans l'espace de quarante ans la population valaque avait pris sept fois la fuite.

Les villages sont en quelque sorte cachés dans les vallées, car ceux qui restaient au pays cherchaient un refuge dans leur pauvreté, dans leur misère et dans l'obscurité. Quel aspect vous offrent aujourd'hui encore ces villages sans jardins, sans arbres fruitiers, sans églises, et j'allais dire sans maisons, car elles sont enfoncées dans la terre et couvertes seulement d'un toit de branches ! Des moulins, des hôtels, des allées, des plantations, des ponts, des châteaux, on n'en aperçoit pas pendant des journées entières de marche.

La plaine est entièrement privée d'arbres ; un tiers en est couvert de buissons de chênes. Il est naturel que personne n'ait songé à faire des plantations, et les belles forêts produites par la nature sont ravagées à tel point, que l'on conçoit à peine que la méchanceté, la négligence, le déchaînement des passions humaines puissent amener une telle ruine. Il sera également difficile de convertir ces plaines en bois ou en champs de blé. Un cinquième à peine des terres arables est cultivé; le pays ressemble à un désert, mais à un désert qui n'attend que des mains diligentes pour récompenser leur peine au centuple. Un petit nombre seulement de Boïards travaillent eux-mêmes la terre ; la plupart résident dans les villes. Dans les villes on trouve aussi concentrées les églises, qui manquent à la campagne. Les Boïards ont dégénéré depuis les derniers bouleversements. Cette noblesse n'est pas ruinée, parce que l'oppression sous laquelle le campagnard gémissait a diminué : le prix des terres s'est élevé au contraire d'une façon extraordinaire. Mais ils vivaient autrefois du produit des charges qu'ils vendaient ou faisaient valoir eux-mêmes, et ces charges sont remplies maintenant

LETTRES SUR L'ORIENT. 7

par des fonctionnaires à appointements fixes. C'est déjà un bienfait que la charge la plus élevée du pays, celle de l'Hospodare, ne soit plus vénale. Dans l'espace de soixante-dix ans, la Valachie avait eu quarante gouvernants; aujourd'hui, la dignité d'Hospodare est viagère, mais elle n'a jamais été héréditaire, et c'est peutêtre là qu'il faut chercher une des causes principales du lent développement de ce pays.

L'arbitraire des seigneurs possesseurs de terres est limité ; il y a des tribunaux, où le sujet peut poursuivre son droit. Les corvées ayant été restreintes, il a gagné du temps et des forces ; mais les forces, le temps et la liberté sont des besoins qui n'ont pas de valeur pour lui et qu'il n'utilise pas. Il préfère rester dans l'état où il a passé son enfance et sa jeunesse et qui lui est devenu cher. De père en fils se transmet l'habitude de ne jamais cultiver plus de terres qu'il n'en faut rigoureusement pour sustenter la vie ; ce qui passerait cette mesure serait la proie de l'ennemi ou des gouvernants. Habitué à se contenter de peu, le Valaque ne connaît point les mille besoins d'autres nations ; il craint moins la privation que le travail, la misère de la barbarie que la gêne de la civilisation. La race est singulièrement belle et grande ; la langue est fille du latin et ressemble encore aujourd'hui à la langue italienne. Mais le joug turc a depuis longtemps brisé l'énergie de ce peuple. Les armes lui sont devenues étrangères, il se rend à toutes les exigences du maître. Tout homme bien vêtu impose au Valaque ; celui-ci le croit autorisé à lui donner des ordres et à lui demander des services. Jamais le Valaque ne témoignera sa reconnaissance, lors même qu'un cadeau dépasse de beaucoup son attente ; mais il accepte avec le même silence tous les mauvais traitements qu'on lui inflige. Il est imprudent, à ses yeux, de révéler sa joie; inutile de trahir sa douleur. En revanche, on le trouve toujours gai, lorsqu'il lui est donné dans une

LETTRES SUR L'ORIENT

misérable caverne, de sécher au feu ses lambeaux trempés par la pluie, de griller des épis, et, ce qui plus est, de fumer sa pipe. Du reste, il n'y a dans ces habitations ni pain, ni vivres, ni pot, ni aucun autré ustensile. Le Valaque porte son couteau, sa pipe et sablague à tabac à sa ceinture; lorsqu'il sort de sa maison, il n'y laisse rien qu'il vaille la peine de conserver.On ne peut donc espérer que peu de chose de cette génération.

Le travail des colons immigrants serait ici amplement récompensé, si la propriété était protégée. Mais les étrangers sont une charge pour le gouvernement. Ceux qui se sont placés sous la protection d'un consul, ne sont point soumis aux lois du pays. Le gouvernement ne peut ni leur imposer directement des contributions, ni les juger, ni les punir, et même pour des délits de police correctionnelle, il est obligé de s'adresser aux consuls. Le consulat autrichien seul passe pour avoir 5000 protégés. Les Allemands sont placés souvent sous la protection de l'Angleterre, les Français sous celle de l'Allemagne ; des sujets valaques mêmes trouvent moyen de se soustraire par cette voie aux recherches de leur propre gouvernement. La Russie a renoncé à cet abus, mais elle exerce une influence indirecte, puissante, dans le pays.

Il est probable que la Valachie possède de grands trésors en métaux précieux et autres. Les fleuves roulent des grains d'or tellement nombreux que les tsiganes s'en servent pour payer leurs impôts au gouvernement; en plusieurs endroits le mercure sort de la terre, et le sel, qui couvre la terre en quantité, forme un des revenus principaux du gouvernement. Mais nulle part on n'a fait quelque chose qui ressemble à une exploitation des mines* On a voulu expliquer ce manque d'initiative par des traités secrets, mais la véritable raison en est probablement dans les grands capitaux que réclame le creusement des mines et qui ne portent point

LETTRES SUR L'ORIENT

immédiatement d'intérêts. Un prince héréditaire ne craindrait point de risquer des avances qui rapporteraient des revenus si riches. Mais Alexandre Ghika est-il bien en position de les faire?

On établit un service qui sillonne le pays dans les principales directions, et, dans la belle saison, il fonctionne d'une façon très-rapide, mais fort incommode pour le voyageur. Mais comme on n'a pas encore fait le moindre préparatif pour établir des ponts ou pour construire des routes, il est presque impossible, après des ondées successives, d'aller sur cette lourde terre glaise d'un endroit à l'autre. Les fleuves, qui se précipitent des Carpathes, remplissent leurs larges lits dans la plaine et interrompent toute communication. Il n'y a point de routes dans ce pays, le Danube ne fait que longer la frontière, et les rivières qui y affluent ne sont point navigables et ne peuvent guère le devenir. Le Danube n'est donc guère plus pour la Valachie qu'une ligne de défense contre la peste turque. Mais les établissements de quarantaine sont de telle nature que tout voyageur fera sagement de les éviter. Ils inspirent une si maigre confiance que l'Autriche maintient ses établissements « de contumace » sur les frontières de la Valachie.

L'on est surpris de trouver dans ce désert une ville comme Bucharest, avec près de 100 000 habitants. A Bucharest il y a des palais, des cercles, des théâtres, des marchands de modes, des journaux, des équipages; mais dès qu'on met le pied hors la porte, l'on retombe dans la barbarie. On a fondé une société de natu ralistes et des fermes modèles, mais la pomme de terre même n'est pas encore introduite en Valachie. En ville on voit la cour, mais à la campagne on n'aperçoit pas le gouvernement. Les améliorations faites jusqu'ici en Valachie, les paysans émancipés, ses charges diminuées, les impôts limités et fixés, les postes établies, les lignes de

LETTRES SUR L'ORIENT

défense tracées contre la peste, les rues de la ville pavées, 6000 miliciens levés et formés : presque tout cela est l'œuvre de l'occupation russe sous le général Kisseleff. Mais il est juste de dire que le général russe avait le pouvoir de faire bien des choses que le prince valaque ne peut point tenter ; au surplus, le temps écoulé est trop court pour que la situation d'un pays si longtemps et si cruellement éprouvé ait pu s'améliorer d'une manière satisfaisante.

La Serbie est sous plusieurs rapports l'opposé de la Valachie. En Serbie il n'y a ni Boïards ni autre noblesse, ni grande ville, ni cour ; il n'y a que le peuple et le prince régnant. Milosch, cet homme extraordinaire, a conquis à la pointe de l'épée la liberté de ses compatriotes, mais il a dédaigné de fonder leur état civil. Sans doute, il a bien fait de repousser les propositions de ceux qui voulaient transporter de la Seine sur laMorawa les chambres, les élections, bref, une copie de la « Charte vérité » ; mais le pays avait incontestablement \ besoin de lois. Le prince s'est réservé à lui seul le pouvoir, il a transporté l'ordre d'un camp dans l'administration de l'État. 11 se considère comme le seul propriétaire terrien dans toute l'étendue de l'État, parce qu'à l'époque où les Turcs soumirent cette contrée, le droit de propriété des Serbes s'éteignit et passa au sultan. Milosch tient les possesseurs actuels de terres pour des vassa ux, non pour des propriétaires. Leurs fils héritent de leurs biens ; mais ils ne peuvent les léguer à des parents. Toutefois les Serbes croient avoir racheté de leur sang le droit de leurs pères . Il paraît enfin que Milosch a pris en mains tout le commerce, surtout le commerce des porcs si important et si productif pour la Serbie-: il s'y était livré lui-même pendant sa jeunesse. Il a amassé ainsi des richesses immenses, et ce monopole a provoqué des réactions, bien plus que certaines décisions juridiques sanglantes.

LETTRES SUR i/ORIENT. 11

Pendant son séjour à Constantinople, on avait fait à Milosch Obrénowitsch un accueil (Tune distinction rare; il est réellement dévoué à la Porte, car il est assez avisé pour s'apercevoir que sa principauté n'existe que par elle. Dans l'intérieur du pays, il règne par le souvenir de grands services rendus, par la concentration entre ses mains de tout le pouvoir matériel, par l'influence d'une fortune colossale. A l'extérieur, il est puissant par les aptitudes militaires solides des Serbes. Sa milice n'est pas nombreuse, mais tout Serbe sait manier les armes, dont la possession est le prix de si longs combats.

Traîneaux valaques. — Gjurgew. — Roustschouk. — Voyage avec les Tartares. — Schumla. — Bains turcs. — Le Balkan. — Adrianople- — Arrivée à Constantinople.

Constantinople, le 29 novembre 1835.

Après un séjour d'une semaine àBucharest, nous continuâmes notre voyage en traîneau. Ce qu'on appelle de ce nom flatteur est à vrai dire une claie attelée de quatre chevaux, si courte et si étroite que nos jambes ^élevaient plus haut que le bord, et qu'avec le mouvement si rapide, on ne se maintenait en place qu'avec une peine extrême. Nous n'avions pas encore atteint le premier relais que noire postillon avait fait une chute et que j'étais tombé deux fois du traîneau. Le conducteur de la voiture-miniature n'en tenait aucun compte ; il poursuivait sa course furieuse avec ses petits chevaux, et Ton avait toutes les peines du monde à lui faire comprendre, à force de cris, qu'il avait perdu une partie essentielle de son chargement. Les rivières avaient débordé sur les chemins, et je te laisse à penser quelle

LETTRES SUR L'ORIENT. 13

jouissance c'était de passer dans un traîneau haut de un pied à travers des inondations hautes de trois pieds.

Le plus grand inconvénient pour le voyageur européen, c'est l'absence complète d'hôtels dans ces pays. Lorsqu'on arrive le soir, affamé, trempé et à moitié gelé dans une ville, on ne trouve à prix d'argent ni chambre, ni lit , ni souper. Il me fallut un billet du prince pour nous faire admettre, à Gjurgew, dans une maison particulière.

Cette ville porte encore des traces visibles des ravages de la dernière guerre. Du côté de la terre , la forteresse est démantelée; sur le Danube, plusieurs retranchements sont restés debout avec leur revêtement. Sa situation sur un fleuve navigable relèvera rapidement la ville; maintenant déjà s'élèvent, à côté des églises avec leurs coupoles byzantines, plusieurs bâtiments en pierre d'apparence imposante.

Le lendemain, nous passâmes le fleuve qui est ici très-large et qui forme plusieurs îles ; le vent nous aida à remonter jusqu'à Roustschouk, et là nous mîmes pied à terre : nous étions en Turquie.

Tout, dans cette ville, nous parut nouveau et extraordinaire. Notre étonnement égalait celui que manifestaient à notre vue les habitants. Notre chemin nous amena devant le palais du pacha; c'est une grande maison qui menace ruine, aux fenêtres grillées, au toit proéminent. Nous parcourûmes ensuite le bazar, une longue rue entre deux rangées de magasins ; les toits en étaient tellement rapprochés que l'on était garanti contre la pluie et l'ardeur du soleil. Des pipes, des harnachements, des tissus de coton et de soie, des fruits, des bottes et des pantoufles : voilà les seuls objets mis en vente sur ce marché. Enfin, nous arrivâmes au hann ou hôtel turc. Le voyageur y trouve un abri , mais rien de plus. Un pacha riche quelconque bâtit un pareil hô-

LETTRES SUR L'ORIENT

tel comme une sorte de fondation pieuse, mais personne ne songe à le meubler ni à le maintenir en état. Tous les hanns ont leur fontaine, les plus riches ont en outre une mosquée et un bain ; mais le voyageur est réduit à apporter lui-même sa couchette et ses vivres. Je fus particulièrement surpris de ne pas même trouver de vitres dans une ville affligée d'un si rude hiver. Les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes ou fermées tout au plus avec du papier.

Nous avions apporté de Bucharest une recommandation pour un marchand grec qui s'était établi à demeure dans le hann et qui nous fit partager sa natte de paille, ses coussins et ses repas. Je conclus aussi un marché avec un Tartare qui entreprit de nous transporter avec nos bagages à Constantinople et de nous procurer en même temps la nourriture.

A l'aube, nous nous mîmes en marche. Notre caravane était composée de cinq cavaliers et de sept chevaux. En tête marchait le guide, un Arabe dont la figure brunie paraissait un peu déplacée dans ce blanc paysage d'hiver. Le fils du désert brûlant s'enfonçait souvent dans la neige jusqu à l'étrier. Il était suivi du surudschi avec le cheval chargé des bagages ; nous fermions la marche avec le Tartare. Nous étions tous armés et nous portions dans notre droite le kamtschik, une longue pipe à tuyau court.

Aux portes de Bucharest, la route gravit une hauteur considérable d'où la vue s'étend sur toute la ville. Je ne pus contempler sans étonnement cette forteresse turque qui, avec ses lignes longues, dominées et enfilées, sans ouvrages avancés, à moitié armée, avait fait une si vigoureuse résistance. La défense avait dû être très-opiniâtre , ou l'attaque très-molle ; peut-être les deux circonstances s'étaient-elles réunies.

Avant l'arrivée du froid, des pluies continuelles avaient détrempé la terre glaise lourde. Maintenant, toutes ces

LETTRES SUR L'ORIENT. 15

inégalités du sol étaient gelées et couvertes d'une neige profonde, mais molle. Nous faisions donc une course pénible et dangereuse.

Les Tartares, partis avec l'aube, ne s'arrêtent que le soir. Les chevaux font souvent douze à quinze lieues sans manger. En descendant les côtes, on se lance au galop, même sur les chemins les plus difficiles. Du plus loin qu'on aperçoit l'endroit où l'on passera la nuit, tout le monde se donne carrière, et c'est alors une course folle, entremêlée du cri d'Allah, sur un pavé qui menace de vous casser le cou , par des rues étroites, en pente, jusque dans la cour du hann ou caravansérail. Le surudschi promène encore les chevaux pendant une heure; le cavalier tire ses bottes amples et s'étend sur le coussin près de la cheminée. On apporte la cafetière et le lavoir, puis une tasse mignonne sans assiette, mais sur un piédestal en laiton, le café sans sucre ni lait, avec le dépôt dans la tasse. Ensuite paraît la pipe; finalement on étend devant vous un cuir sur lequel on place une écuelle remplie de pillaw, après quoi chacun se couche tout habillé. Il faut être d'une santé robuste et habitué à voyager à cheval , pour supporter une pareille excursion.

Le deuxième jour, à la nuit tombante, nous atteignîmes Schumla. Après avoir gravi la hauteur sur laquelle est bâti le fort de Strandcha, on jouit d'une vue magnifique sur la ville avec ses minarets charmants et ses grandes casernes, sur les montagnes abruptes qui se dressent derrière elle, et la vaste plaine qui s'étend jusqu'au Danube. Les contre-forts du Balkan embrassent Schumla sous forme de fer à cheval, et le côté ouvert est défendu par des retranchements. La ville est plus gaie et mieux bâtie que Roustschouk, la mosquée principale est gracieuse et belle.

La faim, le froid, la fatigue provenant d'une course de quinze lieues faisaient trembler mes membres comme

LETTRES SUR L'ORIENT

d'un frisson fiévreux lorsque je descendis de cheval dans le caravansérail ; les étriers courts de la selle tartare avaient failli paralyser mes jambes. On me proposa d'aller au hamamm ou bain turc. N'ayant aucune idée de cet établissement, je m'y traînai misérablement, pour le voir au moins. Nous entrâmes dans une voûte large et haute; au milieu, murmurait un jet d'eau qui me rendit pour ainsi dire visible le froid qui régnait dans * ce local. Je ne me sentis pas la moindre tentation de déposer la plus petite partie de ma toilette; d'ailleurs , je ne voyais pas de baignoire et je ne pensais qu'avec effroi au jet d'eau et à ses glaçons. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis sur l'estrade en bois qui faisait le tour de la salle, plusieurs hommes couchés sur des tapis et sur des matelas, couverts à peine d'un drap mince, fumant fort à leur aise leur pipe, jouissant, comme au sein d'un jour d'été brûlant, de cette fraîcheur qui me paraissait à ce moment-là si épouvantable.

Le garçon de bain qui lisait dans nos mines piteuses, nous conduisit sous une seconde voûte, où régnait déjà une chaleur convenable. Ici, on nous fit signe de nous déshabiller. On enveloppa nos reins d'un drap bleu en soie, la tête d'un turban. Puis on nous poussa dans une troisième salle voûtée, dont le parquet en marbre était tellement chauffé qu'on ne pouvait y poser le pied sans patines de bois. Sous le milieu de la coupole, dont les ouvertures en forme d'étoiles, fermées par du verre épais, laissent pénétrer l'air, s'élève un plateau haut de deux pieds, incrusté de marbre, de jaspe, de porphyre et d'agate. On s'y étend à son aise, et le téléktchi ou garçon de bain procède à une opération particulière. Il frotte le corps entier, tend et presse tous les muscles. Il s'agenouille sur votre poitrine, glisse los du pouce le long de la colonne vertébrale et fait craquer, par une légère manipulation, tous les

LETTRES SUR L'ORIENT

membres, les doigts et jusqu'au cou. Nous partions souvent d'un éclat de rire, mais la douleur produite par la course longue et pénible avait disparu. Le téléktchi frappe des mains : c'est signe que l'opération est terminée. On se rend dans les petites cellules surchauffées qui entourent la grande salle. Ici une eau claire, chaude ou froide à volonté, coule de deux robinets dans des bassins de marbre. Le patient est soumis au même procédé que les chevaux turcs que l'on étrille : le garçon passe sa main droite dans un petit sac de poils de chèvre et en frotte tout le corps. C'est là vraiment ce qui s'appelle se nettoyer à fond, et l'on peut dire que Ton ne s'est jamais lavé avant d'avoir pris un bain turc. Le téléktchi apparaît de nouveau, muni d'une grande écuelle avec du savon parfumé. Au moyen d'un gland fait des filaments de l'écorce du palmier, il vous savonne des pieds à la tête, la figure et les cheveux, et c'est avec un véritable plaisir que l'on se verse ensuite l'eau froide sur la tête.

Maintenant, l'opération est terminée ; on s'enveloppe de draps secs , chauffés , on pose un turban sur sa tète, on passe une toile autour du corps, car on observe la plus grande décence. B.... et moi nous nous reconnûmes à peine sous ce travestissement et nous nous moquâmes Pun de l'autre. Nous nous étendîmes à l'entrée de la première salle, à l'exemple des Turcs. On aspire un sorbet, du café ou la pipé, et telle est la chaleur intérieure du corps que l'on ressent le froid comme un agréable rafraîchissement. La peau est douce, lisse et molle au toucher ; l'effet fortifiant et bienfaisant d'un pareil bain après de grandes fatigues, passe toute description. Le lendemain, après un sommeil délicieux, nous poursuivîmes notre route, frais et dispos comme si nous n'avions encore fait aucun effort.

Toutes les rivières ayant débordé, nous fûmes obligés de faire un grand détour par Eski-Schumna et Os-

18 LETTRES SUR L'ORIENT

man-Basary. De là nous fîmes doucement, par de larges plateaux neigeux, l'ascension du Balkan, et après avoir gravi une crête rocheuse, nous vîmes devant nous la vallée profonde de Kasan. La ville de Kasan (bassin), profondément encaissée entre des murs de rochers abrupts, n'est visible que de la dernière gorge. Au delà, le chemin, praticable seulement aux cavaliers, s'élève de nouveau, raide et difficile. Après avoir dépassé plusieurs petites arêtes et des vallées profondes, Ton arrive sur la dernière hauteur, d'où la vue s'étend sur toute la Roumélie. Ici un souffle plus chaud nous accueillit ; la neige disparut, les arbres portaient encore des feuilles et de nombreux crocus émaillaient de leurs fleurs les prés verts.

Nous descendîmes au grand galop par une gorge dont les profondeurs étaient enveloppées de brouillards, par des jardins fruitiers et des plantations d'oliviers, vers la petite ville de Islénijé (Sélimnia).

Les pentes du sud du Balkan sont plus rocheuses, plus abruptes que celles du nord. A Islénijé, la montagne haute, dentelée, présentait un aspect magnifique. Des nuages pendaient aux cimes, tandis que le soleil éclairait les pentes rocheuses et nues qui offraient les formes les plus hardies et les plus pittoresques. Devant nous s'étendait une vaste plaine aux herbes hautes, aux buissons épineux que nous parcourions au trot rapide de nos fraîches montures.

„ A la nuit tombante, nous nous aperçûmes que notre Tartare, avec qui nous ne pouvions échanger une syllabe, s'était égaré. Nous nous trouvions sur une vaste prairie, entourés de tous côtés des inondations de la Tundscha. Il faisait en outre si sombre que l'on ne voyait pas à trois pas devant soi et que nous avions toutes les peines du monde à ne pas rester en arrière de notre guide. Nous rencontrâmes de grands troupeaux de vaches et de chèvres, mais tous nos cris ne

LETTRES SUR L'ORIENT. 19

servirent pas à amener les pâtres ; ils savaient peutêtre que la visite d'un Tartare leur promettait des corvées sans récompense. Toutefois le nôtre attrapa — Dieu sait comment — un petit pâtre qui gardait des chèvres, le garrotta aussitôt, rattacha à son cheval et le força à marcher devant nous par monts et par vaux. Le petit Bulgare se défendit bravement et cria comme un empalé. Je m'attendais à chaque instant à recevoir des coups de feu des siens. C'était un sentiment pénible d'être obligés de tolérer cet acte de violence, mais nous ne pouvions ni nous entendre, ni nous passer de l'aide du petit. Comme si le ciel eût voulu venger ce méfait, la pluie tombait à flots, de rares éclairs éclairaient la contrée devant nous. Nous avions fait ainsi une demi-lieue lors'que notre petit guide s'arrêta devant une petite hutte dont nous prîmes possession. Ce n'est qu'avec peine que nous réussîmes à allumer sur le plancher un feu de branches de sapin vert, et la fumée fut bientôt si intolérable que nous ne pûmes y tenir qu'en nous couchant à terre. Quant à des vivres, impossible d'en trouver. Nous dûmes nous coucher, trempés jusqu'aux os. Je choisis la place la plus sèche, et je tombai bientôt, épuisé, dans un profond sommeil. Le lendemain, à mon réveil, je sentis que je n'avais pas eu une couche commode. Je me trouvais sur une sorte de claie dont toute la surface était pavée de pierres à feu. On ne bat pas le blé comme chez nous, on le met en rase campagne sur. une sorte d'aire et l'on tourne dessus avec le traîneau que je viens de décrire. La paille est broyée en même temps, et ainsi préparée, les chevaux la mangent plus facilement.

Après avoir grassement payé notre guide, nous con tinuâmes notre route par une pluie battante. Mais l'après-midi déjà, nous fûmes obligés de nous arrêter dans un misérable village parce qu'il était impossible de passer un des affluents de la Tundcha. L'eau étant

20 LETTRES SUR L'ORIENT

un peu tombée le lendemain, nous fîmes la traversée en un endroit guéable ; mais le cheval chargé de nos bagages tomba dans le fleuve et faillit être emporté par le courant. Les chemins étaient détrempés, impraticables ; notre caravane offrait l'aspect le plus piteux, lorsque enfin nous fîmes notre entrée à Adrianople.

Comme toutes les villes turques, celle d'Adrianople, vue du dehors, est très-belle. Dans une vaste plaine couverte de prairies, entre de puissants groupes d'arbres et les replis sinueux des cours d'eau, s'élèvent les coupoles et les minarets, les murs et les tours, dominant un pêle-mêle de toits rouges entre lesquels s'épanouissent des buissons d'un vert éclatant et de grands cyprès noirs. L'imposante mosquée du sultan Sélim s'élève avec ses quatre minarets gracieux sur la colline la plus haute ; la ville entière est entourée d'une ceinture de vignobles, de champs et de jardins.

Mais notre Tartare ne nous laissait ni trêve ni repos, et le dixième jour après notre sortie de Roustschouk nous vîmes le soleil se lever derrière une montagne lointaine, au pied de laquelle s'étendait une ligne argentée: c'était l'Asie, le berceau des peuples, c'était l'Olympe couvert de neige, c'était la claire Propontide, dont les flots, d'un bleu foncé, berçaient des voiles brillantes comme des cygnes. Bientôt émergea rayonnante, du fond de la mer, une mer de minarets, de mâts et de cyprès : c'était Constantinoole.

Traversée de Constantinople à Bujukdéré.

Constantinople, le 3 décembre 1835.

Après nous être reposés une nuit à Péra, nous nous assîmes dans un de ces caïcs légers et gracieux qui circulent par centaines dans le port. Les rameurs tout prêts attendent les passagers. « Buirun captan. Hékim baschi St ! » s'écrient les Turcs, supposant que tout individu qui porte un chapeau est nécessairement un capitaine de vaisseau ou un médecin. « Ellado tschéleby I — ici, gracieux seigneur ! » — crient les Grecs. Dès que l'on a fait son choix et que Ton a pris place dans le fond de la barque, quelques coups d'aviron la transportent au large.

Comment te décrire la magie du spectacle qui s'offrit à nos regards ! Du sein de l'hiver nous passions dans l'été le plus doux : du fond d'un désert nous étions transportés dans l'agitation la plus gaie. Le soleil étin-

LETTRES SUR l/ORIENT.

celait clair et chaud au ciel, une légère brume enveloppait, transparente, le paysage féerique. A droite, Constantinople avec ses masses de maisons aux couleurs variées que dominent de nombreuses coupoles, les arches hardies d'un aqueduc, de grands caravansérails en pierre avec leurs toits de plomb, mais surtout les minarets d'une hauteur prodigieuse qui entourent les sept mosquées colossales de Selim, de Méhémet, de Soliman, deBajazet,deValidéh, d'Achmet et Ste-Sophie. Le vieux sérail s'avance dans la mer avec ses coupoles et ses kiosques fantastiques, avec ses noirs cyprès et ses platanes énormes. Le Bosphore roule vers cette pointe ses flots qui se brisent en écumant au pied de la vieille muraille. Au delà, s'étend la Propontide avec ses groupes d'îles et ses côtes rocheuses. Le regard revient de ce lointain vaporeux et s'attache aux belles mosquées de Scutari, au faubourg asiatique, à la tour des Jeunes-Filles qui s'élance du sein de l'onde profonde entre l'Europe et l'Asie, et parcourt ensuite les hauteurs où s'étale encore une belle verdure, et les vastes cimetières ombragés par des forêts de cyprès.

Nous sortîmes de la Corne-d'Or (le port) entre de grands vaisseaux marchands avec les couleurs de toutes les nations et des vaisseaux de guerre énormes, et nous entrâmes dans le Bosphore. D'innombrables caïcs glissaient dans toutes les directions sur l'eau profonde, d'une limpidité indescriptible. Nous aperçûmes ensuite à gauche le cap qui porte Péra, la ville des Européens, etGalataavec ses vieux murs et son énorme tour ronde du haut de laquelle les Génois impassibles assistèrent jadis au siège de Gonstantinople.

En remontant le courant, les barques longent de trèsprès le rivage européen, ce qui nous permit de contempler à notre aise les détails des habitations d'été baignées par les flots. Les fenêtres sont fermées par des grilles de gros jonc; les jardins ombragés par des lau-

LETTRES SUR L'ORIENT

riers et des grenadiers, garnis d'innombrables pots de fleur.

Des fenêtres grillées, des murs des jardins, une foule de roses brillantes envoyaient leur sourire au voyageur; des dauphins s'élançaient en soufflant derrière la barque, du sein de Fonde unie. Sur les deux rivages du Bosphore une maison s'adosse à l'autre, un village suit l'autre, et toute l'étendue de trois lieues, de Constantinople à Bujukdéré, forme une ville continue, composée de gracieuses villas et de palais seigneuriaux, de cabanes de pêcheurs, de mosquées, de cafés, d'antiques châteaux et de kiosques charmants.

La situation de Thérapia, résidence des ambassadeurs de l'Angleterre et de la France, est d'une beauté extraordinaire. Du haut des montagnes rocheuses et incultes du Bosphore où est située la ville, la vue s'étend sur la mer Noire. A gauche, les maisons de Bujukdéré avec les hôtels des ambassades de l'Autriche, de la Russie, de la Prusse, entourent, comme d'une ceinture, une vaste baie.

A Bujukdéré, nous descendîmes à terre pour nous présenter à notre ambassadeur. 11 nous fit l'accueil le plus distingué et mit à notre disposition un appartement dans son hôtel.

Visite au séraskier.

Constantinople, le 24 décembre 1836.

Il y a quelques jours, j'accompagnai notre ambassadeur en audience auprès du pacha Méhémet Ghosref, le chef tout-puissant du sérail.

Près de la mosquée du sultan Bajazet, au sommet d'une des sept collines, il y a un vaste espace fermé par des murs élevés. Méhémet Gazi, le conquérant, y avait établi sa résidence; plus tard, lorsque les Grands-Maîtres s'enfermèrent dans le sérail, à la pointe extrême de l'Europe, ce lieu servit de demeure aux veuves des sultans décédés; aujourd'hui, le chef du sérail y réside. Une haute tour à formes bizarres, appelée la tour de feu, désigne la demeure du chef des armées turques et offre de loin l'aspect d'une lance colossale plantée en terre.

Lorsque le caïc de l'ambassade eut atterri à la porte du jardin, nous montâmes les chevaux aux riches

LETTRES SUR L'ORIENT

brides du chef du sérail. Suivis de ses kawasses ou soldats de police, nous passons par des rues étroites, entre des maisons de bois, des magasins, de grands caravansérails de pierre, et nous entrons par un beau portail dans la vaste cour du palais. La garde présente les armes.

Selon l'antique coutume de l'Orient, toutes les affaires se traitent sous la porte de la résidence : elle s'appelle Kapu dans la langue turque, et a conservé une architecture répondant à son but. Elle est d'ordinaire surmontée d'une coupole sur laquelle brille le croissant d'or, entourée d'un vaste toit proéminent qui donne de l'ombre aux visiteurs. Il y a une porte semblable à Ventrée du palais des Grands-Vizirs : c'est le Kapussi des pachas ou la « Sublime-Porte ».

La résidence du séraskier est un grand bâtiment en bois d'où l'on jouit d'une belle vue sur la mer de Marmara ; devant le palais se trouve un vaste champ de manœuvres; derrière, une caserne contenant deux régiments d'infanterie.

Le chef du sérail reçut l'ambassadeur, debout dans une très-grande salle. Outre le large divan, il y a dans cette pièce des sofas, des chaises, des pendules, des tables : autant de preuves des goûts européens du général turc. Un beau tapis recouvrait le parquet, un grand bassin rempli de charbons brûlait au milieu de la salle. Lorsque nous fûmes assis, vingt à trente agas se mirent en devoir de nous offrir les pipes et le café, car le nombre des serviteurs que Ton fait paraître est en proportion de l'honneur que Ton veut rendre à son hôte. Cette troupe se retira ensuite vers la porte, à reculons, dans le plus grand silence, les mains croisées sur le ventre en signe de respect, et elle disparut sur un signe du maître.

Chosref- Pacha mena la conversation par l'intermédiaire d'un drogman, avec beaucoup de gaieté et de fais

26 LETTRES SUR L ORIENT

miliarité. Il m'adressa au sujet de la landwehr prussienne quelques questions montrant qu'il s'était occupé de ce point spécial, et ei général il vanta fort l'excellence de notre organisation militaire. Dans le courant de la conversation il fut question du Jeu de la Guerre, dont il possédait un exemplaire. Le pacha fut heureux d'apprendre que je serais en état de lui en expliquer l'usage.

Mon intention était de ne rester que trois semaines à Constantinople ; mais le pacha m'a fait inviter par notre ambassade à retarder mon départ. Ceci a changé mon plan de voyage; je regrette de voir partir seul mon compagnon, le baron B.... .

Promenade à Tophané. — Écrivains publics. — Galata.

Constantinople, le 4 janvier 1836.

Le chef du sérail me mande auprès de lui plusieurs fois par semaine ; mais comme les Turcs célèbrent en ce moment le Ramasan, les affaires chôment pendant le jour, les visites ont lieu la nuit. Le caïc du pacha m'attend à Galata, et sur l'autre rive du port je trouve ses chevaux. Mêmes prévenances pour le retour. En tête marche un kawass frappant tous ceux qui ne se rangent pas; puis viennent Técuyer du pacha et deux serviteurs à pied, portant des torches ; je m'avance ensuite monté sur un bel étalon turc avec une housse en peau de tigre et des rênes dorées, accompagné d'un interprète. Les coupoles hautes et les minarets reflètent la lueur rouge et vacillante des torches ; le vent chasse les étincelles sur les toits couverts de neige ; les gardes présentent les armes devant le giaour au cheval blanc du chef du sérail. Le kawasse est tenu de m'accompagner jusqu'à la porte de l'ambassade, afin que je n'échappe pas au pacha.

28 LETTRES SUR L'ORIENT

La vie est ici singulièrement uniforme. Après le déjeuner, je fais un tour de promenade par le mauvais temps comme par le beau temps ; je me dirige par la rue principale de Péra vers le grand cimetière. Les cyprès déplus de cent ans courbent à terre leurs branches vertes chargées de neige, les pierres funéraires sans nombre, toutes dressées en l'air, sont incrustées d'une écorce de glace. Au point où le chemin débouche de la forêt de cyprès, l'on jouit d'une vue magnifique sur le Bosphore. Au fond est situé Béschik-Tasch, un château du sultan.

Il a quitté le vieux sérail imprégné des souvenirs terribles et sanglants ; on lui a prédit d'ailleurs qu'il y trouvera la mort. En face s'élèvent les montagnes neigeuses de l'Asie, Scutari, le faubourg avec 100 000 habitants, et au milieu de la mer, la tour de Léandre.

Suis -moi maintenant en descendant de la hauteur abrupte qui couronne le cimetière, vers les rives du Bosphore. Nous nous arrêtons un moment et contemplons les flots qui se brisent furieux contre les quais en pierre et s'élancent en écumant au delà des grilles (forées, jusqu'au kiosque du Grand-Maître. Des Grecs recueillent des huîtres que la mer houleuse a jetées sur le rivage, des troupeaux de chiens dévorent les restes d'un cheval abattu. Nous tournons à droite devant une magnifique fontaine en marbre, et nous parcourons une longue file de magasins dont les toits sont prêts à se rencontrer. Avant tout, ce sont les comestibles qui attirent mon attention; si je disposais d'un vaisseau, je vous enverrais un panier plein. Il y a des dattes, des figues, des pistaches, des noix de cocos, de la manne, des oranges, des raisins de Gorinthe, des noix, des grenades et beaucoup d'autres bonnes choses dont j'ignore le nom. Il y a de l'hydromel, des gâteaux de riz, de la crème de chèvre, de la gelée de raisin, tout cela préparé de la manière la plus propre et la plus exquise. Enfin vient le marché aux légumes avec des

LETTRES SUR L'ORIENT

fleurs, des choux, des artichauts, des melons énormes, des citrouilles et des chardons. A côté, se trouvent les produits de la mer, le thon gigantesque, les palamides argentées, les dorades, les turbots, et les monstres marins si agréables au goût, les huîtres, les homards, les écrevisses, les crabes et toute la famille.

Entre des files de plus de cent magasins où l'on fabrique des tchibouks ou tuyaux de pipes, des têtes en argile rouge et de longues pointes d'ambre, Ton arrive enfinàTophané, le quartier des artilleurs. La mosquée bâtie par le sultan actuel s'appelle Nusréthich, la victorieuse ; elle se distingue par ses deux minarets hauts de cent pieds, dont le diamètre inférieur n'est que de neuf pieds. Il faut que la construction en soit bien solide pour qu'ils résistent à des orages, souvent même à des tremblements de terre. Dans la cour d'entrée, qui est entourée de belles colonnes, se trouvent de longues files de bassins remplis d'eau ; au mépris du froid, les Musulmans fervents se lavent la tête, les pieds et les mains; faute de quoi, leur prière n'est pas acceptée. Après cette opération réfrigérante, le croyant tombe à genoux, la face tournée vers la Mecque ; il récite son verset, remet ses bottes et s'en va.

Dans le voisinage se trouve la grande mosquée Kilidsch-Ali. La belle cour d'entrée est garnie de beaux magasins. Sous un arc est assis un écrivain turc, un morceau de parchemin sur le genou et une plume d'oie à la main. Des femmes enveloppées de manteaux simples, chaussées de pantoufles, la figure voilée jusqu'aux yeux, lui font part, avec des gestes très- vifs, de leurs préoccupations. La figure impassible, le Turc écrit le secret du harem, une affaire litigieuse, une pétition au sultan, l'annonce d'un décès, plie artistement la feuille, l'enveloppe dans un morceau de mousseline, y imprime un cachet de cire rouge et reçoit ses 20 paras pour une nouvelle heureuse, comme pour une annonce funèbre.

Les cafés innombrables offrent un aspect 'particulier. Tout le monde se presse autour des réchauds, mais le parfum délicieux du café et de la pipe fait défaut. C'est la fête du Ramasan ; avant la nuit tombante , le vrai croyant ne doit ni manger, ni boire, ni fumer, ni même aspirer l'odeur d'une fleur. Les Turcs se traînent lentement dans la rue, le rosaire à la main, les traits tirés par la faim et par le froid exceptionnel. Mais dès que le soleil se couche derrière la mosquée de Soliman-le- Superbe, les imans crient du haut de tous les minarets : « Il n'y a de Dieu que Dieu, », et maintenant le devoir commande de rompre le jeûne.

Arrivés aux murs de Galata, nous montons à la grande tour blanche. On y jouit d'une vue magnifique sur la ville au delà du port, sur Scutari au delà du Bosphore, sur la mer de Marmara, sur les Iles du Prince et l'Olympe asiatique. A droite s'étend la grande ville qui a autant de valeur qu'un royaume. La pointe extrême, avec ses murs élevés, ses coupoles nombreuses et ses sombres cyprès, est formée par le sérail, une ville à part avec 7000 habitants, avec ses murailles particulières et ses portes. A côté, s'élève la coupole immense de l'église Sainte-Sophie, maintenant convertie en mosquée et qui a été le modèle de tant d'autres églises, même de Saint-Pierre de Rome. Plus loin, à droite, s'élancent les six minarets magnifiques de la mosquée du sultan Achmet. Leur forme gracieuse les fait paraître plus élevés que les plus hautes tours de nos églises chrétiennes. Le tout est dominé par la belle tour du chef du sérail. Aussi loin que porte le regard, rien que des toits plats, des maisons rouges, de hautes coupoles dominées par l'aqueduc de l'empereur Valens. Ce conduit traverse le milieu de la ville et aujourd'hui encore, après seize cents ans, il amène l'eau pour des centaines de milliers d'hommes. Entre les vastes arcs étincelle l'Hellespont, et les monl agnes de l'Asie ferment letableau.

Chosref-Pacha.

Constantinople, le 20 janvier 1836.

Méhémet Chosref-Pacha est, après le sultan, l'homme le plus puissant de l'empire. Son physique n'a probablement pas son pareil dans le monde. Représente-toi un vieillard de près de quatre-vingts ans, qui a conservé la vivacité, l'activité et la bonne humeur d'un jeune homme. La figure d'un rouge très-prononcé, la barbe blanche comme la neige, le nez grand et recourbé, les yeux remarquablement petits, mais étincelants, forment une physionomie originale que n'embellit pas le bonnet rouge tiré sur les oreilles. La tête grande repose sur un corps petit et large, avec des jambes courtes et courbées. Le costume du général consiste en une blouse blanche sans insignes, un pantalon ample et des bas en cuir. *

Chosref-Pacha a su se maintenir pendant trente-cinq

32 LETTRES SUR L'ORIENT

ans aux postes les plus élevés. Cela fait honneur à son habileté ; mais lorsqu'on se met en devoir de compter les actions d'éclat qui ont marqué sa longue vie publique, Ton s'étonne de trouver que presque tous ses efforts ont été tournés contre ses rivaux en faveur auprès du Grand-Turc.

Lorsque Ghosref-Pacha fut envoyé en Égypte, il y avait dans sa suite un tufenkschi-baschi (chargeur de fusils), appelé Méhémet-Ali, qui, à son grand déplaisir, s'est élevé dans la suite à la dignité de vice-roi. Si Chosref en avait eu le moindre pressentiment, il aurait bien pu s'en débarrasser, car à ses yeux, un Arnaute de plus ou de moins, ce n'était pas une affaire. Il a pris part avec le grade de capitan-pacha à la conquête deMissolonghi, et, depuis, il a conquis les bonnes grâces du sultan en dirigeant la police de la capitale et en favorisant la réforme.

Ghosref-Pacha est un chef de la police d'un mérite incontestable, important surtout en Turquie où un sultan peut perdre des batailles et des provinces, mais non point supporter une émeute à Gonstantinople. Le chef du sérail parle presque toujours sur un ton badin, mais les plus puissants tremblent à son sourire. Il sait seul ce qui se passe dans la capitale ; il a ses espions partout et il n'a aucun ménagement pour ceux qui s'opposent au nouvel ordre de choses.

Chosref-Pacha a été le premier qui ait présenté au sultan des troupes exercées à l'européenne, le premier parmi les grands de l'empire qui ait échangé l'antique et beau costume turc contre une imitation incommode et de mauvais goût de l'uniforme européen. Voilà pourquoi il passe pour un des principaux promoteurs de la réforme.

Le chef du sérail a à son service personnel des centaines d'agas, de kawasses et de seymes ; aucun d'entre eux ne touche même un para de traitement fixe ; mais

tout le monde s'empresse de faire des cadeaux à un serviteur du grand pacha. Lui-même reçoit des sommes énormes de tous ceux qui ont à obtenir une demande quelconque à Constantinople. Le gouverneur d'une province ne recule pas devant les plus grands sacrifices pour gagner un tel protecteur dans la capitale. Aucune fourniture, aucune entreprise commerciale de quelque importance ne peut être faite sans son consentement; c'est lui qui donne le firman, quand une église chrétienne est bâtie ou réparée ; de lui dépend la promotion aux grades les plus élevés dans l'armée; son influence toute-puissante s'exerce dans les choses qui paraissent ne pas avoir le moindre rapport avec les attributions d'un généralissime. Mais en Turquie ce n'estpointla place qui décide, c'est bien plutôt l'homme qui la remplit, et cette remarque s'applique, en une mojndre mesure, à tous les pachas de l'empire.

Méhémet Chosref a amassé, dit-on, des sommes énormes en espèces sonnantes. Avec cela, il estl'homme le plus sobre du monde. Il boit du Champagne avec un Européen haut placé, pour montrer qu'il a dépouillé complètement les préjugés de la vieille Turquie : il sait qu'on ne manquera pas de rapporter le fait dans un article de journal. Mais il préfère un verre d'eau des sources célèbres de Chamlidjé. La table est richement servie, mais il ne touche qu'à un ou deux plats.

Il me semble parfois que dans son for intérieur Méhémet Chosref éprouve le dédain le plus profond pour la réforme ; mais il s'en sert comme d'un moyen d'exercer le pouvoir, et le pouvoir est la seule passion véritablement indomptable de ce vieillard. Malheur à ceux qui lui font obstacle à cet égard ! Tout dignitaire revêtu de hautes fonctions qu'il ne lui doit point, est son ennemi. Au nombre de ses ennemis est Mustapha- Pacha, un favori du sultan. Méhémet Chosref procure à ce dernier des gendres, et en retour il prend à sa

LETTRES SUR L'ORIENT

charge les frais énormes du mariage et de la dotation. La fille aînée du sultan était destinée à Mustapha ; mais le chef du sérail lui substitua son esclave Halil. Mustapha fut éloigné du Mabein, c'est-à-dire de la cour; on lui conféra le grand pachalik d'Adrianople, ce qu'il considère comme une sorte d'exil dans la misère. Maintenant on est en train de marier la seconde des filles du sultan; on parle d'Achmet-Pacha qui commande en ce moment la garde ; mais le chef du sérail tient en réserve une autre personne qui lui agrée davantage et qui n'est autre que son serviteur Saïd Méhémet.

Hier, je déjeunais chez le chef du sérail lorsqu'on annonça Achmet-Pacha. Le vieux Ghosref monta aussitôt sur son sofa et affecta de regarder avec une attention infinie par la fenêtre, dans la rue. Il tournait le dos à la porte où le dignitaire s'arrêtait, attendant les gardes, agité d'une colère sourde et concentrée à la vue d'une telle réception. « Effendim! » s'écria ce dernier à plusieurs reprises, mais le vieux n'écoutait pas. La scène durait déjà depuis dix minutes, quand Chosref jugea qu'il avait assez humilié le fier dignitaire en présence d'un hérétique. Il se tourna fort innocemment : Maschallah Achmei-Pacha! sois le bienvenu! « sen burdame? commentée voilà 1 » s'écria- t-il, et il l'embrassa tendrement. Il frappa des mains, un essaim de serviteurs entra et il fit mine de leur faire couper la tête, parce qu'ils ne lui avaient pas annoncé le cher hôte.

Les femmes et les esclaves en Orieet.

Àrnaut-Kioï, près Constantinople, le 9 février 1836.

Sur le désir du séraskier, je me suis installé dans la maison de son premier drogman. Mon hôte, homme riche et considéré, est Arménien, il se nomme Mardiralli ou le petit Martin.

Nous sommes invités à faire de bonne besogne, mais à vrai dire, nous faisons tout autre chose que des traductions. Quand je propose au petit Martin la pipe ou une partie de trictrac, il est toujours à ma disposition; quand je parle de traduction, il est retenu par des affaires pressantes. On emploie ici, pour écrire, le procédé dont les femmes se servent chez nous pour faire de la tapisserie.

On s'assied sur un sofa, les pieds ramenés sous le corps, et avec une plume d'oie Ton dessine les caractères en allant de droite à gauche sur de longues bandes de papier glacé.

Du reste, rien ne m'échappe et il est intéressant de jeter un coup d'oeil dans l'intérieur d'une famille arménienne. Les Arméniens ont adopté les mœurs et même le langage de la nation conquérante, à tel point qu'on pourrait les appeler des Turcs chrétiens; les Grecs au contraire ont conservé leur originalité. La religion chrétienne ne leur permet pas d'avoir plus d'une femme. Les Arméniennes sont presque aussi invisibles que les Turques; quand elles paraissent dans la rue, on ne voit que les yeux et la partie supérieure du nez : tout le reste est voilé. J'avais déjà passé plusieurs jours dans la maison, sans qu'un être féminin se fût montré. D'abord parut une vieille femme qui n'avait rien de bien séduisant, et enfin, parce que j'étais un hôte particulièrement honorable, une jolie fille après l'autre. Malheureusement aucune d'entre elles ne parle français. On consent volontiers à s'entretenir avec un pacha par l'intermédiaire d'un drogman; mais en être réduit là avec de jeunes dames, cela est très-dur.

Un Européen éprouve une impression particulière à se voir servi par les filles de la maison. Elles vous apportent la pipe, vous offrent le café, et restent placées devant vous les mains croisées, jusqu'à ce qu'on les invite à s'asseoir. Il n'y a rien là qui les humilie, et, à vrai dire, c'est un usage antique, biblique et naturel. Chez nous, il faut l'avouer, une jeune fille descend d'un degré en passant de son état de fiancée à celui de femme mariée, car les hommages idolâtres qu'on lui offrait ne peuvent durer toute la vie. En Orient, le mariage relève la femme, et bien qu'elle reste • soumise à l'homme, elle domine dans sa sphère les servantes et les domestiques, les fils et les filles. Je veux dire simplement par là que nous allons trop loin dans un sens, tandis que les Turcs vont plus loin encore dans l'autre.

Quand il est question de l'esclavage en Orient, on

LETTRES SUR L'ORIENT

oublie presque toujours l'énorme différence qui sépare un esclave turc et un esclave nègre aux Indes occidentales. Le nom d'esclave, à commencer par là, est faux dans le sens que nous attachons d'ordinaire à ce mot. Abd, ne signifie point esclave, mais plutôt serviteur. Abd- Allah, serviteur de Dieu, etc. Un serviteur turc acheté, a un sort infiniment plus doux qu'un serviteur pris à gages. Précisément parce qu'il est la propriété de son maître et une propriété chère, le maître le traite avec ménagement; il le soigne, lorsqu'il est malade, et se garde bien de le tuer en lui imposant des efforts exagérés. De travaux, comme dans les plantations de sucres, il n'est même pas question. En général, on ne peut refuser aux Turcs ni l'équité, ni la modération, ni la bienveillance. Le Coran prescrit formellement de ne jamais donner aux esclaves de l'un et de l'autre sexe plus de six coups de fouet. Le manque de liberté d'un esclave turc n'est pas plus grand que celui des glebas adscripti, état maintenu en Prusse jusque dans ces dernières années et qui est inséparable d'un certain degré de culture. Quant au reste, la position de l'esclave est incomparablement plus douce que celle du paysan asservi à la glèbe.

Si une puissance européenne quelconque obtenait la libération de tous les esclaves en Orient, ceux-ci ne lui en sauraient pas gré. Admis dès l'enfance dans la maison de son maître, l'esclave est un membre de la famille. Il partage les repas avec les fils de la maison, comme il partage avec eux le travail dans le ménage. Sa besogne consiste le plus souvent à panser le cheval, à accompagner son maître, à lui porter ses habits quand il se rend au bain, la pipe quand il monte à cheval. Des milliers d'esclaves, les Khavedchi et les Tutunchi, n'ont d'autre occupation que de cuire le café et de tenir la pipe en état. Presque toujours l'es • clave finit par être libéré ; il reçoit même une dotation

38 LETTRES SUR I/ORIENT

pour toute la vie. Ordinairement il épouse la fille de la maison, et lorsqu'il n'y a pas de fils, le maître l'institue son héritier. Les gendres du Graad-Turc sont des esclaves achetés, et l'on connaît le prix de vente de la plupart des dignitaires de l'empire.

Il est prescrit d'élever l'esclave acheté dans la religion du maître ; les enfants admis comme esclaves reçoivent môme un nom turc. Un prisonnier de guerre d'origine mahométane peut au contraire être tué, mais non vendu.

L'esclavage oriental offre un inconvénient réel : c'est de provoquer l'insensibilité avec laquelle un père tcherkesse se sépare à jamais de son enfant, les chasses à l'homme que le grand commerçant du Nil fait faire tous les ans dans le Sennaar, et d'autres horreurs de ce genre. v

Le sort des femmes en Orient me paraît plus dur que celui des esclaves. L'union maritale est de nature purement sensuelle, et le Turc passe par-dessus tout le brimborion des assiduités, des flatteries sentimentales, des langueurs et des exaltations comme sur autant de faux frais, il va directement au fait* Le mariage est conclu par les parents ; le père de la fiancée reçoit plus souvent un dédommagement pour la perte d'une servante qu'il ne donne une dot à sa fille. Le jour où la mariée entre voilée dans l'appartement de son époux, celui-ci la voit pour la première fois ; ses plus proches parents, ses frères mêmes, pour la dernière fois. Le père seul peut entrer dans son harem et il conserve un certain pouvoir sur elle *.

Cette façon de conclure le mariage entraîne la facilité de le rompre ; le cas est prévu, et le jour même des noces, on stipule la restitution éventuelle de la dot et

1. Harem veut dire proprement sanctuaire, et les cours d'entrée des mosquées portent le même nom.

LETTRES SUR L'ORIENT

une indemnité. Du reste, le musulman se souvient du verset du Coran : « Sachez, ô hommes! que la femme est faite d'une côte, c'est-à-dire d'un os courbé. Voulezvous redresser cet os courbé ? vous le casserez. Vous, croyants, prenez en patience vos femmes! »

La loi autorise les fidèles à prendre quatre femmes, mais peu de Turcs sont assez riches pour en épouser plus d'une. Autant de femmes, autant de ménages. L'expérience a montré que deux femmes ne supportent pas d'habiter le même konak. En revanche, les mœurs et la loi permettent au musulman d'avoir autant d'esclaves qu'il en veut. La naissance d'un fils d'esclave n'est pas entachée de la moindre souillure. Les esclaves sont placées sous les ordres de la hannum proprement dite ou maîtresse de maison. On se figure aisément que de pareils rapports soient une source intarissable de querelles, de dissensions, de jalousies et de rancunes.

Les femmes sont soumises à une surveillance sévère et privées de tout autre commerce que celui de leurs pareilles. Sur ce point, tous les musulmans sont d'aGcord, et ce sont assurément les harems qui s'ouvriront les derniers à la réforme. Les fenêtres sont fermées par des grilles en bois derrière lesquelles se trouve un treillis de joncs, de sorte qu'il est impossible à l'œil de pénétrer l'intérieur de ces réduits. D'ordinaire f un petit trou rond ouvre aux captives une petite perspective sur le monde extérieur ; mais souvent l'on voit aussi des devantures en planches hautes de 20 à 30 pieds cachant l'aspect ravissant du Bosphorej afin que les femmes ne remarquent point les caïcs qui passent avec des hommes : il est plus commode d'être le mari unique de sa femme que d'être le plus aimable entre plusieurs.

Sur les promenades, dans les barques, en voiture, les femmes ne peuvent se tenir qu'avec des femmes.

LETTRES SUR i/ORIENT.

Lorsque le mari rencontre sa femme dans la rue, ce serait la plus haute inconvenance de la saluer ou de faire mine de la reconnaître ; voilà pourquoi le costume des femmes est aussi libre à la maison qu'il est enveloppé au dehors. Un voile blanc couvre les cheveux et le front jusqu'aux sourcils ; un autre, le menton, la bouche et le nez. La plus grande réforme dans le sort des femmes turques consiste dans l'autorisation accordée aux favorites, à celles du sultan par exemple, de laisser libres et visibles la pointe du nez et quelques boucles de cheveux. Le reste du corps est couvert d'un vêtement ample d'une étoffe légère, noire, bleue ou brune. La chaussure est disgracieuse et consiste en bas de cuirs et en pantoufles jaunes chez les Turques, rouges chez les Arméniennes, noires chez les Grecques, bleues chez les Juives. Ainsi accoutrées , elles glissent lentement dans les rues, semblables à des fantômes chancelants.

Les Turques sont assurément belles de figure ; presque toutes les femmes en Orient ont le teint le plus délicieux, les yeux merveilleux et les sourcils largement arqués. Que les sourcils se rejoignent sur le nez, cela constitue une beauté , et les femmes turques remédient à l'absence de ce charme en peignant à sa place avec de l'encre noire une étoile ou un croissant. Elles se teignent également les cils et les ongles , même le creux des mains, et les plantes des pieds même sont souvent peintes en rouge avec du kennah. L'habitude des femmes de rester toujours assises a ôté toute grâce à leurs mouvements ; la captivité a dépouillé leur esprit de toute vivacité, de toute spontanéité, et elles sont placées d'un degré plus bas encore que leurs maris sur l'échelle de la civilisation.

Celui qui se laisserait induire par les Mille et une Nuits, à chercher en Turquie le pays des aventures d'amour, celui-là ne connaîtrait guère la situation. Il se

LETTRES SUR L'ORIENT. 4t

peut qu'il en soit autrement chez les Arabes, mais on ne trouve sous ce rapport que la prose la plus sèche chez les Turcs. Pour des intrigues amoureuses, le tempérament et l'esprit manquent aux femmes, la possibilité aux hommes. Quand une femme a été convaincue d'adultère avec un musulman, elle est expulsée honteusement par son mari; si, au contraire, elle a entretenu des relations avec un raïah, c'est-à-dire avec un sujet chrétien de la Porte, elle est pendue sans miséricorde, aujourd'hui encore en Tan de grâce 1836, et le raïah est pendu. J'ai été moi-même témoin d'un pareil acte de barbarie.

Les esclaves noires coûtent en moyenne 150 florins, c'est-à-dire un peu moins qu'un mulet. Me promenant l'autre jour sur la rive asiatique, je rencontrai deux de ces femmes venues, je crois, de l'Egypte supérieure. Elles étaient d'une laideur repoussante, d'un type formant la transition vers la formation animale. Elles m'abordèrent et me jetèrent avec une grande volubilité des paroles rauques et incompréhensibles. Un vieux Turc, leur guide, m'expliqua qu'elles me demandaient si je voulais acheter Tune d'entre elles. Je n'ai point été autorisé à voir les esclaves blanches au marché de Constantinople ; quant aux noires, elles étaient assises en grand nombre dans la cour. Elles se jetèrent avec avidité sur les petits pâtés que je partageai entre elles, et elles demandèrent toutes à être achetées.

Rien ne caractérise mieux la position des femmes en Orient que ce fait que le prophète lui-même ne sait quelle situation leur faire après la vie actuelle. Les houris du paradis ne sont point du tout les femmes ressuscitées de cette terre, et le sort qui leur est réservé après la mort, personne ne le connaît. Mes belles Arméniennes sont mieux partagées.

Vie de famille arménienne. — Promenade au Bosphore.

Amaut-Kigj, le 1? février 1636.

La maison que j'habite ici est très-fraude et trèsspacieuse; la base en est baignée par les flots du Bosphore; elle est adossée à la montagne, de sorte que du troisième étage on passe de plain-pied sur la terrasse du jardin. Il n'y a pas un seul poêle dans cette habitation si commode pour des Turcs. C'est tput au plus si op place des réchauds au milieu de la salle ; on se çouche tout à l'entour avec trois ou quatre fourrures, et Ton s'inquiète peu de savoir si les portes çt les fenêtres sont ouvertes. Dans tout cela, je suis très-mal servi par mon malheureux costume européen ; mais je me console avec le tandur qui se trouve au salon,

Le tandur est une table couverte d'une très-grande toile qui retombe de tous les côtés jusques à terre. Sous la table se trouve un réchaud, et un divan bas en-

LETTRES SUR i/ORIENT

toure le tandur. Lorsqu'on étend les pieds sous cette table et que l'on tire le tapis jusque sous le nez, l'on est en position de supporter le froid. Toute la famille se réunit ic ? ; on cause, on joue 4 l'écarté, au domino, au trictrac ; les uns fument, les autres dorment, la plupart ne font rien du tout et chacun fait ce qui lui plaît. C'est ainsi que nous passons souvent la nuit jusqu'à deux heures du matin. A côté de ce sans-gêne apparent règne cependant une étiquette rigoureuse entre les membres de la famille arménienne. Quand le père entre, les fils, souvent des hommes de cinquante ans, se lèvent. Même respect pour la mère. Le frère cadet ne fume pas avant que son atné l'y invite. Les femmes se lèvent en présence de chaque homme.

Toutes les fois qu'il entre un nouvel hôte, on boit du café, et cela arrive au moins vingt fois par jour. Entretemps on fait passer des confitures. Chacun en prend une cuillerée et l'arrose d'un verre d'eau. L'usage veut que l'on dise à tous ceux qui ont bu afiet 1er olsum — « que bien vous fasse » —, et de la main l'on touche la poitrine et le front.

On prend régulièrement deux repas par jour. La cuisine est faite à la mode turque ; la viande de mouton et le riz forment les plats de résistance, la moitié des plats sont doux. Le vin est permis aux Arméniens. Ce qui est exquis, ce sont les petits plats froids auxquels on fait honneur à volonté : les huîtres, les moules, les homards, le caviar, le fromage, les olives, la crème de chèvre, les oignons, le gingembre, la salade, les sardines, les crabes, la saumure de poisson, les écrevisses, la civette et des fruits de toute espèce.

La situation d'Arnaut-Kioï, sur un des points les plus resserrés du Bosphore, est d'une beauté merveilleuse. Sous ma fenêtre est le port du village. 11 y a une multitude affairée, un grand mouvement, car les Grecs, qui forment le fonds de la population, sont aujourd'hui

LETTRES SUR L'ORIENT

encore une race de bavards. Une foule de caïcs attendent les voyageurs : « Istamboléh ! à Stamboul ! » crient les Turcs ; « Istampoli ! à la ville ! » s'écrient les Grecs. En temps d'orage, les plus grands vaisseaux rasent souvent les côtes de si près que les vergues des mâts enfoncent parfois les vitres. De temps en temps, un bateau à vapeur passe en soufflant et lutte longtemps avec le courant qui roule ses flots noirs et tourbillonnants autour de la pointe d'Arnaut-Kïoi. Les petites barques se font remorquer sur un espace de deux cents pas, et une foule de pauvres gens attendent sur le quai, pour jeter une corde aux arrivants.

Une promenade ravissante mène le long de la côte, autour de la jolie baie de Bébeck. Là, sous de beaux platanes, s'élèvent une gracieuse mosquée et un kiosque du Grand-Turc, et se trouve la résidence d'une foule de seigneurs, entre autres de mon ami le médecin en chef. Quoiqu'il ait la direction suprême de toute la médecine de l'empire, il n'a jamais étudié la médecine. 11 possède un jardin magnifique, avec une flore rare de roses ; ce jardin s'élève en terrasses le long des flancs de la montagne. De là on monte, en longeant un cimetière planté de beaux cyprès, jusqu'à un vieux château, but ordinaire de ma promenade.

Roumélie-Hissar, le château européen, a été bâti avant la conquête de Gonstantinople par les Turcs. Les hauts murs blancs, avec leurs créneaux et leurs tours, montent et descendent la pente raide en formes si bizarres, que Ton comprend le récit suivant lequel le propriétaire aurait pris sa tugra ou la signature de son nom comme plan de la construction. D'innombrables fûts de colonne, avec des mausolées, des tuiles et des fragments de roc, sont entrés dans la composition de trois tours énormes, et trois siècles n'ont presque rien effacé de ces traces que l'Islam a imprimées à son arrivée d'Asie, au sol européen.

LETTRES SUR L'ORIENT

En face, s élève Anatolie-Hissar, le château asiatique ; deux lieues plus haut, deux vieux castels génois. C'étaient les lacs dont on avait jugulé le vieil empire byzantin.

L'hiver est généralement rude à Constantinople. Le vent du nord, qui souffle de la mer Noire, couvre la Chersonèse de Thrace d'une neige profonde ; l'intérieur du port, aussi loin que s'étend l'eau douce du Cydaris, gèle presque tous les ans. Toutefois l'été et l'hiver se ressemblent plus dans ce pays que chez nous ; les pins, les cyprès, les lauriers et les lauriers-roses ne changent pas de feuillage. Le lierre grimpe le long des flancs des rochers, les roses fleurissent toute l'année et une fraîche verdure couvre maintenant déjà la montagne, partout où le souffle tiède du midi fait fondre la neige. Les flots murmurants du Bosphore réjouissent l'œil de leur bleu foncé ; le soleil chaud brille dans le ciel pur et sans nuages.

Personne n'hésite à s'asseoir au milieu de la rue, partout où il lui plaît, pour fumer sa pipe ou pour boire du café. Il y a pour cela des places charmantes sur le Bosphore. Le pied des falaises est ordinairement, entouré d'une terrasse basse. A côté, murmure toujours une fontaine et s'élève un petit café ombragé par des arbres énormes. On étend une natte d'écorce et un tapis, si tu veux te coucher; on avance une chaisse basse en jonc, si tu préfères t'asseoir. La pipe est toute prête ainsi que le café. Le rivage de l'Asie est tellement rapproché que Ton reconnaît les personnes qui s'y promènent. Une multitude de dauphins dansent autour des grands navires qui vont et viennent, et tout près du rivage glissent en une suite ininterrompue des caïcs avec des femmes, des effendis superbes et des étrangers.

J'étais assis hier à une de ces places charmantes, lorsque le grand caïc du padichah s'avança rapide-

LETTRES SUR L'ORIENT

ment. La pointe longue, avec ses riches dorures et sa mouette comme insigne , fendait le3 flots comme une flèche, et quatorze paires de rames marquaient sur la surface sombre de l'onde, par un sillage blanc comme la neige, la course de la barque impériale. A l'arrière se dresse un baldaquin où repose le chef des croyants assis sur des coussins en velours rouge, Devant lui les pages se tiennent à genoux ; derrière lui, le pilote, la main sur le gouvernail. A quelque distance suit un caïc semblable, car l'usage veut que le Grand-Turc retourne toujours dans une autre barque qu'il n'est venu.

Dès que Ton aperçut le caïc du Hunkiar (littéralement le bourreau, l'étrangleur, un des titres d'honneur du padichah), aussitôt chacun de se lever et de se cacher derrière la fontaine ou derrière les arbres. On me lit signe d'en faire autant. Le sultan Mahmoud a interdit cette sorte d'honneurs, mais la terreur séculaire mène encore les raïahs.

U situation politique et militaire de l'empire turc en 1836.

Péra, le 7 avril 1836.

Ç'a été longtemps la tâche des armées de l'Occident de mettre des bornes à l'empire musulman ; aujourd'hui Ton dirait que la politique européenne a reçu mission de lui assurer l'existence.

Le temps n'est pas si éloigné où l'on pouvait craindre sérieusement que, de même qu'il avait vaincu en Orient, l'islamisme ne conquit la suprématie d'une grande partie de l'Oecident. Les sectateurs du prophète s'étaient emparés de pays où le christianisme avait pris racine depuis des siècles. La terre classique des apôtres, Corinthe et Éphèse, Nicée, la ville des synodes , et des églises comme Antioche, Nicomédie et Alexandrie, étaient soumises à leur pouvoir. Le berceau même du christianisme et la tombe du Sauveur, la Palestine et Jérusalem obéissaient aux infidèles qui défendaient leur

LETTRES SUR L'ORIENT

possession contre toute la chevalerie de l'Occident. Il leur était réservé de mettre fin à la longue durée de l'empire romain et de consacrer à Allah et au prophète l'église Sainte-Sophie où Ton avait adoré près de mille ans Jésus-Christ et les saints. Les musulmans pénétrèrent victorieux jusqu'en Styrie et près de Saltzbourg. Le roi romain, le premier prince de son temps, s'enfuit de sa capitale à leur approche, et peu s'en fallut que l'église Saint-Étienne à Vienne ne fût convertie en mosquée, à l'exemple de Saint-Joseph de Byzance.

Du désert africain à la mer Caspienne, de l'océan Indien à la mer Adriatique, tous les pays obéis-, saient au padichah. Venise et l'empereur d'Allemagne étaient inscrits parmi les tributaires de la Porte. Trois quarts des côtes de la Méditerranée lui étaient soumis. Le Nil, l'Euphrate étaient des fleuves turcs ; l'Archipel et la mer Noire des lacs turcs. Deux siècles à peine plus tard, l'empire musulman nous offre le tableau d'une dissolution qui semble présager une fin prochaine.

La Grèce s'est affranchie, les principautés de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie ne reconnaissent que pour la forme la suprématie de la Porte, et les Turcs se voient bannis de toutes ces provinces qui leur appartenaient. L'Égypte est plutôt une puissance hostile qu'une province vassale. La Syrie, Adana et l'île de Crète, dont la conquête avait coûté cinquante-cinq assauts et la vie de soixante-dix mille musulmans, ont été perdues avant que l'épée ait pu être tirée et sont devenues la proie d'un pacha en rébellion. L'empire qu'on vient de regagner à Tripoli menace de se perdre de nouveau. Les autres États africains sur la Méditerranée n'ont presque plus de rapports avec la Porte, et si la France hésite encore si elle doit garder le plus beau de ces pays, elle tourne ses regards bien plus vers le cabinet de Saint-James que vers le divan de Constanti-

LETTRES SUR L'ORIENT

nople. Enfin en Arabie et même dans les villes saintes, il y a longtemps que le sultan n'exerce plus de pouvoir réel. Dans les pays qui restent encore à la Porte, la puissance souveraine du grand maître est limitée à plusieurs égards. Les peuples des bords de l'Euphrate et du Tigre montrent peu d'attachement ; les ayans de la mer Noire et de la Bosnie obéissent bien plutôt à leurs intérêts qu'aux ordres du padichah, et les grandes villes éloignées de Gonstantinople ont des constitutions municipales oligarchiques qui les rendent à peu près indépendantes.

On le voit, la monarchie musulmane n'est plus aujourd'hui qu'un agrégat de royaumes, de principautés et de républiques n'ayant d'autre lien qu'une longue habitude et une soumission commune au Coran. Et si l'on entend par despote un maître dont la volonté est la loi unique, le sultan de Constantinople n'est rien moins qu'un despote.

Depuis longtemps la diplomatie européenne enveloppe la Sublime-Porte dans des guerres étrangères à ses intérêts, ou bien elle lui impose des traités de paix qui lui coûtent des provinces. Mais l'État réchauffait dans son sein même un ennemi plus terrible que toutes les armées et toutes les flottes de l'étranger. Sélim III ne fut pas le premier sultan qui perdit le trône et la vie dans sa lutte contre les janissaires, et pourtant son prédécesseur préféra courir les chances d'une réforme que de se confier en la protection de cette corporation. Il atteint son but en versant des torrents de sang. Le sultan se félicite d'avoir anéanti l'armée turque; mais pour dompter le soulèvement de la presqu'île Hellénique, il est réduit à invoquer le secours d'un vassal trop puissant. Alors, trois puissances chrétiennes oublient leurs vieilles haines, la France et l'Angleterre sacrifient leurs matelots et leurs vaisseaux, pour détruire la flotte du Grand-Turc. Elles ouvrent à la Russie le chemin qui

LETTRES SUR L'ORIENT

conduit au cœur de la Turquie, et provoquent ce qu'elles veulent éviter avant tout.

Le pays ne s'était pas encore relevé de tant de blessures que déjà le pacha d'Égypte envahit la Syrie et menace de perdre le dernier neveu d'Osman.

Une armée fraîchement organisée est envoyée au-devant de l'insurgé, mais des généraux du harem la perdent en peu de jours. La Porte s'adresse à l'Angleterre et à la France, à ceux qui se disent ses plus anciens alliés, mais on ne lui accorde que des promesses. Le sultan Mahmoud appelle à son secours la Russie, et son ennemi lui envoie des vaisseaux, de l'argent et une armée.

Le monde vit alors ce spectacle étrange de 15 000 Rus ses campant sur les hauteurs de l'Asie, devant Constantinople, pour protéger le Grand-Turc dans son sérail pontre les Égyptiens. Un grand mécontentement régnait parmi les Turcs. Les ulémas voyaient leur influence diminuer; les innovations avaient lésé d'innombrables intérêts, et de nouveaux impôts pesaient sur toutes les classes. Des milliers de janissaires qui ne pouvaient plus avouer leur nom, les parents et les amis de ceux en aussi grand nombre qu'on avait étranglés, noyés ou mitraillés, étaient répandus dans le pays et dans la capitale. Les Arméniens n'avaient pas oublié la perse*cution qu'ils avaient naguère subie, et les chrétiens grecs, c'est-à-dire la moitié de la population de la Turquie primitive, ne voyaient dans leurs maîtres que des ennemis, dans les Russes les sectateurs de leur propre religion. Il n'était pas possible à la Turquie de lever une armée.

Des troupes étrangères avaient mis l'empire à deux doigts de sa perte ; des troupes étrangères l'avaient sauvé. On a donc voulu avoir sa propre armée, et c'est à grand'peine si l'on a réussi à organiser 70000 hommes de troupes régulières. Un coup d'œil Jeté sur la

carte montre combien peu ces forces suffisent à protéger le territoire si étendu de la Porte. Ces dimensions seules empêchent de concentrer sur le point menacé des forces disséminées en tant d'endroits différents, et les troupes de Bagdad sont éloignées de 350 lieues de celles de Scodra en Albanie.

De tout cela résulte la grande importance qu'aurait pour l'empire musulman une milice bien organisée ; mais la création d'un pareil corps supposerait la conciliation des intérêts des gouvernants et des gouvernés.

Avant toute chose, la monarchie osmanienne a besoin d'une administration réglée ; avec l'administration actuelle, elle ne sera pas à même de nourrir à la longue le faible effectif de 70000 hommes.

L'appauvrissement du pays ne s'est manifesté que trop par la diminution des recettes de l'État. C'est en vain que Ton introduit une foule d'impôts indirects. Une sorte d'impôt de la boucherie et de la boulangerie est prélevée de la manière la plus arbitraire au coin des rues de la capitale. Les pêcheurs payent 20 0/0 du produit de leurs filets ; les poids et les mesures sont timbrés tous les ans à nouveau, et le timbre du sultan est imprimé à tous les produits de l'industrie, depuis l'argenterie et les châles jusqu'aux chemises et aux souliers. Mais le produit de ces impositions n'enrichit que les percepteurs. Les trésors disparaissent sous le regard d'une administration avide ; le maître des plus beaux pays des trois continents puise avec le tonneau des Danaïdes.

Pour couvrir ses dépenses, il ne reste d'autres ressources au gouvernement que la confiscation des héritages, la vente des places publiques, les dons volontaires et l'avilissement du titre des monnaies. Quant à la confiscation des héritages des employés de l'État, le sultan actuel a déclaré qu'il y renonçait. Le principe est reconnu, mais il n'est pas mis à exécution. La con-

LETTRES SUR L'ORIENT

fiscation était autrefois accompagnée de la condamnation à mort du dépouillé ; aujourd'hui, Ton emploie des formes plus douces pour alléger d'une partie de ses richesses celui qui en possède trop.

La vente des places publiques est la source principale des revenus de l'État. Le candidat emprunte à des taux très-élevés le schelling, prix de Tachât, à une maison de commerce arménienne, et le gouvernement laisse aux fermiers généraux le soin d'exploiter les provinces comme ils veulent pour rentrer dans leurs déboursés. Avec cela, ils ont à craindre des concurrents qui font des offres plus fortes et qui ne leur laissent pas le temps de s'enrichir ; quand ils ont fait fortune, c'est le fisc qu'ils redoutent. Les provinces savent d'avance que le pacha arrive pour les dépouiller; elles arment en conséquence. On entame des négociations; si l'entente ne s'établit pas, il y a guerre ; si elle se rompt, soulèvement. Si le pacha s'accorde avec les aïahs, il se met à dos la Porte. Il conclut en conséquence un traité d'alliance défensive avec les autres pachas, et le Grand-Turc est obligé d'entrer en pourparlers avec les voisins avant de pouvoir instituer un nouveau pacha. Toutefois, dans un petit nombre de pachaliks on a commencé à remédier à cet état de choses. Le pouvoir administratif a été séparé du pouvoir militaire, et les imposés eux-mêmes ont consenti des impôts plus élevés, à condition de pouvoir lçs verser directement dans les caisses de l'État.

L'inférieur ne peut approcher ses supérieurs sans cadeaux ; le plaignant est tenu de faire un don à son juge. Employés et officiers reçoivent des pourboires; mais celui qui accepte le plus de cadeaux, c'est le sultan lui-même.

La ressource de l'avilissement du titre des monnaies a été employée jusqu'à épuisement. Il y a douze ans, l'écu espagnol valait 7 piastres; aujourd'hui, il en vaut

LETTRES SUR L'ORIENT

21. Celui qui à cette époque disposait d'une fortune de 100000 écus, ne se voit plus aujourd'hui en possession que de 33 000 écus. Cette calamité est plus grande en Turquie que partout ailleurs, parce que peu de capitaux sont placés en biens-fonds et que les fortunes consistent pour la plupart en espèces. Dans les pays civilisés de l'Europe, la fortune provient de la production d'objets de valeur; celui qui acquiert ainsi des richesses, augmente en même temps le trésor de l'État, et l'argent n'est que l'expression des, biens qu'il possède. En Turquie, le bien c'est la monnaie elle-même, et la fortune n'est autre chose que l'accumulation fortuite dans les caisses de tel ou tel individu de la masse d'argent existant en général. Le taux très-élevé de 20 0/0 n'est rien moins qu'une preuve de la grande activité des capitaux; il témoigne seulement du danger que l'on court à mettre son argent en circulation. La condition de toute fortune, c'est qu'on puisse la mettre en sûreté. Le raïah rachètera plutôt un joyau du prix de 100000 piastres qu'un moulin ou une fabrique. Nulle part on n'aime autant les objets de luxe qu'ici, et les joyaux que portent même les tout jeunes enfants dans les familles riches sont une preuve éclatante de la pauvreté du pays.

Si l'une des premières conditions de tout gouvernement est d'éveiller la confiance, l'administration turque s'inquiète fort peu de remplir cette tâche. Les procédés à l'égard des Grecs, la persécution ipjuste et cruelle des Arméniens, ces fidèles et riches sujets de la Porte, tant d'autres mesures violentes sont de trop fraîche date pour que personne s'avise de placer ses capitaux à longue échéance. Dans un pays où l'industrie est privée de l'élément où elle peut seule réussir, le commerce ne peut être que l'échange des matières premières contre des objets de fabrication étrangère. Aussi le Turc donne-t>il dix okas de soie brute pour un oka de

LETTRES SUR L'ORIENT

soie fabriquée dont la matière est produite par son propre sol.

L'agriculture est dans un état plus pitoyable encore. On se plaint^ souvent i Constantinople que, depuis le massacre des janissaires, les prix des objets de consommation aient quadruplé, comme si le ciel avait voulu suspendre ce châtiment sur les meurtriers des défenseurs de Hslam.Le fait est constant, mais la cause en est évidemment dans cette circonstance que depuis cette époque la Moldavie, la Valachie et l'Égypte, ces grands greniers de la capitale, sont fermés, tandis qu'autrefois ils étaient forcés d'amener dans le Bosphore la moitié de leurë récoltes. Dans l'intérieur, personne ne veut s'occuper de la culture en grand du blé, parce que le gouvernement fait ses achats à des prix qu'il fixe lui-même. Les prix imposés par l'administration sont des calamités plus grandes pour le pays que les incendies et la peste tout ensemble. Non-seulement cette mesure mine le bien-être, mais elle en tarit encore les sources. Il arrive ainsi que le gouvernement se trouve réduit à acheter son blé à Odessa, tandis que des étendues illimitées de terre fertile restent sans culture sous le ciel le plus clément, aux portes d'une ville de 800 000 habitants.

Les membres du corps de cet État, autrefois si puissants, sont frappés de mort, la vie tout entière a reflué vers le cœur, et un soulèvement dans les rues de la capitale peut être le convoi funèbre de la monarchie osmanienne. L'avenir montrera si un État peut s'arrêter au milieu de sa chute, ou si l'empire mahométan-byzantin est destiné à périr comme l'empire chrétien-byzantin, par une administration fiscale. Mais ce qui constitue une menace pour la paix de l'Europe, c'est moins une conquête de la Turquie par une puissance étrangère, que la faiblesse extrême de cet empire et sa dissolution intérieure.

Les Dardanelles. — Alexandra-Troas.

Péra, le 13 avril lg?Ç,

Le 2 avril, je quittai Constantinople sur un bateau à vapeur autrichien; j'aperçus le leqdemaiu les belles et hautes montagnes de 111e de Marmara. Bientôt les côtes de l'Europe et de l'Asie se rapprochèrent, et Galipoli m' apparut sur des rocs abrupts, déchiquetés, avec un vieux castel et d'innombrables moulina à vent au bord de la mer. A midi, le fort Nagara émergea avec ses belles murailles blanches du sein des flots bleus et clairs de THellespont.

Ce détroit est beaucoup moins beau que celui du Bosphore. Les côtes sont nues et très-éloignées, mais les souvenirs historiques leur donnent du charme. Du haut de çes collines à forme bizarre, Xerxès embrassa d'un coup d'œil ses hordes innombrables, avant de les conduire en Grèce : là-bas, les ruines qui couvrent cette

56 LETTRES SUR L'ORIENT

langue de terre plate et unie, c'était Abydos; ici, Léandre passa à la nage d'Europe en Asie, pour voir Héro. Un seul reste de muraille informe est debout, j marquant la place occupée autrefois par la ville , mais il est difficile de dire ce qu'a été autrefois cette ruine. En revanche, il est probable qu'une source d'eau douce qui jaillit encore aujourd'hui dans une voûte souterraine de l'isthme, a désaltéré les habitants de cette ville, peut-être même la belle Héro.

Le courant, très-fort, nous amena rapidement au coin le plus resserré du détroit, où « les châteaux noircis par le temps se regardent l'un l'autre. » Derrière celui de l'Europe s'élève un roc abrupt; il renferme une petite grotte qui passe pour être la tombe d'Hécube. La côte asiatique, au contraire, est unie ; elle laisse voir •derrière le castel élevé autrefois par les Génois, à l'ombre de platanes énormes, une petite ville entourée de jardins et de vignobles ; les Turcs l'appellent Tchanak- Ralessi, le château des pots, à cause des nombreux potiers qui y sont établis. Là réside, dans une demeure modeste, le Boghar-Pacha, auprès de qui je me rendis pour lui remettre les lettres du chef du sérail et pour m' acquitter verbalement de quelques commissions. Il mit une petite et jolie maisonnette à ma disposition, et, après que j'eus visité les forts et les batteries, je levai le plan des Dardanelles et de leurs côtes.

A l'entrée des Dardanelles s'élèvent les nouveaux châteaux que les Turcs ont bâtis sur le modèle des vieux. L'européen s'appelle Sed-il-bar, « la clef de la mer; » — l'asiatique, Kumkaléth, « le château de sable. » L'embouchure est large d'un demi-mille géographique, et ces châteaux ne sont pour ainsi dire que des avantpostes signalant l'approche des flottes ennemies et les empêchant en même temps de jeter l'ancre devant le détroit. La défense proprement dite commence deux lieues plus haut et consiste dans les batteries construites

LETTRES SUR L'ORIENT

sur l'espace d'une lieue entre Tchanak-Kalessi et Nagara. Entre Sultani-Hissar et Kilid-Bakr, le château de la mer, le passage se resserre jusqu'à 1986 pas, et les boulets de ces forts très-solides et des grandes batteries dont ils sont flanqués atteignent d'une rive à l'autre.

Les Dardanelles sont défendues par 580 pièces dont le calibre varie entre l livre et 1600. Il y a des pièces de 5 à 32, et Ton remarque des canons turcs, anglais, français et autrichiens ; presque tous sont en bronze. Un capital énorme est enfoui dans cette provision.

J'ai remarqué de grands kémerliks qui lancent des boulets de granit ou de marbre. Ils sont couchés sans affûts, sur de simples blocs, sous des voûtes pratiquées dans le mur du fort. Les plus grands pèsent jusqu'à 300 quintaux et se chargent avec 148 livres de poudre. Le diamètre du calibre est de 2 pieds 9 pouces, et l'on peut se glisser jusqu'à la chambre. On a élevé des murailles en moellons énormes derrière les pièces, afin d'en empêcher le recul ; mais il suffit d'un petit nombre de coups pour les réduire en poudre. Lorsqu'un boulet atteint un navire en marche, l'on ne voit pas comment une voie d'eau de deux pieds et demi de diamètre peut être bouchée.

Quelques exploits hardis et heureux, accomplis sur mer par les Anglais, ont contribué à répandre l'opinion suivant laquelle les batteries de terre ne sauraient se défendre contre les batteries flottantes. Telle l'entreprise de lord Duckworth, en l'an 1807. La défense des Dardanelles était alors dans l'état le plus piteux ; l'escadre anglaise passa sans presque trouver de résistance, et le 20 février, une flotte ennemie parut pour la première fois sous les murs de la capitale osmanienne.

Moins les Turcs avaient cru à la possibilité d'un pareil événement, plus leur stupeur fut grande. On sait que l'influence et l'action de l'ambassadeur français empêchèrent le divan de consentir à la moindre des

LETTRES SUR L'ORIENT

exigences anglaises. Des batteries s'élevèrent sur les murs de Tophané et du sérail, pendant que sur les derrières des assaillants, les Dardanelles étaient mises rapidement en état de défense. Bientôt l'ambassadeur anglais lui-même ne sut plus que faire du succès militaire de son amiral. Huit jours après, lord Duckworth se félicita d'avoir pu regagner la rade de Ténédos, avec la perte de deux corvettes et des dégâts considérables infligés à presque tout le reste de ses bâtiments.

Le 'boulet lancé par un vaisseau contre une batterie de terre tue tout au plus quelques hommes et démonte une pièce, tandis que les projectiles lancés par une batterie de terre peuvent mettre un vaisseau hors de combat. Les hommes, la pièce, les munitions sont incomparablement mieux protégés dans la batterie de terre que derrière les murs d'un navire. Mais ce qui tranche la question, c'est que le tangage rend le pointage exact tout à fait impossible. La batterie de campagne offre au tir un but de trois pieds et demi de haut; un roulis très-faible augmente donc ou diminue assez l'élévation de la pièce pour que toute une décharge passe trop haut ou trop bas. Les bouches à feu d'une batterie de campagne sont au contraire maintenues en place ; leur but est un mur partout accessible, haut de 20 à 30 pieds, long de 100 pieds. Les boulets qui vont trop bas peuvent encore porter par ricochets ; ceux qui vont trop haut peuvent détruire des mâts, des vergues et des voiles. Le nombre supérieur des pièces est du côté de la flotte; des circonstances plus favorables, du côté de la batterie de terre.

Une autre circonstance rend très-difficile l'entrée des vaisseaux dans la Propontide par les Dardanelles. Le vent souffle presque continuellement du nord pendant tout l'été; les vaisseaux marchands restent souvent quatre à six semaines sans avancer, et quand enfin le vent du sud s'élève, il faut qu'il soit très-fort pour

LETTRE 8 SUR L'ORIENT

vaincre le courant de l'Hellespont, qui coule constamment vers le sud. Lorsque le matériel d'artillerie sera parfaitement disposé dans les Dardanelles, je ne crois pas qu'aucune flotte ennemie puisse tenter de remonter le courant. On serait toujours obligé de débarquer des troupes et d'attaquer les batteries à la gorge. Cette entreprise ne serait pas aussi facile qu'on veut bien le dire.

Je fis une excursion à Alexandra-Troas, ville qu'Antigone, un des généraux d'Alexandre le Grand, avait bâtie en l'honneur de son maître, entre l'île de Ténédos et la côte plate de l'Asie, Nous passons devant la tombe de Patrocle où je cueille une branche d'olivier, nous longeons la côte déserte où le fils de Pélée avait pleuré la belle Briséis, et nous nous dirigeons vers le cap de Sigée d'où la vue s'étend sur la mer magnifique et sur les îles d'Imbros, de Samos et de Ténédos. Sur une colline qui semble élevée par la main de l'homme, s'élève un village grec dont les maisons serrées l'une contre l'autre offrent l'aspect massif d'un château fort. Je savais que Pergame est située plus loin, dans l'intérieur des terres, mais je me plaisais à me représenter que c'était là la citadelle célèbre, et il est probable que mémo les héros descendant des dieux n'étaient pas mieux logés que dans ces huttes d'argile. La contrée est presque sans culture, de jeunes chameaux broutent l'herbe haute et sèche, et quelques palmiers solitaires ornent la campagne*

Le soleil se couchait derrière une belle montagne lorsque nous atteignîmes un grand village turc. Nous nous rendîmes auprès de l'ancien du village qui nous accorda l'hospitalité ordinaire. « Puisse ton noble soir être heureux, seigneur! Sois le bienvenu! » s'écria-t-il, mit à ma disposition sa chambre, sa couche, sa maison, et m'offrit la pipe qu'il fumait lui-même. — Ce jour-là eut lieu un tremblement de terre Je n'avais pas ressenti la première secousse, parce que j'avais été à che-

LETTRES SUR L'ORIENT

val ; je ne ressentis pas davantage la seconde, qui eut lieu pendant que j'étais plongé dans le plus profond sommeil. Mais vers le matin je me sentis ballotté sur ma couche et le craquement de toutes les fenêtres et de toutes les portes me réveilla.

Le lendemain, après avoir traversé une belle vallée avec des peupliers, des châtaigniers et des noyers, nous vîmes devant nous les fondements du vieux mur d'enceinte d'Alexandra-Troas. Ils consistaient en de puissants moellons, longs de 6 à 10 pieds, hauts de 3 à 6 pieds, et s'étendaient aussi loin que le regard pouvait les suivre à travers les broussailles. Nous parcourûmes un espace de mille pieds sur ce rempart, et nous découvrîmes d'énormes blocs de pierre, des colonnes de granit, des voûtes autrefois ornées d'un beau revêtement de pierres à six faces, des ruines d'architecture et de beaux chapiteaux dispersés dans la plaine. Soudain, nous nous trouvâmes devant une ruine énorme formée de moellons gigantesques. Les grands arcs du beau portail défient tous les tremblements de terre et tous les siècles, et l'on éprouve un sentiment particulier de mélancolie à trouver une construction tellement gigantesque dans un désert si complètement abandonné des hommes.

Les Turcs appellent cet endroit Eski-Stamboul, le vieux Constantinople. Ils se servent des sarcophages en guise de lavoirs, de leurs couvercles en guise de passerelles jetées sur les ruisseaux, et les fûts des colonnes, ils les convertissent en boulets pour leurs canons.

Cérémonie du mariage de la fille du sultan. — Le métach

ou conteur public.

Constantinople, le 5 mai 1836.

Avant-hier, le sultan a donné aux ambassadeurs un magnifique dîner à l'occasion de la fête du mariage de sa seconde fille, Mihrimah (lune-soleil). On se rassembla dans un kiosque ouvert de tous les côtés et qui offrait une vue large sur Constantinople, Péra et la mer Sous les fenêtres, des danseurs de corde, des écuyers d'hippodrome, des mimes perses et d'innombrables spectateurs. Les femmes, enveloppées de leurs amples manteaux et de leurs voiles blancs, étaient assises Tune à côté de l'autre sur le flanc d'une colline. Une heure avant le coucher du soleil, on nous conduisit dans une grande tente turque où était dressée une table à cent couverts. L'argenterie et la porcelaine étaient superbes. Plus de deux cents cierges éclairaient la société composée, outre le corps diplomatique, du gendre du sultan, des vi-

LETTRES SUR L'ORIENT

zirs et des premiers dignitaires de l'empire. Après le dîner, on retourna au kiosque d'où nous contemplâmes un feu d'artifice. Lorsque nous rentrâmes à la maison, le Bosphore éclairé offrait un aspect magnifique. Ici, c'est toujours la nature qui fait les meilleurs frais ; si on avait transporté toute la fête dans une autre contrée, elle en eût perdu tout son éclat.

Hier, la dot de la princesse a été portée dans sa maison. Quarante mulets chargés de gros ballots d'étoffe précieuse parurent , escortés par de la cavalerie et précédés de quelques pachas ; ils étaient suivis d'une vingtaine de voitures avec des châles, des tapis, etc., et de cent soixante porteurs avec de grands bassins en argent sur la tête. Le premier contenait un Coran relié magnifiquement avec de l'or et des perles, puis venaient un grand fauteuil en argent, des réchauds, des coffres et des cassettes avec des parures, des cages d'oiseaux en or, et Dieu sait quels ustensiles. Un grand nombre de ces pièces rentreront vraisemblablement en secret au trésor, et au prochain mariage d'une princesse, elles défileront de nouveau.

Aujourd'hui la princesse a été livrée à Son épdux qui ne Ta pas vue jusqu'ici. En tête marchait de la cavalerie, puis tous les officiers du palais, tout le corps des pachas, le mufti et mon protecteur, le dief du sérail ; ensuite venaient les deux fils dit Grand-Turc dans une voiture découverte, le Kislaw Aïah et trente circoncis, enfin dans un carrosse magnifique, entièrement fermé, la fiancée» Le carrosse, avec ses six étalons bruns, est un cadeau de l'empereur de Russie* La fiancée était suivie de quarante voitures remplies d'esclaves. Le cortège s'avançait entre deux haies de spectateur* longues d'une lieue.

La plus belle fête, cependant, c'est celle que célèbre le printemps. Depuis six semaines, nous jouissons continuellement du plus beau temps. Tous les arbres sont

LETTRES SUR L'ORIENT

en fleurs; les platanes gigantesques étalent déjà leur feuillage, les amandiers ont semé la terre de leurs fleurs rouges. Je profite du temps que j'ai de reste pour faire, à cheval et à pied, des excursions dans les environs. Avant-hier, j'entrai dans un café turc. Dans un petit jardin, d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur le Bosphore et la côte asiatique, étaient assis plus de cent hommes fumant le narguillé. Ils tournaient tous le dos à la belle contrée et écoutaient attentivement un homme de haute taille qui se tenait au milieu du jardin, se livrant à une déclamation accompagnée des gestes les plus expressifs. C'était un célèbre conteur public qui raconte des histoires de maîtres sots et bornés, de serviteurs madrés et d'événements miraculeux, mais qui souvent traite incidemment les événements politiques du jour et exerce une grande influence sur la foule. Je ne comprenais pas une syllabe; je n'en pris pas moins goût à observer, pendant quelque temps, le débit du personnage. Tantôt il parlait en effendi puissant , tantôt en garçon de bain ; tantôt il imitait la voix éraillée d'une matrone, tantôt le dialecte d'un Arménien, d'un Européen ou d'un Juif. Le public le plus bienveillant du monde le suivait avec la plus grande attention en fumant et en riant à gorge déployée. Lorsque le métach fut arrivé au passage le plus intéressant, il s'arrêta, fit le tour avec un plateau en étain, et chacun y jeta un para pour acheter le droit d'entendre la fin de l'histoire .

Le printemps au Bosphore. — Un dîner diplomatique turc.

Péra, le 20 mai 1836, |

Depuis quelques jours, nous avons un retour de froid tellement vif que nous sommes réduits à allumer du feu pour nous chauffer. Le printemps ne s'est réellement déclaré que le 15 mai. Par suite de la proximité de la mer Noire, le vent du nord amène le froid jusqu'au mois de juin. J'ai été frappé de la lenteur avec laquelle la végétation se développe ici. Les plantes semblent savoir qu'elles n'ont pas besoin de se hâter comme chez nous où l'hiver les surprend à Timproviste, à peine écloses. Les arbres fruitiers ont fleuri pendant deux mois; c'est maintenant le tour des jasmins et des innombrables rosiers qui remplissent tous les jardins. On commence aussi à offrir en primeurs des fraises et des cerises. En somme, je dois l'avouer, le printemps me paraît moins beau que chez nous ; il y manque ce

passage rapide, magique et cet ornement principal, la forêt en fleurs. Du temps des empereurs grecs, les deux rives du Bosphore étaient couvertes de bois ; maintenant, ce ne sont plus que des hauteurs nues et sans culture. Mais les arbres isolés qui ont survécu dans les vallons, sont de véritables et superbes montagnes de branchages et de feuillage.

Il y a quelques jours, nous avons été de nouveau les hôtes du sultan ou plutôt de son trésorier. On célébrait dans une grande prairie la fête de la circoncision du jeune prince. On avait invité le corps diplomatique à prendre part à cette fête populaire. Nous prîmes part à un dîner à la turque, sans couteaux ni fourchettes ni vin. Un agneau rôti, farci de riz et de raisins de Corinthe, servit d'entrée. Chacun le fouilla de la main pour en arracher un morceau. Les plats doux alternaient avec les rôtis. Tous les plats étaient excellents, mais toute la combinaison constituait une surprise étrange pour un estomac européen. Et avec tout cela, point de vin! On passa la glace au milieu du repas; enfin, nous demandâmes instamment le pillaw qui forme toujours la fin du dîner.

On se lave avant et après le repas. C'était un spectacle assez grotesque que de voir les diplomates avec leurs uniformes brodés, assis à une table pareille. On attacha à chacun une longue serviette brodée autour du cou, comme si on avait voulu nous faire la barbe, puis on nous abandonna à notre sort. Devant les tentes s'agitaient des danseurs de corde, des charlatans arabes, des chanteurs arméniens, des danseurs grecs et des musiciens valaques. Le soir, on brûla un feu d'artifice tel qu'on en voit à la montagne de la Croix de Berlin. Deux ballons qu'on voulait lancer crevèrent avant d'être remplis. Rentrés à la maison, nous bûmes une bouteille de vin sans pouvoir nous défendre d'une pitié sincère pour Mahomet et ses fidèles.

LETTRES SUR L'ORIENT

J'avais eu l'intention de partir le 10 de ce mois, mais le sultan a ordonné au séraskier de me retenir. Je visiterai, avec Halil-Pacha, Varna qui est actuellement occupée ; plus tard, je me rendrai de nouveau aux Dardanelles. L'arrivée des officiers prussiens est ajournée; peut-être n'aura-t-elle pas lieu, j'espère donc être à Berlin à l'entrée de l'hiver.

Voyage à Brussa.

Péra, }6 juin 1836,

Je suis de retour, depuis hier, d'une petite excursion que j'ai faite en Asie. Je devrais te la décrire en vers, puisque j'ai fait l'ascension de l'Olympe; mais comme je n'ai gravi que le pied ou plutôt le petit doigt du pied du géant, il faudra bien que tu te contentes de ma prose. Le 11, je m'embarquai sur un bateau turc, et uu frais vent du nord nous conduisit en quatre heures au cap de Posidoni, situé à une distance de huit lieues. 14, la mer devint tellement houleuse que notre pilote commençait déjà à jeter son : Allah ekber, Dieu est miséricordieux, lorsque subitement le vent tomba si complètement à plat que nous ne pûmes aborder que le lendemain à Madania. Bientôt nos moutures furent prêtes et je parcourus jusqu'à Brussa une contrée ravissante. Toutes les terres sont cultivées, portant moins de blé

LETTRES SUR L'ORIENT

que de vignes et de mûriers. Ces derniers sont maintenus très-bas, en broussailles; on en coupe la couronne, comme on fait chez nous des saules, et on la donne en pâture aux vers à soie. Leurs grandes feuilles d'un vert clair couvrent au loin la campagne. Les oliviers forment ici des bois considérables ; mais ils sont plantés, ïoute cette riche contrée rappelle la Lombardie, surtout la campagne boisée de Vérone. Le charme du premier plan du tableau est égalé par la magnificence des horizons lointains. D'un côté, l'on aperçoit la- mer de Marmara avec les îles du Prince; de l'autre, l'Olympe magnifique, dont le sommet couvert de neige s'élève au-dessus d'une large ceinture de nuages. La fleur de la vigne remplissait l'air d'un parfum semblable à celui du réséda ; il s'y mêlait celui du caprifolium aux jets puissants et d'une fleur jaune dont j'ignore le nom.

Après avoir passé une série de collines basses, nous aperçûmes Brussa s'étendant au large dans une vaste plaine verte au pied de l'Olympe. Laquelle des deux capitales des souverains osmaniens est le mieux située, l'ancienne ou la nouvelle, Brussa ou Constantinople? En vérité, il est difficile de le dire. Ici, c'est la mer, là, la terre qui vous enchante ; ce paysage-ci est teinté de bleu, celui-là de vert. Sur le fond sombre des forêts qui couvrent les flancs abrupts de l'Olympe , se détachent plus de cent minarets blancs et des coupoles voûtées. En hiver, la montagne fournit aux habitants de Brussa du bois de chauffage, en été de la glace pour les sorbets. Un fleuve, qui porte le nom de Lotos, trace son cours sinueux à travers de riches prairies et des bois de mûriers entrecoupés de noyers gigantesques au feuillage sombre, de platanes, de mosquées blanches et de sombres cyprès. Les vignes s'élancent en troncs puissants, grimpent le long des branches et redescendent à terre, entremêlées de caprifolium et d'autres plantes

LETTRES SUR L'ORIENT

parasites. Je n'ai vu nulle part un paysage aussi uniformément vert, si ce n'est du haut de la tour de Lùbbenau qui domine la forêt de la Sprée. Mais à cette verdure s'ajoutent ici une végétation plus riche et les montagnes magnifiques qui ferment la plaine. L'abondance des eaux est surprenante. Partout, le murmure d'un ruisseau. Des sources puissantes jaillissent du roc, il y en a de glacées à côté de fumantes, et dans toute la ville, même dans les mosquées, s'élancent d'innombrables jets d'eau.

La beauté des aspects s'efface, comme partout en Turquie, dès que Ton entre dans la ville. Constantinople, Andrinople et Brussa n'ont rien qui égale la grâce et la commodité des habitations du plus petit bourg allemand. Il n'y a d'imposant que les mosquées et les caravansérails, les fontaines et les bains publics. Dans les premières années de la monarchie des Osmanlis, les sultans ne pouvaient bâtir de mosquée avant d'avoir gagné une bataille sur les infidèles. Les mosquées de Brussa n'égalent ni en grandeur ni en beauté celles qui ont été élevées plus tard, mais elles intéressent par des souvenirs historiques, par les noms d'Orcan, de Soliman, de Mourad, de tous les héros, en un mot, de la période conquérante de l'Islam. La plus belle de toutes par son architecture me paraît être celle deBajazet. Le monument de ce conquérant puissant qui mourut vaincu, et, s'il faut en croire la légende, dans une cage, ce monument s'élève dans une solitude peuplée de cyprès immenses. La plus grande des mosquées est un bâtiment qui, autrefois, servait d'église cathédrale aux chrétiens; elle reçoit la lumière d'en haut, la voûte du milieu étant tout ouverte. Le beau ciel étoilé de l'Asie s'arrondit lui-même en coupole au-dessus de ce temple. Sous l'ouverture fermée par une grille en fil de fer se trouve un vaste bassin où murmure un jet d'eau et qui reçoit en même temps l'eau des pluies. Je ne dirai pas que les

LETTRES SUR L'ORIENT

plus grandes mosquées de Constantlnople et d'Adrianople font la même impression religieuse que l'église de Saint-Ëtienne à Vienne ou la cathédrale de Strasbourg, mais toutes les mosquées jusqu'aux plus petites sont belles. Rien de pittoresque comme la coupole couverte en zinc et les minarets blancs qui s'élèvent avec grâce au-dessus de cyprès et de platanes énormes, Lorsque les Osmanlis conquirent les provinces de l'empire romain d'Orient, ils conservèrent l'architecture grecque des églises, mais ils ajoutèrent les minarets d'origine arabe.

Les caravansérails sont les seuls bâtiments en pierre que l'on rencontre. Ils forment un carré, dont la cour contient une mosquée, une fontaine, un petit kiosque pour les voyageurs de qualité, quelques mûriers ou des platanes. Une galerie voûtée avec des ogives court ' le long du côté intérieur de la maison. La façade extérieure contient une série de cellules semblables l'une à l'autre, chacune surmontée de sa coupole. Une natte de paille est le seul meuble mis à la disposition du voyageur. Le service brille par son absence ; chacun apporte de quoi faire son repas et sa couche.

Ayant été invités à dîner chez le Kiébatschi, nous prîmes notre repas , non pas à table, mais sur la table. Un petit morceau de mouton rôti au gril et entouré d'une pâte, mets très-savoureux ; des olives salées, le helwa ou plat doux et un sorbet : tel fut le menu excellent que nous payâmes 120 paras, ou cinq gros d'argent.

Les bains de Brussa sont chauffés non point par l'art, mais par la nature et à tel point que l'on commence par se demander s'il sera possible de descendre dans le grand bassin clair sans en ressortir grillé.

Le 13, au soir, nous nous rendîmes à Kemlikaubout de la baie de Madania, où se trouve une rade. Ce point est un des plus beaux que j'aie vus. Le clair miroir de

la mer finit ici, entre des montagnes hautes et escarpées qui laissent tout juste la place nécessaire à la petite ville et âde petits bois d'oliviers. Le crépuscule est extrêmement court dans le pays ; il faisait nuit lorsque nous atteignîmes la porte de la ville, mais quelle nuit ! La lune était dans son premier quartier ; néanmoins Ton distinguait les objets à de grandes distances, et Tétoile du soir brillait d'un éclat tellement vif que sa lumière faisait projeter des ombres aux objets. A trois heures du matin nous étions de nouveau en selle, et nous nous dirigeâmes par un bas-fond vers l'est, entre de hautes montagnes. Les hauteurs étaient couvertes d'oliviers, les rossignols chantaient dans les buissons en fleurs. Au coucher du soleil, nous arrivons à un lac d'une vaste étendue. Les murs gigantesques et les tours qui s'élèvent sur le bord opposé protégeaient autrefois une ville puissante, autour de laquelle on s'était battu pendant les croisades. Aujourd'hui, ils n'enserrent- qu'un petit nombre de huttes misérable* et de ruines amoncelées qui, il y a quelques siècles, formaient la ville de Nicée. C'est là qu'une assemblée de cent évêques savants proclama le mystère de la Trinité et résolut de brûler ceux qui ne partageraient pas son opinion. Qu'eussent dit les fiers prélats, si on leur avait prédit que leur ville riche et puissante ne serait un jour qu'un amas de décombres et leur cathédrale la ruine d'une mosquée turque; que l'empire grec s'éteindrait, que non-seulement leur interprétation, mais leur foi disparaîtrait de ces pays ; que sur des centaines de lieues alentour et pendant de longs siècles le nom seul du chamelier de Médine serait prononcé !

Les musulmans qui abhorrent toutes les images ont couvert partout les peintures des églises grecques d'une couche blanche. Dans la cathédrale de Nicée, où s'était réuni le fameux concile, transparaît près du maître-

LETTRES SUR L'ORIENT

autel, à travers la couleur blanche, la fière promesse I. H. S. 1 ; mais au-dessus, Ton voit la doctrine fondamentale de l'Islam: Il n'y a de Dieu que Dieu. Ces traits effacés nous donnent une leçon de tolérance, et il semble que le Ciel soit disposé à écouter le Credo d'une oreille aussi favorable que le Allah el Allah.

Page 1