I. Inhocsigno
Deuxième voyage aux Dardanelles.
Péra, le 19 juillet 1836.
Le 1 1 de ce mois, je me rendis sur un bateau à vapeur autrichien aux Dardanelles, où Halil-Pacha était arrivé par voie de terre. On tira quelques coups d'essai avec les grands canons en pierre de Sultani-Hissar. Sur la côte européenne était amarré un petit caïc que Ton n'avait pas remarqué. Lorsque la charge de plus d'un quintal se fut allumée, le boulet énorme, noirci par la poudre, donna à peu près contre le milieu du détroit, et une haute gerbe d'eau jaillit de la mer à chaque ricochet. L'énorme bloc de marbre se dirigea vers la petite barque, la lit voler ën mille éclats et remonta lentement et en chancelant le rivage. A côté du caïc, le propriétaire s'était endormi sur la côte ; la détonation terrible le réveilla, et il retrouva à peine les débris de sa barque. Le pacha lui envoya
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aussitôt une indemnité. Le propriétaire en conçut une joie immense, et il se souvint après coup d'avoir laissé dans le caïc une bourse avec 50jOOO piastres qui avaient été jetés également à tous les vents. L'invention était grossière, mais l'inventeur était ionien, sujet anglais, et on lui accorda sinon la somme indiquée, du moins une plus forte indemnité.
Les soldats turcs ignoraient ces négociations : ils trouvaient tout naturel que leur pacha eût pris pour point de mire la barque du giaour. Ils s'en allèrent avec la pensée que le plus petit navire ne pouvait se glisser par les Boghas, sur la côte opposée, sans être atteint par un boulet.
Je revins avec Halil-Pacha, sur un vapeur garni de soldats turcs, mais dirigé par un Anglais. Le temps favorisa la traversée, et pour éviter le courant, nous longeâmes la côte européenne. Vers le soir, nous passâmes près de San-Stéphano, et nous eûmes devant nous la vue la plus belle de Gonstantinople. Là, les vieux murs sont battus des flots de la mer de Marmara ; ils se brisent souvent avec fureur contre les fondements dans lesquels sont murées des rangées entières de colonnes , en guise de poutres. On remarque ici des inscriptions sans nombre, et les coupoles et les minarets, la colonne de Constantin et les arcs de Valens se détachaient en silhouettes sur le fond doré du ciel brillant du soir. Nous avions à peine dépassé les sept tours du vieux Cyclobion qu'une secousse violente nous avertit que nous avions touché terre.
Je débarquai avec le pacha, et ce n'est que le lendemain à midi que les efforts de deux chaloupes et d'un vapeur autrichien réussirent à remettre à flot le bateau turc.
Smyrne et ses environs.
Port de Smyrne, le 4 août 1836.
Le jour où j'ai expédié ma dernière lettre, je me suis embarqué à Constantinople, sur le bateau à vapeur du gouvernement en destination de Smyrne. Le vent, le courant et la force de la vapeur se réunirent pour nous faire traverser rapidement la mer de Marmara et l'Hellespont et nous amener devant l'archipel que les Turcs appellent la mer Blanche. La mer Égée nous apparut bientôt avec ses belles îles rocheuses, lmbros, Lemnos et les hauts sommets de Samothrace. L'eau est de couleur bleu clair et si limpide que Ton aperçoit distinctement les gros dauphins qui parcourent, avec la rapidité d'une flèche, de longs espaces à côté du vaisseau. Nous tournâmes la pointe de Sigée, et nous nous dirigeâmes, entre la Troade et l'île de Ténédos, vers Mytilène. Les ruines majestueuses d'Àlexandra-Troas bril-
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laient entre les oliviers et les noyers; des châteaux génois bizarres, entourés de murs et de tours, s'élevaient sur les îles et les caps. A l'aube naissante, nous entrâmes dans la vaste baie de Smyrne, entourée de hauts groupes de montagnes. La pleine lune brillait encore, et le ciel, à l'orient, se colorait vivement, comme si la terre d'Asie était encore illuminée par les feux de la veille. Les montagnes sont toutes nues, brûlées du soleil, mais de formes d'une singulière beauté. Au pied des hauteurs, le long de la côte, s'étend une verte bande de terres cultivées, avec des vignobles, des olives, des mûriers et de sombres cyprès. Les maisons des villages sont en pierres avec toit plat. A l'extrémité de la baie apparaît Smyrne, qui s'élève en amphithéâtre sur la montagne qui la borde. Près de la mer, derrière les vaisseaux, on reconnaît d'abord une grande caserne, une batterie, un beau caravansérail avec des coupoles nombreuses, plusieurs mosquées, et à gauche le quartier des Européens avec ses bâtiments en pierres. En seconde ligne vient la ville turque proprement dite. Si une poignée de petites maisons rouges, un certain nombre de mosquées et de fontaines tombaient du ciel, le plan de construction ne serait pas plus bizarre que celui de cette ville. On s'étonne de trouver des chemins et des issues à travers cette masse de maisons. Le tout est dominé par le vieux château ou la citadelle de Smyrne. Construit aux âges les plus reculés, les Génois l'ont muni de tours que les Turcs laissent tomber maintenant en ruine. Un amas de décombres sur la même colline porte le nom d'école d'Homère. L'horizon est fermé par les montagnes bleues de l'Asie Mineure.
La chaleur étant très-grande, j'ai eu hâte de me vêtir à la mode de Smyrne, dune jaquette, d'un pantalon, de souliers et de bas, d'un chapeau de paille blanc. La société a assez de sens pour admettre ce costume
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en été jusque dans les salons. Si tu me voyais dans cet accoutrement léger, assis sur un âne, tenant le licol d'une main et le parasol de l'autre, tu me reconnaîtrais difficilement.
Le 3 août, jour anniversaire de la naissance de notre roi, j'ai fait une course intéressante dans l'intérieur du pays. Nous atteignîmes encore à la fraîcheur du matin le village de Kukludscha, situé sur le versant d'une montagne et offrant une vue d'une indescriptible beauté. A gauche, la ville et la citadelle de Smyrne, le port et la mer jusqu'au cap Karaburun ; à droite, une des plus belles vallées qu'il y ait au monde. La plaine étant parfaitement unie entre les montagnes hautes et escarpées, les noyers sombres et les oliviers gris se dessinent avec leurs lignes droites entre des champs et des vignobles d'un vert éclatant, sur le fond des contours dentelés de la montagne brune. La végétation est d'une richesse extrême ; les orangers et les citronniers poussent de gros troncs et de fortes branches, mais ils avaient beaucoup souffert l'hiver dernier. Je rencontrais des aloès en fleurs dont la tige était haute de vingt pieds au moins et grosse comme le bras. Le grenadier réussît mieux encore que les autres arbustes ; le petit village Narlykioï est caché littéralement dans une forêt de grenadiers ; le vert d'une fraîcheur éclatante, les grandes fleurs pourprées et le nombre de pommes sous le poids desquelles les branches pliaient, me causèrent la surprise la plus agréable. De grands melons, des citrouilles agréables au goût, des joncs gigantesques entouraient des ruisseaux ; les mûres et les raisins sont si abondants que tout le monde en cueille autant qu'il lui plaît, sans en demander la permission. Les cyprès atteignent à des hauteurs étonnantes. Avant tout, c'est l'olivier semblable à nos saules , avec des troncs noueux, bizarrement entrelacés, avec son feuillage, ses fruits et ses fleurs au vert pâle qui donne au paysage
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sa physionomie particulière. Le melon d'eau avec son suc exubérant s'étale en plante sauvage dans ce pays chaud et désaltère le voyageur qui soupire en vain après de l'eau potable. Les villages sont extrêmement rares ; le tableau manque par conséquent de vie et de mouvement. C'est à peine si quelques sentiers pierreux s'allongent à travers la plaine et rampent contre la montagne. Dans cette solitude profonde ne retentissent que les clochettes des chameaux qui s'avancent en longues files, l'un derrière l'autre, suivant d'un pas lent et chancelant leur guide monté sur un âne et précédant le convoi.
Dans le village de Burnabaschi, je trouvai une caravane se reposant sous un platane immense, près d'un petit bassin. Les chameaux dormaient couchés sur leurs genoux ; les Persans aux turbans blancs et aux barbes noires se désaltéraient à la source fraîche et mangeaient des concombres, des olives et du fromage. Au fond de la vallée, une horde de nomades turcomans nous offrit l'hospitalité ; on nous donna du fromage et des œufs, et l'on regretta sincèrement de ne pouvoir nous retenir. Nous retournâmes ensuite à Bunarbad, la résidence d'été des Européens, et notre consul nous donna un dîner excellent. Vers le soir, nous rentrâmes dans la ville. Le coucher du soleil est d'une beauté extraordinaire dans cette contrée, mais le crépuscule est très-court ; le disque étincelant tombe presque verticalement au ciel jaune et brillant, derrière le cap rocheux de Karaburun (pointe noire), et alors, phénomène bizarre ! les yeux se sentent tellement éblouis que l'on n'y voit presque plus. Une heure plus tard s'élève l'imbad ou vent de terre qui souffle souvent avec beaucoup de violence pendant la nuit; le jour, la mer envoie son souffle frais et fortifiant. Le scintillement de la mer est un phénomène très-fréquent ; des étincelles brillantes se collaient aux rames et tourbillonnaient au-
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tour du gouvernail pendant que je retournais à bord. Singulier spectacle ! lorsque Ton se baigne pendant le scintillement , on est comme enveloppé de lumière et de feu. Après un séjour d'une semaine, nous levâmes l'ancre pour opérer le retour. Les aventures qui le signalèrent vous donneront une idée de la nautique turque. A une demi-heure de distance du port, nous échouâmes de nouveau. Nous jetons l'ancre derrière le navire et nous travaillons à force pour nous dégager, mais en vain. Pour alléger le vaisseau, nous puisons l'eau de la chaudière, et après minuit nous sommes à flot. Il s'agissait maintenant de repêcher les ancres, de remplir la chaudière, d'allumer le foyer. Vers le matin tout était prêt, et la machine devait être mise en mouvement. Je remarquerai en passant qu'une chaudière alimentée par l'eau de la mer s'incruste peu à peu d'une croûte de sel, et ne fournit que quatre ou cinq années de service. La nôtre était vieille de neuf ans, et en dépit des représentations du capitaine, la Sublime-Porte avait décidé dans sa sagesse qu'elle durerait encore quelques années. La chaudière était d'un autre avis ; à notre allée, elle avait été déjà percée de deux trous : tout le monde se promettait d'être sur ses gardes au retour. Nous allions nous mettre en mouvement, lorsque la chaudière éclata ; mais comme sur ses vieux jours on ne l'avait soumise qu'à la moitié de sa pression ordinaire, l'explosion fut moins forte que je ne m'y attendais. Au surplus, la fente s'était déclarée à la partie inférieure, le feu s'éteignit aussitôt, et en un clin d'œil l'espace dans lequel manœuvrait la machine fut rempli de vapeur et d'eau bouillante. Personne ne fut blessé, si ce n'est le capitaine dont les pieds reçurent des brûlures.
J'achevai le reste de mon voyage sur un vapeur autrichien. Lorsque nous passâmes les Dardanelles, nous vîmes à la place de la petite ville de Tschanak-Kalessi un
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amas de décombres fumants. Le feu avait dévoré la veille plusieurs centaines de maisons, les habitations des consuls, les casernes même, et la batterie du pacha Tabiassi. Heureusement, les épaisses murailles de Sultani-Hissar avaient préservé les provisions de poudre qui se trouvaient ammoncélées dans le fort.
La Chersonèse de Thrace.
Bujukdéré, le 5 septembre 1836.
J'ai fait un troisième voyage aux Dardanelles. Le grand incendie avait formé une vaste esplanade à l'entour de Sultani-Hissar ; cette place pouvait devenir tellement avantageuse pour la défense que Ton fit au pacha l'honneur de lui attribuer l'incendie et à moi celui de ne point douter de la part que j'y avais prise.
Le séjour de Bujukdéré, où je suis établi maintenant, est très-agréable. Le vent du nord est constant, la température basse, et il fait à peine plus chaud qu'à Berlin. Avec cela, le ciel est toujours bleu et le beau temps continu. Voilà trois ou quatre mois que nous n'avons eu de pluie, et à Péra le manque d'eau commence à devenir très-sensible. L'eau potable coûte presque autant que le mauvak vin. Les environs de Constantinople sont brûlés du soleil ; et ici, sur le Bosphore, nous ne de-
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vons qu'à l'air humide de la mer Noire de voir toujours encore les arbres et les lauriers nains qui couronnent les flancs des montagnes, étaler leur fraîche verdure.
Nous faisons souvent dans une chaloupe des excursions qui nous conduisent tantôt dans la mer de Marmara, tantôt dans la mer Noire. Sur le bord du Bosphore s'étend une ville longue de deux à trois lieues, composée de maisons, de villas, de kiosques, de jets d'eau, de bains et de cafés. Les jardins montent en terrasses ; les bois de cyprès des cimetières couronnent les hauteurs. Si l'on avait établi des quais le long du village, ce serait là bien certainement la plus belle promenade du monde. Mais les riches et les puissants ont voulu avoir leurs maisons et leurs jardins le plus près possible de la mer, et la route mal pavée se traîne entre de misérables huttes et de hautes murailles.Néanmoins, les rues petites et tortueuses conviennent admirablement au climat. Dans des chaussées larges et droites Ton ne supporterait point les rayons du soleil ; de cette façon au contraire, les toits en saillie se rejoignent, l'intervalle est comblé par quelques lattes sur lesquelles la vigne étend sa voûte verte d'où pendent des grappes innombrables. Souvent le chemin fait un brusque détour. On se trouve devant une mosquée, à côté d'un jet d'eau, sous des platanes gigantesques, au bord du courant clair et murmurant du Bosphore ; des garçons en habits bleus ou blancs et en turbans bariolés accourent pour tenir le cheval, le cafetier tient la longue pipe toute prête, verse l'inévitable liqueur dans une petite tasse, avance une chaise basse en jonc sur la terrasse de sa maison, et un essaim de bateliers se disputent l'avantage de te conduire pour quelques paras entre les bords paradisiaques de deux parties du monde.
A dix minutes de cette scène animée l'on entre dans un vaste désert. On gravit la hauteur la plus rapprochée, et l'on voit s'étendre devant soi la Chersonèse de
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Thrace, un plateau ondulé sur lequel on n'aperçoit ni village, ni arbre, ni vignoble, mais seulement un chemin rocailleux. La malédiction d'une administration négligente et avare pèse sur ces campagnes. A mesure que l'on se rapproche de la mer Noire, les collines se couvrent de plus en plus de buissons. Bientôt l'on entre dans une forêt de châtaigniers et d'érables où règne un profond silence; on voit couchés là de puissants troncs que l'orage a déracinés et qui, couverts de lierre, ont reverdi ; la vigne sauvage grimpe jusqu'au sommet des arbres dont le pied a toujours été respecté par la hache, car c'est dans cette forêt que les nuages déposent l'eau que l'on boit à Constantinople. Des rosiers et des mûriers bordent les sentiers étroits que suit le voyageur dans les vallées ; çà et là, un chacal rôde dans les buissons, et un aigle s'élève effrayé et en jetant un cri rauque de son nid. Tout à coup le branchage s'ouvre et l'on se trouve devant des murs énormes ; c'est un palais sans portes ni fenêtres, mais armé de tours et de créneaux bizarres et tout entier revêtu de marbre. Les ailes de ce château s'appuient contre des pentes de montagne, et lorsqu'on gravit ces pentes jusqu'au couronnement des murailles, l'on voit dans l'intérieur le miroir clair d'un lac artificiel englobé sur ces hauteurs boisées par les remparts puissants. C'est un de ces grands réservoirs qui pourvoit d'eau fraîche un demimillion d'hommes à une distance de quatre à cinq lieues. Ici commencent les aqueducs qui s'élèvent inébranlables depuis les âges de Valens, de Justinien, de Sévère et de Soliman le Grand.
Le capitan-pacha Achmet a fait jeter un pont sur le port : c'est le premier qui ait uni Galata à Constantinople depuis le rude hiver sous le règne de l'empereur Théodose. Il est long de 637 pieds, large de 25, et il permettait dallerdu palais du sultan de Bochicktach * jusqu'à l'autre rive, mais pas plus loin. Méhémet Chos-
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ref-Pacha m'a ordonné de trouver la meilleure direction d'une route qui de là pût conduire au sérail. La tâche fut facile, car on abattit sans autre forme de procès des magasins, des clôtures de jardins, des maisons et des cafés qui bornaient le chemin, et le sultan Mahmoud fut le premier qui se rendît avant-hier, en voiture, de Galatée à la mosquée de Bajazet. Le pont fut au préalable inauguré par une cérémonie religieuse. Le sultan accomplit le sacrifice en touchant le couteau avec lequel treize boucs avaient été immolés à l'entrée du pont. Il fit au capitan-pacha le don d'un sabre magnifique, orné de brillants.
Le Grand-Turc a un faible pour les constructions. Il a fait construire à Tchiragan un nouveau palais qui fait réellement une belle impression dans la contrée ravissante où il est situé. Une série de belles colonnes supporte l'étage supérieur, et de larges degrés de marbre descendent jusqu'aux flots limpides du Bosphore. Le reste du bâtiment est en bois, le toit, d'où l'on jouit d'une vue délicieuse, est incrusté de dalles de marbre qui pèsent sans doute d'un poids énorme sur toute la construction. La salle du harem s'élève à la hauteur du deuxième étage et reçoit sa lumière d'en haut ; elle est d'une beauté remarquable ; des deux côtés se trouvent les appartements des femmes La salle ovale du divan est également magnifique.
Le sultan m'a ordonné de visiter le palais et de lui dire où Ton pourrait élever une tour. Je lui ai déclaré que je n'entendais rien à la chose, mais qu'il me semblait qu'une tour ne s'harmoniserait pas avec le reste. J'ai dû également visiter l'école de marine par ordre du Grand-Turc.
Le Boghas ou la partie nord du Bosphore.
Bujukdéré, le 20 septembre 1836.
Je t'ai déjà parlé de la magnificence de la partie sud du Bosphore. La partie nord est également belle, mais dans un tout autre genre. Au lieu de la riche culture et du mouvement varié, il offre une solitude sauvage, et le bruit de la cathédrale s'éteint au pied des hautes montagnes qui entourent le détroit. De rares huttes de pêcheurs sont collées dans les fentes des rochers, et des batteries et des châteaux très-forts surveillent avec 400 bouches à feu ce côté de Stamboul.
Entre Thérapia et Bujukdéré s'élève dans une petite baie un groupe Marbres délicieux. A leur ombre murmure une source claire et limpide, et un petit café contient les pipes indispensables, les petites tasses, les tabourets de joncs et les nattes sur lesquelles il fait si bon s'étendre. De là le regard atteint, entre de hautes
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murailles de rochers, le pontus inhospitalis, qui offre pourtant un aspect si riant et si attrayant. Le vent de la mer souffle ici tout l'été : plus le ciel est torride au dehors, plus l'air circule frais et pur dans les branchages, plus aussi le murmure de la source est agréable à entendre. C'est mon lieu de repos favori; j'y ai passé mainte heure à rêver.
Partout où se dirige le regard, il rencontre des objets classiques. Sur cette rive,Médée cueillait ses herbes enchantées ; là-bas, dans cette large vallée au bout de laquelle brille un aqueduc, campèrent les chevaliers de la première croisade, et un groupe de neuf troncs gigantesques, d'une grandeur et d'une beauté sans exemple, porte encore aujourd'hui le nom de platanes de Godefroy de Bouillon. Adroite, là où quelques groupes d'arbres se sont conservés sur les hauteurs de l'Asie, se trouvait le domaine d'Amycus ; à gauche, sur les rives escarpées de l'Europe s'agitait le malheureux Phrinée en proie aux harpies. Au pied des montagnes noires, les murs blancs de la batterie descendent jusque dans , les flots bleus. Là se trouvaient les autels de Jupiter Urius dont le nom se retrouve dans l'appellation turque Joros Kalessi. Sur les hauteurs s'élèvent les ruines de deux castels génois. Ils étaient en communication par de longs murs avec les rives du Bosphore et avec ses batteries, car ce peuple de marchands puissants tint l'empire de Byzance enchaîné jusqu'au moment où il fut dévoré avec lui par les Turcs. Le château de la rive européenne a presque disparu, mais celui de l'Asie élance encore en l'air ses hautes tours, ses murs et ses créneaux entre lesquels se presse une délicieuse végétation de figuiers et de lauriers. D'énormes troncs de lierre s'élèvent et semblent vouloir tenir de leurs mille bras les antiques murailles. On s'étonne que la légende ne se soit pas emparée également d'une localité singulière que les Turcs appellent le rocher des
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canons. Un peu au nord du château de Karibsché, la pierre noire forme une fente qui prend à l'arrière la forme d'un tuyau terminé par une ouverture tournée vers le ciel. A marée haute, les vagues roulent dans cette fente; elles se pressent furieuses le long de l'entonnoir qui se resserre de plus en plus et elles jaillissent avec fracas en une colonne haute de vingt pieds de l'étroite ouverture. Que n'eussent pas su raconter les Argonautes d'un pareil site? Leurs rochers mobiles, lesCyanées s'étendent devant le phare européen, à l'embouchure du Bosphore, et portent une petite colonne de marbre dédiée à Pompée. Je suis allé plusieurs fois au phare de Roumélie pour voir les vagues énormes se briser contre ces sombres écueils. En face, à côté de la tour asiatique ou phare d'Anatolie, un magnifique mur de basalte plonge droit dans la mer et forme une belle grotte que viennent lécher les flots. Au delà de ces piles s'élève le pont Euxin, semblable à une muraille haute de couleur bleue. De là le regard se reporte en arrière pour inspecter les détails de cette vue magnifique, suivre les grands navires avec leurs voiles éblouissantes, admirer les pyroscaphes passant, fiers et indépendants du vent et du courant, entre les grands murs de rochers qui renvoient l'écho du bruit de leur roue.
Le Bosphore est d'une haute importance militaire pour Constantinople. Le vent du nord qui souffle tout l'été et le courant qui va constamment de la mer Noire à la mer de Marmara favorisent beaucoup plus que les Dardanelles l'entrée d'une flotte ennemie dans les eaux de la capitale. En revanche, le cours tortueux et la largeur plus faible du Bosphore sont des éléments réels de défense, les rives du Bosphore étant de moitié moins distantes l'une de l'autre que celle des Dardanelles au passage le plus étroit. L'espace séparant les phares et leurs batteries est de 4166 pas; celui qui est compris entre les hissares n'est que de 958 pas. Le bassin entre
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Roumélie-Kawak et Madschiar-Kalessi est battu par 4 batteries de plus de 250 pièces dont les boulets atteignent d'une rive à l'autre et prennent chaque vaisseau par le flanc et en enfilade. La force des éléments ferait passer sans doute une flotte, mais on peut juger par ces détails en quel état elle arriverait devant Gonstantinople.
L'assaillant serait probablement obligé, ici comme aux Dardanelles, de s'emparer par un coup de surprise des batteries les plus dangereuses ; mais le débarquement des forces nécessaires offrirait de grandes difficultés; il faudrait qu'il eût lieu en Asie aussi bien qu'en Europe, car les batteries de chaque côté à part suffisent pour rendre le passage d'une flotte extrêmement périlleux. Riwa et Kiléa, les baies les plus rapprochées qui permettent une telle opération, sont défendues par des forts ; les points plus éloignés de la côte escarpée sont en soi presque inabordables, et l'attaque devrait avoir lieu par de grands détours à travers des montagnes boisées, impénétrables. Ajoutez à cela le voisinage immédiat d'une ville comme Gonstantinople qui aura toujours une forte garnison ; enfin, les batteries sont dominées, il est vrai , mais les plus importantes, même du côté de la terre, peuvent être mises facilement en état de défense.
La bastonnade.
Bujukdéré, le 27 septembre 1836.
Je me livre en ce moment à un travail qui me procure plus d'une jouissance : je lève le plan des deux rives du Bosphore. Cela m'oblige de faire l'ascension de bien des montagnes, mais la peine est récompensée par les vues merveilleuses qui s'ouvrent devant moi. En outre, c'est peut-être la première fois qu'un Européen établit ses instruments de mesurage dans les cours du sérail. Nous avons un automne magnifique, et le souffle humide de la mer conserve la verdure de tous les arbres et de toutes les plantes, quoique nous ayons manqué de pluie depuis quatre mois. Mon travail quotidien dure de neuf à dix heures. J'ai un ordre exprès en langue turque m' autorisant à entrer dans toutes les forteresses, dans toutes les batteries et à me faire escorter par le plus grand nombre de soldats qu'il me plaira.
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Aujourd'hui, j'ai vu pour la première fois donner la bastonnade à la porte du sérail. Il y avait cinq Grecs, dont chacun devait recevoir 500 coups assenés sur la plante des pieds. Un kawas ou officier s'agenouillait sur la poitrine de l'accusé et lui tenait les mains ; deux officiers portaient sur les épaules une perche à laquelle étaient attachés les pieds, deux autres maniaient la canne. Par une attention particulière pour ma personne, le pacha consentit à leur faire grâce de 200 coups par tête, ou plutôt par plante des pieds. Le reste me parut encore plus que suffisant ; je lui proposai 25 coups, mais il me laissa marchander jusqu'à 50. Cette grâce fut accordée aux patients avec la remarque expresse qu'elle était due à l'intervention du « fils de prince » prussien.
Les aqueducs de Constantinople.
Bujukdéré, le 20 octobre 1836.
De même que chez nous le palais du gourmet devine la provenance et la date d'un vin quelconque, celui du Turc devine si un verre d'eau a été puisé à telle ou telle source particulièrement estimée. Que l'eau soit claire et limpide, les Turcs n'en ont cure; l'eau de TEuphrate est aussi trouble que celle du Nil, quoique le prophète lui-même l'ait célébrée comme la meilleure eau de la terre, avec celle de la source sacrée de Semsem à la Mecque qui jaillit sous les pieds d'Agarpour désaltérer son fils mourant de soif. Quant à l'eau des puits, les Turcs la tiennent pour la plus mauvaise et la plus malsaine,
Constantinople est bâtie sur une hauteur sablonneuse qui ne fournit que de l'eau amère. L'eau de table pour plus d'un demi-million d'hommes qui n'ont que
cette seule boisson; celle qui alimente les bains, qui sert aux mosquées et aux ablutions quotidiennes prescrites par la religion, a donc dû être cherchée ailleurs.
On a utilisé à cet effet les montagnes boisées de Belgrade, situées à trois lieues au nord et dans lesquelles les nuages déposent, en été comme en hiver, d'immenses quantités d'eau sous forme de neige et de pluie. Cette eau est rassemblée dans de grands réservoirs artificiels formés par des murs coupant les vallées et appelées bend. Pour établir un bend , on recherche de préférence des vallées profondes et étroites dont la partie supérieure , par où arrivent les courants, ait un grand nombre de ramifications. Les murs qui retiennent des masses d'eau si considérables ont une longueur moyenne de 80 à 120 pas, une hauteur de 30 à 40 pieds, une épaisseur de 25 à 30 pieds; ils sont revêtus souvent de marbre à l'extérieur, ornés d'inscriptions et de kiosques.
Lorsqu'au printemps le bend est rempli, l'eau débordante s'écoule par une ouverture pratiquée dans la partie supérieure du mur, et est conduite par des tuyaux en maçonnerie dans le lit naturel des courants de la vallée. A la partie inférieure du mur se trouve un portail appelé le tackim ou la distribution , par où un certain nombre de tuyaux s'échappent avec la quantité d'eau qui doit toujours alimenter les conduits. Des tackims, l'eau passe ensuite dans des aqueducs voûtés qui descendent le long des vallées.
Il faut que le conduit soit assez fort pour que l'eau coule rapidement, et que l'écoulement soit continu, afin d'éviter des amoncellements et des inondations.
Lorsqu'un conduit rencontrait sur son passage une vallée coupant sa direction, les anciens ne connaissaient d'autre moyen que de conduire le filet d'eau sur le versant opposé par un pont jeté sur les deux bords de la vallée. De là, les aqueducs gigantesques que Ton
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aperçoit encore aujourd'hui en Italie, en Espagne, en Grèce et en Asie. Les Arabes savaient, au contraire, que l'eau remonte au même niveau dans des tubes mis en communication entre eux, et s' appuyant sur cette expérience, ils ont adopté un procédé plus simple et moins coûteux qui consiste à faire descendre le filet d'eau dun côté et à le faire remonter de l'autre côté de la vallée au moyen de tubes en plomb. L'eau arrivait effectivement sur le versant opposé , mais en suite du frottement , elle coulait extrêmement lentement et fournissait une masse beaucoup moins considérable dans le même espace de temps. L'expérience enseigna que le frottement diminue considérablement si , de distance en distance, on pratique des ouvertures dans les conduits. Gela était facile à obtenir partout où l'eau se maintenait au niveau le long des flancs des montagnes; mais quand elle descendait dans des conduits fermés au-dessous du niveau et qu'elle passait par des vallées longues de quelques milliers de pas , il était impossible de pratiquer des ouvertures qui auraient livré passage à tout le courant. On construisait alors des pyramides en pierres, assez hautes pour que le sommet en atteignît le niveau général ; les conduits gravissaient ces pyramides ; l'eau se mettait en équilibre en entrant, au sommet de la pyramide, dans un petit bassin , et , de l'autre côté de la pyramide , elle descendait de nouveau dans un tube. Il est clair qu'une accélération du cours ne pouvait être obtenue par ce moyen, car l'eau, par sa chute, ne gagnait que ce qu'elle perdait en remontant ensuite. La pyramide n'est pas autre chose qu'une ouverture élevée jusqu'à la hauteur du niveau de l'aqueduc, à l'effet de diminuer le frottement.
Les Turcs trouvèrent, à leur arrivée , les aqueducs des Romains et les pyramides ; ils ont utilisé les uns et les autres , mais les premiers par pur amour du luxe.
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Le plus ancien et le plus important des conduits de Constantinople a été commencé par l'empereur Constantin, agrandi plus tard par des empereurs et par des sultans. Il est alimenté par six grands réservoirs groupés autour de Belgrade. Le plus considérable d'entre ces bends a une longueur de plus de 1000 pas et contient de 8 à 10 millions de pieds cubes d eau. Le conduit qui en sort traverse la large vallée de « r eau douce » sur un aqueduc colossal , dont la beauté surpasse tous les§ autres. Plus loin, il rencontre l'aqueduc de Justinien, le plus élevé de tous, et dont la construction est tellement solide que dix siècles n'ont pas ébranlé les deux étages d'arcs qui portent le filet d'eau à une hauteur de 90 à 100 pieds. Celui qui n'est pas accessible au vertige peut facilement circuler le long du conduit, et l'on éprouve une impression saisissante à contempler dans ce désert abandonné et inculte un tel monument de la puissance et de l'amour des hommes, déployés par des âges depuis longtemps disparus.
Les empereurs grecs avaient eu soin de ne jamais laisser l'intérieur de la ville de Constantinople sans une provision considérable d'eau. A cet effet, ils avaient établi de très-grands bassins murés, en partie ouverts, en partie souterrains et couverts par des voûtes reposant sur des centaines de belles colonnes de granit et de marbre. Ces voûtes servent actuellement de séjour d'été aux tisseurs en soie ; les réservoirs ouverts sont remplis de jardins et de maisons , et à l'égard d'une boisson aussi indispensable que l'eau, on vit un peu au jour le jour. Constantinople ne pourrait pas tenir huit jours contre un ennemi qui couperait le fil de l'eau sur un point quelconque de son parcours long de cinq lieues. Méhémet le Conquérant et Soliman le Superbe ne s'imaginaient pas sans doute que leur capitale pût jamais être assiégée ; aujourd'hui, la situation a changé, et les Turcs peuvent se féliciter de l'existence
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des réservoirs, quoiqu'on leur ait donné une autre destination.
Le plateau ondulé à l'ouest de Constantinople fournit de l'eau à la partie supérieure de la ville, aux fontaines de Sainte-Sophie et au sérail impérial. L'aqueduc qui l'amène est attribué à l'empereur Valens. Il a deux étages d'arcs construits en grande partie en tuiles, est très-endommagé et menace ruine. On a abattu une partie des arcs supérieurs sous le vain prétexte qu'ils dérobaient à la vue la mosquée « Schach Sadih, » bâtie par Soliman le Superbe. L'aqueduc forme une promenade délicieuse de plus de 1000 pas de long au milieu de la ville, au-dessus des maisons et des mosquées, des rues et des fontaines. La ville est étendue devant vous comme une carte, et l'embarras ne provient que de la multitude sans fin des objets sollicitant la vue.
Je citerai enfin le grand conduit qui alimente Péra et Galata, l'arsenal, Kassim-Pacha, bref, tous les faubourgs du côté nord de la Corne-d'Or. Un de ses deux réservoirs, le Mahmoud-Bend. a été construit par le sultan actuel. Les faubourgs que nourrit cet aqueduc se sont développés à tel point que l'eau ne suffit plus à leurs besoins. La privation a été plus sensible encore par la sécheresse qui a régné cette année , et le Grand- Turc m'a fait inviter par le chef du sérail à rechercher un endroit favorable à l'établissement d'un nouveau bend. Je n'eus pas de peine à le découvrir; mais il me parut plus rationnel d'agrandir la capacité des anciens réservoirs que d'en construire de nouveaux. Je proposai à l'entrepreneur général des bâtiments de rendre à ceux de Constantinople leur destination primitive, de réparer à fond tous les conduits sans exception , de faire creuser davantage les étangs derrière les murs. Mais des entreprises aussi modestes d'apparence ne sont point du goût des Turcs ; il faut qu'ils puissent
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faire montre de quelque chose auprès du sultan ; un nouveau kiosque et une fête d'inauguration sont indispensables. On aimera probablement mieux construire un nouveau bend qui coûtera un demi-million de thalers.
Les Caïcs.
Bujukdéré, le 30 novembre 1836.
Nous jouissons <Tun automne superbe. Ma chambre m'offre une vue magnifique sur le Bosphore, sur Thérapia et la côte de l'Asie. Pendant le jour, le soleil étincelle sur les petites vagues, et le mouvement qui règne sur une douzaine de grands navires à l'ancre sous mes fenêtres, donne de la distraction lorsqu'on n'a point d'autre occupation. Les pêcheurs arrivent dans de grandes barques , et la mer gémit sous les coups de plat de rame. Ils poursuivent à grands cris des bancs de poissons que Ton distingue nettement à travers la limpidité des flots ; ils les entourent avec leurs barques et les poussent bruyamment dans les filets. Le dauphin seul reste à l'abri des poursuites, car le préjugé le protège, comme il défend chez nous les hirondelles et les cigognes. Le dauphin danse dans le
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courant, suit les barques, s'élance en soufflant dans l'air et retombe avec la rapidité d'un trait.
Les caïcs passent sans interruption sous ma fenêtre ; ce sont les fiacres du Bosphore. Rien de plus utile et de plus gracieux que cette barque. La carcasse, d'une charpente légère, est entourée de planches minces enduites de poix à l'intérieur et à l'extérieur. L'intérieur est garni en outre d'un mince revêtement de bois blanc lavé toujours avec le plus grand soin. Les rames ont à l'extrémité supérieure de gros renflements qui servent d'équilibre à la partie inférieure, facilitant ainsi le travail. Elles sont rattachées, par des courroies en cuir graissé, à des piquets en bois à peine gros comme un doigt et faits de bois de noyer pour rendre le frottement aussi faible que possible. La barque, large à l'arrière, se rétrécit de plus en plus vers l'avant et se termine par une pointe en fer effilée. Quand le passager s'assied à fond de cale, la barque est en plein équilibre. Le rameur est posté au centre de gravité de la machine ; le canot obéit à la plus légère pression de la main. On ne craint pas, même par les temps les plus orageux, de fendre les flots dans ces frêles esquifs. Les flots se jouent du caïc comme d'une plume et le poussent devant eux ; tantôt il se balance au sommet d'une vague, tantôt il disparaît entre deux montagnes d'eau, et la pointe effilée, fendant les flots, jette l'écume blanche comme la neige des deux côtés au plus haut de l'air.
On fait le trajet d'ici à Constantinople en une heure et demie, la distance étant de plus de trois lieues. Un cavalier allant au trot rapide aurait de la peine à suivre. En revanche, de Constantinople à Bujukdéré on met au moins deux heures et demie : c'est que le courant ne vient plus à votre aide. On peut donc calculer que le courant du Bosphore fait trois quarts de lieue à l'heure ; il serait impossible de passer avec des barques plus lourdes aux points les plus rapides.
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L'effendi riche se promène dans des caïcs à trois rames ; assis sur un tapis, il est enveloppé de deux ou trois fourrures ; un châle de Perse est roulé autour de son corps. Devant lui sont accroupis les bourreurs de pipe ; derrière lui, le domestique chargé de lui verser le café ; un ou deux serviteurs de rang inférieur préservent leur maître de l'atteinte des rayons du soleil au moyen d'un grand parasol. Ce parasol ne peut être rouge, cette couleur ne convenant qu'au sultan ; au surplus, on le ferme dès qu'on rencontre un pacha ou que le caïc passe devant un des châteaux du padichah. Les rameurs, hommes de haute taille, portent le même costume composé, en été comme en hiver, de pantalons bouffants, d'une chemise en soie et d une petite calotte rouge couvrant la tête rasée nue. Ces gens parcourent sans discontinuer sept à huit lieues à la rame.
Quand le temps est calme, on distingue avec une netteté surprenante le fond de la mer à cause de la limpidité de l'eau, et la barque semble planer au-dessus d'un navire. Le Bosphore forme rarement un miroir parfaitement poli ; parfois cependant la surface est en apparence unie, tandis que de grosses vagues, venant de la mer Noire, la rident. En mer, on les remarque à peine, mais elles se brisent avec violence contre le rivage, et alors c'est un phénomène bizarre que de voir, par un temps calme et avec la surface polie de l'eau bleue, ce bord couvert d'une écume blanche comme la neige, et d'entendre gronder la mer qui déferle sur les brisants sombres du rivage.
Ce matin une société de pêcheurs grecs ont tiré leur filet au rivage avec de grands cris (les Achéens aux belles chevelures sont aussi bavards de nos jours que du temps d'Homère). Le filet contenait un demi-million de maquereaux d'une valeur de 1000 thalers. De ma vie je n'avais eu l'idée d'un pareil spectacle.
Incendies.
Bujukdéré, le 23 décembre 1836.
Les maisons sont toutes en bois dans ce pays ; les grands palais du sultan même ne sont à vrai dire que de vastes baraques en planches. On élève sur un fondement en pierres un faible et souvent très-haut échafaudage de poutres minces ; on le revêt de planches recouvertes à l'intérieur de ciment, on couvre le toit de tuiles, et en peu de jours voilà la maison toute construite.
On conçoit la fureur des incendies dans une ville où des milliers de maisons élevées, pour ainsi dire, avec des allumettes, sont serrées les unes contre les autres et couvrent de leurs groupes irréguliers une étendue d'une lieue carrée. A Péra I on a commencé à consv truire de grandes maisons en pierres ; on en ferme les fenêtres avec des volets en fer ; mais elles n'en de-
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viennent pas moins la proie des flammes, car la seule chaleur produite par une telle mer de feu suffit à allumer l'intérieur. On conçoit à peine que les beaux et massifs palais des ambassades anglaise et française qui s'élevaient isolés dans des jardins, aient pu être atteints par les flammes. On ne peut songer à éteindre le foyer ; on ne peut que dérober son aliment à l'élément destructeur en démolissant rapidement les maisons à de grandes distances. Mais un vent violent suffit à rendre vains tous ces efforts ; rarement les habitants , réussissent à transporter ne fût-ce quune partie de leurs biens, dans la mosquée la plus rapprochée ; souvent il est à peine possible de sauver la vie. Les maisons sont étroites et hautes, les escaliers peu larges et misérables. Au milieu de la nuit, le cri : Giangen-var! au feu ! arrache les habitants au sommeil ; à peine ontils ramassé les objets de première nécessité qu'ils trouvent déjà leur rue en feu ; ils se précipitent vers une autre issue, la foule encombre les passages, en peu de minutes elle se voit enserrée par le brasier terrible. La facilité avec laquelle naissent les incendies est aussi grande que leurs ravages. Il n'y a de poêles que dans le petit nombre d'habitations appartenant aux Européens. Les Turcs, les Arméniens et les Grecs se servent de réchauds qu'on place sur les tapis recouvrant le parquet, souvent même sous les tables ornées de couvertures. On conçoit que la plus légère imprudence provoque des incendies. Tout cela contribue à surélever les loyers, car il faut que tout propriétaire se résigne à voir son capital dévoré par le feu dans l'espace de dix ou quinze ans ; il calcule ses intérêts sur cette éventualité si probable. D'un autre côté, on ne peut nier qu'il soit plus agréable d'habiter des maisons en bois que celles en pierre qui sont toujours humides ici et ne peuvent jamais être aussi claires que les autres. Une condition principale pour l'agrément d'une
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maison, c'est qu'elle consiste aux trois quarts en fenêtres, ce qui n'est possible qu'à un bâtiment en bois. Pour augmenter le nombre de fenêtres, on construit les maisons avec un grand nombre de saillies et de rentrants. Sous les fenêtres courent les divans larges et bas ; le quatrième mur contient une niche, au milieu de laquelle se trouve la porte flanquée des deux côtés de grandes armoires ; on y renferme pendant le jour les matelas et les couvertures que l'on étend la nuit par terre, sur la natte de paille, en guise de lits. Les fenêtres sont fermées avec de gros grillages en jonc ; dans les appartements des femmes, ces grillages montent jusqu'au haut. Il n y a ni chaises, ni tables, ni glaces, ni lustres. Le soir, on plante en terre, au milieu de la chambre, deux ou quatre bougies grandes comme les cierges de nos églises ; chez les riches et chez ceux qui sont en coquetterie avec la civilisation, on trouve ordinairement des pendules, dont trois ou quatre sont souvent posées l'une à côté de l'autre sans qu'une seule d'entre elles marche. Pour les repas, on place un petit escabeau par terre, on y pose une espèce de bouclier en bois chez les pauvres, en étain chez les riches. Il contient les mets tout apprêtés ; on les saisit des doigts après s'être lavé les mains. Pas n'est besoin de couteaux, de fourchettes ou d'assiettes ; on se sert uniquement de cuillers en bois ou en corne, munies souvent de manches en corail, mais jamais en argent, car le Coran dit expressément : celui qui emploie un service en argent ici* bas, n'en aura pas au paradis.
A l'intérieur, toutes les maisons se ressemblent à peu près. A l'extérieur, les maisons des Turcs, les privilégiés du pays, se distinguent de celles des raïahs. Le ildète tourne la façade large de sa maison vers le Bosphore, la badigeonne en rouge» en bleu et en jaune, mais surtout en rouge, tandis que les Grecs et les Arméniens ne peuvent tourner que la façade étroite de
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leur maison vers le Bosphore, la grande artère de la capitale, et la peignent en gris. Quand leur habitation, en dépit de ces précautions, offre encore les apparences séduisantes de la richesse, on la revêt de deux nuances différentes de gris, comme si elle formait deux propriétés. Presque toutes les villas, surtout celles dont l'exposition est belle, appartiennent au sultan ou à ses gendres. Les droits du public ne prévalent jamais contre les prétentions des puissants.
Méhémet Chosref-Pacha en exil.
Bujukdéré, le 28 décembre 1836.
T'ai-je annoncé que mon ancien protecteur Méhémet Chosref-Pacha a été destitué de son poste de chef du sérail ? On n'en croyait pas ses oreilles à Constantinople, lorsque cette nouvelle se répandit. A la tête du parti qui le fit tomber se trouvait son esclave Halil dont il avait fait un « Damat-Pacha » ou gendre du sultan, et Saïd-Pacha dont il venait d'arranger le mariage avec la fille cadette du Grand-Turc ; cette opération lui avait coûté un demi-million de thalers. Le sultan a osé destituer un homme tel que Méhémet Chosref qui avait élevé trente-deux de ses esclaves à la dignité de pachas et de gouverneurs de province, sang qu'il ait cru devoir en même temps lui « jeter la tête sous le bras. » Ce fait témoigne assurément de progrès accomplis en Turquie, car il n'eût pas été possible au-
trefois. Depuis quatre semaines l'ex-chef du sérail s'est enfermé dans Émirgion, une villa charmante située sur le Bosphore. Il ne voit personne, en partie pour ne pas éveiller de soupçons, en partie parce que personne ne lui rend visite, car celui qui est congédié ici est en disgrâce, et celui qui est en disgrâce n'a plus d'amis. Quant à moi, je me suis rendu plusieurs fçis auprès de lui depuis sa chute. Que les nouveaux favoris le vissent d'un bon ou d'un mauvais œil, je n'en avais cure.
Lorsque je vins pour la première fois à Émirgion, les serviteurs parurent surpris ; ils m'annoncèrent néanmoins sans retard, et le vieillard me reçut avec un visible plaisir. Comme si l'ex-chef du sérail n'avait plus à remplir aucune obligation envers la réforme, Méhémet Ghosref en était revenu, dans toute sa manière d'être, aux coutumes de la vieille Turquie. Je le trouvai enveloppé dans le plus fin châle de Lahore; le pantalon ample en atlas jaune était orné de dentelles qui couvraient son petit pied. Une amulette était suspendue à son cou par une chaîne d'or, une autre était attachée à son bras, et une magnifique fourrure de zibeline doublée d'une étoffe très-lourde en soie bleu de ciel et de tresses en or, complétait le costume.
La pièce où je trouvai l'exilé était dans le goût oriental et dépassait en beauté toutes celles que j'avais vues dans les châteaux du Grand-Turc. L'un des côtés de la chambre donnait sur le Bosphore, dont les flots sombres venaient se briser en mugissant contre le quai sous les fenêtres de la villa ; le côté opposé était tout ouvert et laissait voir un jardin planté de rosiers, d'orangers et d'énormes lauriers. Le laurier-rose en fleurs se mirait dans des bassins de marbre remplis d'eau claire comme du cristal, et au premier plan murmurait un jet d'eau dans le bassin duquel se jouaient des dorades pourpres. Une large marquise en soie formait le prolongement du plafond orné de riches arabesques, et
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le dessin du magnifique tapis s'harmonisait d'un côté avec les parterres artistiquement plantés de fleurs, et de l'autre avec les corridors semés de coquillages ou incrustés de mosaïques de gravier aux couleurs variées. On ne distinguait pas nettement où commençait la pièce et où elle finissait, si le jet d'eau murmurait dans l'appartement ou si l'on était assis sur un divan en plein air. Une brise délicieuse arrivait du Bosphore à travers le grillage en joncs et se mêlait au parfum balsamique du petit jardin éclairé par le soleil; dans le harem voisin retentissaient les accords d'une romaïka et d'une flûte dont jouaient les esclaves.
Personne n'était plus indifférent au charme de cet entourage que Méhémet Chosref, le vieillard infatigable, qui subitement se voyait exclu de toutes les sphères d'activité, repoussé par ceux qu'il avait tirés de la poussière et du néant, pris en pitié par ceux qui avaient tremblé devant lui. Le ton badin qui lui était habituel ne cacha pas entièrement son mécontentement lorsqu'il parla de son isolement et de son abandon actuels. Je fis semblant de croire qu'il faisait allusion à sa domesticité qui était encore composée d'une centaine de personnes : « Seigneur, je vois ici Ali Aga et Saïd Effendi, Méhémet Kawas et.... » — « Crois-tu donc, m'interrompit vivement Méhémet Chosref, crois-tu que je sois homme à renvoyer un vieux serviteur qui m'a fidèlement servi pendant de longues années ! »
Pour montrer à ses ennemis qu'il n'est pas si complètement impuissant, Méhémet Chosref fonde une école et élève une mosquée magnifique à côté du palais qu'il habite en ce moment. Je crois que le vieux pacha ne s'est pas trompé sur le chemin à suivre pour rentrer en grâce auprès de son maître et en possession du pouvoir.
Les pigeons de la mosquée de Bajazet. — Les chiens de Constantiûople.
Les cimetières.
Bujukdéré, le 18 janvier 1837.
La bienfaisance des Turcs s'étend jusqu'aux animaux. A Scutari Ton trouve un hôpital pour les chats, et dans la cour d'entrée de la mosquée de Bajazet il y a une institution pour les pigeons. Sans doute ils descendent de ce pigeon qui souffla un jour à l'oreille du prophète je ne sais plus quelle nouvelle, mais la plupart de ces bêtes seraient bien embarrassées d'établir leur généalogie. On n'apporte pas plus d'exactitude à leur vérification qu'à celle des nombreux neveux du prophète. Quel joli spectacle, lorsque la nourriture destinée à ces hôtes ailés est semée sur le sol en marbre de la belle courl Alors, des milliers de pigeons se précipitent des toits de la mosquée, des colonnes et des coupoles du portique et des fontaines, de toutes les branches des grands cyprès et des platanes de la cour. Le battement
de leurs ailes, leur gai gloussement et leur fourmillement ne sauraient se décrire, et dans le sentiment de leur sécurité personnelle c'est à peine si ces sinécuristes daignent se déranger pour livrer passage aux hommes. De même les mouettes dans le port sont tellement insouciantes et hardies qu'il serait facile de les tuer à coups de rame.
Dans les maisons l'on ne trouve jamais de chiens, mais dans les rues des milliers de ces animaux privés de maîtres vivent de l'aumône des boulangers, des bouchers, et aussi de leur travail, car c'est aux chiens qu'est réservé presque exclusivement le soin de nettoyer les rues. Lorsqu'il tombe un cheval ou un âne, on les traîne tout au plus au coin le plus rapproché ou dans Fun des innombrables amas de ruines entassés par les incendies, amas qui forment toujours au moins un cinquième de la ville, et là les chiens se mettent à les i dévorer. J'ai été très-surpris, en traversant les rues de \ Stamboul, de trouver des chiens dormant dans les rues. Jamais un chien ne se dérange pour laisser passer un homme ou un cheval, et les hommes qui le savent, évitent, du mieux qu'ils peuvent, les chiens. Néanmoins Ton signale tous les jours les accidents les plus terribles ; partout Ton entend les gémissements des pauvres bêtes, et pourtant on les voit étendues sans mouvement, dormant sur le pavé au milieu de la foule la plus pressée. Il serait difficile, il est vrai, à cette police à quatre pattes de se sauver; toutes les maisons sont closes, et le milieu de la rue est encore la place la plus sûre, car les piétons sont plus nom- - breux que les cavaliers. 11 paraît au demeurant que les chiens partagent la manière de voir des Turcs relative- . ment au destin, et l'on ne peut nier que cette doctrine ne soit faite pour des créatures incessamment menacées d'être écrasées par les roues ou enlevées par la peste. Il n'y a, du reste, qu'une race de chiens dont la parenté .
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étroite avec les loups et les chacals des environs semble incontestable. J'ajouterai que depuis l'extermination des janissaires ils montrent des dispositions un peu moins hostiles à l'égard des Européens.
En général, les animaux de la Turquie ne sont point méchants : les chiens aboient, mais ils mordent trèsrarement et ne sont jamais saisis de la rage; les serpents et les scorpions ne sont point venimeux, et les chevaux sont d'une docilité indescriptible.
Mais tu me demandes la description des cimetières turcs, dont on a vanté à bon droit la beauté. Aux environs de Constantinople ils couronnent les caps du Bosphore, et Ton y jouit de la vue la plus étendue; s'il est vrai que les esprits aiment parfois à errer autour de leurs tombeaux, il leur est donné de contempler ici, à la clarté de la lune, les montagnes de l'Asie et de l'Europe, le miroir du Bosphore et de la Prcpontide , la ville gigantesque avec un demi-million d'habitants qui eux aussi dormiront tous, en moins d'un siècle, sous ces sombres cyprès.
Le cyprès immobile avec sa verdure touchant à la couleur noire a été choisi avec raison pour l'arbre des morts; le tronc, les branches et les feuilles se dressent droit en l'air; le sommet gracieux incline seul vers la terre, le vent passe dans le branchage, mais il ne l'agite point. Isolé, le cyprès forme une pyramide de verdure épaisse et lourde qui semble être sortie du ciseau du sculpteur en même temps que les pierres tumulaires; mais dans le paysage cet arbre fait une belle impression. Il couvre souvent de vastes espaces, et dans le cimetière de Scutari il forme une forêt de trois quarts de lieue de tour. Les Turcs sentent qu'ils ne sont pas chez eux en Europe ; leurs prophètes et leurs pressentiments leur disent que l'empire romain finira par leur être enlevé, et tous ceux qui en ont les moyens font porter leurs cendres du côté asiatique du Bosphore, à
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Scutari. La face des fidèles est tournée vers la ville sainte de la Mecque, et à sa tête s'élève un pilier en marbre de forme gracieuse, avec des vers du Coran et le nom du mort ; souvent ces colonnes sont richement dorées et surmontées du turban.
Le turban, insigne du fidèle, distinguait autrefois le pacha, le médecin, l'uléma, le marchand, bref, toutes les classes de la société. Lorsqu'on se débarrassa des janissaires, l'on ne se contenta pas de couper la tête aux vivants, on coupa aussi le turban aux morts, et l'on voit jusqu'à ce jour une foule de ces pierres tumulaires décapitées. Aujourd'hui, la coiffure est la même pour tous, et le fez rouge avec son gland bleu n'orne pas plus gracieusement les tombes que les têtes des vivants.
Les pierres tumulaires des femmes sont ornées de fleurs; celles des vierges sont désignées par des boutons de ïoséb. Le repos d'un musulman ne doit jamais cire troublé, et l'on s'imputerait à crime de renouveler les fosses après une série d'années comme cela se pratique chez nous. Si l'on porte la durée moyenne de la vie à 25 ans, le nombre des musulmans de Constantinople à 300 000, près de 5 millions de Turcs seraient morts à Constantinople depuis la conquête. On se représente d'après cela la multitude de pierres tumulaires ; elles pourraient servir à construire toute une ville, et en effet les Arméniens élèvent en ce moment une belle église avec des mausolées la plupart en marbre. Les pierres des raïahs sont couchées à terre, celles des Turcs se dressent en l'air. Les mausolées des grands sont souvent en marbre ou en jaspe, surmontés d'une coupôle, ombragés de lauriers et de platanes et entourés de rosiers. Le sarcophage au milieu du caveau est couvert d'un châle en cachemire précieux. A côté du mausolée se trouve souvent une cuisine pour les pauvres, un hôpital, ou au moins une fontaine. Il n'y a pas jusqu'au musulman pauvre qui ne cherche à faire de la
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tombe des morts un bienfait pour les vivants. Un assez grand nombre de pierres tumulaires sont creusées à la base en forme de gouttières où se conserve l'eau de pluie : une sorte de cuisine des pauvres en raccourci, où, pendant les brûlants jours d'été, les chiens et les oiseaux viennent étancher leur soif. Les musulmans croient que la reconnaissance des bêtes porte bonheur aux hommes.
Les lieux de sépulture sont les seules promenades des Turcs. Les femmes y arrivent dans des voitures dont le timon se termine en tête de dragon et dont les essieux sont tout en bois. Le prophète dit expressément : « Les impies glissent dans les ténèbres, un bon musulman se sert de voitures à roues criantes. » Ces équipages sont attelés de deux buffles ou de deux bœufs dont la peau brune est ornée de soleils peints en ogre jaune. Les queues sont attachées à des barres en bois avec des rubans et des glands bariolés. C'est ainsi que le convoi s'avance d'un pas lent. Les femmes de qualité s'avancent dans une sorte de carrosse, cachées derrière des grillages et des rideaux; les hommes considérables montent à cheval, mais les convenances exigent que la monture aille au pas. Les Turcs haut placés sont entourés d'une demi-douzaine de séïs ou palefreniers qui soutiennent leur maître en l'entourant de leurs bras, dès que la route monte ou descend. En général, il est de bon ton de se faire conduire comme un perclus; le Grand-Turc ne descend jamais les degrés d'une mosquée sans que de chaque côté un pacha lui soutienne le bras.
Audience du Grand-Turc.
Péra, le 21 janvier 1837.
J'ai reçu avant-hier Tordre de paraître à une audience privée du Grand-Turc. On sait que les représentants des monarques les plus puissants faisaient jadis antichambre pendant des heures entières dans la cour d'entrée du sérail. Là se trouve un portail avec deux portes, lune derrière l'autre. La porte extérieure se fermait derrière le visiteur avant que celle de l'intérieur s'ouvrît, de sorte que l'intervalle] servait à l'occasion de lieu de décapitation aux vizirs et aux grands en général. On se servait de cet aimable local pour exercer à la patience les étrangers admis à l'audience. On vidait des procès et l'on prononçait des sentences ; on servait leur repas aux janissaires et leur solde était jetée, retentissante, dans de grands sacs sur le pavé ; enfin Ton accordait l'hospitalité aux ambassadeurs eux-mêmes et on
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les revêtait de fourrures. Ce n'est qu'après avoir ainsi reçu des preuves de la justice et de la mansuétude, de la richesse, de la puissance, de la magnanimité du pacha, qu'ils étaient introduits, par la « porte de la félicité, » dans un kiosque où régnait un clair-obscur mystérieux, et admis en présence du sultan. Les personnages ainsi favorisés étaient conduits par deux huissiers qui leur tenaient le bras fortement serré et les forçaient à s'incliner profondément. Les ambassadeurs adressaient au sultan un discours dont on ne lui traduisait que quelques mots, ensuite il leur était permis de lui offrir leurs cadeaux. Son Altesse faisait signe au vizir de prononcer un mot en réponse, et l'affaire était faite. C'est ainsi que se tenaient les audiences, avec des changements insignifiants, jusqu'à ces dix dernières années. Après l'extermination des janissaires, ou plutôt depuis que les Russes ont fait comprendre aux Turcs qu'ils ne sont plus invincibles, tout ce cérémonial a été aboli, mais le sultan n'en est pas moins resté le moins accessible de tous les souverains européens ; je consens donc à te décrire mon audience.
A 10 heures du matin je me rendis, accompagné du drogman de l'ambassade , au mabéïn ou lieu de réunion des grands dignitaires de l'empire. Ce bâtiment est situé à côté du palais d'hiver du sultan, mais il en est séparé par un grand mur. Wassaf-Effendi , le secrétaire intime et le confident puissant du sultan, y reçoit les étrangers qui sont souvent obligés de passer quelques heures à discuter avec lui ce qu'on veut faire savoir au Grand-Turc. Cet effendi se rend ensuite auprès du maître qu'il assiste de ses conseils et avec lequel il prépare les réponses. Ces préliminaires étaient superflus avec moi, car je n'avais à faire aucune proposition qui eût trait à la politique. Le capitan-pacha vint bientôt se joindre à nous et nous tint très-gracieuse compagnie; on fuma de nombreuses pipes, on but le café, et à
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1 1 heures nous reçûmes Tordre de paraître devant Son Altesse.
Nous fûmes introduits dans une cour entourée de hautes murailles, fermée du côté du Bosphore par de gros grillages en fil de fer qui laissent ouverte la vue de Scutari et de la Propontide. Quelques parterres entourés de buis, des rosiers et deux bassins avec des jets d'eau remplissaient cette cour à l'extrémité de laquelle s'élève une habitation à trois étages en bois, résidence d'hiver du sultan. Derrière ce corps de logis se trouvent les vastes bâtiments du harem.
On me conduisit dans un kiosque très-beau et trèsspacieux où nous trouvâmes un essaim de chambellans, de pages, de secrétaires, de militaires et d'autres officiers de la cour. Un dignitaire d'un âge avancé me dit des choses particulièrement obligeantes ; il avait découvert que j'avais bien mérité du pays, et j'appris plus tard que cette Excellence n'était autre que le fou de la cour du Grand-Turc. Après un moment d'attente nous entrâmes dans la maison; comme les convenances exigent que l'on vous fasse faire antichambre, si peu que ce soit, l'on vous avance des sièges sur l'escalier couvert de beaux tapis, mais bas. Quelques minutes écoulées, l'on nous appela; aussitôt Wassaf-Efîendi déposa son épée; moi j'étais en habits civils. Les pièces que nous traversâmes ne sont ni grandes, ni très-luxueuses; elles sont meublées à l'européenne; on y voit des chaises, des tables, des glaces, des lustres et même des poêles, en un mot une installation semblable à celle des particuliers aisés de nos villes.
Le rideau d'une porte latérale ayant été tiré, nous vîmes le Grand-Turc assis dans un fauteuil. — Je lui fis, selon l'usage, trois révérences, puis je me reculai jusque vers la porte. Sa Majesté portait le fez rouge ; un ample manteau en drap violet qui cachait toute sa taille était retenu par une agrafe de diamants. Il fumait
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une longue pipe en bois de jasmin dont la pointe en ambre était garnie de beaux joyaux. Sa chaise se trouvait à côté du long divan qui court toujours sous les fenêtres. A gauche, Son Altesse pouvait embrasser d'un regard la plus belle partie de son empire, la capitale, la flotte, la mer et les montagnes de l'Asie. A droite du maître, jusqu'à la porte par où j'étais entré, se tenaient six ou sept officiers de la cour dans le plus profond silence et dans la position la plus respectueuse, les mains croisées sur la poitrine. Un beau tapis français couvrait le parquet, et au milieu de la salle brillait un feu de charbons dans un magnifique bassin en bronze.
Le sultan témoigna d'abord du contentement et même de la reconnaissance qu'il éprouvait des nombreuses preuves d'amitié dont notre roi l'avait comblé, et il se répandit en éloges à l'adresse des militaires prussiens en général. Dès que Sa Majesté eut fini de parler, tous les assistants se regardèrent avec l'expression de l'admiration et de l'approbation, et le drogman me fit part du contenu de son discours. Ensuite, Son Altesse daigna m' entretenir de mes travaux, entra dans quelques détails, et ajouta que « si Allah le voulait, je lui rendrais encore d'autres services. » En m'exp rimant sa satisfaction, il me fit offrir par Wassaf- Eftandi son ordre. Quand j'en eus touché, selon l'usage et sans ouvrir l'étui, ma poitrine et mon front, le sultan s'écria: «Montre-le-lui et demande-lui s'il lui plaît! » Sur quoi, le nichan me fut solennellement noué autour du cou. Enfin, mon drogman reçut une décoration d'un ordre inférieur, « parce qu'il m'avait assisté dans mes travaux, » et nous étions congédiés.
L'impression la plus vive que j'aie conservée de toute cette scène, c'est l'air de bienveillance et de bonté qui accompagnait toutes les paroles du Grand-Turc.
La peste.
Constantinople, le 22 février 1837.
Je viens de terminer ma levée du plan de Constantinople ; dans aucune autre capitale je n'eusse pu travailler aussi paisiblement dans les rues, qu'ici. — « Harta, » murmuraient les Turcs, « une carte, » et ils s'éloignaient tranquillement, comme s'ils avaient voulu dire : qu'y faire? nous n'y comprenons rien. Parfois aussije passais avec ma planchette d'ingénieur pour un « moalibidchi, » c'est-à-dire pour un homme qui sur un rayon blanc vend des bonbons dans les rues, et à ce titre les enfants cherchaient à se lier d'amitié avec moi. Ce sont les femmes qui montrent le plus de curiosité (je parle de celles de la Turquie) ; elles tenaient absolument à savoir ce qui était écrit sur le papier, quel usage en faisait le Grand-Turc qui, cependant, connaissait ces localités, si je ne parlais pas turc ou du moins romain
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(c'est-à-dire grec). Mon escorte ayant répondu négativement, elles me considérèrent comme une manière de demi- sauvage avec lequel on ne pouvait s'entretenir qu'au moyen de signes. Elles avaient grand plaisir à laisser faire leur portrait, peut-être uniquement parce que cela leur est défendu. Un grand voile blanc, où percent deux grands yeux noirs, un bout de nez et de larges sourcils qui se rejoignent, rien n'est plus facile à reproduire. Si j'avais eu une lithographie représentant une pareille figure, j'aurais pu l'offrir à chacune d'elles comme sa photographie, et toutes l'auraient trouvée très -ressemblante. Les Grecs et les Juifs étaient un peu plus indiscrets que les Turcs, mais un simple « Jassak » — il est défendu — prononcé par mon escorte, suffisait à les disperser comme un essaim de moineaux.
Dans les derniers temps je fus sans doute réduit à chercher le terrain sous la neige, mais il n'en reste pas moins ce fait extraordinaire, qu'un temps continuellement beau jusqu'au commencement de janvier m'a permis de travailler en plein air avec ma planchette. Maintenant arrivent les orages du printemps ; l'aubépine, le cerisier et l'amandier sont en fleurs, le crocus et la primevère sortent de terre, et je t'enverrais volontiers une violette constantinopolitaine, si elle n'était saisie à la frontière par les autorités impériales et royales à titre d'objet facilement infecté par la peste.
La peste vient-elle de l'Égypte ou deTrébizonte, comment et où naît-elle? Je ne te dirai rien là-dessus, parce que je n'en sais pas plus long que le reste de l'humanité. La peste est jusqu'à ce jour un mystère inexpliqué ; elle est l'énigme du sphinx qui coûte la vie à celui qui entreprend de la déchiffrer sans en trouver le mot. Tel a été le sort des officiers français de l'armée de Napoléon en Ëgygte.
Il est probable que toutes les grandes villes à rues
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étroites de l'Orient sont, sous de certaines latitudes, les vrais foyers de la peste. Néanmoins, la maladie ne se répand ni par les trop grandes chaleurs, ni par les froids tro;. rigoureux. Elle n'a presque jamais été en Perse, et si grands qu'aient été ses ravages sur le Nil, elle n'a pas remonté le Nil au delà des cataractes de ce fleuve.
La peste peut être introduite en Europe, mais, ainsi que le prouve une expérience séculaire, elle ne peut y naître. Une chose est certaine en outre : le mal se communique par l'attouchement, et parmi ceux qui le contestent, beaucoup se garderaient bien du contact d'un pestiféré.
A l'hôpital de la peste établi pour les Européens à Péra, vit depuis nombre d'années un prêtre catholique qui donne aux malades non-seulement l'assistance spirituelle, mais qui les touche, les soigne, change leur linge et les enterre. Ce brave homme est gros et gras, et j'avoue que son dévouement courageux, véritablement religieux, me paraît plus héroïque que maint fait de guerre bruyamment célébré. Le prêtre croit avoir eu la peste dans son jeune âge, mais il est prouvé que cela ne garantit pas d'une rechute. Il suffit certainement d'un contact prolongé avec la peau échauffée et d'une prédisposition du corps entier, pour être saisi par le mal, et voilà pourquoi les choses sont plus dangereuses que les hommes. La plupart des cas naissent d'objets achetés, de vieux habits, de marchandises en -laine colportées par les Juifs. Il faut certainement un concours particulier de circonstances malheureuses pour être infecté à la seule rencontre d'un malade. Pendant la peste de l'année présente, la plus violente qui ait ici exercé ses ravages depuis un quart de siècle, je me suis promené des journées entières dans les coins les plus étroits de la ville et des faubourgs, je suis entré même dans les hôpitaux, entouré ordinairement de curieux ;
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j'ai rencontré des morts et des vivants, et je suis convaincu que je n'ai couru qu'un très-médiocre danger. Le grand secret, c'est la propreté. Aussitôt rentré, je changeais de linge et d'habits des pieds à la tête, et les habits restaient suspendus à la fenêtre ouverte toute la nuit. Ce qui prouve en général l'efficacité des précautions les plus simples, c'est le petit nombre des victimes enlevées par la peste dans les quartiers européens, tandis que les Turcs et les raïahs meurent par milliers. En » dépit de la grande diffusion et de la malignité de la peste de l'année présente, qui n'a eu sa pareille depuis 1812, huit ou dix familles européennes seulement ont été visitées, et encore étaient-ce toujours les domestiques et les enfants. Depuis des siècles que les drogmans ont des rapports quotidiens avec les Turcs, un seul d'entre eux a eu la peste. Un étranger ne peut éviter de s'asseoir sur le divan occupé un instant auparavant par un derviche en loques ; il est obligé de fumer la pipe du turc, qui de son côté ne prend aucune espèce de précaution, et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent il reste en bonne santé. Mais le cas d'un Européen atteint fait plus de bruit que cent Turcs succombant à leur sort. Là où la maladie s'est manifestée, il faut laver tous les habits, tous les lits et les tapis, il faut fumer toutes les tapisseries, blanchir tous les murs, écurer toutes les granges. On se représente ce que cela veut dire dans, un grand train de maison ; celui qui est « compromis » est aussi malheureux que s'il avait été incendié.
Chez les Turcs, la question est tout autre ; on ne se demande pas si l'on gagne la peste au simple attouchement, mais si en général des précautions- humaines peuvent prévenir un mal terrestre quelconque. J'admire combien profonde est leur persuasion du contraire.
Dans une batterie établie non loin d'ici, on avait installé un hôpital pour des pestiférés : près des deux
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tiers du bataillon de garde sont morts. Plus d'une fois j'ai rencontré des soldats qui, après avoir enterré un de leurs camarades, rentraient chez eux en chantant gaiement et le linceul jeté sur leurs épaules. Ils partageaient l'héritage du défunt et s'éprenaient d'une jaquette ou d'une paire de pantalons qui très-probablement leur portaient la mort dans trois fois vingt-quatre heures. La mortalité effrayante, les cas renouvelés journellement, les preuves patentes de la contagion, rien n'arrache à ces gens leur foi : « Allah Kérim », — Dieu est miséricordieux, — et il n'y a pas moyen d'éviter la maladie. Le commandant du bataillon, corrompu par le commerce des Giaours , a introduit toutes sortes de mesures de précaution. Les soldats ne s'y sont soumis qu'avec la plus extrême répugnance, et bientôt l'on s'est contenté de clouer un verset du Coran à la porte de la caserne.
Mahomet n'avait certainement pas tort lorsque, désespérant de préserver ses compatriotes de la terrible maladie, il leur en inspira un tel mépris. Pour le musulman la peste n'est pas un châtiment, mais une grâce de Dieu, et ceux qui meurent sont expressément proclamés martyrs par le Coran. En conséquence, la crainte de la peste et toutes les mesures préservatrices sont non- seulement superflues, mais criminelles. « Pourquoi, s'écriait dernièrement le conteur public au café de Bujukdéré en présence de son auditoire barbu, pourquoi tant de soldats sont-ils morts? Parce qu'on avait pris toutes sortes de folles mesures; mais vous qui ne craignez pas la peste et qui n'avez pris la moindre précaution, ètes-vous morts de la peste? » La peste durera tant qu'il y aura des ulémas, et il faudra une réaction sanglante avant que l'on puisse songer à faire une police sanitaire.
Avec ce fanatisme, les Turcs sont tolérants à notre égard, comme on l'est, dans le sentiment d'une supério-
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rité intellectuelle qui communique une assurance inébranlable. — « Ne l'approche pas, il a peur, » dit le Turc en toute bonté d'âme et sans malice, tout au plus avec un grain de pitié. Les portefaix portent les malades sur le dos dans les hôpitaux, et transportent de même les morts des hôpitaux dans les tombes où les cadavres sont couchés sans bières; on recouvre ces restes tout au plus de deux pieds de terre ; puis, le muezzin crie trois fois le nom du mort, ou, s'il ne le connaît pas, il s'écrie trois fois: fils d'Adam, et l'invite à entrer tout droit au paradis. Parfois, les cadavres sont déterrés la nuit par les chiens. Les cimetières ressemblent à des champs fraîchement labourés.
On comprend de cette façon que la flamme une fois allumée brûle longtemps et ne s'éloigne que faute d'aliment. La version des journaux, suivant laquelle neuf mille hommes seraient morts en une semaine, se réfute par sa propre exagération.
D'après les rapports officiels des hôpitaux que j'ai eu l'occasion de consulter chez le chef du sérail , le nombre des personnes enlevées par la dernière peste à Gonstantinople et dans les faubourgs, ne paraît pas avoir été inférieur à 20 000, ni supérieur à 30 000. La maladie a régné quatre à cinq mois. Si on évalue la population à 500 000 têtes, c'est un vingtième qui a succombé. Si l'épidémie était permanente, la moyenne de la vie descendrait à 8 ou 9 ans, c'est-à-dire que la population s'éteindrait. Cette catastrophe n'est pas à craindre, car rarement la maladie dure aussi longtemps que cette année-ci, et après une irruption violente l'on jouit ordinairement de quelques années de calme.
Phénomène bizarre! si les Turcs sont atteints en plus grand nombre que les chrétiens, ces derniers perdent dix fois plus de malades que les premiers. La raison en veut être cherchée dans les dispositions d'àme et d'esprit. Le Turc, quand il se sent gagné par le mal, s'y
résigne, et tant qu'il reste sauf, il l'ignore ; il ne prononce pas le nom « Dschimudschak, » il dit tout au plus * hastalyk » — la maladie, — car appeler le mal de son nom serait le provoquer. Du reste, interrogez aujourd'hui un Turc si la peste a régné à Constantinople pendant les trois derniers mois, il écartera les sourcils et fera claquer sa langue, ce qui veut dire : « A Dieu ne plaise! »
Péra présente un sombre tableau à celui qui n'y est pas accoutumé. Avant que d'y entrer, on voit à droite et à gauche de la montagne des huttes en bois et des tentes misérables, des gens en loques, des visages maladifs, amaigris, hâves, des enfants en pleurs. Ce sont les familles que la peste a privées d'un père, d'une mère, d'un soutien, et qui font ici quarantaine, tandis qu'on nettoie leurs biens. Les Grecs se dispensent souvent tout à fait du nettoyage ; ils espèrent que, s'ils s'exposent pendant quarante jours à toutes les misères et aux rigueurs de la saison dans une tente, la panaïéia ou la mère de Dieu pleine de grâce les prendra en pitié. Ils rentrent ensuite chez eux et de nouveaux cas se déclarent infailliblement. Les Européens se traînent dans les rues, enveloppés de manteaux en caoutchouc d'un aspect lugubre ; ils cherchent anxieusement à s'éviter les uns les autres, mais cela leur est impossible dans les rues étroites. Soudain, voici qu'un convoi funèbre tourne le coin ; amis et parents ont abandonné le défunt, s'il était européen, et le prêtre seul, armé d'un long bâton pour avertir les passants, s'avance en tête de la bière. Si le mort était musulman, des inconnus même s'approchent pour le porter pendant un moment, car autant de pas faits pour accompagner le défunt, autant de pas franchis pour se rapprocher du paradis. Les femmes sont moins exposées et plus craintives que les hommes. Toutes les maisons sont barricadées comme des forteresses, et une visite que l'on rend met toute une famille
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dans des transes mortelles. On vous enferme d'abord dans un grand enfumoir, puis on vous introduit dans un salon sans sofa, sans tapis ni rideaux, garni seulement de chaises en jonc, de tables en bois. Si vous présentez une lettre de recommandation, on la reçoit avec les pincettes, on renferme avec soin et on l'ouvre avec défiance. Vous croyez que le maître de la maison va vous serrer la main pour la bienvenue : il n'ose vous toucher. Vous commencez une conversation : elle porte immédiatement sur la peste. Vous espérez faire une partie de whist, mais en vain : les cartes passeraient de main en main. La maîtresse de la maison laisse tomber son mouchoir, vous le ramassez : c'est le pire que vous puissiez faire, car il faut maintenant qu'il soit lavé, avant qu'elle le touche de nouveau. Les théâtres, les bals, les réunions, les clubs, les cercles de lecture, il n'y faut point songer. Voilà la physionomie de la vie sociale ou plutôt antisociale à Péra pendant la peste, et vous penserez comme moi que le danger est moindre, mais le désagrément plus sensible qu'on ne se l'imagine dans les pays où cette plaie est inconnue. J'ai tant parlé de la peste dans cette lettre, qu'on apportera un soin tout particulier à l'enfumer à la frontière.
Les quarantaines en Turquie.
Constantinople, le 27 février 1837.
Les ravages de la peste ont provoqué chez le gouvernement la résolution de remédier à cette terrible calamité. On a proposé de tracer autour de la ville des lignes de quarantaine semblables à celles qui protègent l'Europe. Mais plus on y réfléchit, plus on se fortifie dans la conviction que ce moyen est inapplicable et que le remède serait pire que le mal. La quarantaine européenne sépare des pays où la peste n'existe que lorsqu'elle est importée, de pays où elle ne s'éteint jamais et où elle prend naissance. Une expérience plus que séculaire montre que l'Europe reste préservée de la plaie en restreignant en quelque mesure les rapports avec l'Orient. La température, un froid très-rigoureux, de fortes chaleurs, la lune en décroissance et vraisemblablement des causes inconnues étouffent souvent la flamme, mais elle couve sous
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la cendre et subitement elle jaillit de nouveau, soit à Trébizonte, soit au Caire, à Adrianople ou à Alexandrie, à Smyrne ou à Gonstantinople, car les grandes villes sont les véritables foyers du mal.
Admettons un moment que Ton ait entouré Gonstantinople de quarantaines par mer et par terre. Ce service est surveillé sévèrement, les employés sont incorruptibles, la capitale est parfaitement garantie contre TÉgypte et la mer Noire, contre laRoumélie et l'Anatolie : comment préserverez-vous Constantinople de la peste qui naît dans son sein? Comment le fanal serat-il garanti contre la peste d'Ejub, Tophané contre celle de l'arsenal, Péra contre Scutari? Et si l'épidémie règne à Constantinople, tandis que Brassa et Adrianople sont saines et sauves, ne faudrait-il pas retourner la quarantaine et décréter le blocus de la capitale?
Quand de deux hommes l'un est atteint d'une maladie contagieuse, l'autre peut dire : dans l'intérêt de ma santé, je romps tout commerce avec toi. Mais le malade peut-il dire : je veux que ma tête n'ait plus de rapports avec mes membres? — L'on éprouverait la même difficulté à séparer une capitale de son empire.
Les quarantaines n'étoufferont pas la peste, mais elles amèneront un autre mal redoutable. Une ville comprenant plus d'un demi-million d'habitants a besoin d'immenses approvisionnements. Soumettez-les à une quarantaine, si courte soit-elle, et les prix monteront instantanément, non-seulement ceux du coton, de la soie et des produits fabriqués, mais encore ceux du bois de chauffage, du blé, de l'huile et du sel, car si ces objets sont impénétrables à l'infection, elle s'attache aux navires, aux voitures et aux hommes qui les amènent. Si vous forcez le marchand à rester huit ou quinze jours de plus en route, il ne pourra ni vous laisser ses marchandises, ni accepter vos produits aux mêmes conditions. Tout ce que vous achèterez montera, tout ce que
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vous vendrez baissera de prix. La quarantaine est dispendieuse, non-seulement parce qu'elle oblige d'élever des maisons, de solder des employés et des gardiens, mais parce qu'elle équivaut à un impôt dont seraient frappés les objets de première nécessité et qui pèseraient avant tout sur les basses classes.
La quarantaine est donc un moyen insuffisant, impraticable et plein d'inconvénients. 11 faut remonter à l'origine du mal pour en tarir la source.
Je suis persuadé, quant à moi, que le but ne peut être atteint que par l'organisation d'une police de santé sévère et bien entendue. En proposant cette mesure, je ne méconnais point les grandes difficultés qu'en rencontre l'exécution dans un pays où la religion et les mœurs sont contraires à toute innovation, à toute immixtion dans les affaires privées. L'on ne devrait du reste se mettre à l'œuvre que progressivement et avec beaucoup de prudence. Il faudrait faire un premier essai à Constantinople même, sous les yeux du gouvernement, à une époque où la peste est censée être éteinte, mais où elle couve sous la cendre.
On commencerait par installer des hôpitaux pour les fnalades, par disposer des appartements pour les familles dont certains membres seraient atteints et où, par conséquent, de nouveaux cas pourraient se présenter. Les énormes casernes actuellement vides de Daud- Pacha et de Ramis-Tchiftlik pourraient recevoir des milliers de ces malheureux qui en ce moment luttent, sous des tentes et des échoppes, avec le froid et la faim. Leur misère transmet le germe de la maladie, en augmente les ravages et induit les familles à tenir les cas de maladie secrets plutôt que de s'exposer à de si grandes privations.
Il serait important de bien pénétrer la population des bienfaits des nouvelles institutions. Au commencement, chacun serait maître d'accepter ou de répudier.
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l'assistance offerte par le gouvernement. Mais la famille qui dénoncerait un cas de peste à l'autorité, serait immédiatement reçue, nourrie, soignée, ses vêtements et sa demeure seraient nettoyés sans qu'il en résultât aucuns frais pour elle. Le temps fixé pour la purification légale écoulé, les pauvres seraient renvoyés avec un léger secours. De tels avantages auraient bientôt fait d'ouvrir les yeux à une partie au moins de la population, et l'on ordonnerait sous peine d'amende que chaque père de famille eût à dénoncer à l'autorité un cas de peste qui se serait déclaré au sein de sa famille ou dans le voisinage. On emploierait la force contre les récalcitrants.
Dans chaque quartier l'on constituerait une commission composée des habitants les plus considérables et les plus influents, c'est-à-dire d'ulémas. Parmi eux, on choisirait des médecins et un certain nombre d'employés — hommes et femmes — bien rétribués. A la première nouvelle d'un cas de maladie, ils se rendraient sur les lieux pour transporter le malade à l'hôpital, mettre les parents et le reste de la population hors de contact avec le patient, nettoyer ses habits, ses ustensiles et sa maison. Tous ces objets resteraient sous la surveillance de la commission et seraient rendus au convalescent ou aux héritiers du défunt.
Si une telle police de santé entrait en activité à Gonstantinople, une source principale de la peste serait vraisemblablement tarie. Si, avant que cette mesure pût être étendue aux autres grandes villes, une éruption violente de la maladie se déclarait par exemple à Adrianople ou en Ëgypte, il serait incontestablement utile de tracer un cordon sanitaire provisoire autour de ces places. Seulement il ne faudrait pas attendre de la quarantaine une guérison complète, qui ne peut être que le fruit de la vigilance et de l'activité consciencieuse d'une police de santé vigoureuse, établie dans toutes les grandes villes de l'empire.
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L'exécution de ces mesures grèverait sans doute le budget du gouvernement, mais les quarantaines coûteraient-elles moins? Et d'ailleurs quelles compensations à ces dépenses ! la peste éteinte dans l'empire des Osmanlis, les quarantaines disparaissent en Europe, les ports de l'Orient se Rapprochent de quinze à quarante journées de marche de l'Europe, de l'Amérique et de l'Inde. Tous les voyages sont abrégés, le danger et les dépenses causées par un cas de peste éclatant à bord disparaissent, le prix de l'assurance baisse, les objets d'importation de la Turquie, l'huile, la soie, le coton, les fruits, le vin, les couleurs, le cuivre, le maroquin, les tapis sont recherchés davantage, les objets importés sont à meilleur marché.
Le commerce de l'Inde, de la Perse et de la Chine traversait autrefois les pays qui forment aujourd'hui le domaine du sultan ; le manque de sécurité le força de chercher une nouvelle voie par un détour immense autour delà moitié du globe. Aujourd'hui, le sultan Mahmoud a rétabli- l'ordre et la sécurité des propriétés dans son empire ; ce commerce important tend à revenir aux communications primitives qui étaient plus courtes, et le pays en tirera des avantages plus considérables à mesure que la gêne des quarantaines et de la peste disparaîtra. Alors les capitaux afflueront en Turquie, où tout est encore à créer. Les fabriques et les manufactures travailleront les matières brutes dans le pays même, relèveront l'agriculture et feront refleurir les villes. L'extinction de la peste aurait pour conséquence une rapide augmentation de la population, la culture et l'industrie gagneraient les bras qui lui font défaut, et le recrutement de l'armée serait d'autant plus facile à l'avenir que c'est parmi les troupes que l'épidémie exerce en ce moment ses ravages les plus terribles.
Les maîtres de cet empire ont gagné des batailles et
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conquis des pays, élevé des aqueducs et des mosquées, fondé des écoles et des hôpitaux qui ont transmis leur nom à la postérité ; mais celui qui délivrerait son pays du fléau de la peste mériterait la reconnaissance de l'humanité tout entière, et sa mémoire brillerait d'un éclat plus vif que la gloire de ses ancêtres.
Voyage du Grand- Turc.
Varna, le 2 mai 1837.
Je viens d'accompagner le GrandrTurc pendant son voyage en Bulgarie et en Roumélie.
Le 24 avril, à dix heures du matin, le moment du départ avait sonné. Les savants avaient heureusement fixé cette heure, car les temps pluvieux des derniers jours avait fait place au ciel le plus pur. Je m'étais déjà rendu, la veille, à bord de la Victorieuse qui avait remonté le canal jusqu'à Bujukdéré. Pour ne pas éveiller de scandale dans l'entourage du sultan, j'avais mis le fez rouge et un vêtement turc dont le Grand-Turc m'avait fait hommage.
A midi, nous vîmes arriver, rapide comme un dauphin, le caïc vert du sultan, avec ses quinze paires de rameurs ; les soldats de marine se mirent sous les armes, la musique joua. Son Altesse portait un unifor-
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me de hussard bleu. On m'avait assigné ma place entre les pachas et les colonels, et je fis le salut avec tout le reste en portant la main à terre, à la poitrine et au front. Son Altesse me dépêcha le capitan-pacha pour m' avertir que le temps était favorable, et l'officier accoucha heureusement de ces mots : « parfaitement bon le temps. » C'était là une distinction particulière et une grâce spéciale que rendit encore plus précieuses une observation que me fit l'empereur. Il m'assura que mon fez me séyait très-bien, opinion que je ne partage pas jusqu'ici.
Bientôt les montagnes escarpées du Bosphore nous renvoyèrent l'écho des canons de notre frégate et des batteries du rivage. Les voiles se déployèrent, et, avec une rapidité toujours croissante, nous nous dirigeâmes vers l'Euxin redouté. Nous laissâmes derrière nous les phares élevés à l'embouchure dangereuse du Bosphore, et même les deux excellents vapeurs autrichiens chargés de nous suivre; vers le soir, l'on ne voyait plus à l'horizon que leurs colonnes de vapeur montant dans les airs. Un voyage sur un grand vaisseau de guerre offre toujours des distractions ; à bord d'un bâtiment turc, le charme de la vie orientale vient s'y ajouter. A la deuxième heure, l'iman du haut de la hune appela les fidèles à la prière. Tous ceux qui n'étaient pas de service montèrent à la première batterie qui, soit dit en passant, forme un des plus beaux salons qui se puissent voir.
J'ai toujours aimé à contempler un Turc en prière. Le recueillement de l'individu est si profond, en apparence du moins, que Ton se sent tenté de charger un canon derrière lui pour voir s'il détournera la tête. Après s'être lavé pieds et mains et s'être tourné vers la Mecque 1 , le Turc ferme un instant ses oreilles de
1. Pour ne pas manquer la direction, certains Turcs ont toujours un petit compas attaché au pommeau de leur poignard.
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ses mains, puis il prononce, en agitant silencieusement les lèvres, un verset du Coran; ensuite il s'incline, tombe à genoux et touche à plusieurs reprises la terre du front. Après cela, le musulman se lève, étend les mains devant lui, comme s'il portait un grand livre, se jette de nouveau à terre, se relève et passe enfin ses deux mains sur son visage, comme s'il voulait le remettre dans ses anciens plis et y effacer toute trace de parade pieuse. Il s'incline légèrement devant les deux anges qui se tiennent aux côtés de chaque fidèle en prière, et tout est fini.
Vers le soir, une bourrasque venant du nord se déchaîna sur nous. Ne comprenant rien à la marine, je ne hasarderai aucun jugement sur le tumulte produit par les hommes vociférants et les voiles flottant au vent, mais je soupçonne fortement nos manœuvres de n'avoir pas été tout à fait correctes. Tous les matelots étaient de la première jeunesse , et une partie d'entre eux n'avaient jamais fait de voyage. Le grand amiral lui-même, un excellent homme, n'a fait sa carrière dans la marine qu'en tant qu'il ramait dans un caïc du port de Gonstantinople avant d'avoir été élevé à la dignité de pacha.
Bientôt accoururent les deux vapeurs qui nous soutinrent des deux côtés et nous firent entrer en bon port à Varna. Le moment du débarquement nous offrit un beau spectacle. Dès que le sultan fut descendu dans son caïc, les canons du fort et ceux de la frégate tonnèrent; des flammes bariolées ondoyèrent à tous les mâts, et l'équipage, en uniforme rouge, se mit en parade sur les vergues jusqu'au plus haut des mâts.
Je suis installé au palais archiépiscopal, par où il faut entendre une baraque très-modeste en bois. Mon hôte porte en grec le titre un peu étrange de despote, qualification qui concorde mal avec ses courbettes profondes et le devoir qui lui incombe de baiser les
glands de la robe d'un pacha turc. Mais le despote a un vin excellent qui a mûri in conspeclu Tenedos, la nourriture est savoureuse, tout est propre et de bonne qualité.
Le lendemain de notre arrivée, le sultan, suivi d'une forte escorte, visita le fort. Je l'avais déjà parcouru la veille et de bon matin pour avoir réponse prête à tout. Mahmoud me témoigna beaucoup de bienveillance, mais me donna tant de petites commissions que je ne savais comment m'en acquitter. Son Altesse désirait avoir une esquisse de son entrée, c'est-à-dire un dessin à perspective. J'ai tracé à la hâte une ébauche des environs, et j'ai envoyé la feuille à un bon peintre de Gonslantinople, pour qu'il en fasse, si possible , un tableau.
Schumla, le 5 mai 1837.
De Varna, le sultan est allé à Schumla. Le cérémonial de la réception paraît être partout le même. Sa Majesté l'empereur descend à un quart de lieue de la ville dans une tente, pour changer le par-dessus bleu contre l'uniforme rouge. Je ne sais en l'honneur de qui il fait cette toilette. Chez nous, la splendeur du monarque est relevée par l'éclat des grands qui l'entourent. Ici, il n'y a qu'un seul maître, les autres sont des esclaves, et je ne vois pas pourquoi le seigneur se donne la peine de mettre autre chose que sa robe de chambre. Dès que Sa Majesté monte à cheval, on fait sauter une foule de mines dans les carrières des montagnes avoisinantes. Des deux côtés de la route les notabilités se mettent en parade ; à droite les musulmans, à gauche les raïahs. En tête se trouvent les mollahs ou ecclésiastiques, qui ont conservé le beau turban blanc,
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puis viennent les sommités laïques. A gauche paradaient les Grecs avec des lauriers-roses, puis les Arméniens avec des cierges, et enfin les pauvres Juifs maltraités qui tiennent ici leur rang un peu avant le chien, mais après le cheval. Les musulmans se tenaient debout, les bras croisés sur le corps ; mais les raïahs et même l'évêque avec son clergé se prosternaient et restaient le front collé à terre jusqu'à ce que le sultan fût pas- . sé ; il ne leur était pas permis de voir sa face. En plusieurs endroits on accomplit sur le passage du Grand- Turc le sacrifice de sept moutons que Ton immola en leur coupant le cou.
Schumla est aussi belle au point de vue pittoresque qu'intéressante au point de vue militaire. En dehors des célèbres retranchements, l'on aperçoit la ville encaissée dans une vallée sans issue, entre de hautes montagnes boisées. Les coupoles des mosquées et des bains, les minarets blancs élancés, les arbres nombreux entre les toits plats, la riche culture de la contrée forment * un tableau splendide ; partout murmurent des fontaines ; les champs de blé les plus fertiles ornent la vaste plaine, et les montagnes escarpées mêmes sont couvertes, jusqu'à mi-hauteur, de jardins et de vignobles.
Après le sultan, c'est moi qui occupe le plus bel appartement de la ville. Nos repas sont excellents, et nous n'oublions pas (quand Allah ne s'en aperçoit pas) de les arroser d'un excellent vin de Chypre. Ce nous désigne mes compagnons de voyage, le drogman de l'ambassade et un colonel du génie qui ma été adjoint avec trois jeunes Turcs de l'École polytechnique. Moi seul j'ai à mon service 2 voitures à quatre chevaux, 7 chevaux de selle, 2 mulets, 4 cochers et plusieurs palefreniers. A Varna, toute l'expédition comptait 600 chevaux de selle, 200 chevaux de trait. Les routes ont été tracées expressément pour ce voyage, et c'est là au moins un avantage qni restera au pays. La suite du
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Grand-Turc est très-nombreuse ; il ne s'y trouve point de pacha, mais seulement les gouverneurs des places où nous nous trouvons. Outre ses secrétaires et ses pages, il a un employé spécial à qui est confié le soin de sa pipe ; un autre est chargé de porter son parasol ; l'éventail de pluipes d'autruche, la chaise de campagne, le bassin en or, l'écritoire, chaque objet a son porteur à cheval, et chacun de ces chevaux exige les soins d'un palefrenier. C'est ainsi que nous voyageons en petit comité, mais avec 800 chevaux.
Après avoir assisté à l'exercice d'un bataillon de rédiff ou de landwehr, à la distance au moins de 1000 pas, le sultan donna l'investiture solennelle à 60 notables de Schumla. Le Grand-Turc s'assit sur un divan, sous un baldaquin magnifique; nous, les grands de l'empire, nous nous tenions à ses côtés. On fit avancer d'abord les mollahs, quelques ayans des environs, puis les musulmans considérables et les raïahs de la ville ; le maître des cérémonies les revêtait de longs manteaux de couleurs diverses; chacun baisait l'habit, touchait de la main la terre, la poitrine et le front, et faisait ensuite, le visage toujours tourné vers le souverain, une reculade qui ne s'accomplissait pas toujours sans encombre. Le sultan leur tint ensuite, par l'intermédiaire de son premier secrétaire, un discours où il leur dit qu'il était venu pour s'assurer lui-même de leur situation. Il était disposé à relever leur ville et leur citadelle, à consolider l'ordre et le bien-être dans le pays. La loi et le droit seraient mis en vigueur nonseulement dans la capitale, mais dans toute l'étendue de l'empire. « Vous Grecs, dit-il, vous Arméniens, vous Juifs, vous êtes tous les serviteurs de Dieu et mes sujets aussi bien que les musulmans ; vous différez par la foi, mais vous êtes tous protégés par la loi et mon impériale volonté. Payez les impôts dont je vous frappe; le but auquel ils sont employés, c'est votre sécurité et votre bien. » En terminant, le sultan demanda si quel-
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qu'un parmi les raïahs avait des plaintes à articuler et si leurs églises avaient besoin de réparations.
Il s'en faut certainement de beaucoup que dans la réalité la justice soit exercée partout; mais enfin le principe est reconnu, un grand pas est accompli; la force des choses fera le reste.
Dans ce pays où le vilain est accoutumé à tout faire gratis, à titre de corvée pour le seigneur, le sultan paye argent comptant les frais de son voyage. L'on me dit qu'il porte avec lui deux millions et demi de florins, et une masse d'objets précieux ; nous ne passons devant aucun pauvre, devant aucun paralytique que le sultan ne lui fasse donner une pièce d'or. A son départ, il a laissé 10000 florins pour les pauvres de Schumla, et il a pris expressément ses mesures pour que l'argent arrive à sa destination et ne s'arrête pas trop entre les doigts des distributeurs. Les imans sont chargés de lui faire le rapport. Sur notre passage je vois toujours des groupes de femmes élevant des suppliques au-dessus de leur tête. Un officier s'approche, recueille les billets, met toute la correspondance dans l'arçon de sa selle et la passe à l'aumônier. Dernièrement, le sultan se promenait dans un phaéton à quatre chevaux qu'il conduit lui-même très-habilement; une pauvre femme tenait un papier haut élevé sur une canne, mais comme le cortège s'avançait très-rapidement, personne ne la remarqua. Seul le sultan l'aperçut; il arrêta les chevaux, dépêcha un officier et continua ensuite sa route.
Silistrie, le 11 mai 1837.
Je suis arrivé ici un jour avant le sultan et j'ai levé le plan de la forteresse. Le souverain fait preuve de tant de simplicité, de droiture et de bonté dans ses rap-
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ports avec sa suite que tout le monde est à son aise en dépit de la rigueur de l'étiquette. A voir ainsi le maître, on ne dirait pas que c'est ce même homme qui a fait décapiter 20 000 janissaires.
Les princes Ghyka et Stourdza sont venus de la Moldavie et de la Valachie pour complimenter leur maître. J'étais curieux de voir la réception qui leur serait faite : elle ne fut pas très-flatteuse. Ces demi-souverains attendirent deux heures en plein soleil que le sultan arrivât, descendît devant sa tente et fît toilette. 41 reçut ses deux vassaux, assis sous un baldaquin sur des coussins en velours; les princes, suivis de leurs boïards, s'avancèrent les bras croisés sur la poitrine, tombèrent à genoux et baisèrent le bout de l'habit de Son Altesse qui daigna leur accorder la permission de lui offrir 10000 ducats. Aujourd'hui, on leur a donné des fourrures d'honneur, des tabatières et des châles, et à leur retour ils auront en outre le plaisir de faire dix jours de quarantaine à la frontière de leurs principautés.
Roustschouk, le .14 niai 1837.
Il paraît que les Turcs en mettant en déroute les saints dans ce pays ont oublié Mamerte et Pancrace ; ces derniers régnent en effet avec la même rigueur sur le Danube que sur la Sprée. Je n'ai jamais souffert du froid comme hier pendant notre voyage ; mes compagnons turcs étaient gelés; l'Arabe qui conduisait les chevaux de trait, poussait un « aman » — « pitié » — après l'autre, et regrettait le doux climat du Sennaar.
Le sultan était allé en vapeur de Silistrie à Roustschouk, pendant que l'orage le plus violent se déclarait sur le Danube. La tempête arracha du mât la flamme avec sa hampe, un câble se prit dans la machine qui dut être
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arrêtée, le navire était poussé vers ]e rivage et les flots battaient les fenêtres des cabines. La consternation régnait dans tout l'équipage ; le sultan seul resta calme. Il est aguerri, il est vrai, et accoutumé à voir toutes sortes d'accidents se produire sur ces bateaux qui heureusement sont tous crevés ou échoués à l'heure qu'il est. ,
Nous attendions l'arrivée du souverain sur le rivage paisible ; le temps s'était éclairçi vers le soir, et devant nous coulait le fleuve large, jaune, bordé de prairies sans fin. De l'autre côté, à Giurgéwo, j'aperçus le premier clocher que j'eusse vu depuislongtemps, et le son ami des cloches arrivait jusqua nous à travers l'air pur du soir.
Roustschoukest située sur une hauteur qui descend en une ligne droite de 50 à 60 pieds de profondeur dans les flots du Danube ; le bord de cette pente était couvert de femmes innombrables, et comme toutes avaient la tète et les épaules couvertes d'un voile blanc, on eût dit que les hauteurs étaient couvertes de neige. Sur les bords du fleuve paradaient comme d'habitude les hommes de la landwehr, puis le clergé de différentes nations, les notables de l'endroit, et enfin le peuple. Lorsque je m'avançai pour occuper ma place, je fus surpris par l'aspect d'un vieillard étendu à terre sur des coussins et des tapis ; à côté de lui, le narguillé en argent d'où il tirait la fumée au moyen d'un tube étroit, certainement long de 20 pieds. Une plaque ornée de joyaux à son fez rouge indiquait son rang de vizir, et le pardessus bleu avec des épaulettes en or formait disparate avec l'attitude, la barbe grise et l'expression turque du visage du vieillard : c'était l'homme qui avait répandu le plus de sang en Europe, c'était Hassein-Pacha, lë dernier aya des janissaires et leur premier pacha. L'Aya-Pacha avait sous ses ordres une masse de kawàssés et d'autres troupes qui n'étaient pas janissaires
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et qui pouvaient être employés contre eux. Il paraît que ces fiers prétoriens ne pouvaient tomber que par la trahison de leur propre chef. Autant Hussein avait déployé d'énergie dans cette terrible crise, autant il montra de mollesse dans ses opérations de général en chef. Aujourd'hui, l'exterminateur des janissaires est pacha de Widdin. ,
Tirnowa, le 19 mai 1837.
Quel merveilleux pays que cette Bulgarie ! Tout est vert; les pentes des vallées profondes sont plantées de tilleuls et de poiriers sauvages ; de larges prairies encadrent les rivières, de riches champs de biê couvrent la plaine, et même les vastes étendues non cultivées sont ornées de gras herbages. Les arbres nombreux, plantés isolément, donnent à la contrée un charme particulier et dessinent leurs ombres noires sur les plaines d'un vert éclatant. Les villages sont rares, mais grands, car habiter des fermes isolées est encore une témérité.
Sur les bords du Danube, je n'ai trouvé que des villages turcs; les chrétiens se sont sans doute réfugiés au delà du fleuve, dans les principautés où leurs clochers ne craignent pas d'élancer leur sommet dans l'azur du ciel. Il est facile de se représenter une église bulgare. Lorsque, il y a un an et demi, je traversai le Balkan, je passai la nuit dans une hutte misérable. Dans la cour, à côté de l'étable à buffles, il y avait une manière de remise longue et large d'environ 10 pieds; le toit de chaume était tellement bas que l'on pouvait à peine se tenir debout; toute la lumière venait de la porte. Au mur du fond pendait une grande toile en lin avec d'innombrables images de saints ; ces images, une paire de lustres et un morceau de tapis formaient tout l'ameublement intérieur. C'était l'église du gros bourg de
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Gassabeilen. Ici, dans les contre-forts du Balkan, la plupart des habitants sont chrétiens. Les Bulgares sortent de leurs retraites pour voir s'il est vrai que leur « père nourricier » soit arrivé du lointain Gzaarigrad (Constantinople). Il y a des siècles, et il y a à peine quelques mois, une pareille excursion était aussi invraisemblable que la sortie d'une huître de son rocher, ou d'une tortue de son écaille.
Nous sommes arrivés hier après midi à Tirnowa. A une grande distance de cette ville, les habitants formaient la haie ; la landwehr était sous les armes et les femmes grecques étaient montées sur les toits plats et sur les terrasses pour voir approcher le basileus. Je n'ai jamais vu un site plus romantique que celui de Tirnowa. Représentez-vous une vallée étroite entourée de hautes montagnes, où la Iantra s'est creusé son lit profond entre de hautes murailles de grès et poursuit son cours capricieux et plus sinueux que les plis d'un serpent. L une des pentes de la vallée est tout entière couverte d'une forêt, l'autre de maisons. Au milieu de l'encaissement s'élève une montagne conique, dont les flancs escarpés en font une forteresse naturelle ; le fleuve l'enserre comme une île, et elle n'est rattachée à la ville que par une digue de rochers, longue de 200 pieds, haute de 40 pieds, et qui a tout juste la largeur nécessaire à la route et à l'aqueduc. Je n'ai jamais vu une formation rocheuse aussi pittoresque, et comme le Grand-Turc visite aujourd'hui la mosquée, j'ai profité de mon jour de repos pour arracher au terrain son secret en en levant le plan.
Rien de plus riant que mon habitation grecque ! En général, j'aime ces bâtiments irréguliers dont le besoin a dicté le plan. Au milieu, Ton trouve une petite cour, un jardin planté de rosiers et d'arbres fruitiers; alentour rognent en longs zigzags les corridors et des pièces spacieuses tout ouvertes du côté de la cour, de sorte
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que l'on demeure en plein air. L'extrémité des corridors s'élève en estrades couvertes de tapis et portant un sofa large, moelleux, haut comme la main. Le toit, qui forme saillie, couvre de son ombre les pots de narcisses posés le long de la galerie. Les chambres reçoivent leur lumière par les corridors, et il y règne un clair-obscur agréable qui repose les yeux de l'excès de lumière de ce beau ciel. Il n'y a pas de place plus douce à la paresse que mon estrade ; en face s'élève la pente boisée de la montagne où les rossignols chantent dans l'ombre ; et derrière les arbres s'élancent au plus haut des airs les cimes neigeuses du Balkan.
Kasanlik, le 71 mai 1837.
Aujourd'hui, nous avons passé le Balkan par un col qui ne s'élève pas à plus de 3000 pieds au-dessus de Gabrowa, ville située au pied de la montagne. Vers l'ouest, les cimes sont plus hautes et encore couvertes de neige. Au sommet de la coupe de la montagne on jouit d'une vue étendue sur le pays boisé de la Bulgarie et d'une vue plus belle encore du côté de la Roumélie, sur la ravissante vallée de Kasanlik. Les champs, les prairies, les villages, les routes blanches et les ruisseaux dont le cours est marqué d'arbres superbes, s'étendent sous le regard comme une carte géographique ; au delà, s'élève une autre chaîne de montagnes, mais plus basse, et le tout me rappelle vivement la belle vallée du Hirschberg, vue du haut du Kynast.
Au sud, le Balkan est coupé à pic; en moins d'une heure nous atteignîmes Schibka, au pied de la chaîne, sur une route nouvellement construite pour le sultan. La montagne n'est pas cultivée, la plaine l'est à peine, la population est clair-semée, il n'y a ni forges ni fonderies, ni moulins, ni fabriques, comme chez nous. Les ,
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chemins sont aussi rares que les villages, aussi le peu de routes qui soient arrosables acquièrent une grande importance.
La petite ville de Kasanlik est cachée dans une petite forêt de noyers gigantesques. Les minarets même ne réussissent pas à s'élever au-dessus des montagnes de feuillage et débranches sous lesquelles ils sont enfouis. Le noyer est certainement un des plus beaux arbres du monde ; j'en ai vu plusieurs qui étendaient leurs branches sur un espace de 100 pieds de diamètre; le vent frais des larges feuilles, l'ombre sous la couronne voûtée, la belle végétation qui entoure le tronc, le murmure des ruisseaux et des sources qui coulent à leurs pieds, tout cela est d'une merveilleuse beauté, et aux alentours se dressent de beaux palais où des pigeons sauvages et des rossignols font leur nichée. L'abondance des eaux de cette contrée dépasse toute conception; dei même qu'en Lombardie, tous les champs et tous les jardins sont arrosés par celles qui coulent dans les fossés et dans les rigoles. La vallée entière est l'image du bienêtre le plus florissant, de la fécondité la plus riche, une véritable terre promise; les vastes champs sont couverts à hauteur d'homme d'épis ondoyants, les prés d'innombrables troupeaux de moutons et de buffles. Le ciel est chargé de gros nuages qui s'amoncellent autour des cimes neigeuses de la montagne et arrosent de temps à autre les plaines ; dans les intervalles, le soleil étincelant darde ses rayons pour échauffer la terre ; l'air est chargé de parfums, et ceci n'est pas une image, comme dans les descriptions de voyages ordinaires, mais veut être pris à la lettre. Kasanlik est le Cachemire de l'Europe, le Gullistan de la Turquie, le pays des roses; cette fleur n'est pas cultivée, comme chez nous, dans les pots et dans les jardins, mais dans les champs et dans les sillons, comme les pommes de terre. Rien de plus riant qu'un tel champ de rosiers ! si un peintre de décora-
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tions voulait représenter un tel tableau, on l'accuserait d'exagération; des millions, oui, des millions de feuilles rouges sont répandues sur le tapis d'un vert éclatant des champs de rosiers, et pourtant à l'heure qu'il est un quart seulement des boutons s'est entrouvert. A en croire le Coran, les roses ne sont nées que pendant l'ascension nocturne du prophète; les roses blanches sont nées des gouttes de sa sueur, les jaunes de celles de sa monture, les rouges de celles de l'ange Gabriel. A Kasanlik l'on ne peut se défendre de la pensée que cette ascension a dû être, pour l'archange du moins, pleine d'émotions.
La rose (gull) m'amènerait tout naturellement à parler du rossignol (Bull-Bull), si je ne craignais de me perdre dans la poésie : « Un voyageur doit se garder de l'enthousiasme s'il en a, et surtout s'il n'en a pas. » Je me contenterai donc de remarquer que dans ce pays-ci l'on fait plus que de voir et de sentir les roses, on les mange ; des feuilles de roses confites sont une délicatesse très-recherchée en Turquie, on les mange le matin avant le café en les arrosant d'un verre d'eau, et je ne puis qu'en recommander l'usage.
A Kasanlik on fabrique l'huile de rose dont la valeur est si grande. A Gonstantinople même il est difficile de se procurer cette huile sans mélange ; cela ressort déjà de cette circonstance que la dragme y coûte 8 piastres , tandis que sur place elle ne revient qu'à 15 piastres.
Le Grand-Turc trouve toujours l'occasion de m'adresser une parole aimable, ce qui n'est pas une médiocre distinction. Les formes respectueuses n'impliquent pas l'étiquette rigoureuse observée chez nous, et c'est un spectacle en quelque sorte familial que de voir le souverain « boire » sa longue pipe dans le phaéton, à l'arrière duquel sont assis deux pages tenant chacun un petit chien de Bologne sur ses genoux. Les allocutions du souverain à ses sujets sont faites dans le m^me style
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simple et familier. Aujourd'hui a eu lieu une grande distribution de manteaux d'honneur, et tandis que le sultan était assis à une fenêtre, son premier secrétaire parlait en son lieu et place dans la cour ; mais comme Son Altesse l'interrompit elle-même à plusieurs reprises, il s'éleva une sorte de dialogue entre le Maître et son organe : « Le Hunkiar, notre empereur », disait Wassaf-Effendi, « veut que ses prescriptions soient strictement suivies; à l'avenir il reviendra toujours chez vous pour se convaincre par lui-même que tout ce qu'il a ordonné est exécuté ». — « Oui, mais cela ne se peut faire tous les ans », interrompit le monarque, «hein, hein, Effendil » — « Sans doute», continuait l'orateur, « mais toutes les fois que Son Altesse le jugera nécessaire ». Wassaf répéta ensuite que le souverain promettait protection et justice à tous ses sujets, quelle que fût leur foi, et il allait finir, lorsque Sa Majesté lui cria: «Banabak » (écoute ou plutôt regarde-moi), et lui fit observer qu'il avait oublié de parler de la landwehr, de dire que cette institution avait pour but la défense du foyer et (en jetant un regard de notre côté) qu'il en était de même dans d'autres pays.
Partout où passe le monarque, il laisse des sommes considérables dont une partie est consacrée à payer les frais de séjour, et une autre à secourir les pauvres. U accorde en outre les fonds nécessaires non-seulement aux mosquées, mais encore aux églises qui ont des réparations à faire.
Le cortège est fermé par le directeur des monnaies, trésorier du sultan. Il arrête sa voiture lourdement chargée devant chaque groupe populaire et partage des sacs d'argent d'un poids considérable entre les habitants de la campagne. On dit que l'impôt personnel sera diminué et que les corvées seront restreintes: en général, le voyage du souverain fait une excellente impression sur la population d'un pays qui jusqu'ici n'avait vu du maître
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que les bourreaux qui levaient les impôts et imposaient des corvées.
Outre l'officiel : « Ghoch gieldin » — « sois le bienvenu », — j'entends maint « maschallah » — « Dieu te préserve, » — qui n'est ni demandé, ni remarqué, mais qui est la véritable expression des sentiments. Son Altesse parait être surtout en faveur auprès des femmes, et c'est là une bonne chose dans un pays où toute l'éducation des enfants est aux mains des mères.
Adrianople, le 1" juin 1837.
Nous voici dans la ville de l'empereur Adrien, le Romain qui s'est illustré sur le Danube et sur le Tibre, sur l'Euphrate et sur la Mari tza. Après-demain nous retournerons à Constantinople, où le sultan veut célébrer une entrée solennelle.
La situation d'Adrianople tient un caractère particulier des quatre fleuves qui s'y rencontrent : la Maritza, l'Arda, la Tundcha et l'Usundcha. De là le pays plat, planté de mûriers, qui entoure la ville. Adrianople est bâtie sur une colline dont le sommet est couronné par la magnifique mosquée du sultan Sélim. De nombreux et grands ponts en pierre d'un beau travail sont jetés sur les courants d'eau dans toutes les directions, et la ville présente de loin un aspect superbe.
Adrianople devint le siège du gouvernement lorsque les souverains turcs prirent pied sur la terre d'Europe. Le vieux sérail s'est conservé jusqu'à nos jours; je l'ai visité avec un grand intérêt ; son emplacement, un pré magnifique sur la Tundcha, planté de platanes et d'aulnes immenses, invite à dresser une tente plutôt qu'une maison, car en hiver il est complètement submergé. De grands murs enserrent une place assez vaste où
une masse de bâtiments irréguliers, des habitations, des
bains, des cuisines, des kiosques sont distribués entre différentes cours. Plusieurs bâtiments sont bien conservés; on y voit des plafonds richement dorés, des bassins en marbre, des grilles artistement travaillées et de belles ciselures. Au milieu s'élève une maison en pierres massives, dominée par une tour à forme bizarre et dont les murs sont revêtus en grande partie de jaspe et du marbre le plus beau ; mais les plafonds se sont effondrés, et les beaux tableaux en porcelaine avec des arabesques dorées qui ornaient les murs, sont tombés en grande partie. Le bâtiment est si solide et si massif qu'il défiera encore des siècles; mais il n'est pas très-grand, et dans cette agglomération de kiosques, Ton démêle avec peine le corps de logis principal. En revanche, le sérail d'Adrianople ne présente pas le même aspect mystérieux que celui de Constantinople; les sultanes qui l'habitaient n'étaient pas encore devenues invisibles pour les musulmans.
Quant aux bâtiments du harem, les murs en panneaux se sont écroulés, et les toits et les coupoles paraissent suspendus en l'air. Cette partie du sérail n'est habitée en ce moment que par un cerf qui fait un accueil fort peu gracieux aux visiteurs.
Non loin du sérail, au milieu d'un groupe d'arbres s'élève la belle mosquée de Bajazet, que les Turcs appellent l'éclair. Dans un coin, en guise de pierre angulaire, à côté de la porte, je trouvai le torse d'une statue colos- , sale taillé dans un porphyre rouge superbe, veiné de blanc. C'était la poitrine et le corps d'un homme vêtu de la toge romaine, peut-être l'empereur Adrien que « l'éclair » avait précipité ici.
Mdis toutes les mosquées de la ville sont dominées ];ar la coupole du sultan Sélim avec ses quatre minarets. Le diamètre de la voûte est de cent pieds; elle est presque aussi grande, par conséquent, que les plus belles coupoles de Constantinople, # compris celle de l'église
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Sainte-Sophie. Deux cent quarante-cinq degrés me conduisirent au balcon circulaire supérieur de l'un des minarets. La hauteur totate de la tour dépasse 200 pieds ; le diamètre en est de 1 1 pieds à la base, de 8 au sommet, la mesure prise sur l'ombre qu'elle projette. Les minarets ressemblent à des colonnes plutôt qu'à des tours, mais ils sont construits avec tant d'art que trois escaliers très-commodes s'élèvent entrelacés à l'intérieur, de sorte que trois personnes à la fois peuvent en faire l'ascension Je ne suis pas le moins du monde sujet au vertige, mais le premier regard jeté dans la profondeur me remplit d'effroi. Quand on approche du bord de la galerie, Ton s'attend à voir se renverser cette colonne terriblement élancée. La coupole s'élève jusqu'à mihauteur du minaret et peut atteindre à 120 pieds à l'intérieur.
Constantînople, le 6 juin 1837.
Ce matin nous sommes rentrés dans la capitale par la porte des canons. C'est la porte par laquelle Mahomet II pénétra dans la résidence des empereurs grecs et devant laquelle tomba le dernier Constantin. Les descendants des conquérants, — qui, soit dit en passant, ne savent rien de tout cela, — étaient venus par milliers pour recevoir le sultan. Le souverain se rendit au vieux sérail pour faire ses dévotions dans la chambre où se conserve l'habit du prophète.
Vie de retraite et de silence à Bujukdéré. — Le tchibouk.
Bujukdéré, le 13 juin 1837.
Me voici rentré au port paisible de Bujukdéré. Je suis installé pour quelques semaines dans un kiosque sur le Bosphore ; les caïcs glissent sans bruit sous mes fenêtres , les montagnes à Fentour sont couvertes de verdure, tandis qu'autour de Gonstantinople tout est brûlé du soleil. A quelque fenêtre que je me mette, je vois partout la magnificence d'une vaste marine, d'un paysage de montagnes, ou un petit jardin étroit fermé par un mur et plein de roses fleurissantes et de lauriers-roses. Les petits parterres de gazon sont encadrés de pots de fleurs, et les sentiers tracés en dessins artistiques couverts de coquillages. Le jasmin odorant pénètre à travers le grillage des fenêtres ; le chèvrefeuille et la vigne sauvage couvrent les murs. Mais la mer commence à s'agiter ; le soleil est déjà monté au-dessus des montagnes de l'Asie, le vent du Nord effleure la surface polie et brillante de l'eau et réveille les vagues qui ont sommeillé pendant la nuit avec le reste de la nature;
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Jes grands navires embossés tout près du rivage lèvent l'ancre , le bruit du cabestan et le chant des matelots commencent à retentir à mesure que les voiles se déroulent Tune après l'autre et que le vaisseau glisse lentement dans le courant large du Bosphore. Quand j'entends le clapotis des vagues dont je ne suis séparé avec mon doux divan que par des fenêtres percées dans un mur de bois, il me semble que je me trouve dans la cabine d'un grand vaisseau, et quand je me retourne, je crois avoir la vue sur un petit jardin de couvent, avec cette différence qu'au lieu d'un franciscain c'est un gros Turc qui est assis sous la porte, fumant son narguillé.
On ne comprend pas que les Turcs aient pu vivre avant la grande invention de Ja pipe. En effet, les compagnons d'Osman, de Bajazet et de Méhémet étaient un peuple turbulent, toujours en selle, et toujours à la conquête de pays et de villes. Depuis l'époque de Soliman, ils ont visité encore plus d'une fois leurs voisins, mais en somme ils sont devenus un peuple essentiellement rassis, et aujourd'hui ils sont un peuple fumant, car les femmes même « boivent » le tchibouk.
J'étais allé naguère dans la vallée de « l'eau douce », et je m'étais assis sur une chaise basse en jonc, derrière de gros platanes, aussi près d'un groupe de femmes que le permet l'étiquette turque. Ces dames étaient scandalisées de la tenue de quelques juives qui étaient arrivées en partie de plaisir de Gonstantinople et qui se « tenaient assises en promenade » sur le tapis vert du pré : tout d'abord, elles étaient si peu voilées que l'on voyait toute la figure des sourcils à la lèvre supérieure, et puis, ces malheureuses allaient jusqu'à boire de l'eau de-vie et même du vin. « Gela est-il convenable? » s'écriait une grosse « kokonnah ». « Qu'est-ce qui sied à une dame de bon ton? Une tasse de café, une pipe et voilà tout! » Ceci pour l'édification de nos dames.
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Le narguillé, l'ombre d'un arbre, le murmure d'une fontaine et une tasse de café, voilà tout ce que demande le Turc pour se sentir heureux comme un roi pendant dix à douze heures par jour. Le « kief » ou la bonne humeur de l'oriental consiste dans une disposition d'âme toujours égale, avec une absence complète d'émotions.
Une conversation vive ou simplement une vue étendue sont déjà des dérangements; mais la bonne humeur est avivée quand l'Arménien accompagne sa romaïka ou sa lyre d'un de ces chants monotones qui retentissent, toujours les mêmes, à travers tout l'empire et qui se terminent invariablement par le refrain « Amann, Amann, » — « pitié, pitié », ou quand de jeunes Grecs exécutent leurs danses qui, à notre goût, sont souverainement disgracieuses et indécentes. Mais danser ou chanter soi-même ne vient jamais à l'idée d'un musulman : tout autant vaudrait lui conseiller de se flageller ou d'aller se promener.
Quant à moi, je trouve que la contrée la plus ravissante et même la pipe ne remplacent pas pour un Européen la société et les rapports intellectuels. Les diplomates vivent dans des villages différents ; ils sont séparés parles distances et par des considérations politiques; pour ce qui est des pérotes, leurs idées ne vont pas plus loin que leurs caïcs, c'est-à-dire qu'elles ne dépassent pas les environs immédiats. J'attends donc avec une impatience indescriptible la prochaine arrivée des officiers dont l'envoi a été décidé par le roi, sur la prière du sultan. Tandis que d'autres puissances ont fait vainement tous leurs efforts pour faire admettre des officiers au service de la Turquie, notre gouvernement n'a fait que céder, sous ce rapport, aux vœux répétés de la Porte. Notre position diffère donc essentiellement de la situation peu enviable qui est faite aux instructeurs européens.
Deuxième audience du sultan.
Bujukdéré, le 26 juillet 1837.
Je viens d'être appelé au mabéïn. Ce bâtiment est séparé par un mur élevé du sérail proprement dit, où le harem à son tour forme un corps de logis distinct et occupé exclusivement par les femmes, les eunuques et le sultan. Wassaf-Effendi, le premier secrétaire du souverain, dont je te parlais naguère, a été destitué et remplacé par Saïd-Bey. La conversation roula sur des objets indifférents, on fuma une pipe après l'autre, et je commençais à m'ennuyer, lorsque Saïd-Bey m'invita à le suivre auprès du Grand-Turc. Les audiences étant ici très-rares, cette proposition me surprit fort. J'étais en paletot et en chapeau de paille,c'est-à-dire en négligé. Le palais Béglerbey, où le sultan réside en été, s'élève sur le rivage asiatique du Bosphore, dans un trèsbeau site. A droite, la vue s'étend sur le Bosphore jusqu'à
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Bujuktiéré ; à gauche, sur Scutari, Péra, Galata, Constantinople et la pointe du sérail avec ses minarets blancs et ses cyprès noirs. Béglerbey lui même est un vaste bâtiment peint en jaune, fait de planches, percé de nombreuses fenêtres s'étageant les unes sur les autres. J'entrai par une porte dans un jardin turc, avec de petits parterres encadrés de buis, les sentiers semés de coquillages; les bassins remplis de dorades et les jets d'eau étaient entourés de pyramides de cyprès et d'orangers. Au fond s'élevaient des terrasses avec de belles serres et de gracieux kiosques. Le tout est entouré de belles murailles peintes en vert, mais qui ont quelque chose d'étouffant. Du côté du Bosphore, les fenêtres sont garnies, outre les grilles, d'un épais treillis en jonc, de sorte que le regard peut percer de l'intérieur, mais non de l'extérieur. Du côté du harem ces jalousies sont doubles et ferment les fenêtres, même au troisième étage du palais, jusqu'à leur bord supérieur.
J étais en train de contempler toutes ces magnificences, lorsque le sultan sortit du harem dans une espèce de galerie et nous cria, de la fenêtre, de monter auprès de lui. Sous le péristyle, incrusté de belles dalles de marbre, nous rencontrâmes le troisième fils du souverain dans les bras d'un esclave noir ; un très-beau garçon de deux ans, gai et bien portant. Saïd-Pacha eut l'honneur de baiser le bas de la robe de l'enfant. Nous montâmes un bel escalier, nous vîmes plusieurs salons ne renfermant rien qui ne se voie aussi dans les maisons de nos particuliers, si ce n'est les parquets de bois de cèdre, et nous nous trouvâmes en présence de Son Altesse assise dans un fauteuil près de la porte de son cabinet et fumant sa pipe. Devant lui se tenait Méhémet-Ali-Bey ; à côté de lui, Bissa-Bey, ses deux pages ou confidents, les bras croisés sur la poitrine, muets, observant l'attitude la plus respectueuse. Une agréable
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obscurité régnait dans l'appartement ; un fort courant d'air, que personne ne craint ici et sans lequel la vie serait intolérable , entretenait la fraîcheur la plus délicieuse en dépit de la chaleur du jour ; les fenêtres donnaient sur le Bosphore, dont le courant se brise en mugissant contre le quai. Saïd-Pacha toucha le parquet de sa main, expédia quelques affaires, et proféra des excuses relatives à ma toilette. Le sultan répondit que cela était indifférent et exprima de la façon la plus gracieuse le contentement qu'il éprouvait de me voir. Sa Majesté parla de notre voyage, approuva diverses mesures et s'informa si mes compagnons étaient déjà en route. En me congédiant, le sultan me fit offrir par Rissa-Bey une trèsbelle tabatière avec prière de la conserver dans ma famille en son souvenir.
La tour de Galala.
Bujukdéré, le 14 septembre î 837.
A ma grande joie, j'ai vu arriver le 28 août mestrois camarades. Le vapeur était attendu à Trieste, et je montais avec impatience à la haute tour de Galata, d'où je guettais les navires qui traversaient la Propontide étincelante. Les îles des Princes et le rocher de Proti émergent avec leurs bleus contours de la nappe brillante, limitée par le cap de Madiana; à l'arrièreplan, l'Olympe déchiqueté élève sa tête neigeuse, semblable à un nuage blanc, au-dessus de cette marine ensoleillée et chaude, et à l'horizon le plus lointain, sous une forme nébuleuse à peine reconnaissable, apparaissent Catolymnia et les montagnes de Cyzique.
Quarante pas suffisent à faire le tour de la balustrade; mais quelle diversité d'objets l'œil n'aperçoit-il pas pendant ce court circuit I Du bord oriental le regard s'é-
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tend sur le faubourg de Scutari, la vieille Chrysopolis, qui monte en amphithéâtre avec ses maisons innombrables, ses magnifiques mosquées, ses bains et ses fontaines, le long d'une hauteur dont le sommet est couronné par une sombre forêt de cyprès. Dans le site le plus ravissant, au bord de la mer de Marmara s'élève une caserne colossale pour 10 000 hommes et la gracieuse mosquée de Sélimnié.; à droite brillent les maisons de Kadikoï, l'ancienne Chalcédoine, dont les jardins couronnent les falaises escarpées de Moda-Burnu, et plus loin, un cap d'une beauté extraordinaire, planté de cyprès et de platanes gigantesques, s'avance dans la mer. Un petit phare à sa pointe extrême lui a donné le nom de «jardin de la lanterne ». Plus près, au point où le Bosphore se jette dans la Propontide, la tour des Jeunes-Filles émerge des flots avec ses formes fantastiques; ce serait une délicieuse retraite pour un ermite qui, au milieu du mouvement et de la vie la plus variée, entouré d'un million d'hommes, voudrait se plonger dans la solitude la plus profonde. Trois grandes villes regardent cette tour, les plus grands navires passent à ses pieds, des canots sans nombre l'entourent, mais sans y toucher. Chacun se détourne avec efîroi de ces murs, car ils renferment un hôpital de pestiférés. Mais avant tout, c'est la pointe du sérail qui attire le regard de l'observateur par la beauté de sa forme et la splendeur extraordinaire de ses couleurs. Le Bosphore se jette avec furie sur cette pointe formée par la Corne d'Or et par la Propontide ; ses flots bondissent ici par tous les temps, et sur ce fond d'un bleu sombre, à côté de l'ombre des cyprès et des platanes ombreux, se dessinent avec une netteté merveilleuse et des formes gracieuses les kiosques de marbre et leurs grilles dorées, les minarets blancs et les coupoles grises resplendissantes.
Et maintenant je vous conduis au bord septentrional
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de la tour, d'où le regard étonné poursuit les rivages du Bosphore jusqu'à la a montagne des géants » ; semblable à un fleuve immense, le détroit ondule entre des palais, des mosquées, des kiosques et des châteaux, reliant deux mers, séparant deux parties du monde. Il forme à vrai dire la rue principale de Constantinople, si l'on veut comprendre sous ce nom toute cette agglomération de villes, de faubourgs et de villages où 800000 hommes se pressent les uns contre les autres. Toutes les façades principales des villas turques sont tournées vers le Bosphore, et leraïah s'efforce de conserver au moins quelques pieds de terrain pour sa maison ou pour son jardinet au bord de ses flots. Sur la côte asiatique brille, à côté de la ravissante mosquée de Béglerbley, le palais dëté de Starros : sur la côte européenne, Béchiktack, résidence d'hiver du Sultan, et Tchirragan, encore en construction et qui surpasse en étendue tous les autres palais. Là passent les navires gigantesques, les voiles blanches s'étagent les unes sur les autres pour accaparer chaque souffle du vent du sud; des flottes entières le mettent à profit pour surmonter ensemble la force du courant. Les bateaux à vapeur s'avancent fiers et indépendants du vent ; les longues traînées de fumée s'élèvent dans le ciel pur, et les rivages retentissent des coups rapides de leurs roues ; immobiles, énormes, les vaisseaux de guerre se reposent en longues rangées, pleins de menaces avec leurs trois lignes de bouches à feu. Leurs mâts fiers élèvent au plus haut des airs la flamme rouge avec le croissant d'or. Des milliers, oui, des milliers de caïcs légers, rapides et affairés, fendent dans tous les sens cette route royale et majestueuse.
Faites maintenant dix pas sur votre gauche, et au lieu de cette scène si vivante, si mouvementée, vous ne verrez qu'un désert abandonné des hommes. Aussi loin que porte le regard, rien que des plaines non cultivées, des collines sans arbres : c'est à peine si vous décou-
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vrez un sentier sablonneux dans ces broussailles et ces hautes bruyères : c'est la campagna de la nouvelle Rome. Tel est le contraste de la mer et de la terre qui environnent Constantinople.
A vos pieds vous avez le mouvement dans la Corne d'Or, dans l'arsenal, sur les jetées, sur le nouveau pont et dnns Galata. La diversité de cette vue magnifique est si grande que Ton passe des milliers d'objets devant lesquels en d'autres endroits on s'arrêterait avec étonneraient.
Cette fois-ci, rien ne mMnspira plus d'intérêt qu'un petit nuage de fumée qui m'annonça de loin l'arrivée du vapeur où mes amis avaient pris passage. Je les installai à Bujukdéré et je pris plaisir à parcourir avec eux, soit en canot, soit à cheval, tous les environs qui m'étaient déjà devenus familiers par la levée de mes plans.
Voyage en Roumélie, en Bulgarie et dans la Dobrudcha. Le rempart
de Trajan.
Varna, le 2 novembre 1837.
Après un court séjour à Bujukdéré, mes amis et moi nous avons été invités par le sultan à faire un voyage sur le Danube.
x\ T ous nous mîmes en route avec une escorte de quarante chevaux. Sur la grande route d'Adrianople ce cortège s'avança assez rapidement, mais bientôt nos serviteurs commencèrent à se plaindre ; les uns avaient des maux de tête, les autres la fièvre, tous étaient éreintés. De Tchatall -Burgas nous nous dirigeâmes sur Kirklisse. Les montagnes devenaient toujours plus hautes, les chemins toujours plus mauvais, et la pluie tombait à torrents. Le quatrième jour nous entrâmes à Umur- Faki, qui est inscrit en grandes lettres sur les cartes et qui n'est en réalité qu'un misérable village. Deux tiers des maisons étaient vides, parce que les habitants
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étaient morts de la peste ou avaient pris la fuite à son approche. Lorsque nous entrâmes dans la maison du gouverneur, il fut réduit à en expulser' sa famille. Nous allumons un grand feu et nous étendons nos couvertures en peaux de chèvres ; nous tordons le cou à une oie qui passe, nous la plumons et la promouvons dans un bassin, où elle est rôtie en compagnie de quelques poules et nous fournit un plat de résistance. Dans toute cette procédure il n'y avait rien d'extraordinaire, sinon que le lendemain nous payâmes nos hôtes en les comblant, par-dessus le marché, de cadeaux.
Notre cortège se divisa ensuite en plusieurs colonnes ; quant à moi, je me suis dirigé vers Burgas sur la mer Noire ; je me suis embarqué pour Sizépolis et Achiolu, j'ai passé le Balkan par une pluie battante, et je me repose maintenant à Varna, où le pacha vient de me faire l'accueil le plus gracieux.
Je ne puis que me joindre aux plaintes d'Ovide sur les rives glacées du Danube. Cette année-ci, de petits ruisseaux étaient déjà gelés le matin, au commencement d'octobre. Une chose plus insupportable que le froid, c'était la pluie, et ce qui était pire encore que la pluie, c'étaient les privations que nous imposaient les précautions à prendre contre la peste ; elle a visité cet automne toute la Roumélie et la côte orientale de la Bulgarie. Quand après une longue course on arrivait le soir, trempé, dans un village, on n'avait de choix qu'entre la peste probable et un refroidissement certain. La première question était : Où en est ici la maladie? Les Turcs haussaient les épaules, les raïahs gémissaient, toutes les maisons étaient suspectes, et il ne nous restait que d'ouvrir par effraction un konak abandonné de ses propriétaires, d'en éloigner tous les objets, d'en fermer les volets en l'absence des vitres, et d'allumer un grand feu pour nous sécher et pour préparer notre repas. Nous portions chacun de grands sacs en poils
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que Ton dit inaccessibles à l'infection, nous les étendions à terre, et après y avoir posé nos lits, nous nous endormions. Nos domestiques ne supportèrent pas longtemps ce régime ; ils tombèrent malades les uns après les autres ; j'avais dû renvoyer le mien à Varna, un de mes amis eut la fièvre et fit tout le voyage en cet état. Les Turcs seuls, qui se moquaient de nos précautions, restèrent sains et saufs.
Les Bulgares tiennent la peste pour une personne. A Fakih, nous aperçûmes une femme d'un aspect si misérable que je lui jetai une aumône. Je lui demande ce qui lui manque, et comme elle ne connaît pas le nom turc de la maladie, elle me répond : « La femme qui rôde pendant la nuit, désignant les personnes, m'a enlevé mon mari et mes enfants, et m'a laissée seule survivante. » Elle semblait ne pas devoir survivre longtemps. En beaucoup d'endroits, surtout en Bulgarie, tous les habitants s'étaient réfugiés dans les montagnes. Tirnowa,que j'avais trouvé si riante, au printemps, offre l'aspect le plus sombre ; Kasanlik est presque déserte ; dans certains villages on ne voit pas âme qui vive. Au nord du Balkan, la maladie était presque éteinte, mais la guerre y avait laissé des traces presque aussi terribles que la peste. Que deux fléaux tels que la guerre et l'épidémie exercent de cruels ravages dans un pays, cela se comprend ; mais que les traces en restent si entières après huit années de paix, cela ne fait pas l'éloge de l'administration du pays. On dirait que les Russes ne se sont retirés que d'hier; les villes sont littéralement des amas de décombres ; dans tous les ouvrages on trouve encore les boyaux de mines, comme si on venait seulement de les faire sauter. Le port de mer deKustenché renferme quarante habitants; à Mi ssivri, deux tiers des habitants se sont retirés avec les Russes, le reste a été décimé par la peste. Cette ville occupe une position forte et pittoresque sur un rocher qui s'avance au
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loin dans la mer ; les ruines de cinq églises byzantines avec de gracieuses coupoles, la mosquée à l'entrée de la ville montraient ce qu'elle avait été autrefois au regard de ce qu'elle est actuellement.
A partir de Varna je trouvai un pays qui ne m'était pas inconnu. A Schumla, je fus reçu par Saïd-Pacha, vizir et souverain de Silistrie. Nous nous rendîmes à Routschouk en sa compagnie et dans sa voiture, et de là nous descendîmes rapidement le Danube. Aprèsun court séjour à Silistrie, excursion à une ferme de Rassova qui appartient au vizir. En route, le pacha faisait les honneurs ; tous les soirs nous étions invités à dîner chez lui ; on y mangeait « à la franca». c'est-à-dire avec des couteaux et des fourchettes ; parfois seulement et «confidentiellement» avec les doigts. Le Champagne ne faisait point défaut, le nombre des plats, dont la moitié doux , était innombrable. Un Arnaute était accroupi dans un coin, jouant de la romaïka, chantant ou plutôt criant à tue-tête une chanson d'amour qui pouvait avoir été très-attrayante du temps du sultan Urchan, avant, la conquête de Gonstantinople. Pendant que cet homme jouait, les veines du front gonflées, de jeunes Tsiganes dansaient dans de singuliers accoutrements en loques, avec des castagnettes et d'étranges contorsions. Toute cette scène se jouait dans une pièce à moitié éclairée qui n'avait d'autre ressemblance qu'avec la chambrée d'une caserne. Aux murs blanchis à la chaux pendaient quelques armes richement travaillées, ainsi que des bourses en lin contenant la correspondance du pacha. Outre le large divan, on y avait placé des chaises en acajou et des sofas recouverts en soie, et pour compléter cette disposition faite à l'européenne, on avait placé trois pendules l'une à côté de l'autre sur la table.
A Silistrie nous fûmes invités à nous rendre au bain avec le pacha. Après avoir pris le café et fumé une pipe
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sous le péristyle, nous entrons dans la seconde pièce, chauffée à 18 degrés, où Ton s'étend sur une couche molle pour se faire pétrir et frotter selon les règles de l'art. Sur ces entrefaites, on joue des scènes comiques. Un plaisant à gages, de race juive, chante ; subitement, quelqu'un s'approche de lui sans être aperçu, lui enduit la bouche de savon, lui teint le visage avec de la cendre ou bien lui verse un seau d'eau sur la tète, etc.; finalement on brûlait la barbe à ce juif, et toutes les fois que ces plaisanteries se renouvelaient, Son Excellence riait cordialement.
Saïd-Mirza Pacha est un Tartare de la Bessarabie ; il commença par être palefrenier et prit ensuite du service en Arabie, en Syrie, en Moréej en Albanie et contre les Russes. Il est sans culture scientifique, d'une superstition incroyable, mais il est homme de sens et de tact. L'hospitalité qu'il nous accorde diffère sensiblement de ce que l'on attend chez nous d'un général en chef; mais nous n'avons pas besoin de remonter bien haut , dans l'histoire pour trouver, nous aussi, nos seigneurs et maîtres, attablés devant des écuelles pleines et des boissons abondantes , s'égayant de grossières plaisanteries.
Une terre nouvelle et particulièrement intéressante pour moi, c'était la Dobrudcha, entre la mer Noire et l'embouchure du Danube. L'ossature en est fermée par des montagnes de pierres calcaires couvertes jusqu'à une certaine hauteur des alluvions du Danube. Partout la terre montre la masse de sable et de chaux qui forme déjà en Hongrie les rives du fleuve, et sur des espaces de quelques lieues on ne trouve pas la moindre pierre, fût-elle grande comme une lentille. En revanche, le roc affleure partout dans les vallées, et plus on s'avance vers le nord, plus les pointes des rochers émergent du sommet des collines. Dans la contrée de Matschin, ils constituent une série de montagnes de formation alpine sur une petite échelle.
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Tout ce pays de 200 lieues carrées, entre une mer et un fleuve navigable, forme un désert morne et triste, et je ne crois pas qu'il y ait 20 000 habitants. Aussi loin que porte le regard, l'on ne voit ni arbre ni buisson ; les collines sont couvertes d'une herbe jaunie par le soleil, ondulant sous le souffle du vent, et I on parcourt des lieues entières de cette solitude monotone avant de rencontrer un misérable village sans arbres ni jardins, au fond d'une vallée privée d'eau. L'on ne trouve pas la moindre trace du lit desséché d'un ruisseau ; Ton ne peut puiser l'eau que dans des puits.
Les Romains avaient déjà considéré la Dobrudcha comme un pays qu'il fallait livrer en proie aux barbares du Nord ; ils l'avaient séparée par un long mur de la Mœsie. Dans les derniers temps, la guerre y a exercé ses ravages. Hirsova se compose de 30 maisons; un tiers des villages qui figurent sur les cartes, n'existent plus. Les Cosaques qui habitaient autrefois le pays ont émigré en Russie ; il ne reste qu'une population clairsemée, mêlée de Tartares, de Moldaves, de Bulgares et de quelques Turcs.
L'homme ayant chassé l'homme de cette région, l'empire est tombé au pouvoir des animaux. Je n'ai vu nulle part des aigles aussi grands, aussi forts qu'ici; ils étaient si hardis que nous pouvions presque les atteindre de nos fouets, et ils ne s'élevaient qu'à regret, pour un moment, de leurs nids sur les vieilles collines des Huns. D'innombrables essaims de perdrix s'élançaient, sous les fers de nos chevaux, des herbes sèches où les guettait ordinairement un épervier tournoyant autour d'elles. De grands troupeaux d'outardes s'enlevaient lourdement à notre approche, tandis que de longues bandes de grues et d'oies sauvages fendaient les airs. Des milliers de moutons et de chèvres arrivent chaque année de l'autre côté de la frontière pour paître ici ; les buffles sont plongés dans les marais du Danube, et des
chiens semblables à des loups rôdent librement dans la campagne. Nous passâmes près d'une île du Danube où paissaient des chevaux ; lorsqu'ils nous virent, ils se mirent à hennir, quelques poulains se jetèrent à l'eau pour nager de notre côté ; les canards sortirent effrayés des roseaux, un essaim de cygnes sauvages, s'enlevant d'un vol lourd, tracèrent des cercles innombrables sur la surface unie des eaux. Le tout ressemblait à un paysage d'Everding, ou de Ruisdaël. Sur le bas Danube, la contrée est plus attrayante, les îles sont plantées d'épais fourrés de roseaux ; les bras du fleuve ressemblent à des lacs, et le courant s'élargit enfin en une mer de roseaux large de 10 lieues, dans laquelle Ton voit s'avancer de grands navires. C'est à peine si l'on aperçoit au loin la rive escarpée et blanche de la Bessarabie.
Dans cette morne solitude s'élèvent les ruines d'un passé mort depuis 2000 ans. Ici aussi, les Romains ont imprimé leur nom dans la terre en traits ineffaçables. Le rempart double, en certains endroits triple, que l'empereur Trajan a conduit de Gzernawoda sur le Danube, à Kustensché sur la mer Noire, est conservé partout jusqu'à une hauteur de 8 à 10 pieds ; le boulevard inférieur, celui du sud, court parallèlement au premier à une distance variable de 100 à 1000 pas. En arrière, on trouve de distance en distance la trace des camps romains dont la forme et les entrées sont encore parfaitement visibles. Les circonvallations de la Constantiana existent également encore; des restes de colonnes et des pierres artistement taillées gisent épars, et les ruines de la ville romaine sont aussi considérables de nos jours que celles de la ville turque.
A deux lieues et demie de Rassowa nous trouvâmes une ruine remarquable ; les Turcs l'appellent Adam- Kilissi ou l'église d'Adam. C'est une masse de pierres solide, voûtée en forme de coupole, autrefois revêtue
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de bas-relifs et de colonnes qui gisent à l'entour. Deux essais ont été faits pour percer cette masse : elle a servi probablement de tombeau à un général romain.
Pendant tout le voyage nous avons reçu toute l'assistance possible. A une lieue des villes, des seymes venaient à cheval à notre rencontre, suivis de tchorbadchis ou chefs de raïahs. Dans les maisons, tout était prêt à nous recevoir, et l'ayan ou la municipalité musulmane de l'endroit ne manquait pas de se mettre à notre service. Des vivres, du vin, et surtout des compliments nous étaient largement distribués/Les paysans des villages environnants travaillaient aux chemins sur lesquels nous allions passer; défense était faite aux bains de recevoir quelqu'un tant que nous étions là, et avec tout cela, nous étions moins à notre aise pendant notre voyage que nous l'eussions été chez nous en chaise de poste.
Troie.
Péra, le 21 novembre 1837.
Lorsque je visitai les Dardanelles pour la première fois, je parcourus les restes d'une ville que l'un des généraux d'Alexandre fonda sur ces côtes et à laquelle il donna le nom de son chef et de Troie.
Les ruines de cette ville ont servi à élever une des plus grandes mosquées de Constantinople, et des colonnes de granit emplissent jusqu'à nos jours les cimetières des villages environnants. Des arcs élevés, des fûts de colonnes gigantesques, des fondements d'une étealue immense captivent le regard du voyageur parcourant les bois de palmiers ou longeant les côtes d'Alexandra-Troas. Cette fois, j'ai dirigé mes pas vers un endroit où s'attachent les souvenirs historiques les plus anciens, mais où le temps a probablement effacé toute trace de l'œuvre de l'homme, vers Ilion! Chose remar-
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quable : Ton montre avec une grande vraisemblance le théâtre d'événements dont un vieillard aveugle racontait il y a des milliers d'années qu'ils avaient eu lieu quelques siècles avant lui. La nature, elle, est restée immuable. Voici les deux sources où les femmes de Troie lavaient leurs « robes éclatantes ; » là le Simoïs descend de l'Ida et confond le tourbillon de ses eaux avec les flots calmes du Scamandre. Les vagues mugissent encore aujourd'hui autour du cap de Sigée et de l'île dlmbros. La pointe blanche du mont Ida du haut de laquelle Zeus contemplait les agissements des dieux et des hommes, est visible de tous les points de la plaine, et Poséidon « qui ébranlait la terre » ne pouvait en vérité trouver de siège plus sublime que « la cime la plus élevée de la verdoyante Samothrace du haut de laquelle il contemplait les luttes et l'issue des batailles.» Il faut distinguer dans l'Iliade la vérité des événements de celle du poëme. Que les princes dont parle Homère aient combattu sous les murs de Pergame, cela peut être aussi douteux que la généalogie de ses demi-dieux ; mais une chose est certaine: Homère a accommodé son poëme à la localité, et il l'a connue parfaitement.
La situation de la ville est déterminée par ce fait, que le Scamandre naissait à ses pieds, et que le Simoïs baignait ses murs. Dès qu'il s'agit de la préciser davantage, les avis des savants se partagent ; nous qui n'étions pas des érudits, nous nous laissâmes guider tout simplement par notre instinct militaire vers l'endroit où l'on se fixerait, si l'on voulait fonder un fort imprenable. Si l'on remonte pendanttrois heures le cours du Simoïs à partir de la forteresse turque de Rumkaléh, à l'issue méridionale des Dardanelles, la plaine aboutit à une chaîne de collines au pied desquelles est situé le village de Bunar-baschi. Il a reçu son nom de la source du Scamandre qui jaillit ici de la pierre calcaire. Gravissons maintenant, dans la même direction, la pente
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douce, et nous serons au point où la plupart des voyageurs placent Ilion. Plus loin, à 1000 pas de distance, on rencontre une gorge peu profonde, et au delà, un plateau plus élevé, long de 500 pieds : c'est là que devait s'élever Pergrame. Un petit mamelon est tenu pour la tombe d'Hector. Et maintenant, partant de cette tombe, faites 800 pas dans la même direction vers cet amas de pierres qui est peut-être la tour écroulée de la porte de Scée, où Priam contemplait les combattants, où le fils d'Andromaque recula épouvanté devant le casque panaché de son père. Vous voyez devant vous une place unie de 500 pieds de large pour la ville, et derrière vous une hauteur pour la citadelle de Priam avec ses 600 appartements. Cette hauteur est bordée de trois côtés par des rocs inaccessibles; le quatrième côté seul est praticable ; c'est là que se trouvait la porte de Scée, la seule dont il soit fait mention. De là vous embrassez du regard la source du Scamandre et la plaino où se livraient les combats, le cours du Simoïs, les tombeaux d'Achille et d'Ajax, l'emplacement occupé par la flotte près du rivage sablonneux, le mont Ida et la verdoyante Samothrace. Bien plus : sur toute cette hauteur nous découvrîmes des fondements de murs se coupant à angles droits et formés de pierres de différentes espèces sans ciment. Je ne prétendrai pas que ces fondements soient les murs des maisons de Troie, mais Ton sait que des temples ont été élevés et des villes baptisées en mémoire de Troie. Il se peut qu'une telle ville soit sortie des ruines de la vieille Pergame, que ces temples aient fourni les nombreux chapiteaux et les frises qui couvrent tout le cimetière du pauvre village de Bunar-baschi.
Parmi les objets les plus remarquables de cette contrée intéressante se trouvent les tombes ; celle d'Achille est reconnaissable entre toutes, d'après la description qu'en donne Homère. Elle devait s'élever « sur une
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pointe du rivage de l'Hellespont, afin qu'elle pût être aperçue de loin, sur les flots de la mer, par tous les hommes qui vivaient à cette époque et qui vivraient à l'avenir. »
Entre la tombe d'Achille et le cap rhétien s'élève une autre tombe que Ton tient avec quelque vraisemblance pour celle d'Ajax. Cette colline, elle aussi, aété ouverte. La moitié s'en est écroulée et laisse voir une chambre carrée, mûrée, dont les côtés mesurent à peu près dix pas. Dans l'un des coins se trouve une voûte de quatre pieds de haut, sous laquelle on peut parcourir en rampant une étendue de dix à douze pieds ; le ciment de cette maçonnerie est mêlé de gravier verdâtre ; il est très-dur et paraît être très-ancien. Mais ce ciment prouve que la voûte est loin de remonter jusqu'au temps d'Homère, car on y couchait les morts • au plus profond d'une fosse que l'on couvrait de pierres énormes en lignes serrées. » Il est très-probable qu'ultérieurement un roi a voulu rattacher sa mémoire au nom ineffaçable de Troie, et qu'il a fait creuser sa fosse dans le véritable tumulus du fils de Télamon. Mais il lui a manqué un Homère pour lui conférer le baptême de l'immortalité; sa mémoire s'est éteinte, et la curiosité n'a trouvé dans le monument vénérable que ce que la vanité y avait déposé.
Je distinguai avant tout la tombe colossale d'Alsyatès qui était un mystère impénétrable aux descendants de Danaus et qui dans ces temps reculés appartenait déjà à un passé lointain.
Les antiquités de Constantinople.
Constantinople, le 28 décembre 1837.
De tels flots de dévastation ont passé sur Constantinople qu'ils ont effacé presque toutes les traces de son antiquité. La ville de Bysas a disparu sous celle de Constantin, et la création de l'empereur romain a été couverte par Stamboul, le camp d'une race de Tartares. Constantinople est pleine de ruines, mais ce sont des ruines d'hier, et c'est ce qui distingue la capitale de l'empire romain d'Orient de celle de l'empire d'Occident. Cependant, quelques monuments de l'antiquité y ont. été conservés, et je veux vous les décrire.
Les souvenirs les plus nombreux se rattachent au temple élevé par Constantin à la gloire de la sagesse divine. Ses murs de grès et ses coupoles de plomb soutenues seulement par quatre piliers gigantesques s'élancent encore aujourd'hui au plus haut des airs, entre la Pro-
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pontide et la Corne d'Or. Là s'élève Pantique Sophia, semblable à une véritable matrone à la tête blanchie, s'appuyant sur ses béquilles immenses, étendant son regard au loin sur la terre et sur la mer. Abandonnée de ses protecteurs, de ses amis, la chrétienne, âgée de mille ans, a été convertie parla force à l'Islamisme ; mais elle se détourne de la tombe du prophète et regarde en face le soleil levant; Ephèse, Antioche, Alexandrie, Gorinthe et le tombeau du Sauveur au Midi; l'Ouest qui Ta abandonnée, et le Nord d'où elle attend la délivrance. — Les incendies et les sièges, les révolutions, les guerres civiles et les fureurs d'un fanatisme avide de destructions, les tremblements de terre, les orages et les tempêtes ont brisé leurs forces contre ses murs, qui ont reçu sous leurs voûtes des empereurs chrétiens, païens et mahométans.
Toutefois, tant de siècles ne s'écoulent pas sans laisser de traces sur les œuvres de l'homme. Plus d'une fois, la coupole de l'église Sainte-Sophie s'est écroulée , l'intérieur a été ravagé, et des substructions gigantesques sont devenues nécessaires pour soutenir le dôme. A trois époques différentes, les Turcs ont ajouté quatre minarets de grandeur inégale. Ils sont loin d'être aussi gracieux, aussi élancés que les mosquées bâties ultérieurement, et quoique tous les auteurs de voyages se répandent en admirations officielles sur l'aspect de la Sainte-Sophie, avant que d'y être entré elle ne m'a point fait, je l'avouerai, l'effet d'un grand et beau bâtiment. C'est là ce qui la distingue des autres mosquées turques qui , vues du dehors, offrent une architecture élégante, tandis que l'intérieur n'éveille point le sentiment religieux. Elle manque d'un des plus grands ornements de ces mosquées, de la cour d'entrée, et Ton ne trouve nulle part un point favorable pour la contempler. Mais lorsqu'on pénètre par le portique où s'arrêtaient les pénitents, sous la coupole principale , et
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que l'on voit devant soi un espace libre de 115 pieds de diamètre, sans colonnes et sans soutiens, au-dessus duquel une voûte semble planer en l'air à une hauteur de 180 pieds, alors on reste confondu de la hardiesse du plan, de la grandeur de l'exécution d'une pareille construction. Sainte-Sophie est trois fois aussi haute que ne l'était le temple de Salomon ; elle mesure 250 pieds en longueur et en largeur. Trois côtés s'élargissent en demi-coupoles plus basses, mais hautes encore de 100 pieds; elles ont 50 pieds de diamètre, et se terminent à la partie inférieure en demi-cercles de plus petites dimensions. La chose la plus surprenante, c'est ce grand espace libre : 8,000 pieds carrés surmontés d'une seule coupole. Nos cathédrales chrétiennes ressemblent à une forêt avec des troncs élancés et de larges couronnes de feuilles; ces dômes sont faits à l'imitation du ciel même.
Les demi-coupoles contiennent de vastes tribunes supportées par huit colonnes gigantesques que Constantin a recueillies d'Éphèse, d'Athènes et de Rome. Les temples de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique ont été pillés pour orner cette église chrétienne , et Ton trouve sur la deuxième tribune une forêt de colonnes de porphyre, de granit, de jaspe et de marbre. Une particularité acoustique m'a frappé; ces coupoles étant voûtées en paraboles, on y entend le moindre bruit causé du côté opposé. L'on ressent une impression lugubre à entendre sortir d'un mur, dans le voisinage le plus immédiat, la voix bien connue d'un ami que l'on cherche en vain du regard.
La lumière vient d'une série de fenêtres entourant le pied de la coupole. Sous la voûte se trouve un passade circulaire d'où l'on voit à une profondeur de 150 pieds les groupes en prière qui couvrent les dalles de l'église. J'ai déjà dit que Sainte-Sophie n'est pas orientée sur le tombeau du prophète ; elle tourne non pas ses côtés,
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mais ses coins vers les quatre points cardinaux, et pour que la prière des fidèles ne manque pas la bonne direction, on a disposé les nattes et les tapis du parquet du côté de La Mecque.
Ce n'est point sans un accès de terreur que l'on découvre combien la coupole s'éloigne de la forme sphérique par de grandes bosses ou des enfoncements profonds de plus d'un pied. La voûte était garnie d'une mosaïque de pierre, ou plutôt d'un fluor artificiel, poli, doré ou peint. Mais les Turcs ont badigeonné ou rendu méconnaissables ces images, ainsi que les quatre chérubins au-dessus des piliers principaux, et l'intérieur est dénué de tableaux, de statues et de monuments. Le seul ornement des murs, ce sont les magnifiques inscriptions tirées du Coran et formant des arabesques singulièrement gracieuses ; les lettres sont dorées, hautes de six à huit pieds ; elles font le tour de la coupole en longues bandes éclatantes sur un fond bleu foncé, ou bien elles sont groupées de manière à former tableau.
A l'extérieur, on jouit, du haut de la coupole, d'une vue sur une variété de villes et de mers, de terres et de montagnes telle que l'imagination ne saurait l'inventer ni l'art l'imiter.
La seule place de Gonstantinople était autrefois un hippodrome. Devant la place où se trouvait la tribune impériale s'élèvent trois vieilles colonnes , les metœ du cirque. Le premier de ces monuments est un obélisque haut de 80 pieds, composé de plusieurs pierres, et qui, pour son malheur, avait été revêtu de feuilles d'étain doré. Elles ont été arrachées par des mains rapaces, l'obélisque penche et menace ruine ; l'on ne comprend pas qu'il puisse résister aux tempêtes et aux tremblements de terre. Le second monument est une colonne en bronze, haute de dix pieds , représentant trois serpents entortillés, mais dont les têtes ont disparu ; Méhémet ou Mahomet le Conquérant a abattu la mâchoire
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inférieure de l'un d'eux avec sa hache d'armes. On peut prouver que cette colonne a été consacrée à Apollon par les Grecs, en souvenir de leur victoire sur les myriades de Xerxès. Hérodote et Pausanias rappellent qu'elle portait le trépied d'or de Delphes, et les Pères de l'Église mentionnent sa translation à Byzance par l'empereur Constantin. Le monument le plus ancien et le mieux conservé, c'est l'obélisque égyptien. Il provient d'une famille de monolithes de Thèbes , vieille comme les siècles, et pèse 12,000 quintaux.
L'on s'étonne que les Turcs aient laissé cette pierre debout ; car elle est couverte non-seulement d'insectes et d'oiseaux , mais encore de figures humaines, le tout d'un dessin si net et si bien conservé qu'on le dirait ciselé il y a quatre jours et non il y a quatre mille ans. Quelques écrivains prétendent qu'elle a été raccourcie ; mais cela est peu probable , car il y a aussi des hiéroglyphes sur les facettes supérieures. La colonne est haute, de 80 pieds ; elle s'élève sur un socle carré en marbre dont les reliefs représentent les luttes de la carrière, et repose de ses quatre coins inférieurs sur quatre jetons en métal d'un pied carré.
Cet Égyptien, que n'a-t-il vu ? Il a vu l'empire des Pharaons et sa chute ; Rome à son apogée et à son déclin; la fondation de la nouvelle capitale; le triomphe d'une nouvelle foi et sa mort ; le règne de l'Islam et sa faiblesse. Dans l'hippodrome de Byzance, il vit les luttes de partis du cirque romain renouvelés et poursuivis avec une fureur telle qu'elles ébranlèrent le gouvernement débile jusque dans ses fondements. Il y avait, on le sait, quatre partis de la carrière; ils se distinguaient par leurs couleurs particulières. La couleur rouge et la couleur verte formant le parti de la terre étaient liguées contre la couleur bleue et la couleur blanche dont était composé le parti de la mer. Justinien favorisait le parti bleu, et lorsque les verts se plaignirent
dans le cirque, il en résulta entre l'empereur et le peuple le dialogue singulier que voici : « Nous sommes pauvres, nous sommes innocents, on nous attaque. Laisse-nous mourir, ô empereur, mais sur ton ordre, à ton service !» — « Soyez patients et attentifs ! Renfermez-vous dans dans le silence, vous Juifs , vous Samaritains et Manichéens !» A ces mots, le peuple irrité décora l'empereur du titre d'âne et d'assassin ; on vola aux armes, et Justinien se vit assiégé dans son palais. La foule choisit un contre-empereur ; une partie considérable de Constantinople fut réduite en cendres ; des milliers d'hommes périrent, et le dôme vénérable de Sainte-Sophie fut consumé par les flammes. Ce soulèvement porta le nom de : « Victoire. » — Dans cet hippodrome, au pied de l'obélisque , la haute justice de Méhémet le Conquérant prononça des sentences terribles; sur cette même place le sultan actuel a appelé les habitants de la capitale autour du drapeau du prophète levé contre les janissaires, et en vertu de sa dignité d'héritier des kalifes, il les a maudits ; au nom de la foi, il les a exterminés.
Sur la place du cirque on remarque la mosquée du sultan Achmet. Vue du dehors, c'est une des plus belles du monde, et la seule qui soit flanquée de six minarets, mais l'aspect de l'intérieur est d'un médiocre effet.
. Je n'ai pas trouvé de traces du célèbre palais byzantin Bukoléon, construit par Constantin. Selon le témoignage des historiens, ce palais que les Césars ont habité pendant mille ans, surpassait en grandeur, en solidité et en magnificence le Gapitole, le château de Pergame, le temple d'Adrien à Cyzique, les pyramides et le phare. Il était couronné de trois dômes, et le toit en airain doré reposait sur des colonnes en marbre italien; il renfermait de grands jardins qui descendaient en terrasses jusqu'à laPropontide et cinq églises dont la plus
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belle était ornée d'un portique affectant la forme d'un sigma et reposant sur quinze colonnes de marbre phrygien. Les longues files de chambres, la splendeur des mosaïques, des statues, des tableaux, toute cette magnificence qui excitait l'étonnement des Latins, tout cela a disparu sans laisser de trace.
Lorsque Constantin assiégea Byzance, il établit sa tente devant les murs de la ville sur une colline que couronne aujourd'hui la mosquée Nuri-Osman. En souvenir de sa victoire, il y fonda le forum. Il résulte de cette donnée que l'ancienne Byzance occupait un espace plus vaste que le sérail actuel, mais qu'elle ne s'étendait pas au delà de la seconde colline. Le forum Constantinum formait un vaste ovale, entouré de portiques magnifiques qui étaient ornés de nombreuses statues ; deux arcs de triomphe s'élevaient à l'entrée, et une colonne haute de 120 pieds, d'ordre dorique, dressée au milieu de la place, portait une statue de bronze sortie des mains de Phidias. Cette statue représentait Apollon, la tête entourée des rayons du soleil, le sceptre et le globe en mains : Constantin, le dieu du jour, ne dédaignait pas les attributs du dieu du soleil. Toute cette splendeur s'est évanouie ; il ne reste du forum qu'une petite place étroite où se dresse « la colonne brûlée ». Elle ne se compose plus de huit, mais seulement de cinq pièces en porphyre, chacune de dix pieds de haut, avec un chapiteau en marbre blanc; le temps et les incendies l'ont endommagée à tel point qu'on a été obligé de l'entourer de cercles de fer. La colonne de Constantin formait jadis le point le plus élevé de la ville; aujourd'hui, elle est de beaucoup dépassée par les minarets. La légende rapporte que sous ses fondements est enterré l'ancien palladium de la ville, les restes de Pélops.
Des nombreuses colonnes surmontées autrefois de statues de saints, d'empereurs et d'impératrices, il ne reste, outre celle de Constantin, que deux colonnes,
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celle de Marcien et celle des Goths,dans le jardin du sérail. De la colonne d'Arcadius, sur le marché aux femmes, on ne trouve plus que le socle où niche une famille turque. Ce monument était en marbre blanc, haut de 1 40 pieds , et un escalier circulaire conduisait au sommet, à l'intérieur. C'est là qu'on traîna après la conquête latine de Murzufle, le prétendant au trône, et on le précipita dans l'abîme sous les yeux d'une foule nombreuse qui vit dans cette exécution l'accomplissement d'une prophétie : le poëte Tzétzès avait raconté cinquante ans auparavant le rêve d'une matrone qui avait vu au sommet de la colonne un homme frappant dans ses mains et jetant les hauts cris.
Plusieurs anciennes églises grecques ont été converties en mosquées ; elles se distinguent des autres par leurs coupoles étroites, en forme de tours, mais aucune d'entre elles n'est remarquable pour sa grandeur ou sa beauté. Parmi les plus intéressantes, je nommerai l'église de Sainte-Irène et l'église où étaient inhumés les empereurs latins. Auprès, se trouve un grand et beau sarcophage, peut-être celui de Baudouin.
Il ne me reste plus qu'à vous parler des anciens murs de la ville dont la force suffit, à elle seule, à retarder d'un siècle la chute de l'empire romain d'Orient. Constantinople forme un triangle dont la pointe, qui est le sérail, est tournée vers l'est, et dont la base s'étend de la Propontide au sud, jusqu'à la Corne d'Or. Cette étendue mesure 8600 pas; les deux côtés qui regardent le port et la mer de Marmara, sont longs de 1 7 500 pas. Le cercle entier, dont l'étendue est au moins de deux lieues et demie, est fermé par un mur très-fort, garni de plus de 300 grandes tours. Le rempart, élevé par Théodose, fut renversé en 447 par un tremblement de terre formidable. Le préfet Cyrus en dirigea la réédification avec une telle activité que l'œuvre fut achevée en trois mois. Le parti des bleus commença ses travaux
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du côté du port; le parti des verts, du côté de la Propontide ; ils se rencontrèrent à la porte d'Adrianople, qui de là reçut le nom de Polyandros. A partir des sept tours jusqu'à Tekfur-sérail, le rempart est double; le mur principal est haut de 30 à 40 pieds; à une distance de 60 pas les unes des autres s'élèvent des tours rondes, octogones, souvent très-gracieuses, hautes, étroites, pius ou moins endommagées ; des éboulements se remarquent par-ci, par-là, et un lierre épais couvre les vieilles pierres. Je n'ai trouvé nulle part de brèche proprement dite, pas même au point où se porta l'attaque des Turcs. La longueur du temps a réuni du ciment et des pierres en une seule masse ferme où il serait difficile de pratiquer une brèche. Le rempart est visible de loin, mais lorsqu'on s'approche jusqu'à une portée de fusil, il est caché par une forêt de cyprès ombrageant les cimetières. Un mur plus bas longe le rempart principal ; il est entouré à son tour d'une escarpe et d'une contre-escarpe en maçonnerie.
La partie nord des fortifications ne se compose que d'un seul rempart sans fossé. Les tours sont hautes et spacieuses, le mur est parfaitement bien conservé. — Deux palais sont adossés au rempart. Le premier forme une partie du castel des Sept-Tours ; il est construit en marbre sans ciment, et a un portail gracieux, aujourd'hui mûré, qui s'appelait autrefois la porte d'or ; elle s'ouvrait sur la campagne. Les murs du second palais forment une belle ruine à quatre étages, habitée en ce moment par plusieurs familles juives d'une pauvreté et d'une malpropreté indescriptibles; elle constitue un des principaux foyers de la peste. C'est là que se perdit à l'occasion d'une solennité publique du temps de Justinien, un des plus grands joyaux de la couronne impériale grecque; la pierre resta enfouie 1000 ans sous les décombres et fut retrouvée par un enfant occupé à jouer, du temps de Mahomet II.
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Je n'ai pas rencontré la moindre trace du célèbre palais de Blacherné,dontla splendeur frappait les croisés d'étonnement et de ravissement.
Le mur de Théodose subit en 626 le premier siège de la part des Perses et des Avares ; mais à cette époque, les Byzantins étaient encore maîtres de la mer, et 1er bandes de Chosroès assistèrent impassibles sur le rivage asiatique à la défaite de leurs alliés. Cinquante ans plus tard, une flotte arabe fit son apparition devant Gonstantinople ; mais pendant six étés consécutifs les sectateurs de Mahomet ne purent rien contre ces murs qui préservèrent Test de l'Europe de la conquête des Sarrasins. Le flot de leur invasion se brisa contre ce rempart, fut refoulé en Syrie, en Égypte, dans l'Afrique du nord, inonda l'Espagne et une partie de la France. Mais la défense de la ville fut plus difficile contre la chevalerie de l'Occident, pendant la quatrième croisade. Les barons s'unirent aux marchands de Venise, et 360 vaisseaux de guerre, suivis de 70 navires chargés de vivres et de 50 galères armées, conduisirent 40 000 chrétiens latins à Scutari. Le passage du Bosphore fut opéré en six colonnes sans être inquiété par les Grecs. Les galères vénitiennes firent sauter la grande chaîne du port et détruisirent le reste de la flotte byzantine. La . chaîne fut envoyée en Palestine en signe de la victoire.
Les croisés attaquèrent le front tourné vers la campagne; ils mirent en œuvre 250 machines de guerre, donnèrent l'assaut et furent repoussés. Les Vénitiens attaquèrent la ville du côté du port. Leurs grandes galères purent s'approcher jusqu'au plus près du rivage, et abaissèrent du haut des hunes des ponts-levis sur les tours. En tête s'avançait le vaisseau du doge Dandolo, vieillard âgé de 90 ans et frappé de cécité ; il se tenait à l'avant du vaisseau, sa taille haute et vénérable se redressait sous son armure ; devant lui était dé-
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ployé le drapeau de Saint-Marc. Ce fut le doge Dandolo qui sauta le premier sur le rivage. Bientôt les Vénitiens eurent conquis 25 tours, et la bannière de la république flotta sur les murs de la ville impériale.
Un incendie terrible, dont Fauteur fut quidam cornes teutonicus, mit fin aux illusions entretenues pendant neuf siècles par les Byzantins sur la force imprenable de leur ville. Les flammes coururent du port à la Propontide, et, pendant huit jours, elles dévorèrent des maisons innombrables et des palais splendides. La Byzance grecque était vraisemblablement composée de maisons en bois.
Les haines réciproques des Grecs et des Latins avaient reçu un nouvel aliment ; dès avant la fin de l'année, les derniers se virent expulsés de la ville et forcés de recommencer un nouveau siège : il dura trois mois. L'empereur avait planté sa tente pourpre sur la hauteur où s'élève la mosquée de Sélim, et il excitait le courage des défenseurs. 11 repoussa un assaut général et fit perdre beaucoup de monde aux assaillants. Villehardouin lui-même dit qu'il y avait « moult grant péril. » L'attaque n'en fut pas moins renouvelée trois jours de suite. Les galères des croisés s'approchèrent du rivage ; les évêques de Troyes et de Soîssons commandaient l'avant-garde ; quatre tours furent prises, les portes enfoncées, un immense incendie allumé. Alors des parlementaires grecs se présentèrent devant Boniface de Montferrat qui commandait les Allemands, et s'écrièrent : Saint comte et roi, aie pitié de nous! » Les palais de Blacherné et de Bukoléon furent occupés, la ville livrée au pillage, mais les portes furent ouvertes aux fuyards. Un butin immense tomba entre les mains des conquérants; l'empire de Constantin cessa d'exister ou fut réduit du moins aux provinces de Trébizonde, de Nicée et d'Êpire.
Les Latins commirent plus de dégâts à Byzance que
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les Turcs. Nicétas énumère longuement les objets d'art qui furent détruits ou fondus par eux. Quant aux quatre chevaux en bronze de Lysippe qui avaient passé de la Grèce à Rome, et de Rome à Byzance, ils furent sauvés par les Vénitiens et transportés sur la place Saint- Marc où ils se trouvent encore aujourd'hui, après avoir été traînés pour quelque temps à Paris par l'empereur néo-gaulois.
Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Gourtenay régnèrent à Gonstantinople pendant un demisiècle. Mais leur puissance fut si faible qu'un général de Michel Paléologue s'empara par un coup de main de la capitale, avec l'aide de 800 hommes.
Sous les empereurs latins, les Vénitiens avaient pris position à Galata : ils en furent expulsés par leurs rivaux, les Génois, qui obtinrent l'autorisation de fortifier cette ville au delà du port. Bientôt les Génois tinrent tète derrière leurs murs aux empereurs ; ils construisirent des châteaux sur les deux rives du Bosphore, et tout le commerce de la mer Noire et du Levant se trouva entre leurs mains ; ils accaparèrent en outre les pêcheries importantes et firent de la traversée un monopole. On en vint aux mains, et peu s'en fallut que dans ces luttes l'empire romain ne fût réduit au rang d'une province de la factorerie génoise.
Les murs de Théodose résistèrent, il est vrai, à un siège de 200000 musulmans, sous Amrou II ; mais ceuxci occupèrent Gallipoli, et firent d'Adrianople leur résidence. Déjà s'élevait un fort turc sur la côte asiatique, au point le plus étroit du Bosphore, et Mohamet le Conquérant en fonda un autre, plus menaçant encore, sur le rivage européen, à une lieue et demie de la résidence des empereurs. L'empire romain n'étendait plus ses limites au delà des murs de la capitale.
En 1453, Mohamet le Conquérant ouvrit le dernier
siège que Constantinople ait subi jusqu'à nos jours. 11
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avait sousses ordres 250 000 combattants qui se retranchèrent de la Propontide jusqu'au port. Un recensement exact trahit à l'empereur ce triste secret, que 4970 « Romains » seulement étaient prêts à prendre les armes pour la défense de leurs foyers et de leur foi. Les Grecs fondèrent leur espoir sur 2000 étrangers commandés par Jean Giustiniani, noble génois. Le port fut de nouveau fermé par une chaîne, qui fut défendue par des vaisseaux italiens et grecs. Mohamet avait 320 voiles sur le Bosphore, mais 18 seulement étaient des vaisseaux de guerre.
Une nouvelle invention dans l'art de la guerre aurait pu rétablir l'équilibre entre les chrétiens civilisés et les Turcs enthousiastes ; la poudre venait d'être mise au service des combattants, mais le secret en avait été livré aux infidèles, et les assaillants s'en servaient avec plus de succès et dans de plus grandes proportions que la défense. Les tours hautes, étroites n'avaient pas été disposées à l'origine pour des pièces d'artillerie, et l'on craignait d'ébranler les murs; en revanche, les Byzantins se servaient de fusils de rempart qui tiraient plusieurs balles à la fois, de catapultes, de balistes et du mystérieux feu grégeois.
Le sultan Mohamet avait fait fondre à Adrianople,par les soins d'un Danois nommé Urbain, un canon qui lançait des boulets de 600 livres, et l'on établit à ses côtés deux autres pièces monstres semblables. Il se trouva qu'il était impossible de les charger plus de sept fois par jour. Le canon d'Urbain éclata et tua l'inventeur; on crut préserver les deux autres en y versant de l'huile après chaque décharge. L'effet des batteries paraît avoir été très-faible. Les Turcs avancèrent leurs tranchées près du rempart, remplirent les fossés de fascines et de terre, approchèrent une tour en bois couverte d'une triple couche de peaux de bœufs, du fort déjà endommagé de Saint-Romain, et tentèrent l'assaut. L'empe-
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reur repoussa l'attaque, et le lendemain matin le sultan trouva sa tour brûlée, le fossé déblayé, la brèche réparée. Les essais de mines échouèrent sur la terre rocailleuse ; l'escadre turque fut battue par quatre galères génoises et une galère grecque, sous les yeux delà ville et des assiégeants. Le sultan se tenait à cheval sur le rivage ; les passions de son âme se révélaient par les mouvements de son corps qui semblait imiter les actions des combattants ; comme s'il eût été le maître de la nature, il lança son cheval dans les flots, ses cris et sa colère poussèrent la flotte turque à une nouvelle attaque qui fut encore plus sanglante et plus désastreuse et se termina par la fuite et la dispersion des vaisseaux sur les côtes de l'Asie et de l'Europe. Les galères, chargées de blé, de vin et d'huile, entrèrent victorieuses dans le port. Balta-Oglu, le capitan-pacha, reçut en présence de son maître cent coups d'une canne en or dont le poids est évalué par le chroniqueur à 500 livres.
Déjà, plusieurs voix demandaient la levée du siège, lorsqu'on trouva en temps opportun le sabre d'Éjub, l'Ansare (compagnon du prophète), qui, 800 ans auparavant, était tombé en martyr sous les murs de Byzance, pendant l'attaque des Arabes. La place est marquée encore aujourd'hui par la mosquée d'Éjub, la mosquée la plus sainte, dont jamais un chrétien n'a franchi le seuil, où les sultans ceignent le sabre à leur avènement au trône, cérémonie qui équivaut au couronnement des rois chrétiens.
La découverte de cette relique enthousiasma les musulmans. Mohamet conçut le dessein de transporter sa flotte par terre à la pointe de la Corne d'Or. Il est probable que la traversée fut tentée au delà du château Roumélie-Hissar, par la vallée de Balta-Liman. Le trajet n'était que d'une lieue de longueur. Les petits bâtiments turcs remontèrent dans la partie nord du
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port jusqu'à Éjub, sans que les galeries ennemies de haut bord pussent les aborder. Quant à l'attaque dirigée contre la porte du fanal, elle fut prise en flanc par les vaisseaux grecs, et il faut admettre que la flotte génoise fut battue ou qu'elle s'éloigna de propos délibéré. Les Génois espéraient survivre à la chute de l'empire ; séduits par les promesses du sultan, ils assistèrent impassibles du haut de leurs créneaux au dernier combat livré par les Byzantins réduits au désespoir, et ils ne perdirent leurs illusions que lorsque leurs ressources naguère encore si considérables, ne suffirent plus même à leur propre défense.
Les Turcs fabriquèrent une batterie flottante, et 80 navires avec des soldats et des échelles s'embossèrent à cette partie du mur du port par où avaient passé les conquérants latins. Sur ces entrefaites, quatre tours furent renversées non loin de la porte de Saint-Romain, et tandis que les Turcs se préparaient à un assaut général, il ne régnait dans la ville que la discorde, le découragement et la privation. Les Grecs se disputaient avec l'acharnement le plus amer au sujet du pain avec levain ou sans levain de la sainte-cène, et ils enterraient leurs trésors afin qu'ils ne fussent pas employés au service de la patrie.
La matinée du 29 mai 1453 fut la dernière dans la durée dix fois séculaire de l'empire romain. Les Grecs résistèrent pendant deux heures à l'attaque d'un ennemi cinquante fois supérieur en nombre ; le sultan, la main armée d'une massue de fer, dirigeait et enflammait la lutte; le janissaire Hassan monta le premier sur le rempart extérieur, mais sur ses 30 compagnons d'armes, 18 périrent; lui-même, le géant, fut précipité du haut du mur; il se releva une fois encore sur ses genoux, mais une grêle de pierres et de traits le brisa. Néanmoins, les musulmans gagnèrent du terrain, envahirent le rempart et occupèrent plusieurs tours. L'at-
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taque dirigée en même temps vers le port avait réussi quelque temps auparavant ; Giustiniani fut blessé par une flèche à la main, sa fuite fut le signal d'une débandade générale, et le Génois mourut indigne d'une vie glorieuse.
La fin de Constantin Paléologue fut plus noble. Après avoir vainement tenté de pousser son peuple dégénéré à une défense vigoureuse, après avoir partagé tous les dangers et vu s évanouir toutes ses espérances, l'empereur résolut de ne pas survivre à la chute de sa grandeur, à l'effondrement de l'empire romain, au déclin de la foi chrétienne. « N'y a-t-il pas de chrétien capable, s'écria-t-il, de me trancher la tête ? Afin de n'être ni reconnu, ni épargné, il déposa la pourpre impériale, se jeta au plus profond de la mêlée et fut enseveli sous un monceau de cadavres. Près de la porte Top-Capu s'élève un groupe de cyprès marquant la place où tomba le dernier empereur d'Orient.
Je ne veux point renouveler le récit des horreurs qui suivirent l'assaut. Tous ces sièges et ces assauts expliquent comment il se fait qu'il ne reste presque plus de traces du capitole, de deux théâtres et du cirque de Justinien avec d'innombrables statues, du forum, des bains de Zeuxippe, de 52 portiques, des greniers d'abondance, des halles, de 14 églises, de 14 palais, de 4338 bâtiments qui, par leur beauté et leurs dimensions, se distinguaient des maisons habitées par le peuple dans ces âges primitifs. Les monuments de la période plus récente de la domination romaine ont également disparu par les mêmes causes, et c est ainsi qu'à toute cette magnificence il n'a survécu que le peu de ruines que je viens de décrire.
Aussitôt après la prise de Gonstantinople, Mohamet- Gasi, le victorieux, fit réparer les brèches de ses remparts. Mais ces murs eurent naturellement une tout autre signification pour les faibles princes portant le
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titre superbe d'empereurs romains, que pour les sultans puissants dont les armées portèrent le croissant jusqu'en Hongrie et en Autriche, jusqu'en Égypte et en Perse. Notre époque assiste à une nouvelle révolution dans les rapports entre les diverses parties du monde, et ces fossés et ces vieilles tours si remarquables semblent devoir reprendre leur ancienne importance. Nous en sommes arrivés là que tous les voisins européens de la Turquie se déclarent les protecteurs de cet empire autrefois si redoutable et si redouté 1 ; l'on conçoit donc que la solution définitive de la grande question puisse être cherchée encore une fois sous les vieux murs de Byzance.