A. NEFFTZER
LETTRES
Visite rendue au pacha de la Nouvelle-Orsowa. — Voyage à travers la Valachie. — BucharesU
Bucharest, le 25 octobre 1833.
Au sud de la Vieille- Orsowa et dans son voisinage immédiat s'élève, du sein des flots du Danube, une île portant une forteresse turque. Les Autrichiens, qui l'ont bâtie, l'ont appelée la Nouvelle-Orsowa. Les Turcs se sont emparés de la place, et, quoique leurs frontières aient été reculées des Karpathes au Balkan, un pacha réside jusqu'à ce jour à Ada-Kalessi, le fort de l'île. Ici s'élève, semblable à un avant-poste poussé au loin dans les terres chrétiennes, un dernier minaret, du haut duquel est annoncée la religion du prophète, et les Turcs, chassés de leur propre territoire, la Serbie et la Valachie, trouvent un refuge dans cette île.
On permit à mon compagnon de voyage, le baron de B..., et à moi, de rendre visite à Son Excellence turque, mais à condition de nous faire accompaguer d'un employé des douanes et d'un préposé à la santé publique. Une quarantaine de quinze jours nous serait imposée avant notre retour sur le territoire autrichien, si nous
entrions dans lo moindre contact avec des personnes ou des objets susceptibles d'être infectés de la peste. Cette menace était moins terrible pour nous qui voulions nous rendre en Turquie, que pour les deux employés obligés de revenir sur leurs pas. Aussi, l'un d'eux eut-il fort à faire pendant notre audience pour écarter de sa longue canne une plume que le courant d'air promenait çà et là, à terre.
Osman-Pacha fit un accueil très gracieux aux deux étrangers qui arrivaient du pays lointain de « Trandebourg. f) Il nous offrit du café et des pipes, et nous permit de visiter sa forteresse. Le pacha est un fort bel homme, avec une barbe épaisse et rousse. Il est plus mal logé que le maire d'aucun de nos villages. Son palaisest une remise en bois, accolée à un bastion détaché. En dépit du froid le plus sensible, nous étions assis dans une pièce à demi-ouverte, sans vitres. Nous avions endossé notre habit français, précaution fort inutile; et, tandis que nous grelottions, Son Excellence, enveloppée de trois fourrures, l'une plus grande et plus ample que l'autre, paraissait fort à son aise.
Dans la ville, nous fûmes surpris de la malpropreté des rues étroites. Les vêtements des hommes étaient rouges, jaunes, bleus, des couleurs les plus criardes, mais tous en lambeaux. Les femmes glissaient voilées^ semblables à des spectres. Toutes les maisons portaient des traces de ruine, et je crois vraiment que depuis la conquête de la forteresse pas une de ses tuiles n'a été réparée.
Le 31 octobre, nous poursuivîmes notre voyage à travers la Yalachie. Si je ne puis que porter un jugement défavorable sur ce pays, je dois rendre hommage à la vérité, en prévenant que je n'ai vu que la partie affreusement ravagée dans la dernière campagne. Peut-être les contrées du nord sont-elles en meilleur état. Nous avons été surpris, en outre, par une pluie qui a duré
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plusieurs jours, sans interruption, et je m'estimai trop heureux de faire au moins en bonne et agréable compagnie ce pénible voyage.
Nous avions fait à Orsowa Tacquisition d'un char à bancs, car les véhicules valaques sont comme des voitures d'enfants, hauts tout au plus de deux pieds quatre pouces, et si étroits, si courts, qu'un homme à peine peut y prendre place, n'eût-il que le peu de bagages que nous emportions. A la voiture, il n'y a pas un morceau de fer : essieu, moyeu, tout est en bois. L'on chercherait aussi en vain un morceau de métal au harnais. Bientôt nous trouvâmes les rivières gonflées à tel point que l'eau entra jusque dans notre grande voilure, et que nous nous félicitâmes de n'être point assis encore deux pieds plus bas. Mais notre carrosse passait pour une voiture-monstre en Yalachie ; on attela huit chevaux de plus, et, aux passages difficiles, l'on ajoutait des buffles. Partout où la route s'y prêtait, nous avancions -au grand galop, avec accompagnement de grands cris des postillons. Ceux-ci montaient de petits chevaux sans selle, et touchaient presque la terre de leurs pieds. Leurs cris avertissent la poste de loin, et lorsqu'on entre dans la cour non fermée d'une cloison, l'on trouve les chevaux tout prêts.
La pluie tombait, infatigable, du ciel, et mon chapeau était tellement trempé que je le jetai de la voiture. A Crajowa, nous fûmes réduits à faire porter nos fourrures au boulanger, pour les faire sécher : on nous les rendit à moitié brûlées, comme une sorte de pâtés. Dans les ^illages, nous ne trouvions ni logement, ni nourriture, ni boisson. Les postes mêmes sont de véritables cabanes ou, pour mieux dire, des cavernes creusées dans la terre, avec un toit couvert de branches d'arbres. La misère dépasse tout ce que j'avais conçu jusqu'ici.
Ce fut une agréable surprise de trouver un hôtel à Bucharest; nous n'en n'avions point vu depuis notre départ d'Orsowa.
Notre consul nous a présentés au prince Alexandre Ghika et nous a introduits dans plusieurs familles de Boïards. Le prince nous a offert un dîner et a donné des ordres pour une revue, mais un ouragan de neige Fa fait décommander.
Quoique nous nous trouvions presque au même degré de latitude que Gênes, où j'ai joui l'année dernière, à la même époque, de l'été le plus beau, l'hiver, ici, a étendu sur tout son manteau de glace. Nous parcourons la ville, les casernes, les salons, et nous faisons nos préparatifs de départ pour Gonstantinople.
A Bucharest, l'on voit les cabanes les plus pauvres à côté de palais dans le style le plus moderne et d'églises d'architecture byzantine; la misère la plus profonde règne à côté du luxe le plus raffiné; l'Asie et l'Europe paraissent se rencontrer dans cette ville.
Etat de la Valachie. — Traces d'un long esclavage, — Consulats. — Influence faible du gouvernement sur le pays. — Comparaison avec la Serbie.
La Valachie ne figure que depuis cinq ans au rang des pays chrétiens. Elle ne s'y est élevée que sous la condition d'une double dépendance, mais elle a le droit de régler librement son administration intérieure. L'Europe attend doue avec un sympathique intérêt les signes de l'amélioration de son état.
La physionomie du pays porte les tracer les plus terribles d'un long esclavage. Les villes sont encore à moitié ruinées, pleines de décombres, sans remparts, sans portes, car tout acte de défense avait passé jusqu'ici pour un crime. La résistance s'étant montrée si souvent vaine et fatale, le Valaque ne pensait plus à d'autre moyen de salut que la fuite. Dès qu'une troupe de Turcs passait le Danube, tous ceux qui avaient quelque chose
à perdre se réfugiaient dans les forêts de la Hongrie ou en Transylvanie. Les Boïards donnaient toujours l'exemple, et dans l'espace de quarante ans la population valaque avait pris sept fois la fuite.
Les villages sont en quelque sorte cachés dans les vallées, car ceux qui restaient au pays cherchaient un refuge dans leur pauvreté, dans leur misère et dans l'obscurité. Quel aspect vous offrent aujourd'hui encore ces villages sans jardins, sans arbres fruitiers, sans églises, et j'allais dire sans maisons, car elles sont enfoncées dans la terre et couvertes seulement d'un toit de branches! Des moulins, des hôtels, des allées, des plantations, des ponts, des châteaux, on n'en aperçoit pas pendant des journées entières de marche.
La plaine est entièrement dénuée d'arbres; un tiers est couvert de buissons de chênes. Il est naturel que personne n'ait songé à faire des plantations, et les belles forêts produites par la nature sont ravagées à tel point, que l'on conçoit à peine que la méchanceté, la négligence, le déchaînement des passions humaines puissent amener une telle ruine. Il sera également difficile de convertir ces plaines en bois ou en champs de blé. Un cinquième à peiue des terres arables est cultivé; le pays ressemble à un désert, mais à un désert qui n'attend que des mains diligentes pour récompenser leur peine au centuple. Un petit nombre seulement de Boïards travaillent eux-mêmes la terre; la plupart résident dans les villes. Dans les villes , on trouve aussi des églises; elles manquent à la campagne. Les Boïards ont dégénéré depuis les derniers bouleversements. Cette noblesse n'est pas ruinée, parce que l'oppression sous laquelle le campagnard gémissait a diminué : le prix des terres s'est élevé au contraire d'une façon extraordinaire. Mais ils vivaient autrefois du produit des charges qu'ils vendaient ou faisaient valoir eux-mêmes, et ces charges sont remplies maintenant par des fonctionnaires à appointements fixes. C'est déjà un bienfait que la charge
la plus élevée du pays, celle do l'Hospodare, ne soit plus vénale. Dans l'espace de soixante-dix ans, la Valachie avait, eu quarante gouvernants; aujourd'hui, la dignité d'Hospodare est viagère, mais elle n'a jamais été héréditaire, et c'est peut-être là qu'il faut chercher une des causes principales du lent développement de ce pays.
L'arbitraire des seigneurs possesseurs de terres est ^ limité; il y a des tribunaux, où le sujet peut défendre ^ son droit. Les corvées ayant été restreintes, il a gagné du temps et des forces ; mais les forces, le temps et la liberté sont des besoins qui n'ont pas de valeur pour lui et qu'il n'utilise pas. Il préfère rester dans l'état où il a passé son enfance et sa jeunesse, et qui lui est devenu cher. De père en fils se transmet l'habitude de ne jamais cultiver plus de terres qu'il n'en faut rigoureusement pour sustenter la vie; ce qui dépasserait cette mesure serait la proie de l'ennemi ou des gouvernants. Habitué à se contenter de peu, le Valaque ne connaît point les mille besoins d'autres nations; il craint moins la privation que le travail, la misère de la barbarie que la gône de la civilisation. La race est singulièrement belle et grande; la langue est fille du latin et ressemble encore aujourd'hui à la langue itaUenne. Mais le joug turc a depuis longtemps brisé l'énergie de ce peuple. Les armes lui sont devenues étrangères, il se rend à toutes les exigences du maître. Tout homme bien velu impose au ^ Valaque ; celui ci le croit autorisé à lui donner des ordres et à lui demander des services. Jamais le Valaque ne témoignera sa reconnaissance, lors même qu'un cadeau dépasse de beaucoup son attente ; mais il accepte avec le même silence tous les mauvais traitements qu'on lui inflige. Il est imprudent, à ses yeux, de révéler sa joie; inutile de trahir sa douleur. En revanche, on le trouve toujours gai, lorsqu'il lui est donné, dans une misérable caverne, de sécher au feu ses lambeaux trempés par la pluie, de griller des épis, et, ce qui plus est, de fumer sa
pipe. Da reste, il n'y a dans ces habitations ni pain, ni vivres, ni pot, ni aucun autre ustensile. Le Valaque porte son couteau, sa pipe et sa blague à tabac à sa ceinture; lorsqu'il sort de sa maison, il n'y laisse rien qu'il vaille la peine de conserver. On ne peut donc espé' rer que peu de chose de cette génération.
Le travail des colons immigrants serait ici amplement récompensé, si la propriété était protégée. Mais les étrangers sont une charge pour le gouvernement. Ceux qui se sont placés sous la protection d'un consul, ne sont point soumis aux lois du pays. Le gouvernement ne peut ni leur imposer directement des contributions, ni les juger, ni les punir, et même pour des délits de police correctionnelle, il est obligé de s'adresser aux consuls. Le consulat autrichien seul passe pour avoir 5,000 protégés. Les Allemands sont placés souvent sous la protection de l'Angleterre, les Français sous celle de l'Allemagne; des sujets valaques mêmes trouvent moyen de se soustraire par cette voie aux recherches de leur propre gouvernement. La Russie a renoncé à cet abus, mais elle exerce une influenceindirecte, puissante, dans le pays.
Il est probable que la Valachie possède de grands trésors en métaux précieux et autres. Les fleuves roulent des grains d'or tellement nombreux que les tsiganes s'en servent pour payer leurs impôts au gouvernement ; en plusieurs endroits le mercure sort de la terre, et le sel, qui couvre la terre en quantité, forme un des revenus principaux du gouvernement. Mais nulle part on n'a fait quelque chose qui ressemble à une exploitation des mines. On a voulu expliquer ce manque d'initiative par des traités secrets, mais la véritable raison en est probablement dans les grands capitaux que réclame le creusement des mines et qui ne portent point immédiatement d'intérêts. Un prince héréditaire ne craindrait point de risquer des avances qui rapporteraient des revenus si riches. Mais Alexandre Ghika est-il bien en position de les faire?
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On établit un service qui sillonne le pays dans les principales directions, et, dans la belle saison, il fonctionne d'une façon très rapide, mais fort incommode pour le voyageur. Mais comme on n'a pas encore fait le moindre préparatif pour établir des ponts ou pour construire des routes, il est presque impossible, après des ondées successives, d'aller sur cette lourde terre glaise d'un endroit à l'autre. Les fleuves, qui se précipitent des Carpathes, remplissent leurs larges lits dans la plaine et interrompent toute communication. Il n'y a point de routes dans ce pays, le Danube ne fait que longer la frontière, et les rivières qui y affluent ne sont point navigables et ne peuvent guère le devenir. Le Danube n'est donc guère plus pour la Valachie qu'une ligne de défense contre la peste turque. Mais les établissements de quarantaine sont de telle nature que tout voyageur fera sagement de les éviter. Ils inspirent une si maigre confiance que l'Autriche maintient ses maisons de quarantaine sur les frontières de la Valachie.
L'on est surpris de trouver dans ce désert une ville comme Bucharest, avec près de 100,000 habitants. A Bucharest, il y a des palais, des cercles, des théâtres, des marchands démodes, des journaux, des équipages; mais dès qu'on met le pied hors la porte, l'on retombe dans la barbarie. On a fondé une Société de naturalistes et des fermes modèles, mais la pomme de terre même n'est pas encore introduite en Valachie. En ville on voit la cour, mais à la campagne on n'aperçoit pas le gouvernement. Les améliorations faites jusqu'ici en Valachie, les paysans émancipés, ses charges diminuées, les impôts limités et fixés, les postes établies, les lignes de défense tracées contre la peste, les rues de la ville pavées, 6,000 miliciens levés et formés : presque tout cela est l'œuvre de l'occupation russe sous le général Kisseleff". Mais il est juste de dire qne le général russe avait le pouvoir de faire bien des choses que le prince valaque ne peut point tenter; au surplus, le temps écoulé est trop court pour
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que la situation d'un pays si longtemps et si cruellement éprouvé ait pu s'améliorer d'une manière satisfaisante.
La Serbie est sous plusieurs rapports l'opposé de la Valachie. En Serbie, il n'y a ni Boïards ni autre noblesse, ni grande ville, ni cour; il n'y a que le peuple et le prince régnant. Milosch, cet homme extraordinaire, a conquis à la pointe de l'épée la liberté de ses compatriotes, mais il a dédaigné de fonder leur état civil. Sans doute, il a bien fait de repousser les propositions de ceux qui voulaient transporter de la Seine sur la Morawa les chambres, les élections, bref, une copie de la « Charte vérité »; mais le pays avait incontestablement besoin de lois. Le prince s'est réservé à lui seul le pouvoir, il a transporté l'ordre d'un camp dans l'administration de l'Etat. Il se considère comme le seul propriétaire foncier dans toute l'étendue de TEtat, parce qu'à l'époque où les Turcs soumirent cette contrée, le droit de propriété des Serbes s'éteignit et passa au sultan. Milosch tient les possesseurs actuels de terres pour des vassaux, non pour des propriétaires. Leurs fils héritent de leurs biens; mais ils ne peuvent les léguer à des parents. Toutefois, les Serbes croient avoir racheté de leur sang le droit de leurs pères. Il paraît enfin que Milosch a pris en main tout le commerce, surtout le commerce des porcs, si important et si productif pour la Serbie : il s'y était livré luimême pendant sa jeunesse. Il a amassé ainsi des richesses immenses, et ce monopole a provoqué des réactions, bien plus que certaines décisions juridiques sanglantes.
Pendant son séjour à Gonstantinople, on avait fait à Milosch Obrônovitsch un accueil d'une distinction rare; il est réellement dévoué a la Porte, car il est assez avisé pour s'apercevoir que sa principauté n'existe que par elle. Dans l'intérieur du pays, il règne par le souvenir de grands services rendus, par la concentration entre ses mains de tout le pouvoir matériel, par l'influence d'une fortune colossale. A l'extérieur, il est puissant par
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les aptitudes militaires solides des Serbes. Sa milice n'est pas nombreuse, mais tout Serbe sait manier les armes, dont la possession est le prix de si longs combats.
Traîneaux valaques. — Giuri^ewo. — Roustschouk. — Voyage avec les Tai'tares. — Choumla. — Bains turcs. — Le Balkan. — An (Irinople. — Arrivée à Constantinople.
Constantinople, le 29 novembre 1835.
Après un séjour d'une semaine à Bucharest, nous continuâmes notre voyage en traîneau. Ce qu'on appelle de ce nom flatteur est à vrai dire une claie attelée de quatre chevaux, si courte et si étroite que nos jambes s'élevaient plus haut que le bord, et qu'avec le mouvement si rapide, on ne se maintenait en place qu'avec une peine extrême. Nous n'avions pas encore atteint le premier relais que notre postillon avait fait une chute et j'étais tombé deux fois du traîneau. Le conducteur de la voiture-miniature n'en tenait aucun compte; il poursuivait sa course furieuse avec ses petits chevaux, et l'on avait toutes les peines du monde à lui faire comprendre, à force de cris, qu'il avait perdu une partie essentielle de son chargement. Les rivières avaient débordé sur les chemins, et je te laisse à penser quelle jouissance c'était de passer dans un traîneau haut de un pied à travers des inondations hautes de trois pieds.
Le plus grand inconvénient pour le voyageur européen, c'est l'absence complète d'hôtels dans ces pays. Lorsqu'on arrive le soir, afîamé, trempé et à moitié gelé dans une ville, on ne trouve à prix d'argent ni chambre, ni lit, ni souper. Il me fallut un billet du prince pour nous faire admettre, à Giurgewo, dans une maison particulière.
Cette ville porte encore des traces visibles des ravages de la dernière guerre. Du côté de la terre, la forteresse est démantelée ; sur le Danube, plusieurs retranchements sont restés debout avec leur revêtement. Sa situation sur un fleuve navigable relèvera rapidement la ville; maintenant déjà s'élèvent, à côté des églises, avec leurs coupoles byzantines, plusieurs bâtiments en pierre d'apparence imposante.
Le lendemain nous passâmes le fleuve, qui est ici très large et qui forme plusieurs îles ; le vent nous aida à remonter jusqu'à Roustschouk, et là nous mîmes pied à terre : nous étions en Turquie.
Tout, dans cette ville, nous parut nouveau et extraordinaire. Notre étonnement égalait celui que manifestaient à notre vue les habitants. Notre chemin nous amena devant le palais du pacha; c*est une grande maison qui menace ruine, aux fenêtres grillées, au toit proéminent. Nous parcourûmes ensuite le bazar, une longue rue entre deux rangées de magasins ; les toits en étaient tellement rapprochés que l'on était garanti contre la pluie et l'ardeur du soleil. Des pipes, des harnachements, des tissus do coton et de soie, des fruits, des bottes et des pantoufles : voilà les seuls objets mis en vente sur ce marché. Enfin, nous arrivâmes au hann ou hôtel turc. Le voyageur y trouve un abri, mais rien de plus. Un pacha riche quelconque bâtit un de ces hôtels comme une sorte de fondation pieuse, mais personne ne songe à le meubler ni à le maintenir en état. Tous les hanns ont leur fontaine, les plus riches ont en outre une mosquée et un bain ; mais le voyageur est réduit à apporter lui-même sa couchette et ses vivres. Je fus particulièrement surpris de ne pas même trouver de vitres dans une ville affligée d'un si rude hiver. Les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes ou fermées tout au plus avec du papier.
Nous avions apporté de Bucharest une recommandation pour un marchand grec qui s'était établi à demeure dans le hann et qui nous fit partager sa natte de paille,
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ses coussins et ses repas. Je conclus aussi un marché avec un Tartare, qui entreprit de nous transporter avec nos bagages à Gonstantinople et de nous procurer en même temps Ja nourriture.
A l'aube,' nous nous mîmes en marche. Notre caravane était composée de cinq cavaUers et de sept chevaux. Eu tête marchait le guide, un Arabe dont la figure brunie paraissait un peu déplacée dans ce blanc paysage d'hiver. Le fils du désert brûlant s'enfonçait souvent dans la neige jusqu'à l'étrier. Il était suivi du surudschi avec le cheval chargé des bagages ; nous fermions la marche avec le Tartare. Nous étions tous armés et nous portions dans notre droite le kamtschik, une longue pipe à tuyau court.
Aux portes de Bucharest, la route gravit une hauteur considérable d'où la vue s'étend sur toute la ville. Je ne pus contempler sans étonnement cette forteresse turque, qui, avec ses lignes longues, dominées et enfilées, sans ouvrages avancés, à moitié armée, avait fait une vigoureuse résistance. La défense avait dû être très opiniâtre, ou l'attaque très molle ; peut-être les deux circonstances s'étaient-elles réunies.
Avant l'arrivée du froid, des pluies continuelles avaient détrempé la terre glaise lourde. Maintenant, toutes ces inégalités du sol étaient gelées et couvertes d'une neige profonde, mais molle. Nous faisions donc une course pénible et dangereuse.
Les Tartares, partis avec l'aube, ne s'arrêtent que le soir. Les chevaux font souvent douze à quinze lieues sans manger. En descendant les côtes, on se lance au galop, môme sur les chemins les plus difficiles. Du plus loin qu'on aperçoit l'endroit où l'on passera la nuit, tout le monde se donne carrière, et c'est alors une course folle, entremêlée du cri d'Allah, sur un pavé qui menace de vous casser le cou, par des rues étroites, en pente, jusque dans la cour du hann ou caravansérail. Le surudschi promène encore les chevaux pendant une heure ;
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le cavalier tire ses bottes amples et s'étend sur le coussin près de la ciieminée. On apporte la cafetière et le lavoir, puis une tasse mignonne sans assiette, mais sur un piédestal en laiton, le café sans sucre ni lait, avec le dépôt dans la iasse. Ensuite paraît la pipe ; finalement, on étend devant vous un cuir sur lequel on place une écuelle remplie de pillaw, après quoi chacun se couche tout habillé. Il faut être d'une santé robuste et habitué à voyager à cheval pour supporter une pareille excursion.
Le deuxième jour, à la nuit tombante^ nous atteignîmes Ghoumla. Après avoir gravi la hauteur sur laquelle est bâti le fort de Strandcha, on jouit d'une vue magnifique sur la ville avec ses minarets charmants et ses grandes casernes , sur les montagnes abruptes qui se dressent derrière elle, et la vaste plaine qui s'étend jusqu'au Danube. Les contre-forts du Balkan embrassent Choumla sous forme de fer à cheval, et le côté ouvert est défendu par des retranchements. La ville est plus gaie et mieux bâtie que Roustschouk, la mosquée principale est gracieuse et belle.
La fairn, le froid, la fatigue provenant d'une course de quinze lieues faisaient trembler mes membres comme d'un frisson fiévreux lorsque je descendis de cheval dans le caravansérail; les étriers courts de la selle tartare avaient failli paralyser mes jambes. On me proposa d'aller au hamamm ou bain turc. N'ayant aucune idée de cet établissement, je m'y traînai misérablement, pour le voir au moins. Nous entrâmes dans une salle voûtée, large et haute; au milieu murmurait un jet d'eau qui me rendit pour ainsi dire visible le froid qui régnait dans ce local. Je ne me sentis pas la moindre envie de déposer la plus petite partie de ma toilette ; d'ailleurs, je ne voyais pas de baignoire, et je ne pensais qu'avec effroi au jet d'eau et à ses glaçons. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque je vis sur l'estrade en bois qui faisait le tour de la salle, plusieurs hommes couchés
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sur des tapis et sur des matelas, couverts à peine d'un drap mince, fumant fort à leur aise leur pipe, jouissant, comme au sein d'un jour d'été brûlant, de cette fraîcheur qui me paraissait à ce moment-là si épouvantable?
Le garçon de bain, qui lisait dans nos mines piteuses, nous conduisit sous une seconde voûte où régnait déjà une chaleur convenable. Ici, on nous fit signe de nous déshabiller. On enveloppa nos reins d'un drap bleu en soie, la tête d'un turban ; puis on nous poussa dans une troisième salle voûtée, dont le parquet en marbre était tellement chauffé qu'on ne pouvait y poser le pied sans patines de bois. Sous le milieu de la coupole, dont les ouvertures en formes d'étoiles, fermées par du verre épais, laissent pénétrer l'air, s'élève un plateau haut de deux pieds, inscrusté de marbre, de jaspe, de porphyre et d'agate. On s'y étend à son aise, et le téléktchi ou garçon de bain procède à une opération particulière. Il frotte le corps entier, tend et presse les muscles. 11 s'agenouille sur votre poitrine, glisse l'os du pouce le long de H colonne vertébrale et fait craquer, par une légère manipulation, tous les membres, les doigts et jusqu'au cou. Nous partions souvent d'un éclat de rire, mais la douleur produite par la course longue et pénible avait disparu. Le téléktchi frappe des mains ; c'est signe que l'opération est terminée. On se rend dans les petites cellules surchauffées qui entourent la grande salle. Ici, une eau claire, chaude ou froide à volonté, coule de deux robinets dans des bassins de marbre. Le patient est soumis au même procédé que les chevaux turcs que l'on étrille : le garçon passe sa main droite dans un petit sac de poils de chèvre et en froUe tout le corps. C'est là vraiment ce qu'on appelle se nettoyer à fond, et l'on peut dire que l'on ne s'est jamais lavé avant d'avoir pris un bain turc. Le téléktchi apparaît de nouveau, muni d'une grande écuelle avec du savon parfumé. Au moyen d'un gland fait des filaments de l'écorce du palmier, il vous
savonne des pieds à la tête, la figure et les cheveux, et c'est avec un véritable plaisir que l'on se verse ensuite l'eau froide sur la tête.
Maintenant, l'opération est terminée ; on s'enveloppe de draps secs, chautfés, on pose un turban sur sa tête, on passe une toile autour du corps, car on observe la plus grande décence. B. . . et moi nous nous reconnûmes à peine sous ce travestissement, et nous nous moquâmes l'un de l'autre. Nous nous étendîmes à l'entrée de la première salle, à l'exemple des Turcs. On aspire un sorbet, du café ou la pipe, et telle est la chaleur intérieure du corps que l'on ressent le froid comme un agréable rafraîchissement. La peau est douce, lisse et molle au toucher ; l'effet fortifiant et bienfaisant d'un pareil bain, après de grandes fatigues, passe toute description. Le lendemain, après un sommeil délicieux, nous poursuivîmes notre route, frais et dispos comme si nous n'avions encore fait aucun effort.
Toutes les rivières ayant débordé, nous fûmes obligés de faire un grand détour par Eki-Ghoumna et Osman- Basary. Dg là nous fîmes doucement, par de larges plateaux neigeux, l'ascension du Balkan, et après avoir gravi une crête rocheuse, nous vîmes devant nous la vallée profonde de Kasan. La ville de Kasan (bassin), profondément encaissée entre des murs de rochers abrupts, n'est visible que de la dernière gorge. Au delà, le chemin, praticable seulement aux cavaliers, s'élève de nouveau, raide et difficile. Après avoir franchi plusieurs petites crêtes et des vallées profondes, l'on arrive sur la dernière hauteur, d'où la vue s'étend sur toute la Roumélie. Ici, un souffle plus chaud nous accueillit ; la neige disparut , les arbres portaient encore des feuilles et de nombreux crocus émaillaient de leurs fleurs les prés verts.
Nous descendîmes au grand galop par une gorge dont les profondeurs étaient enveloppées de brouillards, par
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des jardins fruitiers et des plantations d'oliviers, vers la petite ville de Islénijé (Sélimnia).
Les pentes du sud du Balkan sont plus rocheuses, plus abruptes que celles du "nord. A Islénijé, la montagne haute, dentelée, présentait un aspect magnifique. Des nuages pendaient aux cimes, tandis que le soleil éclairait les pentes rocheuses et nues, qui offraient les formes les plus hardies et les plus pittoresques. Devant nous s'étendait une vaste plaine aux herbes hautes, aux buissons épineux, que nous parcourions au trot rapide de nos fraîches montures.
A la nuit tombante, nous nous aperçûmes que notre Tartare, avec qui nous ne pouvions échanger une syllabe, s'était égaré. Nous nous trouvions sur une vaste prairie, entourée de tous côtés des inondations de la Tnndcha. Il faisait, en outre, si sombre que l'on ne voyait pas à trois pas devant soi et que nous avions toutes les peines du monde à ne pas rester en arrière de notre guide. Nous rencontrâmes de grands troupeaux de vaches et de chèvres, mais tous nos cris ne servirent pas à amener les pâtres ; ils savaient peut-être que la visite d'un Tartare leur promettait des corvées sans récompense. Toutefois, le nôtre attrapa — Dieu sait comment — un petit pâtre qui gardait des chèvres, le garrotta aussitôt, l'attacha à son cheval et le força à marcher devant nous par monts et par vaux. Le petit Bulgare se défendit bravement et cria comme un empalé. Je m'attendais à chaque instant à recevoir des coaps de feu des siens. C'était un sentiment pénible d'être obligés de tolérer cet acte de violence, mais nous ne pouvions ni nous entendre ni nous passer de l'aide du petit. Gomme si le ciel eût voulu venger ce méfait, la pluie tombait à flots, de rares éclairs éclairaient la contrée devant nous. Nous avions fait ainsi une demi-lieue lorsque notre petit guide s'arrêta devant une petite hutte dont nous primes possession. Ce n'est qu'avec peine que nous réussîmes à allumer sur le plancher un feu de branches de sapin vert,
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et la fumée fut bientôt si intolérable que nous ne pûmes y tenir qu'en nous couchant à terre. Quant à des vivres, impossible d'en trouver. Nous dûmes nous coucher, trempés jusqu'aux os. Je choisis la place la plus sèche, et je tombai bientôt, épuisé, dans un profond sommeil. Le lendemain, à mon réveil, je sentis que je n'avais pas eu une couche commode. Je me trouvais sur une sorte de claie dont toute la surface était pavée de pierres à feu. On ne bat pas le blé comme chez nous, on le met en rase campagne sur une sorte d'aire et l'on tourne dessus avec le traîneau que je viens de décrire. La paille est broyée en même temps, et ainsi préparée, les chevaux la mangent plus facilement.
Après avoir grassement payé notre guide, nous continuâmes notre route par une pluie battante. Mais l'aprèsmidi déjà, nous fûmes obligés de nous arrêter dans un misérable village, parce qu'il était impossible de passer un des affluents de la Tundcha. L'eau étant un peu tombée le lendemain, nous fîmes la traversée en un endroit guéable ; mais le cheval chargé de nos bagages tomba dans le fleuve et faillit être emporté par le courant. Les chemins étaient détrempés, Impraticables; notre caravane offrait l'aspect le plus piteux, lorsque enfin nous fîmes notre entrée à Andrinople.
Gomme toutes les villes turques, celle d' Andrinople, vue du dehors, est très belle. Dans une vaste plaine couverte de prairies, entre de puissants groupes d'arbres et les replis sinueux des cours d'eau, s'élèvent les coupoles et les minarets, les murs et les tours, dominant un pêlemêle de toits rouges entre lesquels s'épanouissent des buissons d'un vert éclatant et de grands cyprès noirs. L'imposante mosquée du sultan Sélim s'élève avec ses quatre minarets gracieux sur la colline la plus haute ; la ville entière est entourée d'une ceinture de vignobles, de champs et de jardins.
Mais notre Tartare ne nous laissait ni trêve ni repos, et le dixième jour après notre sortie de Roustschouk,
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nous vîmes le soleil se lever derrière une montagne lointaine, au pied de laquelle s'étendait une ligne argentée : c'était l'Asie, le berceau des peuples, c'était l'Olympe couvert de neige, c'était la claire Proponlide, dont les flots, d'un bleu foncé, berçaient des voiles brillantes comme des cygnes. Bientôt émergea, rayonnante, du fond de la mer, une mer de minarets, de mâts et de cyprès : c'était Constantinople.
Traversée de Constantinople à llujyiikdéré.
Constantinople, le 3 décembre 4835.
Après nous être reposés une nuit à Péra, nous nous assîmes dans un de ces caïcs légers et gracieux qui circulent par centaines dans le port. Les rameurs tout prêts attendent les passagers. « Buirun captan. Hékim baschi St! » s'écrient les Turcs, supposant que tout individu qui porte un chapeau est nécessairement un capitaine de vaisseau ou un médecin. — Ellado tschéleby! — ici, gracieux seigneur ! » — crient les Grecs. — Dès que l'on a fait son choix et que l'on a pris place dans le fond de la barque, quelques coups d'aviron vous transportent au large.
Gomment te décrire la magie du spectacle qui s'offrit à nos regards? Du sein de l'hiver nous passions dans l'été le plus doux; du fond d'un désert, dans le milieu le plus vivant, le plus gai. Le soleil étincelait clair et chaud au ciel, une légère brume enveloppait, transparente, le paysage féerique. A droite, Gonstantinople avec ses masses de maisons aux couleurs variées, que dominent de nombreuses coupoles, les arches hardies d'un acqueduc, de grands caravansérails en pierre avec leurs toits de plomb, mais surtout les minarets d'une hauteur prodigieuse qui entourent les sept mos-
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quées colossales de Sélim, de Méhémet, de Soliman, de Bajazet, de Validéh, d'Achmet et de Sainte-Sophie. Le vieux sérail s'avance dans la mer avec ses coupoles et ses kiosques fantastiques, avec ses noirs cyprès et ses platanes énormes. Le Bosphore roule vers cette pointe ses flots qui se brisent en écumant au pied de la vieille muraille. Au-delà s'étend la Propontide avec ses groupes d'îles et ses côtes rocheuses. Le regard revient de ce lointain vaporeux et s'attache aux belles mosquées de Scutari, au faubourg asiatique, à la tour des Jeunes-Filles, qui s'élance du sein de l'onde profonde entre l'Europe et l'Asie, et parcourt ensuite les hauteurs où s'étale encore une belle verdure, et les vastes cimetières ombragés par des forêts de cyprès.
Nous sortîmes de la Corne-d'Or (le port) entre de grands vaisseaux marchands avec les couleurs de toutes les nations, et des vaisseaux de guerre, et nous entrâmes dans le Bosphore. D'innombrables caïcs glissaient, dans toutes les directions, sur l'eau profonde, d'une limpidité indescriptible. Nous aperçûmes ensuite, à gauche, le cap qui porte Péra, la ville des Européens, et Galata avec ses vieux murs et son énorme tour ronde, du haut de laquelle les Génois impassibles assistèrent jadis au siège de Constantinople.
En remontant le courant, les barques longent de très près le rivage européen, ce qui nous permit de contempler à notre aise les détails des habitations d'été baignées par les flots. Les fenêtres sont fermées par des grilles de gros jonc; les jardins, ombragés par des lauriers et des grenadiers, garnis d'innombrables pots de fleur.
Des fenêtres grillées, des murs des jardins, une foule de roses brillantes envoyaient leur sourire au voyageur ; des dauphins s'élançaient en soufflaut derrière la barque, du sein de l'onde unie. Sur les deux rivages du Bosphore une maison s'adosse à l'autre, un village suit l'autre, et toute l'étendue de trois lieues, de Constantinople à Bujukdéré, forme une ville continue, composée de gra-
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cieuses villas et de palais seigneuriaux, de cabanes de pêcheurs, de mosquées, de cafés, d'antiques châteaux et de kiosques charmants.
La situation de Térapia, résidence des ambassadeurs d'Angleterre et de France, est d'une beauté extraordinaire. Du haut des montagnes. rocheuses et incultes du Bosphore, où est située la ville, la vue s'étend sur la mer Noire. A gauche, les maisons de Bujukdéré avec les hôtels des ambassades d'Autriche, de Russie, de Prusse, entourent, comme d'une ceinture, une vaste baie.
A Bujukdéré, nous descendîmes à terre pour nous présenter à notre ambassadeur. Il nous fit l'accueil le plus distingué et mit à notre disposition un appartement dans son hôtel.
Visite au séraskier.
Constantinople, le 24 décembre 1836.
Il y a quelques jours, j'accompagnai notre ambassadeur en audience auprès du pacha Méhémet Chosref, le chef tout puissant du sérail.
Près de la mosquée du sultan Bajazet, au sommet d'une des sept collines, il y a un vaste espace fermé par des murs élevés. Méhémet Gazi le Conquérant y avait établi sa résidence. Plus tard, lorsque les Grands-Maîtres s'enfermèrent dans le sérail, à la pointe extrême de l'Europe, ce lieu servit de demeure aux veuves des sultans décédés; aujourd'hui, le chef du sérail y réside. Une haute tour cà formes bizarres, appelée la Tour de feu, désigne la demeure du chef des armées turques et offre de loin l'aspect d'une lance colossale plantée en terre.
Lorsque le caïc de l'ambassade eut atterri à la porte du jarcjin, nous montâmes les chevaux aux riches bri-
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des du chef du sérail. Suivis de ses kawasses ou soldats de police, nous passons par des rues étroites, entre des maisons de bois, des magasins, de grands caravansérails de pierre, et nous entrons par un beau portail dans la vaste cour du palais. La garde présente les armes.
Selon l'antique coutume de l'Orient, toutes les affaires se traitent sous la porte de la résidence : elle s'appelle Kapu dans la langue turque, et a conservé une architecture répondant à son but. EUe est d'ordinaire surmontée d'une coupole sur laquelle brille le croissant d'or, entourée d'un vaste toit proéminent qui donne de l'ombre aux visiteurs. Il y a une porte semblable à l'entrée du palais des Grands-Vizirs : c'est le Kapussi des pachas ou la « Sublime-Porte. »
La résidence du séraskier est un grand bâtiment en bois d'où l'on jouit d'une belle vue sur la mer de Mai*mara ; devant le palais se trouve un vaste champ de manœuvres ; derrière, ime caserne contenant deux régiments d'infanterie.
Le chef du sérail reçut l'ambassadeur, debout dans une très grande salle. Outre le large divan, il y a dans cette pièce des sofas, des chaises, des pendules, des tables : autant de preuves des goûts européens du général turc. Un beau tapis recouvrait le parquet, un grand bassin rempli de charbons brûlait au milieu de la salle. Lorsque nous fûmes assis, vingt à trente agas se mirent en devoir de nous offrir les pipes et le café, car le nombre des serviteurs que l'on fait paraître est en proportion de l'honneur que l'on veut rendre à son hôte. Cette troupe se retira ensuite vers la porte, à reculons, dans le plus grand silence, les mains croisées sur le ventre en signe de respect, et elle disparut sur un signe du maître.
Chosref-Pacha mena la convei*sation par l'intermédiaire d'un drogman, avec beaucoup de gaieté et de familiarité. Il m'adressa au sujet de la landwehr prussienne quelques questions prouvant qu'il s'était occupé
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de ce point spécial, et en général il vanta fort notre excellente organisation militaire. Dans le courant de la conversation, il fut question du Jeu de la Guerre^ dont il possédait un exemplaire. Le pacha fut heureux d'apprendre que je serais en état de lui en expliquer l'usage.
Mon intention était de ne rester que trois semaines à Gonstantinople; mais le pacha m'a fait inviter par notre ambassade à retarder mon départ. Ceci a changé mon plan de voyage ; je regrette de voir partir seul mon compagnon , le baron B
Promenade à Tophané. — Écrivains publics. — Galata. Gonstantinople, le 4 janvier 1836.
Le chef du sérail me mande auprès de lui plusieurs fois par semaine; mais, comme les Turcs célèbrent en ce moment le Ramasan, les affaires chôment pendant le jour, les visites ont lieu la nuit. Le caïc du pacha m'attend à Galata, et sur l'autre rive du port je trouve ses chevaux. Mêmes prévenances pour le retour. En tête marche un kawasse frappant tous ceux qui ne se rangent pas; puis viennent l'écuyer du pacha et deux serviteurs à pied, portant des torches; je m'avance ensuite monté sur un bel étalon turc avec une housse en peau de tigre et des rênes dorées, accompagné d'un, interprèle. Les coupoles hautes et les minarets reflètent la lueur rouge et vacillante des torches; le vent chasse les étincelles sur les toits couverts de neige; les gardes présentent les armes devant le giaour au cheval blanc du chef du sérail. Le kawasse est tenu de m'accompagner jusqu'à la porte de l'ambassade, afin que je n'échappe pas au pacha.
La vie est ici singulièrement uniforme. Après le déjeuner, je fais un tour de promenade par le mauvais
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temps comme par le beau temps; je me dirige par la rue principale de Péra vers le grand cimetière. Les cyprès de plus de cent ans courbent à terre leurs branches vertes chargées de neige, les pierres funéraires sans nombre, toutes dressées en l'air, sont incrustées d'une écorce de glace. Au point où le chemin débouche de la forêt de cyprès, l'on jouit d'une vue magnifique sur le Bosphore. Au fond est situé Béschik-Tasch, un château du sultan.
Il a quitté le vieux sérail imprégné des souvenirs terribles et sanglants ; on lui a prédit d'ailleurs qu'il y trouvera la mort. En face s'élèvent les montagnes neigeuses de l'Asie, Scutari, le faubourg avec 100,000 habitants, et au milieu de la mer, la tour de Léandre.
Suis-moi maintenant en descendant de la hauteur abrupte qui couronne le cimetière, vers les rives du Bosphore. Nous nous arrêtons un moment et contemplons les flots qui se brisent furieux contre les quais en pierre et s'élancent en écumant au-delà des grilles dorées, jusqu'au kiosque du Grand-Maître. Des Grecs recueillent des huîtres que la mer houleuse a jetées sur le rivage, des troupeaux de chiens dévorent les restes d'un cheval abattu. Nous tournons à droite devant une magnifique fontaine en marbre, et nous parcourons une longue file de magasins dont les toits sont prêts à se . rencontrer. Avant tout, ce sont les comestibles qui attirent mon attention; si je disposais d'un vaisseau, je vous enverrais un panier plein* Il y a des dattes, des figues, des pistaches, des noix de cocos, de la manne, des oranges, des raisins de Gorinthe, des noix, des grenades et beaucoup d'autres bonnes choses dont j'ignore le nom. Il y a de l'hydromel, des gâteaux de riz, de la crème de chèvre, de la gelée de raisin, tout cela préparé de la manière la plus propre et la plus exquise. Enfin vient le marché aux légumes avec des fleurs, des choux, des artichauts, des melons énormes, des citrouilles et des chardons. A côté, se trouvent les produits de la mer, le thon gigantesque, les palamides argentées, les dorades, les turbots, et les
monstres marins si agréables au goût, les huîtres, les homards, les écrevisses, les crabes et toute la famille.
Entre des files de plus de cent magasins où l'on fabrique des tchiboucks ou tuyaux de pipes, des têtes en argile rouge et de longues pointes d'ambre, l'on arrive enfin à Tophané, le quartier des artilleurs. La mosquée bâtie par le sultan actuel s'appelle Nusréthich, la Victorieuse; elle se distingue par ses deux minarets hauts de cent pieds, dont le diamètre inférieur n'est que de neuf pieds. Il faut que la construction en soit bien solide pour qu'ils résistent à des orages, souvent même à des tremblements de terre. Dans la cour d'entrée, qui est entourée de belles colonnes, se trouvent de longues files de bassins remplis d'eau ; au mépris du froid, les Musulmans fervents se lavent la tête, les pieds et les mains; faute de quoi, leur prière n'est pas acceptée. Après cette opération réfrigérante, le croyant tombe à genoux, la face tournée vers la Mecque; il récite son verset, remet ses bottes et s'en va.
Dans le voisinage se trouve la grande mosquée Kilidch-Ali. La belle cour d'entrée est garnie de beaux magasins, sous un arc est assis un écrivain turc, un morceau de parchemin sur le genou et une plume d'oie à la main. Des femmes; enveloppées de manteaux simples, chaussées de pantoufles, la figure voilée jusqu'aux yeux, lui font part, avec des gestes très vifs , de leurs préoccupations. La figure impassible, le Turc écrit le secret du harem, une affaire litigieuse, une pétition au sultan, l'annonce d'un décès, plie artistement la feuille, l'enveloppe dans un morceau de mousseline, y imprime un cachet de cire rouge, et reçoit ses 20 paras pour une nouvelle heureuse , comme pour une annonce funèbre-
Les cafés innombrables oflrent un aspect particulier. Tout le monde se presse autour des réchauds , mais le parfum délicieux du café et de la pipe fait défaut. C'est la fête du Ramasan; avant la nuit tombante , le vrai
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croyant ne doit ni manger, ni boire, ni fumer, ni même aspirer l'odeur d'une fleur. Les Turcs se traînent lentement dans la rue, le rosaire à la main, les traits tirés par la faim et pai* le froid exceptionnel. Mais dès que le soleil se couche derrière la mosquée de Soliman -le-Superbe, les imans crient du haut de tous les minarets : a II n'y a de Dieu que Dieu » , et maintenant le devoir commande de rompre le jeûne.
Arrivés aux murs de Galata, nous montons à la grande tour blanche. On y jouit d'une vue magnifique sur la ville au-delà du port, sur Scutari au-delà du Bosphore, sur la mer de Marmara, sur les îles des Princes et l'Olympe asiatique. A droite s'étend la grande ville, qui a autant de valeur qu'un royaume. La pointe extrême, avec ses murs élevés, ses coupoles nombreuses et ses sombres cyprès, est formée par le sérail, une ville à part avec 7,000 habitants, avec ses murailles particulières et ses portes. A côté, s'élève la coupole immense de l'église Sainte- Sophie, maintenant convertie en mosquée, et qui a été le modèle de tant d'autres églises, même de Saint- Pierre de Rome. Plus loin, à droite, s'élancent les six minarets magnifiques de la mosquée du sultan Achmet. Leur forme gracieuse les fait paraître plus élevés que les plus hautes tours de nos églises chrétiennes. Le tout est dominé par la belle tour du chef du sérail. Aussi loin que porte le regard, rien que des toits plats, des maisons rouges, de hautes coupoles dominées par l'acqueduc de l'empereur Valons. Ce conduit traverse le milieu de la ville et, aujourd'hui encore, après seize cents ans, il amène l'eau pour des centaines de milliers d'hommes. Entre les vastes arcs étincelle l'Hellespont, et les montagnes de l'Asie ferinent le tableau.
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Chosref-Pacha.
Constantinople, le 20 janvier 1836.
Méhémet Chosref-Pacha est, après le sultan, l'homme le plus puissant de l'empire. Son physique n'a probablement pas son pareil dans le monde. Représente-toi un vieillard de près de quatre-vingts ans, qui a conservé la vivacité, l'activité et la bonne humeur d'un jeune homme. La figure d'un rouge très prononcé, la barbe blanche comme la neige, le nez grand et recourbé, les yeux remarquablement petits, mais étincelants, forment une physionomie originale que n'embellit pas le bonnet rouge tiré sur les oreilles. La tête, grande, repose sur un corps petit et large, avec des jambes courtes et courbées. Le costume du général consiste en une blouse blanche sans insignes, un pantalon ample ec des bas en cuir.
Chosref-Pacha a su se maintenir pendant trente-cinq ans aux postes les plus élevés. Cela fait honneur à son habileté ; mais lorsqu'on se met en devoir de compter les actions d'éclat qui ont marqué sa longue vie publique, l'on s'étonne de trouver que presque tous ses efforts ont été tournés contre ses rivaux en faveur auprès du Grand-Turc.
Lorsque Chosref-Pacha fat envoyé en Egypte, il y avait dans sa suite un tufenkschi-baschi (chargeur de fusils), appelé Méhémet- Ali, qui, à son grand déplaisir, s'est élevé, dans la suite, à la dignité de vice-roi. Si Chosref en avait eu le moindre pressentiment, il aurait bien pu s'en débarrasser, car, à ses yeux, un Arnaute de plus ou de moins, ce n'était pas une affaire. Il a pris part, avec le grade de capi tan-pacha, à la conquête de Missolonghi,
et, depuis, il a conquis les bonnes grâces du sultan en dirigeant la police de la capitale et en favorisant la réforme .
Ghosref- Pacha est un chef de la police d'un mérite incontestable, important surtout en Turquie, où un sultan peut perdre des batailles et des provinces, mais non point supporter une émeute à Gonstantinople. Le chef du sérail parle presque toujours sur un ton badin, mais les plus puissants tremblent à son sourire. Il sait seul ce qui se passe dans la capitale ; il a ses espions partout, et il n'a aucun ménagement pour ceux qui s'opposent au nouvel ordre de choses.
Chosref-Pacha a été le premier qui ait présenté au sultan des troupes exercées à l'européenne, le premier, parmi les grands de l'empire, qui ait échangé l'antique et beau costume turc contre une imitation incommode et de mauvais goût de l'uniforme européen. Voilà pourquoi il passe pour un des principaux promoteurs de la réforme.
Le chef du sérail a à son service personnel des centaines d'agas, de kawasses et de seymes ; aucun d'entre eux ne touche même un para de traitement fixe ; mais tout le monde s'empresse de faire des cadeaux à un serviteur du grand pacha. Lui-même reçoit des sommes énormes de tous ceux qui ont à obtenir une demande quelconque à Gonstantinople. Le gouverneur d'une province ne recule pas devant les plus grands sacrifices pour gagner un tel protecteur dans la capitale. Aucune fourniture, aucune entreprise commerciale de quelque importance ne peut être faite sans son consentement; c'est lui qui donne le firman, quand une église chrétienne est bâtie ou réparée ; de lui dépend la promotion aux grades les plus élevés dans l'armée ; son influence toute puissante s'exerce dans les choses qui paraissent no pas avoir le moindre rapport avec les attributions d'un généralissime. Mais, en Turquie, ce n'est point la place qui décide, c'est bien plutôt l'homme qui la remplit, et cette
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remarque s'applique, en une moindre mesure, à tous les pachas de l'empire.
Méhémet Ghosref a amassé, dit-on, des sommes énormes en espèces sonnantes. Avec cela, il est l'homme le plus sobre du monde. Il boit du Champagne avec un Européen haut placé, pour montrer qu'il a dépouillé complètement les préjugés de la vieille Turquie : il sait qu'on ne manquera pas de rapporter le fait dans un article de journal. Mais il préfère un verre d'eau des sources célèbres do Chamlidjé. La table est richement servie, mais il ne touche qu'à un ou deux plais.
Il me semble parfois que, dans son for intérieur, Méhémet Ghosref éprouve le dédain le plus profond pour la réforme; mais il s'en sert comme d'un moyen d'exercer le pouvoir, et le pouvoir est la seule passion véritablement indomptable de ce vieillard. Malheur à ceux qui lui font obstacle à cet égard ! Tout dignitaire revêtu de hautes fonctions qu'il ne lui doit point, est son ennemi. Au nombre de ses ennemis est Mustapha-Pacha, un favori du sultan. Méhémet Ghosref procure à ce dernier des gendres, et en retour il prend â sa charge les frais énormes du mariage et de la dotation. La fille aînée du sultan était destinée à Mustapha : mais le chef du sérail lui substitua son esclave Halil. Mustapha fut éloigné du Mabien, c'est-à-dire de la cour; on lui conféra le grand pachalik d'Andrinople, ce qu'il considère comme une sorte d'exil dans la misère. Maintenant on est en train de marier la seconde fille du sultan; on parle d'Achmet- Pacha, qui commande en ce moment la garde; mais le chef du sérail tient en réserve une autre personne qui lui agrée davantage et qui n'est autre que son serviteur Saïd Méhémet.
Hier, je déjeunais chez le chef du sérail lorsqu'on annonça Achmet- Pacha. Le vieux Ghosref monta aussitôt sur son sofa et affecta de regarder avec une attention infinie par la fenêtre, dans la rue. Il tournait le dos à la porte où le dignitaire s'arrêtait, attendant les gardes,
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agité d'une colère sourde et concentrée à la vue d'une telle réception, «c EfTendim ! » s'écria ce dernier à plusieurs reprises , mais le vieux n'écoutait pas. La scène durait déjà depuis dix minutes, quand Chosref jugea qu'il avait assez humilié le fier dignitaire en présence d'un hérétique. Il se tourna fort innocemment : Maschatlah Àchmet-Pacha ! sois le bienvenu! « sen buadame? comment, te voilà ! » s'écria-t-il, et il l'embrassa tendrement. Il frappa des mains, un essaim de ser^iteurs entra et il fit mine de leur faire couper la tête parce qu'ils ne lui avaient pas annoncé le cher hôte.
Les femmes et les esclaves en Orient.
Arnaut-Kioî, près Constantinople, le 9 février 183(>.
Sur le désir du séraskier, je me suis installé dans la maison de son premier drogman. Mon hôte, homme riche et considéré, est Arménien; il se nomme Mardiralli ou le petit Martin.
Nous sommes invités à faire de bonne besogne, mais, à vrai dire, nous faisons tout autre chose que des traductions. Quand je propose au petit Martin la pipe ou une partie de trictrac, il est toujours à ma disposition ; quand je parle de traduction, il est retenu par des affaires pressantes. On emploie ici, pour écrire, le procédé dont les femmes se servent chez nous pour faire de la tapisserie.
On s'assied sur un sofa, les pieds ramenés sous le corps, et avec une plume d'oie l'on dessine les caractères en allant de droite à gauche sur de longues bandes de papier glacé.
Du reste, rien ne m'échappe, et il est intéressant de jeter un coup d'œil dans l'intérieur d'une famille armé-
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nienne. Les Arméniens ont adopté les mœurs et même le langage de la nation conquérante, à tel point qu'on pourrait les appeler des Turcs chrétiens ; les Grecs, au contraire, ont conservé leur originalité. La religion chrétienne ne leur permet pas d'avoir plus d'une femme. Les Arméniennes sont presque aussi invisibles que les Turques; quand elles paraissent dans la rue, on ne voit que les yeux et la partie supérieure du nez : tout le reste est voilé. J'avais déjà passé plusieurs jours dans la maison, sans qu'un être féminin se fût montré. D'abord parut une vieille femme qui n'avait rien de bien séduisant, et enfin, parce que j'étais un hôte particulièrement honorable, une jolie fille après l'autre. Malheureusement aucune d'entre elles ne parle français. On consent volontiers à s'entretenir avec un pacha par l'intermédiaire d'un drogman; mais en être réduit là avec déjeunes dames, cola est très dur.
Un Européen éprouve une impression particulière à se voir servi par les filles de la maison. Elles vous apportent la pipe, vous offrent le café, et restent placées devant vous les mains croisées, jusqu'à ce qu'on les invite à s'asseoir. Il n'y a rien là qui les humilie, et, à vrai dire, c'est un usage antique, biblique et naturel. Chez nous, il faut l'avouer, une jeune fille descend d'un degré en passant de son état de fiancée à celui de femme mariée, car les hommages idolâtres qu'on lui offrait ne peuvent durer toute la vie. En Orient, le mariage relève la femme, et bien qu'elle reste soumise à l'homme, elle domine dans sa sphère les servantes et les domestiques, les fils et les filles. Je veux dire simplement par là que nous allons trop loin dans un sens, tandis que les Turcs vont plus loin encore dans l'autre sens.
Quand il est question de l'esclavage en Orient, on oublie presque toujours l'énorme diflerence qui sépare un esclave turc et un esclave nègre aux Indes occidentales. Le nom d'esclave, à commencer par là, est faux dans le sens que nous attachons d'ordinaire à ce mot.
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Abd, ne signifie point esclave, mais plutôt serviteur.
l Abd-AUah, serviteur de Dieu, etc. Un serviteur turc
^cheté^ a un sort infiniment plus doux qu'un serviteur pris à gages. Précisément parce qu'il est la propriété de son maître et une propriété chère, le maître le traite avec ménagement; il le soigne lorsqu'il est malade, et se garde
. bien de le tuer en lui imposant des efforts exagérés. De travaux, comme dans les plantations de sucres, il n'est pas même question. En général, on ne peut refuser aux Turcs ni l'équité, ni la modération, ni la bienveillance. Le Coran prescrit formellement de ne jamais donner aux esclaves de l'un et de l'autre sexe plus de six coups de fouet. Le manque de liberté d'un esclave turc n'est pas plus grand que celui des glebœ adscripti^ état maintenu en Prusse jusque dans ces dernières années, et qui est inséparable d'un certain degré de culture. Quant au reste, la position de l'esclave est incomparablement plus douce que celle du paysan asservi à la
^ glèbe.
Si une puissance européenne quelconque obtenait la libération de tous les esclaves en Orient, ceux-ci ne lui en sauraient pas gré. Admis dès l'enfance dans la maison de son maître, l'esclave est un membre de la famille. Il
; partage les repas avec les fils de la maison, comme il partage avec eux le travail dans le ménage. Sa besogne consiste, le plus souvent, à panseï* le cheval, à accompagner son maître, à lui porter ses habits quand il se rend
, au bain, la pipe quand il monte à cheval. Des milliers d'esclaves, les Khavedchi et les Tutunchi, n'ont d'autre occupation que de faire le café et de tenir la pipe en état. Presque toujours l'esclave finit par être libéré ; il reçoit même une dotation pour toute la vie. Ordinairement, il épouse la fille de la maison, et lorsqu'il n'y a pas de fils, le maître l'institue son héritier. Les gendres du Grand-Turc sont des esclaves achetés, et l'on connaît le prix de vente de la plupart des dignitaires de l'empire.
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Il est proscrit d'élever l'esclave acheté dans la religion du maître ; les enfants admis comme esclaves reçoivent même un nom turc. Un prisonnier de guerre d'origine mahométane peut, au contraire, être tué,- mais non vendu.
L'esclavage oriental .offre un inconvénient réel : c'est de provoquer l'insensibilité avec laquelle un père tcherkesse se sépare à jamais de son enfant, les chasses à l'homme que le grand commerçant du Nil fait faire tous les ans dans le Sennaar, et d'autres horreurs de ce genre.
Le sort des femmes en Orient me paraît plus dur que celui des esclaves. L'union maritale est de nature purement sensuelle, et le Turc passe par-dessus toutes les bagatelles des assiduités, des flatteries sentimentales, des langueurs et des exaltations comme sur autant de faux frais : il va directement au fait. Le mariage est conclu par les parents ; le père de la fiancée reçoit plus souvent un dédommagement pour la perte d'une servante qu'il ne donne une dot à sa fille. Le jour où la mariée entre voilée dans l'appartement de son époux, celui-ci la voit pour la première fois ; ses plus proches parents, ses frères mêmes, pour la dernière fois. Le père seul peut entrer dans son harem, et il conserve un certain pouvoir sur elle (1).
Cette façon de conclure le mariage entraîne la facilité de le rompre; le cas est prévu, et le jour même des noces, on stipule la restitution éventuelle de la dot et une indemnité. Du reste, le musulman se souvient du verset du Coran : «- Sachez , ô hommes ! que la femme est faite d'une côte, c'est-à-dire d'un os courbé. Youlezvous redresser cet os courbé? vous le casserez. Vous, croyants, prenez en patience vos femmes! »
La loi autorise les fidèles à prendre quatre femmes ,
(1) Harem veut dire proprement sanctuaire, et les cours d'entrée des mosquées portent le même nom.
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mais peu de Turcs sont assez riches pour en épouser plus d'une. Autant de femmes, autant de ménages. L'expérience a montré que deux femmes ne supportent pas d'habiter le même konak. Eu revanche, les mœurs et la loi permettent au musulman d'avoir autant d'esclaves qu'il en veut. La naissance d'un lils d'esclave n'est pas entachée de la moindre souillure. Les esclaves sont placées sous les ordres de la hannum proprement dite, ou maîtresse de maison. On se figure aisément que de pareils rapports soient une source intarissable de querelles, de dissensions, de jalousies et de rancunes.
Les femmes sont soumises à une surveillance sévère et privées de tout autre commerce que celui de leurs pareilles. Sur ce point, tous les musulmans sont d'accord, et ce sont assurément les harems qui s'ouvriront les derniers à la réforme. Les fenêtres sont fermées par des grilles en bois derrière lesquelles se trouve un treillis de joncs, de sorte qu'il est impossible à l'œil de pénétrer l'intérieur de ces réduits. D'ordinaire, un petit trou rond ouvre aux captives une petite perspective sur le monde extérieur; mais souvent l'on voit aiassi des devantures en planches hautes de vingt à trente pieds cachant l'aspect ravissant du Bosphore, afin que les femmes ne remarquent point les caïcs qui passent avec des hommes : il est plus commode d'être le mari unique de sa femme que d'être le plus aimable entre plusieurs.
Sur les promenades, dans les barques, en voiture, les femmes ne peuvent se tenir qu'avec des femmes. Lorsque le mari rencontre sa femme dans la rue, ce serait la plus haute inconvenance de la saluer ou de faire mine de la reconnaître; voilà pourquoi le costume des femmes est aussi libre à la maison qu'il est enveloppé au dehors. Un voile blanc couvre les cheveux et le front jusqu'aux sourcils; un autre, le menton, la bouche et le nez. La plus grande réforme dans le sort des femmes turques consiste dans l'autorisation accordée aux favor rites, à celles du sultan par exemple, de laisser libres et
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visibles la pointe du nez et quelques boucles de cheveux. Le reste du corps est couvert d'un vêtement ample d'une étoffe légère, noire, bleue ou brune. La chaussure est disgracieuse et consiste en bas de cuir et en pantoufles jaunes chez les Turques, rouges chez les Arméniennes, noires chez les Grecques, bleues chez les Juives. Ainsi accoutrées, elles glissent lentement dans les rues, semblables à des fantômes chancelants.
Les Turques sont assurément belles de figure; presque toutes les femmes en Orient ont le teint le plus délicieux, les yeux merveilleux et les sourcils largement arqués. Que les sourcils se rejoignent sur le nez, cela constitue une beauté, et les femmes turques remédient à l'absence de ce charme en peignant à sa place avec de l'encre noire une étoile ou un croissant. Elles se teignent également les cils et les ongles, même le creux des mains, et les plantes des pieds même sont souvent peintes en rouge avec du kennah. L'habitude des femmes de rester toujours assises a ôté toute grâce à leurs mouvements; la captivité a dépouillé leur esprit de toute vivacité, de toute spontanéité, et elles sont placées d'un degré plus bas encore que leurs maris sur l'échelle de la civilisation. Celui qui se laisserait induire parles Mille et une Nuits à chercher en Turquie le pays des aventures d'amour, celui-là ne connaîtrait guère la situation. Il se peut qu'il en soit autrement chez les Arabes, mais on ne trouve sous ce rapport que la prose la plus sèche chez les Turcs. Pour des intrigues amoureuses , le tempérament et l'esprit manquent aux femmes, la possibilité aux hommes. Quand une femme a été convaincue d'adultère avec un musulman , elle est expulsée honteusement par son mari ; si, au contraire, elle a entretenu des relations avec un raïah, c^est-à-dire avec un sujet chrétien de la Porte, elle est pendue sans miséricorde., aujourd'hui encore en l'an de grâce 1836, et le raïah est exécuté de la même façon. J'ai été moi-même témoin d'un de ces actes de barbarie.
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Les esclaves noires coûtent en moyenne 150 florins, c'est-à-dire un peu moins qu'un mulet. Me promenant l'autre jour sur la rive asiatique, je rencontrai deux de ces femmes venues, je crois, de l'Egypte supérieure. Elles étaient d'une laideur repoussante, d'un type formant la transition vers le type animal. Elles m'abordèrent et me jetèrent avec une grande volubilité des paroles rauques et incompréhensibles. Un vieux Turc, leur guide, m'expliqua qu'elles me demandaient si je voulais acheter l'une d'entre elles. Je n'ai point été autorisé à voir les esclaves blanches au marché de Gonstanlinople; quant aux noires, elles étaient assises en grand nombre dans la cour. Elles se jetèrent avec avidité sur les petits pâtés que je partageai entre elles, et elles demandèrent toutes à être achetées.
Rien ne caractérise mieux la position des femmes en Orient que ce fait que le prophète lui-même ne sait quelle situation leur faire après la vie actuelle. Les houris du paradis ne sont point du tout les femmes ressuscitées de cette terre, et le sort qui leur est réservé après la mort, personne ne le connaît. Mes belles Armé^ niennes sont mieux partagées.
Vie de famille ainénienne. — Promenade au Bosphore. Arnaut-Kioï, le 12 février 1836.
La maison que j'habite ici est très grande et très spacieuse; la base en est baignée par les flots du Bosphore; elle est adossée à la montagne, de sorte que du troisième étage on passe de plain-pied sur la terrasse du jardin. Il n'y a pas un seul poêle dans cette habitation si commode pour des Turcs. C'est tout au plus si on place des réchauds au milieu de la salle ; on se couche tout à l'enour avec trois ou quatre fourrures , et l'on s'inquiète
peu de savoir si les portes et les fenêtres sont ouvertes. Dans tout cela, je suis très mal servi par mon malheureux costume européen; mais je me console avec le tandur qui se trouve au salon.
Le tandur est une table couverte d'une très grande toile qui retombe de tous les côtés jusques à terre. Sous la table se trouve un réchaud, et un divan bas entoure le tandur. Lorsqu'on étend les pieds sous cette table et que Ton lire le tapis jusque sous le nez, l'on est en position de supporter le froid. Toute la famille se réunit ici ; on cause, on joue à l'écarté, au domino, au trictrac ; les uns fument, les autres dorment, la plupart ne font rien du tout, et chacun fait ce qui lui plaît. C'est ainsi que nous passons souvent la nuit jusqu'à deux heures du matin. A côLé de ce sans-gêne apparent règne cependant une étiquette rigoureuse entre les membres de la famille arménienne. Quand le père entre, les fils, souvent des hommes de cinquante ans, se lèvent. Même respect pour la mère. Le frère cadet ne fume pas avant que son aîné l'y invite. Les femmes se lèvent en présence de chaque homme.
Toutes les fois qu'il entre un nouvel hôte, on boit du café, et cela arrive au moins vingt fois par jour. Entretemps on fait passer des confitures. Chacun en prend une cuillerée et l'arrose d'un verre d'eau. L'usage veut que l'on dise à tous ceux qui ont bu afiet 1er olsum — « que bien vous fasse, » — et de la main l'on touche la poitrine et le front.
On prend régulièrement deux repas par jour. La cuisine est faite à la mode turque ; la viande de mouton et le riz forment les plats de résistance, la moitié des plats sont doux. Le vin est permis aux Arméniens. Ce qui est exquis, ce sont les petits plats froids auxquels on fait honneur à volonté: les huîtres, les moules, les homards, le caviar, le fromage, les olives, la crème de chèvre, les oignons, le gingembre, la salade, les sardines, les crabes,
la saumure de poisson, les écre visses, la civette et des fruits de toute espèce.
La situation d'Arnaut-Kioï, sur un des points le^ plus resserrés du Bosphore, est d'une beauté merveilleuse. Sous ma fenêtre est le port du village. Il y a une multitude affairée, un grand mouvement, car les Grecs, qui forment le fonds de la population, sont aujourd'hui encore une race de bavards. Une foule de caïcs attendent les voyageurs : Istambolèh ! à Stamboul! » crient les Turcs ; « htampolil à la ville ! » s'écrient les Grecs. En temps d'orage, les plus grands bâtiments rasent souvent les côtes de si près que les vergues des mâts enfoncent parfois les vitres. De temps en temps, un bateau à vapeur passe en soufflant et lutte longtemps avec le courant qui roule ses flots noirs et tourbillonnants autour de la pointe d'Arnaat-Kioï. Les petites barques se font remorquer sur un espace de deux cents pas, et une foule de pauvres gens attendent sur le quai, pour jeter une corde aux arrivants.
Une promenade ravissante mène le loog de la côte, autour de la jolie baie de Bébeck. Là, sous de beaux platanes, s'élèvent une gracieuse mosquée et un kiosque du Grand-Turc, et se trouve la résidence d'une foule de seigneurs, entre autres de mon ami le médecin en chef. Quoiqu'il ait la direction suprême de toute la médecine de l'empire, il n'a jamais étudié la médecine. Il possède un jardin magnifique, avec une flore rare de roses; ce jardin s'élève en terrasses le long des flancs de la montagne. De là on monte, en longeant un cimetière planté de beaux cyprès, jusqu'à un vieux château, but ordinaire de ma promenade.
Roumélie-Hissar, le château européen, a été bâti avant la conquête de Gonstantinople par les Turcs. Les hauts murs blancs, avec leurs créneaux et leurs tours, montent et descendent la pente raide en formes si bizarres, que l'on comprend le récit suivant lequel le propriétaire aui-ait pris sa tugra ou la signature de son nom comme
plan de la construction. D'innombrables fûts de colonnes, avec des mausolées, des tuiles et des fragments de roc, sont entrés dans la composition de trois tours énormes, et trois siècles n'ont presque rien effacé de ces traces que l'Islam a imprimées à son arrivée d'Asie, au sol européen.
En face s'élève Anatolie-Hissar, le château asiatique ; deux lieues plus haut, deux vieux castels génois. C'étaient les lacs dont on avait jugulé le vieil empire byzantin.
L'hiver est généralement rude à Gonstantinople. Lq vent du nord, qui souffle de la mer Noire, couvre la Ghersonèse de Thrace d'une neige profonde ; l'intérieur du port, aussi loin que s'étend l'eau douce du Gydaris, gèle presque tous les ans. Toutefois, l'été et l'hiver se ressemblent plus dans ce pays que chez nous ; les pins, les cyprès, les lauriers et les lauriers -roses ne changent pas de feuillage. Le lierre grimpe le long des flancs des rochers, les roses fleurissent toute l'année et une fraîche verdure couvre maintenant déjà la montagne, partout où le souffle tiède du midi fait fondre la neige. Les flots murmurants du Bosphore réjouissent l'œil de leur bleu foncé ; le soleil chaud brille dans le ciel pur et sans nuages.
Personne n'hésite à s'asseoir au milieu de la rue, partout oij il lui plaît, pour fumer sa pipe ou pour boire du café. Il y a pour cela des places charmantes sur le Bosphore. Le pied des falaises est ordinairement entouré d'une terrasse basse. A côté, murmure toujours une fontaine et s'élève un petit café ombragé par des arbres énormes. On étend une natte d'écorce et un tapis, si tu veux te coucher ; on avance une chaise basse en jonc, si tu préfères t'asseoir. La pipe est toute prête ainsi que le café. Le rivage de l'Asie est tellement rapproché que l'on reconnaît les personnes qui s'y promènent. Une multitude de dauphins dansent autour des grands navires qui vont et viennent, et tout près du rivage glissent
en une suite ininterrompue des caïcs avec des femmes, des effendis superbes et des étrangers.
J'étais assis hier à une de ces places charmantes, lorsque le grand caïc da padichah s'avança rapidement. La pointe longue, avec ses riches dorures et sa mouette comme insigne, fendait les flots comme une flèche, et quatorze paires de rames marquaient sur la surface sombre de l'onde, par un sillage blanc comme la neige, la course de la barque impériale. A l'arrière se dresse un baldaquin où repose le chef des croyants assis sur des coussins en velours rouge. Devant lui les pages se tiennent à genoux ; derrière lui, le pilote, le main sur le gouvernail. A quelque distance suit un caïc semblable, car l'usage veut que le Grand-Turc retourne toujours dans uQe autre barque qu'il n'est venu.
Dès que l'on aperçut le caïc du Hunkiar (littéralement le bourreau, l'ôtrangleur, un des titres d'honneur du padichah), aussitôt chacun de se lever et de se cacher derrière la fontaine ou derrière les arbres. On me lit signe d'en faire autant. Le sultan Mahmoud a interdit cette sorte d'honneurs, mais la terreur séculaire mène encore les raïahs.
La situation politique et militaire de l'empire turc en 1836.
Péra, le 7 avril 1836.
C'a été longtemps la tâche des armées de TOccident de mettre des bornes à l'empire musulman ; aujourd'hui, l'on dirait que la politique européenne a reçu mission de lui assurer l'existence.
Le temps n'est pas si éloigné où l'on pouvait craindre sérieusement que, de môme qu'il avait vaincu en Orient, l'islamisme ne conquît la suprématie d'une grande partie de l'Occident. Les sectateurs du prophète s'étaient
emparés do pays où le christianisme avait pris racine depuis des siècles. La terre classique des apôtres : Gorinthe et Ephèse, Nicée, la ville des synodes, et des églises comme Antioche, Nicomédie et Alexandrie, étaient soumises à leur pouvoir, Le berceau même du christianisme et la tombe du Sauveur, la Palestine et Jérusalem, obéissaient aux infidèles qui défendaient leur possession contre toute la chevalerie de l'Occident. Il leur était réservé de mettre fin à la longue durée de l'empire romain et de consacrer à Allah et au prophète l'église Sainle-Sophie, où l'on avait adoré près de mille ans Jésus-Christ et les saints. Les musulmans pénétrèrent victorieux jusqu'en Styrie et près de Saltzbourg. Le roi romain, le premier prince de son temps, s'enfuit de sa capitale à leur approche, et peu s'en fallut que l'égHse Saint-Etienne, à Vienne ne fût convertie en musquée, à l'exemple de Saint-Joseph de Byzance.
Du désert africain à la mer Caspienne, de l'Océan Indien à la mer Adriatique, tous les pays obéissaient au padichah. Venise et l'empereur d'Allemagne étaient inscrits parmi les tributaires de la Porte. Trois quarts des côtes de la Méditerranée lui étaient soumis. Le Nil, l'Euphratc étaient des fleuves turcs ; l'Archipel et la mer Noire des lacs turcs. Deux siècles à peine plus tard, l'empire musulman nous offre le tableau d'une dissolution qui semble présager une fin prochaine. •
La Grèce s'est affranchie, les principautés de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie ne reconnaissent que pour la forme la suprématie de la Porte, et les Turcs se voient bannis de toutes ces provinces qui leur appartenaient. L'Egypte est plutôt une puissance hostile qu'une province vassale. La Syrie, Adana et l'île de Crète, dont la conquête avait coûté cinquante-cinq assauts et la vie de soixante-dix mille musulmans, ont été perdues avant que l'épée ait pu être tirée, et sont devenues la proie d'un pacha en rébellion. L'empire qu'on vient de regagner à Tripoli menace de se perdre
de nouveau. Les autres Etats africains sur la Méditerranée n'ont presque plus de rapports avec la Porte, et si la France hésite encore si elle doit garder le plus beau de ces pays, elle tourne ses regards bien plus vers le cabinet de Saint-James que vers le divan de Gonstantinople. Enfin en Arabie et même dans les villes saintes, il y a longtemps que le sultan n'exerce plus de pouvoir réel. Dans les pays qui restent encore à la Porte, la puissance souveraine du grand-maître est limitée à plusieurs égards. Les peuples des bords de l'Euphrate et du Tigre montrent peu d'attachement; les ayans de la mer Noire et de la Bosnie obéissent bien plutôt à leurs intérêts qu'aux ordres du padichah, et les grandes villes éloignées de Gonstantinople ont des constitutions municipales oligarchiques qui les rendent à peu près indépendantes.
On le voit, la monarchie musulmane n'est plus aujourd'hui qu'un agrégat de royaumes, de principautés et de républiques n'ayant d'autre lien qu'une longue habitude et une soumission commune au Coran. Et si l'on entend par despote un maître dont la volonté est la loi unique, le sultan de Gonstantinople n'est rien moins qu'un despote.
Depuis longtemps la diplomatie européenne enveloppe la Sublime-Porte dans -des guerres étrangères à ses intérêts, ou bien elle lui impose des traités de paix qui lui coûtent des provinces. Mais l'Etat réchauffait dans son sein même un ennemi plus terrible que toutes les armées et toutes les flottes de l'étranger. Sélim III ne fut pas le premier sultan qui perdit le. trône et la vie dans sa lutte contre les janissaires, et pourtant son prédécesseur aima mieux courir les «chances d'une réforme que de se confier en la protection de cette corporation. Il atteint son but en versant des torrents de sang. Le sultan se félicite d'avoir anéanti l'armée turque; mais pour dompter le soulèvement de la presqu'île Hellénique, il est réduit à invoquer le secours d'un vassal trop puissant. Alors, trois
puisFances chrétiennes oublient leurs vieilles haines, la France et l'Angleterre sacrifient leurs matelots et leurs vaisseaux pour détruire la flotte du Grand-Turc. Elles ouvrent à la Russie le chemia qui conduit au cœur de la Turquie, et provoquent ce qu'elles veulent éviter avant tout.
Le pays no s'est pas encore relevé de tant de blessures que déjà le pacha d'Egypte envahit la Syrie et menace de perdre le dernier neveu d'Osman.
Une armée fraîchement organisée est envoyée audevant de l'insurgé, mais des généraux du harem la perdent en peu de jours. La Porte s'adresse à l'Angleterre et à la France, à ceux qui se disent ses plus anciens alliés, mais on ne lui accorde que des promesses. Le sultan Mahmoud appelle à son secours la Russie, et son ennemi lui envoie des vaisseaux, de l'argent et une armée.
Le monde vit alors ce spectacle étrange de 15,000 Russes campant sur les hauteurs de l'Asie, devant Gonstantinople, pour protéger le Grand-Turc dans son sérail contre les Egyptiens. Un grand mécontentement régnait parmi les Turcs. Les ulémas voyaient leur influence diminuer; les innovations avaient lésé d'innombrables intérêts, et de nouveaux impôts pesaient sur toutes les classes. Des milliers de janissaires qui ne pouvaient plus avouer leur nom, les parents et les amis de ceux, en aussi grand nombre, qu'on avait étranglés, noyés ou mitraillés, étaient répandus dans le pays et dans la capitale. Les Arméniens n'avaient pas oublié la persécution qu'ils avaient naguère subie, et les chrétiens grecs, c'est-à-dire la moitié de la population de la Turquie primitive, ne voyaient dans leurs maître que des ennemis, dans les Russes les sectateurs de leur propre religion. Il n'était pas possible à la Turquie de lever une armée.-
Des troupes étrangères avaient mis l'empire à deux doigts de sa perte: des troupes étrangères l'avaient
sauvé. On a donc voulu avoir sa propre armée, et c'est à grand'peine si l'on a réussi à organiser 70,000 hommes de troupes régulières. Un coup d'œil jeté sur la carte montre combien peu ces forces suffisent à protéger le territoire si étendu de la Porte. Ces dimensions seules empêchent de concentrer sur le point menacé des forces disséminées en tant d'endroits différents, et les troupes de Bagdad sont éloignées de 350 lieues de celles de Scodra en Albanie.
De tout cela résulte la grande importance qu'aurait pour l'empire musulman une milice bien organisée; mais la création d'un pareil corps supposerait la conciliation des intérêts des gouvernants et des gouvernés.
Avant toute chose, la monarchie osmanienne a besoin d'une administration réglée; avec l'administration actuelle, elle ne sera pas à même de nourrir à la longue le faible effectif de 70,000 hommes.
L'appauvrissement du pays ne s'est manifesté que trop par la diminution des recettes de l'Etat. C'est en vain que l'on introduit une foule d'impôts indirects. Une sorte d'impôt de la boucherie et de la boulangerie est prélevée de la manière la plus arbitraire au coin des rues de la capitale. Les pêcheurs payent 20 0/0 du produit de leurs filets; les poids et les mesures sont timbrés tous les ans à nouveau, et le timbre du sultan est imprimé à tous les produits de l'industrie, depuis l'argenterie et les châles jusqu'aux chemises et aux souliers. Mais le produit de ces impositions n'enrichit que les percepteurs. Les trésors disparaissent sous le regard d'une administration avide; le maître des plus beaux pays des trois continents puise avec le tonneau des Danaïdes.
Pour couvrir ses dépenses, il ne reste d'autres ressources au gouvernement que la confiscation des héritages, la vente des places publiques, les dons volontaires et l'avilissement du titre des monnaies. Quant à la confiscation des héritages des employés de l'Etat, le sultan actuel a déclaré qu'il y renonçait. Le principe est re-
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connu, mais il n'est pas mis à exécution. La confiscation était autrefois accompagnée de la condamnation à mort du dépouillé; aujourd'hui, l'on emploie des formes plus douces pour alléger d'une partie de ses richesses celui qui en possède trop.
La vente des places publiques est la source principale des revenus de l'Etat. Le candidat emprunte à des taux très élevés le schelling, prix de l'achat, à une maison de commerce arménienne, et le gouvernement laisse aux fermiers généraux le soin d'exploiter les provinces comme ils veulent, pour rentrer dans leurs déboursés. Avec cela, ils ont à craindre des concurrents qui font des offres plus fortes et qui ne leur laissent pas le temps de s'enrichir; quand ils ont fait fortune, c'est le fisc qu'ils redoutent. Les provinces savent d'avance que le pacha arrive pour les dépouiller; elles arment en conséquence. On entame des négociations; si l'entente ne s'établit pas, il y a guerre; si elle se rompt, soulèvement. Si le pacha s'accorde avec les aïahs, il se met à dos la Porte. Il conclut en conséquence un traité d'alliance défensive avec les autres pachas, et le Grand-Turc est obligé d'entrer en pourparlers avec les voisins avant de pouvoir instituer un nouveau pacha. Toutefois, dans un petit nombre de pachaliks, on a commencé à remédier à cet état de choses. Le pouvoir administratif a été séparé du pouvoir militaire, et les imposés eux-mêm^s ont consenti des impôts plus élevés, à condition de pouvoir les verser directement dans les caisses de l'Etat.
L'inférieur ne peut approcher ses supérieurs sans cadeaux; le plaignant est tenu de faire un don à son juge. Employés et officiers reçoivent des pourboires; ma' s celui qui accepte le plus de cadeaux, c'est le sultan luimême.
La ressource de l'avilissement du titre des monnaies a été employée jusqu'à épuisement. Il y a douze ans, l'écu espagnol valait 7 piastres; aujourd'hui, il en vaut 21. Celui qui, à cette époque, disposait d'une fortune de
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100,000 écus ne se voit plus aujourd'hui eu possession que de 33,000 écus. Cette calamité est plus grande en Turquie que partout ailleurs, parce que peu de capitaux sont placés en biens-fonds et que les fortunes consistent pour la plupart en espèces. Dans les pays civilisés de l'Europe, la fortune provient de la production d'objets de valeur; celui qui acquiert ainsi des richesses, augmente en même temps le trésor de l'Etat, et l'argent n'est que l'expression des biens qu'il possède. En Turquie, le bien c'est la monnaie elle-même, et la fortune n'est autre chose que l'accumulation fortuite, dans les caisses de tel ou tel individu, de la masse d'argent existant en général. Le taux très élevé de 20 0/0 n'est rien moins qu'une preuve de la grande activité des capitaux; il témoigne seulement du danger que l'on court à mettre son argent en circulation. La condition de toute fortune, c'est qu'on puisse la mettre en sûreté. Le raïah rachètera plutôt un joyau du prix de 100,000 piastres qu'un moulin ou une fabrique. Nulle paxt on n'aime autant les objets de luxe qu'ici, et les joyaux que portent même les tout jeunes enfants dans les familles riches sont. uaepncuîvsïiéclataata de la^çaiwrfité
du pays. , -■;• il'V.h -< nif .;■. ..::m;^ -' >..>i
Si l'une des premières conditions! de, tout gouvernement est d'éveiller la confiance, l'administration turque -s'inquiète fort peu de remplir cette tâch&. Les procédés à l'égard des Grecs, la persécution injuste et cruelle des Arméniens, ces fidèles et riches sujets de la Porte, tant d'autres mesures violentes goût de date; trop récente pour que personne s'avise ;4<^plaoei^ sos capitaux à longue échéance. Dans un •ç.ayszoïi ^l'industrie est privée de l'élément où elle peut seule réussiCijideiCiOMjmerce ne peut être que l'échange des matières premières contre des objets de fabrication étrangère. Aussi le Turc donne-t-il dix okas de soie brute pour un oka de soie fabriquée dont la matière est produite par son propre sol.
L'agriculture est dans un état plus pitoyable encore.
On se plaint souvent à Gonstantinople que, depuis le massacre des janissaires, les prix des objets de consommation aient quadruplé, comme si le ciel avait voulu suspendre ce châtiment sur les meurtriers des défenseurs de l'Islam. Le fait est constant, mais la cause en est évidemment dans cette circonstance que, depuis cette époque, la Moldavie, la Valachie et l'Egypte, ces grands greniers de l'Europe sont fermés, tandis qu'autrefois ils étaient forcés d'amener dans le Bosphore la moitié do leurs récoltes. Dans l'intérieut, personne ne veut s'occuper de la culture en grand du hlé, parce que le gouvernement fait ses achats à des prix qu'il fixe lui-même. Les prix imposés par l'administration sont des calamités plus grandes pour le pays que les incendies et la peste tout ensemble. Non-seulement cette mesure mine Je bien être, mais elle en tarit encore les sources. Il arrive ainsi que le gouvernement se trouve réduit à acheter son blé à Odessa, tandis que des étendues illimitées de terre fertile restent sans culture sous le ciel le plus clément, aux portes d'une ville de 800,000 habitants.
Les membres du corps de cet Etat, autrefois si puissants, sont frappés de mort, la vie tout entière a reflué vers le cœur, et un soulèvement dans les rues de la capitale peut être le convoi funèbre de la monarchie osmanienne. L'avenir montrera si un Etat peut s'arrêter au milieu de sa chute, ou si l'empire m ahomé tan-byzantin est destiné à périr, comme l'empire chrétien-byzantin, par une administration fiscale. Mais ce qui constitue une menace pour la paix de l'Europe, c'est moins une conquête de la Turquie par une puissance étrangère, que la faiblesse extrême de cet empire et sa dissolution intérieure,
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Les Dardanelles. — Alexandra-Troas.
Péra, le 13 avril 1836.
Le 2 avril, je quittcii Gonstantinople sur un bateau à vapeur autrichien ; j'aperçus le lendemain les belles et hautes montagnes de l'île de Marmara. Bientôt les côtes de l'Europe et de l'Asie se rapprochèrent, et Gallipoli m'apparut sur des rocs abrupts, déchiquetés, avec un vieux castel et d'innombrables moulins à vent au bord de la mer. A midi, le fort Nagara émergea avec ses belles murailles blanches du sein des flots bleus et clairs de l'Hellespont.
Ce détroit est beaucoup moins beau que celui du Bosphore. Les côtes sont nues et très éloignées, mais les souvenirs historiques leur donnent du charme. Du haut de ces collines à forme bizarre, Xerxès embrassa ^'un coup d'œil ses hordes innombrables, avant de les conduire en Grèce : là-bas, les ruines qui couvrent celte langue de terre plate et unie, c'était Abydos ; ici, Léandre passa à la nage d'Europe en Asie, pour voir Héro. Un seul reste de muraille informe est debout, marquant la place occupée autrefois par la ville, mais il est difficile de dire ce qu'a été autrefois cette ruine. En revanche, il est probable qu'une source d'eau douce qui jaillit encore aujourd'hui dans une voûte souterraine de l'isthme, a désaltéré les habitants de celte ville, peutêtre même la belle Héro.
Le courant, très fort, nous amena rapidement au coin le plus resserré du détroit, où « les châteaux noircis par le temps se regardent l'un l'autre. » Derrière celui de l'Europe s'élève un roc abrupt; il renferme une petite grotte qui passe pour être la tombe d'Hécube. La
côte asiatique, au contraire, est unie ; elle laisse voir derrière le castel élevé autrefois par les Génois, à l'ombre de platanes énormes, une petite ville entourée de jardins et de vignobles ; les Turcs l'appellent Tchanak-Kalessi, « le château des pots, » à cause des nombreux potiers qui y sont établis. Là réside, dans une demeure modeste, le Boghar-Pacha, auprès de qui je me rendis pour lui remettre les lettres du chef du sérail et pour m'acquitter verbalement de quelques commissions. Il mit une petite et jolie maisonnette à ma disposition, et, après que j'eus visité les forts et les batteries, je levai le plan des Dardanelles- et de leurs côtes.
' A l'entrée des Dardanelles s'élèvent les nouveaux châteaux que les Turcs ont bâti sur le modèle des vieux. L'européen s'appelle Sed-il-Bar, « la clef de la mer; » — Fasiatique, Kunikaléth, a le château de sable. » L'embouchure est large d'un demi-mille géographique, et ces châteaux ne sont pour ainsi dire que des avant-postes signalant l'approche des flottes ennemies et les empêchant ôii même temps de jeter l'ancre devant le détroit. La défense proprement dite commence deux lieues plus haut et consiste dans les batteries construites sur l'espace d'une lieue entre Tchanak-Kalessi et Nagara. Entre Sultani-Hissar et Kilid-fiakr, «le château de la mer,» le passage se resserre jusqu'à 1,986 pas, et les boulets de ces forts très-solides et des grandes batteries dont ils sont ilanqucs atteignent d'une rive à l'autre.
Les Dardanelles sont défendues par 580 pièces dont le (ialibre varie entre 1 livre et 1,600. Il y a des pièces de '5 à '22, et l'on remarque des canons turcs, anglais, français et autrichiens; presque tous sont en bronze. Un capital énorme est enfoui dans cette provision. ""J'ai remarqué de grands kémerliks qui lancent des boulets de granit et de marbre. Ils sont couchés sans affûts, sur de simples blocs, sous des voûtes pratiquées dans 16 mut^ du fort. Les plus grands pèsent jusqu'à '300 quintaux et se chargent avec 148 livres de poudre.
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Le diamètre du calibre est de 2 pieds 9 pouces, et l'on peut se glisser jusqu'à la chambre. On a élevé des murailles en moellons énormes derrière les pièces, afin d'en empêcher le recul ; mais il suffit d'un petit nombre de coups pour les réduire en poudre. Lorsqu'un boulet atteint un navire en marche, l'on ne voit pas comment une voie d'eau de deux pieds et demi de diamètre peut être bouchée.
Quelques exploits hardis et heureux, accomplis sur mer par les Anglais, ont contribué à répandre l'opinion suivant laquelle les batteries de terre ne sauraient se défendre contre les batteries flottantes. Telle l'entreprise de lord Duckworth, en l'an 1807. La défense des Dardanelles était alors dans l'état le plus piteux ; l'escadre an^ glaise passa sans presque trouver de résistance, et le 20 février, une flotte ennemie parut pour la première fois sous les murs de la capitale osmanienneij ^i '*iinu.h iijov
Moins les Turcs avaient cru à la possibilité d'mi pareil événement, plus leur stupeur fut grande. On sait que l'influence et l'action de l'ambassadeur français empêchèrent le divan de consentir à la moindre des exigences anglaises. Des batteries s'élevèrent sur les murs de Tophané et du sérail, pendant que, sur les derrières des assaillants, les Dardanelles étaient mises rapidement eu état de défense. Bientôt l'ambassadeur anglais lui-môme ne sut plus que faire du succès militaire de son amiral. Huit jours après, lord Duckworth se félicita d'avoir pu regagner la rade de Ténédos, avec la perte de deux corvettes et des dégâts considérables infligés à presque tout le reste de ses bâtiments.
Le boulet lancé par un vaisseau coQtre une batterie de terre tue tout au plus quelques hommes et démonte une pièce, tandis que les projectiles lancés par une batterie de terre peuvent mettre un vaisseau hors de combat. Les hommes, la pièce, les munitions sont incomparablement mieux proté^'és dans la batterie de terre que derrière les murs d'un navire. Mais, ce qui tranche la
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question, c'est que le tangage rend le pointage exact tout à fait impossible. La batterie de campagne offre au tir un but de trois pieds et demi de haut; un roulis très faible augmente donc ou diminue assez l'élévation de la pièce pour que toute une décharge passe trop haut ou trop bas. Les bouches à feu d'une batterie de campagne sont au contraire maintenues en place ; leur but est un mur partout accessible, haut de 20 à 30 pieds, long de 100 pieds. Les boulets qui vont trop bas peuvent encore porter par ricochets ; ceux qui vont trop haut peuvent détruire des mâts, des vergues et des voiles. Le nombre supérieur des pièces est du côté de la flotte ; des circonstances plus favorables, du côté de la batterie de terre.
Une autre circonstance rend très difficile l'entrée des bâtiments dans la Propontide par les Dardanelles. Le vent souffle presque continuellement du nord pendant tout l'été; les navires marchands restent souvent quatre à six semaines sans avancer, et quand enfin le vent du sud s'élève, il faut ju'il soit très fort pour vaincre le courant de l'Hellespont, qui se porte constamment vers le sud. Lorsque le matériel d'artillerie sera parfaitement disposé dans les Dardanelles, je ne crois pas qu'aucune flotte ennemie puisse tenter de remonter le courant. On serait toujours obligé de débarquer des troupes et d'attaquer les batteries à la gorge. Cette entreprise ne serait pas aussi facile qu'on veut bien le dire.
Je fis une excursion à Alexandra-Troas, ville qu'Antigone, un des généraux d'Alexandre le Grand, avait bâtie en l'honneur de son maître, entre l'île de Ténédos et la côte plate de l'Asie. Nous passons devant la tombe de Patrocle, où je cueille une branche d'olivier, nous longeons la côte déserte où le fils de Pelée avait pleuré la belle Briséis, et nous nous dirigeons vers le cap de Sigée, d'où la vue s'étend sur la mer magnifique et sur les îles d'Lnbros, de Samos et de Ténédos. Sur une colline qui semble élevée par la main de l'homme, s'élève
un village grec dont les maisons serrées l'une contre l'autre offrent l'aspect massif d'un château fort. Je savais que Pergame est située plus loin, dans l'intérieur des terres; mais je me plaisais à me représenter que c'était là la citadelle célèbre, et il est probable que même les héros descendant des dieux n'étaient pas mieux logés que dans ces huttes d'argile. La contrée est presque sans culture, de jeunes chameaux broutent l'herbe haute et sèche, et quelques palmiers solitaires ornent la campagne.
Le soleil se couchait derrière une belle montagne, lorsque nous atteignîmes un grand village tnrc. Nous nous rendîmes auprès de l'ancien du village, qui nous accorda l'hospitalité ordinaire. « Puisse ton noble soir être heureux, seigneur! Sois le bienvenu! » s'écria-t-il, mit à ma disposition sa chambre, sa couche, sa maison, et m'offrit la pipe qu'il fumait lui-même. — Ce jour-là eut lieu un tremblement de terre. Je n'avais pas ressenti la première secousse, parce que j'avais été à cheval ; je ne ressentis pas davantage la seconde, qui eut lieu pendant que j'étais plongé dans le plus profond sommeil. Mais, vers le matin, je me sentis ballotté sur ma couche, et le craquement de toutes les fenêtres et de toutes les portes me réveilla.
Le lendemain, après avoir traversé une belle vallée avec des peupliers, des châtaigniers et des noyers, nous vîmes devant nous les fondements du vieux mur d'enceinte d'Alexandra-Troas. Ils consistaient en de puissants moellons, longs de 6 à 10 pieds, hauts de 3 à 6 pieds, et s'étendaient aussi loin que le regard pouvait les suivre à travers les broussailles. Nous parcourûmes un espace de mille pieds sur ce rempart, et nous découvrîmes d'énormes blocs de pierre, des colonnes de granit, des voûtes autrefois ornées d'un beau revêtement de pierres à six faces, des ruines d'architecture et de beaux chapitaux dispersés dans la plaine. Soudain, nous nous trouvâmes devant une ruine énorme formée de moel-
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Ions gigantesques. Les grands arcs du beau portail déftént tous les tremblements de terre et tous les siècles, et l'on éprouve un sentiment particulier de mélancolie à trouver une construction aussi gigantesque dans un désert si complètement abandonné des hommes.
Les Turcs appellent cet endroit Eski-Stamboul, le vieux Constantinople. Ils se servent des sarcophages en guise de lavoirs, de leurs couvercles en guise de passerelles jetées sur les ruisseaux, et les fûts des colonnes, ils les convertissent en boulets pour leurs canons.
Cérémonie du mariage de la fille du sultan. — Le mélach ou conteur
public. 7 ' ' ' ", '.' *
Constantinople, le 5 mai 1836.
Avant-hier, le sultan a donné aux ambassadeurs un magnifique dîner à l'occasion de la fête du mariage de sa seconde fille, Mihrimah (lune-soleil). On se rassembla dans un kiosque ouvert de tous les côtés, et qui offrait une vue large sur Constantinople, Péra et la mer. Sous les fenêtres, des danseurs de corde, des écuyers d'hippodrome, des mimes perses et d'innombrables spectateurs. Les femmes, enveloppées de leurs amples manteaux et de leurs voiles blancs, étaient assises l'une à côté de l'autre sur le flanc d'une colline. Une heure avant le coucher du soleil, on nous conduisit dans une grande tente turque oii était dressée une table à cent couverts. L'argenterie et la porcelaine étaient superbes. Plus de deux cents cierges éclairaient la société, composée, outre le corps diplomatique, du gendre du sultan, des vizirs et des premiers dignitaires de l'empire. Apres le dîner, on retourna au kiosque, d'où nous contemplâmes un feu d'artifice. Lorsque nous rentrâmes à la maison, le Bosphore éclairé offrait un aspect magnifique; Ici,
c'est toujours la nature qui fait les meilleurs frais ; si on avait transporté toute la fêle dans une autre contrée, elle en eût perdu tout son éclat.
Hier, la dot de la princesse a été portée dans sa maison. Quarante mulets chargés de gros ballots d'étoffe précieuse parurent, escortés par de la cavalerie et précédés de quelques pachas; ils étaient suivis d'une vingtaine de voitures avec des châles, des tapis, etc., et de cent soixante porteurs avec de grands bassins en argent sur la tête. Le premier contenait uu Coran relié magnifiquement avec de l'or et des perles, puis venaient un grand fauteuil en argent, des réchauds, des coffres et des cassettes avec des parures, des cages d'oiseaux en or, et Dieu sait quels ustensiles. Un grand nombre de ces pièces rentreront vraisemblablement en secret au trésor, et au prochain mariage d'une princesse, elles défileront de nouveau.
Aujourd'hui la princesse a été livrée à son époux, qui ne la pas vue jusqu'ici. En tête marchait de la cavalerie, puis tous les officiers du palais, tout le corps des pachas, le mufti et mon protecteur, le chef du sérail; ensuite venaient les deux fils du Grand-Turc dans une voiture découverte, le Kislaw Aïah et trente circoncis ; enfin, dans un carrosse magnifique, entièrement fermé, la fiancée. Le carrosse, avec ses six étalons bruns, est un cadeau de l'empereur de Russie. La fiancée était suivie de quarante voitures remplies d'esclaves. Le cortège s'avançait entre deux haies de spectateurs longues d'une lieue.
La plus belle fête, cependant, c'est celle que célèbre le printemps. Depuis six semaines, nous jouissons continuellement du plus beau temps. Tous les arbres sont eu fleurs ; les platanes gigantesques étalent déjà leur feuillage, les amandiers ont semé la terre de leurs fleurs rouges. Je profite du temps que j'ai de reste pour faire, à cheval et à pied, des excursions dans les environs. Avant-hier, j'entrai dans un café turc. Dans un petit
jardin, d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur le Bosphore et la côte asiatique, étaient assis plus de cent hommes fumant le narguilhé. Ils tournaient tous le dos à la belle contrée et écoutaient attentivement un homme de haute taille qui se tenait au milieu du jardin, se livrant à une déclamation accompagnée des gestes les plus expressifs. C'était un célèbre conteur public qui raconte des histoires de maîtres sots et bornés, de serviteurs madré J et d'événements miraculeux, mais qui souvent traite incidemment les événements politiques du jour et exerce une grande influence sur la foule. Je ne comprenais pas une syllabe; je n'en pris pas moins goût à observer, pendant quelque temps, le débit du personnage. Tantôt il parlait en effendi puissant, tantôt en garçon de bain ; tantôt il imitait la voix éraillée d'une matrone, tantôt le dialecte d'un Arménien, d'un Européen, ou d'un Juif. Le public le plus bienveillant du monde le suivait avec la plus grande attention en fumant et en riant à gorge déployée. Lorsque le métach fut arrivé au passage le plus intéressant, il s'arrêta, fit le tour avec un plateau en étain, et chacun y jeta un para pour avoir le droit d'entendre la fin de l'histoire.
Le printemps au Bosphore. — Un dîner diplomatique turc.
Péra, le 20 mai 1836.
Depuis quelques jours, nous avons un retour de froid tellement vif que nous sommes réduits à allumer du feu pour nous chauffer. Le printemps ne s'est réellement déclaré que le 15 mai. Par suite de la proximité de la mer Noire, le vent du Nord amène le froid jusqu'au mois de juin. J'ai été frappé de la lenteur avec laquelle la végétation se développe ici. Les plantes semblent savoir qu'elles n'ont pas besoin de se hâter comme
chez nous, où l'hiver les surprend à Timproviste, à peine écloses. Les arbres fruitiers ont fleuri pendant deux mois ; c'est maintenant le tour des jasmins et des innombrables rosiers gui remplissent tous les jardins. On commence aussi à offrir en primeurs des fraises et des cerises. En somme, je dois l'avouer, le printemps me paraît moins beau que chez nous ; il y manque ce passage rapide, magique, et cet ornement principal, la forêt en fleurs. Du temps des empereurs grecs, les deux rives du Bosphore étaient couvertes de bois ; maintenant, ce ne sont plus que des hauteurs nues et sans culture. Mais les arbres isolés qui ont survécu dans les vallons, sont de véritables et superbes montagnes de branchages et de feuillage.
Il y a quelques jours, nous avons été de nouveau les hôtes du sultan, ou plutôt de son trésorier. On célébrait, dans une grande prairie, la fête de la circoncision du jeune prince. On avait invité le corps diplomatique à prendre part à cette fête populaire. Nous prîmes part à un dîner à la turque, sans couteaux, ni fourchettes, ni vin. Un agneau rôti, farci de riz et de raisins de Corinthe, servit d'entrée. Chacun le fouilla de la main pour en arracher un morceau. Les plats doux alternaient avec les rôtis. Tous les plats étaient excellents, mais toute la combinaison constituait une surprise étrange pour un estomac européen. Et, avec tout cela, point de vin ! On passa la glace au milieu du repas ; enfin, nous demandâmes instamment le pillaw, qui forme toujours la fin du dîner.
On se lave avant et après le repas. C'était un spectacle assez grotesque que de voir les diplomates avec leurs uniformes brodés assis à une table pareille. On attacha à chacun une longue serviette brodée autour du cou, comme si on avait voulu nous faire la barbe, puis on nous abandonna à notre sort. Devant les tentes s'agitaient des danseurs de cordes, des charlatans arabes, des chanteurs arméniens, des danseurs grecs et des musi-
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cieiis valaques. Le soir, on brûla un feu d'artifice tel qu'on en voit à la montagne de la Croix de Berlin. Deux ballons qu'on voulait lancer crevèrent avant d'être remplis. Rentrés à la maison, nous bûmes une bouteille de vin, sans pouvoir nous défendre d'une pitié sincère pour Mahomet et ses fidèles.
J'avais eu l'intention de partir le 10 de ce mois, mais le sultan a ordonné au séraskier de me retenir. Je visiterai, avec Halil-Pacha, Varna qui est actuellement occupée; plus tard, je me rendrai de nouveau aux Dardanelles. L'arrivée des officiers prussiens est ajournée ; peut-être n'aura-t-elle pas lieu, j'espère donc être à Berlin à l'entrée de l'hiver.
Voyage à Brousse. '
Péra, 16 juin 1836.
Je suis de retour, depuis hier, d'une petite excursion que j'ai faite en Asie. Je devrais te la décrire en vers, puisque j'ai fait l'ascension de l'Olympe ; mais comme je n'ai gravi que le pied ou plutôt le petit doigt du pied du géant, il faudra bien que tu te contentes de ma prose.
Le 11, je m'embarquai sur un bateau turc, et un frais vent du nord nous conduisit en quatre heures au cap de Posidoni, situé à une distance de huit lieues. Là, la mer devint tellement houleuse que notre pilote commençait déjà à jeter son : « Allah ekbcr, » Dieu est miséricordieux, lorsque subitement le vent tomba si complètement à plat que nous ne pûmes aborder que le lendemain à Madania. Bientôt nos montures furent prêtes et je parcourus jusqu'à Brousse une contrée ravissante. Toutes les terres sont cultivées, portant moins de blé que de vignes et de mûriers. -Ces derniers sont maintenant très bas, en broussailles ; on en coupe la couronne, comme on fait
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chez nous des saules, et on la donne en pâture aux vers à soie. Leurs grandes feuilles d'un vert clair couvrent au loin la campagne. Les oliviers forment ici des bois considérables ; mais ils sont plantés. Toute cetie riche contrée rappelle la Lombardie, surtout la campagne boisée de Vérone. Le charme du premier plan du tableau est égalé par la magnificence des horizons lointains. D'un côté, l'on aperçoit la mer de Marmara et les îles des Princes ; de l'autre, l'Olympe magnifique, dont le sommet couvert de neige s'élève au-dessus d'une large ceinture de nuages. La fleur de la vigne remplissait l'air d'un parfum semblable à celui du réséda ; il s'y mêlait celui du caprifolium aux jets puissants et d'une fleur jaune dont j'ignore le nom.
Après avoir passé une série de collines basses, nous aj)erçùmes Brousse, s'étendant au large dans une vaste phiine verte au pied de l'Olympe. Laquelle des deux capitales des souverains osmanieus est le mieux située, l'ancienne ou la nouvelle, Brousse ou Constantinople ? En vérité, il est difficile de le dire. Ici, c'est la mer, là, la terre qui vous enchante; ce paysage-ci est teinté de bleu, celui-là de vert. Sur le fond sombre des forêts qui couvrent les flancs abrupts de l'Olympe, se détachent plus de cent minarets blancs et des coupoles voûtées. En hiver, la montagne fournit aux habitants de Brousse du bois de chauffage, en été de la glace pour les sorbets. Un fleuve, qui porte le nom de Lotos, trace son cours sinueux à travers de riches prairies et des bois de mûriers, entrecoupés de noyers gigantesques au feuillage sombre, de platanes, de mosquées blanches et de sombres cyprès. Les vignes s'élancent en troncs puissants, grimpent le long des branches et redescendent à terre, entremêlées de caprifolium et d'autres plantes parasites*. Je n'ai vu nulle part un paysage aussi uniformément vert, si ce n'est du haut de la tour de Liibbenau, qui domine la forêt de la Sprée. Mais à cette verdure s'ajoutent ici une végétation plus riche et les
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montagnes magnifiques qui ferment la plaine. L'abondance des eaux est surprenante. Partout, le murmure d'un ruisseau. Des sources puissantes jaillissent du roc; il y en a de glacées à côté de fumantes, et dans toute la ville, même dans les mosquées, s'élancent d'innombrables jets d'eau.
La beauté des aspects s'efîace, comme partout en Turquie, dès que l'on entre dans la ville. Gonstantinople, Andrinople et Brousse n'ont rien qui égale la grâce et la commodité du plus petit bourg allemand. Il n'y a d'imposant que les mosquées et les caravansérails, les fontaines et les bains publics. Dans les premières années de la monarchie des Osmanlis, les sultans ne pouvaient bâtir une mosquée avant d'avoir gagné une bataille sur les infidèles. Les mosquées de Brousse n'égalent ni en grandeur ni en beauté celles qui ont été élevées plus tard, mais elles intéressent par des souvenirs historiques, par les noms d'Orcan, de Soliman, de Mourad, de tous les héros, en un mot, de la période conquérante de l'Islam. La plus belle de toutes par son architecture me paraît être celle de Bajazet. Le monument de ce conquérant puissant, qui mourut vaincu et, s'il faut en croire la légende, dans une cage, ce monument s'élève dans une solitude peuplée de cyprès immenses. La plus grande des mosquées est un bâtiment qui, autrefois, servait d'église cathédrale aux chrétiens ; elle reçoit la lumière d'en haut, la voûte du milieu étant tout ouverte. Le beau ciel étoile de l'Asie s'arrondit lui-même en coupole audessus de ce temple. Sous l'ouverture fermée par une grille en fil de fer se trouve un vaste bassin où murmure un jet d'eau et qui reçoit en même temps l'eau des pluies. Je ne dirai pas que les plus grandes mosquées de Gonstantinople et d'Andrinople font la même impression religieuse que l'église de Saint-Etienne, à Vienne, ou la cathédrale de Strasbourg; mais toutes les mosquées, jusqu'aux plus petites, sont belles. Rien de pittoresque comme la coupole couverte en zinc et les minarets blancs
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qui s'élèvent avec grâce au-dessus des cyprès et des platanes énormes. Lorsque lesOsmanlis conquirent les provinces de l'empire romain d'Orient, ils conservèrent rarchiteclure grecque do^ églises, mais ils ajoutèrent les minarets d'origine arabe.
Les caravansérails sont les seuls monuments en pierre que l'on rencontre. Ils forment un carré, dont la cour contient une mosquée, une fontaine, un petit kiosque pour les voyageurs de qualité, quelques mûriers ou des platanes. Une galerie voûtée avec des ogives court le long du côté intérieur de la maison. La façade extérieure contient une série de cellules semblables l'une à l'autre, chacune surmontée de sa coupole. Une natte de paille est le seul meuble mis à la disposition du voyageur. Le service brille par son absence ; chacun apporte de quoi faire son repas et sa couche.
Ayant été invités à dîner chez le Kiébatschi, nous prîmes notre repas, non pas à table, mais sur la table. Un petit morceau de mouton rôti au gril et entouré d'une pâte, mets très savoureux ; des olives salées, le helwa ou plat doux et un sorbet : ttsl fut le menu excellent que nous payâmes 120 paras ou cinq gros d'argent.
Les bains de Brousse sons chauffés non point par l'art, mais par la nature, et à tel point que l'on commence par se demander s'il sera possible de descendre dans le grand bassin clair sans en ressortir grillé.
Le 13, au soir, nous nous rendîmes à Kemlik au bout de la baie de Madania, où se trouve une rade. Ce point est un des plus beaux que j'aie vus. Le clair miroir de la mer finit ici, entre des montagnes hautes et escarpées qui laissent tout juste la place nécessaire à la petite ville et à de petits bois d'oliviers. Le crépuscule est extrêmement court dans le pays ; il faisait nuit lorsque nous atteignîmes la porte de la ville, mais quelle nuit ! La lune était dans son premier quartier; néanmoins, l'on distinguait les objets à de grandes distances, et l'étoile du soir
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brillait d'un éclat tellement vif que sa lumière faisait projeter des ombres aux objets. A trois heures du matin, nous étions de nouveau en selle, et nous nous dirigeâmes par un bas-fond vers l'est, entre de hautes montagnes. Les hauteurs étaient couvertes d'oliviers, les rossignols chantaient dans les buissons en fleurs. Au coucher du soleil, nous arrivons à un lac d'une vaste étendue. Les murs gigantesques et les tours qui s'élèvent sur le bord opposé protégeaient autrefois une ville puissante, autour de laquelle on s'était battu pendant les croisades. Aujourd'hui, ils n'enserrent qu'un petit nombre de huttes misérables et de ruines amoncelées qui, il y a quelques siècles, formaient la ville de Nicée. C'est là qu'une assemblée de cent évêques savants proclama le mystère de la Trinité et résolut de brûler ceux qui ne partageraient pas leur opinion. Qu'eussent dit les fiers prélats, si on leur avait prédit que leur ville riche et puissante ne serait un jour qu'un amas de décombres, et leur cathédrale la ruine d'une mosquée turque ; que l'empire grec s'éteindrait ; que non-seulement leur interprétation, mais leur foi disparaîtrait de ces pays ; que sur des centaines de lieues alentour, et pendant de longs siècles, le nom seul du chamelier de Médine serait prononcé?
Les musulmans, qui abhorrent toutes les images, ont couvert partout les peintures des églises grecques d'une couche blanche. Dans la cathédrale de Nicée, où s'était réuni le fameux concile, transparaît près du rnaîtreautel, à travers la couleur blanche, la fière promesse : I. H. S. (1); mais au-dessus l'on voit la doctrine fondamentale de l'Islam : « Il n'y a de Dieu que Dieu ! » Ces traits effacés nous donnent une leçon de tolérance, et il semble que le ciel soit disposé à écouter le Credo d'une oreille aussi favorable que le Allah el Allah.
(1) In hoc signo.
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Deuxième voyage aux Dardanelles.
Péra, le 19 juillet 1836.
Le 11 de ce mois, je me rendis sur un bateau à vapeur autrichien aux Dardanelles, où Halil-Pacha était arrivé par voie de terre. On tira quelques coups d'essai avec les grands canons en pierre de SuUani-Hissar. Sur la côte européenne était amarré un petit caïc que l'on n'avait pas remarqué. Lorsque la charge de plus d'un quintal se fut allumée, le boulet énorme, noirci par la poudre, donna à peu près contre le milieu du détroit, et une haute gerbe d'eau jaillit de la mer à chaque ricochet. L'énorme bloc de marbre se dirigea vers la petite barque, la fit voler en mille éclats et remonta lentement et en chancelant le rivage. A côté du caïc, le propriétaire s'était endormi sur la côte; la détonation terrible le réveilla, et il retrouva à peine les débris de sa barque. Le pacha lui envoya aussitôt une indemnité. Le propriétaire en conçut une joie immense, et il se souvint, après coup, d'avoir laissé dans le caïc une bourse de 50,000 piastres qui avaient été jetées également à tous les vents. L'invention était grossière, mais l'inventeur était Ionien, sujet anglais, et on lui accorda, sinon la somme indiquée, du moins une plus forte indemnité.
Les soldats turcs ignoraient ces négociations : ils trouvaient tout naturel que leur pacha eût pris pour point de mire la barque du giaour. Ils s'en allèrent avec la Ijcnsée que le plus petit navire ne pouvait se glisser par les Borghas, sur la côte opposée, sans être atteint par un boulet.
Je revins avec Halil-Pacha sur un vapeur garni de soldats turcs, mais dirigé par un Anglais. Le temps favo-
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risa la traversée, et, pour éviter le courant, nous longeâmes la côte européenne. Vers le soir, nous passâmes près de San-Stéphano, et nous eûmes devant nous la vue la plus belle de Constantinople. Là, les vieux murs sont battus des flots de la mer de Marmara ; ils se brisent souvent avec fureur contre les fondements dans lesquels sont murées des rangées entières de colonnes, en guise de poutres. On remarque ici des inscriptions sans nombre, et les coupoles et les minarets, la colonne de Constantin et les arcs de Valens se détachaient en silliouettes sur le fond doré du ciel brillant du soir. Nous avions à peine dépassé les sept tours du vieux Gyclobion qu'une secousse violente nous avertit que nous avions touché terre.
Je débarquai avec le pacha, et ce n'est que le lendemain, à midi, que les efforts de deux chaloupes et d'un vapeur autrichien réussirent à remettre à flot le bateau turc.
Smyrne et ses environs.
Port de Smyrne, le 4 août 1836.
Le jour où j'ai expédié ma dernière lettre, je me suis embarqué à Constantinople, sur le bateau à vapeur du gouvernement en destination de Smyrne. Le vent, le courant et la force de la vapeur se réunirent pour nous faire traverser rapidement la mer de Marmara et l'flellespont et, nous amener devant l'archipel que les Turcs appellent la mer Blanche. La mer Egée nous apparut bientôt avec ses belles îles rocheuses, Imbros, LemnoS et les hauts sommets de Samothrace. L'eau est de couleur bleu clair et si limpide que l'on aperçoit distinctement les gros dauphins qui parcourent, avec la rapidité d'une flèche , de longs espaces à côte du bâtiment.
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Nous tournâmes la pointe de Sigée, et nous nous dirigeâmes, entre la Troade et l'île de Ténédos, vers Mytiléne. Les ruines majestueuses d'Alexandra-Troas brillaient entre les oliviers et les noyers; des châteaux génois bizarres, entourés de murs et de tours, s'élevaient sur les îles et les caps. A l'aube naissante, nous entrâmes dans la vaste baie de Smyrne, entourée de hauts groupes de montagnes. La pleine lune brillait encore, et le ciel, à l'orient, se colorait vivement, comme si la terre d'Asie était encore illuminée par les feux de la veille. Les montagnes sont toutes nues, brûlées du soleil, mais de formes d'une singulière beauté. Au pied des hauteurs, le long de la côte, s'étend une verte bande de terres cultivées, avec des vignobles, des olives, des mûriers et de sombres cyprès. Les maisons des villages sont en pierres, avec toit plat. A l'extrémité de la baie apparaît Smyrne, qui s'élève en amphithéâtre sur la montagne qui la borde. Prés de la mer, derrière les navires, on reconnaît d'abord une grande caserne, une batterie, un beau caravansérail avec des coupoles nombreuses, plusieurs mosquées, et à gauche le quartier des Européens avec ses bâtiments en pierres. En seconde ligne vient la ville turque proprement dite. Si une poignée de petites maisons rouges, un certain nombre de mosquées et de fontaines tombaient du ciel, le plan de construction ne serait pas plus bizarre que celui de cette ville. On s'étonne de trouver des chemins et des issues à travers cette masse de maisons. Le tout est dominé par le vieux château ou la citadelle de Smyrne. Construit aux âges les plus reculés, les Génois l'ont muni de tours que les Turcs laissent tomber maintenant en ruines. Un amas de décombres sur la même colline porte le nom d'école d'Homère. L'horizon est fermé par les montagnes bleues de l'Asie Mineure.
La chaleur étant très grande, j'ai eu hâte de me vêtir à la mode de Smyrne, d'une jaquette, d'un pantalon, de souliers et de bas, d'un chapeau de paille blanc. La so-
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ciété a assez de sens pour admettre ce costume en été jusque dans les salons. Si tu me voyais dans cet accoutrement léger, assis sur un âne, tenant le licol d'une main et le parasol de l'autre, tu me reconnaîtrais difficilement.
Le 3 août, jour anniversaire de la naissance de notre roi, j'ai fait une conrse intéressante dans l'intérieur du pays. Nous atteignîmes encore à la fraîcheur du matin le village de Kukludscha, situé sur le versant d'une montagne et offrant une vue d'une indescriptible beauté. A gnuche, la ville et la citadelle de Smyrne, le port et la mer jusqu'au cap Karaburun; à droite, une des plus belles vallées qu'il y ait au monde. La plaine étant parfaitement unie entre les montagnes hautes et escarpées, les noyers sombres et les oliviers gris se dessinent avec leurs lignes droites entre des champs et des vignobles d'un vert éclatant, sur le fond des contours dentelés de la montagne brune. La végétation est d'une richesse extrême; les orangers et les citronniers poussent de gros troncs et de fortes branches, mais ils avaient beaucoup souffert l'hiver dernier. Je rencontrais des aloès en fleurs dont la tige était haute de vingt pieds au moins et grosse comme le bras. Le grenadier réussit mieux encore que les autres arbustes; le petit village Narlykioï est caché littéralement dans une forêt de grenadiers ; le vert d'une fraîcheur éclatante, les grandes fleurs pourprées et le nombre de pommes sous le poids desquelles les branches pliaient, me causèrent la surprise la plus agréable. De grands melons, des citrouilles agréables au goût, des joncs gigantesques entouraient des ruisseaux ; les mûres et les raisins sont si abondants que tout le monde en cueille autant qu'il lui plaît, sans en demander la permission. Les cyprès atteignent à des hauteurs étonnantes. Avant tout, c'est l'olivier, semblable à nos saules, avec des troncs noueux, bizarrement entrelacés, avec son feuillage, ses fruits et ses fleurs au vert pâle, qui donne au paysage sa physionomie particulière. Le melon d'eau.
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avec son suc exubérant s'étale en plante sauvage dans ce pays chaud, et désaltère le voyageur qui soupire en vain après de l'eau potable. Les villages sont extr'meraent rares ; le tableau manque par conséquent de vie et de mouvement. C'est h peine si quelques sentiers pierreux s'allongent à travers la plaine et rampent contre la montagne. Dans cette solitude profonde ne retentissent que les clochettes des chameaux qui s'avancent en longues files, l'un derrière l'autre, suivant d'un pas lent et chancelant leur guide monté sur un âne et précédant le convoi.
Dans le village de Burnabaschi , je trouvai une caravane se reposant sous un platane immense, près d'un petit bassin. Les chameaux dormaient couchés sur leurs genoux; les Persans aux turbans blancs et aux barbes noires se désaltéraient à la source fraîche et mangeaient des concombres, des olives et du fromage. Au fond de la vallée, une hoixio de nomades turcomans nous offrit l'hospitalité j Km nous donrtà du froma^ et des ceùfs, «et l'on regretta sincèrement de ne pouvoir nous retenir. Nous fetoumâmes ensuite à Buïiarhad, la résidence d'étié d^s Européens, et notre consul' nous donna lin 'âîn^r exceileût. Yers le soir, nous rentrâmes ' dkns la ville. Le oôticher'du'^oMr «ât^ à'une beauté extrâordînàîre' daiïs cette coîiti\3é*,i4iï«lis le cré|)iiscule est Irè^ ciartirt f le disque étincëlaàt Iônib6ptès<jue verticalement au 'èiel jaun^ et brillant, deiTi ère le cap rocheiix^e Karâhurun « pointe nOiré*», et alors, phénomènè^biîai^e! les yeux se sentent tellement ' ôblouis^qiie'^'l'otî^ itf ^T' t^t^^èèquê JîlusL Une heure ï)lii8 tard ^âWeve riûibadf'èiiitêfet ■'àe teri-e, qui souffle souvent avec beaucoup de violence pendant la nuit';' le! Jour; la'niëi' envoie son sou fôè-f rais et fortifiant. Le scintillerdent' de =^la mer est Un phênoiiièiie très fréqueiit,*'fd<is étïncéltes' brillantes se collaient aux rames et tourbiiiotfftalent^^a'aioiir ^ gôuVéi^iïMl pènéan^^ef je retoiiriKiî^'â bcird^iJOsixun ob éoriii:.jnoo b-nojhulq ,o[\ii)/
SiiàgulieriSpèiétâclé^! lors^e Î^Otf Bèi'bfiÉi^é^' ^ek«ÎMf^4ô
scintillement, on est comme enveloppé de lumière et de feu. Après un séjour d'une semaine, nous levâmes l'ancre pour opérer le retour. Les aventures qui le signalèrent vous donneront une idée de la marine turque. A une demi-heure de distance du port, nous échouâmes de nouveau. Nous jetons l'ancre derrière le navire et nous travaillons à force pour nous dégager, mais en vain. Pour alléger le vaisseau, nous épuisons l'eau de la chaudière, et, après minuit, nous sommes à flot. Il s'agissait maintenant de repêcher les ancres, de remplir la chaudière, d'allumer le foyer. Vers le matin tout était prêt, et la machine devait être mise en mouvement. Je remarquerai, en passant, qu'une chaudière alimentée par l'eau de la mer s'incruste peu à peu d'une croûte de sel, et ne fournit que quatre ou cinq années de service. La nôtre était vieille de neuf ans, et, on dépit des représentations du capitaine, la Sublime- Porte avait décidé dans sa sagesse qu'elle durerait encore quelques années. La chaudière était d'un autre avis; à notre allée, elle avait été déjà percée de deux trous : tout le monde se promettait d'être sur ses gardes au retour. Nous allions nous mettre en mouvement, lorsque la chaudière éclata; mais comme, sur ses vieux jours, on ne l'avait soumise qu'à la moitié de la pression ordinaire, l'explosion fut moins forte que je ne m'y attendais. Au surplus, la fente s'était déclarée à la partie inférieure, le feu s'éteignit aussitôt, et en un clin d'oeil l'espace dans lequel manœuvrait la machine fut rempli de vapeur ei d'eau bouillante. Personne ne fut blessé, si ce n'est le capitaine, dont les pieds reçurent des brûlures.
J'achevai le reste de mon voyage sur un vapeur autrichien. Lorsque nous passâmes les Dardanelles, nous vîmes, à la place de la petite ville de Tschanak-Kalessi, un amas de décombres fumants. Le feu avait dévoré, la veille, plusieurs centaines de maisons, les maisons des consuls, les casernes mêmes, et la batterie du pacha
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Tabiassi. Heureusement, les épaisses murailles de Sultani-Hissar avaient préservé les provisions de poudre qui se trouvaient dans le fort.
La Chersonèse de Thrace.
Bujukdéré, le 5 septembre 1836.
J'ai fait un troisième voyage aux Dardanelles. Le grand incendie avait formé une vaste esplanade à Teutour de Sultani-Hissar ; cette place pouvait devenir tellement avantageuse pour la défense que l'on fit au pacha l'honneur de lui attribuer l'incendie, et à moi celui de ne point douter de la part que j'y avais prise.
Le séjour de Bujukdéré, où je suis établi maintenant, est très agréable. Le vent du Nord est constant, la température basse, et il fait à peine plus chaud qu'à Berlin. Avec cela, le ciel est toujours bleu et le beau temps continu. Voilà trois ou quatre mois que nous n'avons eu de pluie, et à Péra le manque d'eau commence à devenir très sensible. L'eau potable coûte presque autant que le mauvais vin. Les environs de Gonstantinople sont brûlés du soleil; et ici, sur le Bosphore, nous ne devons qu'à l'air humide de la mer Noire de voir toujours encore les arbres et les lauriers nains qui couronnent les flancs des montagnes étaler leur fraîche verdure.
Nous faisons souvent dans une chaloupe des excursions qui nous conduisent tantôt dans la mer de Marmara, tantôt dans la mer Noire. Sur le bord du Bosphore s'étend une ville longue de deux à trois lieues, composée de maisons, de villas, de kiosques, de jets d'eau, de bains et de cafés. Les jardins montent en terrasses ; les bois de cyprès des cimetières couronnent les hauteurs. Si l'on avait établi des quais le long du village, ce serait là
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bien certainement la plus belle promenade du monde. Mais les riches et les puissants ont voulu avoir leurs maisons et leurs jardins le plus près possible de la mer, et la route mal pavée se traîne entre de misérables huttes et de hautes murailles. JNéanmoins, les rues petites et tortueuses conviennent admirablement au climat. Dans des chaussées larges et droites l'on ne supporterait point les rayons du soleil ; de cette façon, au contraire, les toits en saillie se rejoignent, l'intervalle est comblé par quelques lattes sur lesquelles la vigne étend sa voûte verte d'où pendent des grappes innombrables. Souvent le chemin fait un brusque détour. On se trouve devant une mosquée, à côté d'un jet d'eau, sous des platanes gigantesques, au bord du courant clair et murmurant du Bosphore ; des garçons en habits bleus ou blancs et en turbans bariolés accourent pour tenir le cheval, le cafetier tient la longue pipe toute prête, verse l'inévitable liqueur dans une petite tasse, avance une chaise basse en jonc sur la terrasse de sa maison, et un essaim de bateliers se disputent l'avantage de vous conduire pour quelques paras entre les bords paradisiaques de deu:x çpar lies du monde.. ; ■;. ; ; .i i P >'■;'• •iisA dix minutes dexettescène animée, l'on entre dans u'n vastedéscrt. On gravit la hauteur la plus rapprochée,-e!t l'on voit s'étendre devant soi la Ghersonèse de iThraee, un plateau ondulé sur lequel on n'aperçoit ni village, ni arbre, ni vignobles, mais seulement un chemin rocailleux. La malédiction d'une administration négligente et avare pèse sur ces campagnes. A mesure que l'on se rapproche de la mer Noire^ les collines se couvrent de plus en plus de buissons. Bientôt l'on entre dans une forêt de châtaigniers et d'érables où règne un profond silence : on voit couchés là de puissants troncs que l'orage a déracinés et qui, couverts de lierre, ont reverdi ; la vigne sauvage grimpe jusqu'au sommet des arbres dont le pied a toujours été respecté par la hache, cari c'est dans cette forêt que les nuages déposent l'eau
que l'on boit à Constantinople. Des rosiers et des mûriers bordent les sentiers étroits que suit le voyageur dans les vallées ; çà et là, un chacal rôde dans les buissons, et un aigle s'élève effrayé et en jetant un cri rauque de son nid. Tout à coup le branchage s'ouvre et l'on se trouve devant des murs énormes; c'est un palais sans portes ni fenêtres, mai^ armé de tours et de créneaux bizarres et tout entier revêtu de marbre. Les ailes de ce château s'appuient contre des pentes de montagne, et lorsqu'on gravit ces pentes jusqu'au couronnement des murailles, l'on voit dans l'intérieur le miroir clair d'un lac artificiel englobé sur ces hauteurs boisées par les remparts puissants. C'est un de ces grands réservoirs qui pourvoit d'eau fraîche un demi-million d'hommes à une distance de quatre à cinq lieues. Ici commencent les aqueducs qui s'élèvent inébranlables depuis les âges de Valens, de Justinien, de Sévère et de Soliman le Grand.
Le capitan-pacha Achmet a fait jeter un pont sur le port : c'est le premier qui ait uni Galata à Constantinople depuis le rude hiver sous le règne de l'empereur Théodose. Il est long de 634 pieds, large de 25, et il permettait d'aller du palais du sultan do Bochicktach jusqu'à l'autre rive, mais pas plus loin. Méhémet Chosref- Pacha m'a ordonné de trouver la meilleure direction d'une route qui de là pût conduire au sérail. La tâche fat facile, car on abattit sans autre forme de procès des magasins, des clôtures de jardins, des maisons et des cafés qui bornaient le chemin, et le sultan Mahmoud fut le premier qui se rendît avant- hier, en voiture, de Galata à la mosquée de Bajazet. Le pont fut au préalable inauguré par une cérémonie religieuse. Le sultan accomplit le sacrifice en touchant le couteau avec lequel treize boucs avaient été immolés à l'entrée du pont. Il fit au capitan-pacha le don d'un sabre magnifique, orné de brillants.
Le Grand-Turc a un faible pour les constructions. Il
a fait construire à Tchiragan un nouveau palais qui fait réellement une belle impression dans la contrée ravissante où il est situé. Une série de belles colonnes supporte l'étage supérieur, et de larges degrés de marbre descendent jusqu'aux flots limpides du Bosphore. Le reste du bâtiment est en bois; le toit, d'où l'on jouit d'une vue délicieuse, est incrusté de dalles de marbre qui pèsent sans doute d'un poids énorme sur toute la construction. La salle du harem s'élève à la hauteur du deuxième étage et reçoit sa lumière d'en haut; elle est d'une beauté remarquable ; des deux côtés se trouvent les appartements des femmes. La salle ovale du divan est également magnifique.
Le sultan m'a ordonné de visiter le palais et de lui dire où l'on pourrait élever une tour. Je lui ai déclaré que je n'entendais rien à la chose, mais qu'il me semblait qu'une tour ne s'harmoniserait pas avec le reste. J'ai dû également visiter l'école de marine par ordre du Grand- Turc.
Le Boghas ou la partie nord du Bosphore.
Bujukdéré, le 20 septembre 1836.
Je t'ai déjà parlé de la magnificence de la partie sud du Bosphore. La partie nord est également belle, mais dans un tout autre genre. Au lieu de la riche culture et du mouvement varié, il offre une solitude sauvage, et le bruit de la cathédrale s'éteint au pied des hautes montagnes qui entourent le détroit. Do rares huttes de pêcheurs sont collées dans les fentes des rochers, et des batteries et des châteaux très forts surveillent avec 400 bouches cà feu ce côté de Stamboul.
Entre Thérapia et Bujukdéré s'élève, dans une petite baie, un groupe d'arbres délicieux. A leur ombre mur-
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mure une source claire et limpide, et un petit café contient les pipes indispensables, les petites tasses, les tabourets de joncs et les nattes sur lesquelles il fait si bon s'étendre. De là le regard atteint, entre de hautes murailles de rochers, le pontus inhospitalis, qui offre pourtant un aspect si riant et si attrayant. Le vent de la mer souffle ici tout l'été : plus le ciel est torride au dehors, plus l'air circule frais et pur dans les branchages, plus aussi le murmure de la source est agréable à entendre. C'est mon lieu de repos favori ; j'y ai passé mainte heure à rêver.
Partout où se dirige le regard, il rencontre des objets classiques. Sur cette rive, Médée cueillait ses herbes enchantées; là-bas, dans cette large vallée au bout de laquelle brille un aqueduc, campèrent les chevaliers de la première croisade, et un groupe de neuf troncs gigantesques, d'une grandeur et d'une beauté sans exemple, porte encore aujourd'hui le nom de platanes de Godefroy de Bouillon. A droite, là où quelques groupes d'arbres se sont conservés sur les hauteurs de l'Asie, se trouvait le domaine d'Amycus ; à gauche, sur les rives escarpées de l'Europe, s'agitait le malheureux Phrinée en proie aux harpies. Au pied des montagnes noires, les murs blancs de la batterie descendent jusque dans les flots bleus. Là se trouvaient les autels de Jupiter Urius dont le nom se retrouve dans l'appellation turque Joros Kalessi. Sur les hauteurs s'élèvent les ruines de de deux castels génois. Ils étaient en communication par de longs murs avec les rives du Bosphore et avec ses batteries, car ce peuple de marchands puissants tint l'empire de Byzance enchaîné jusqu'au moment où il fut dévoré avec lui par les Turcs. Le château de la rive européenne a presque disparu, mais celui de l'Asie élance encore en l'air ses hautes tours, ses mni-s et ses créneaux, entre lesquels se presse une délicieuse végétation de figuiers et de lauriers. D'énormes troncs de lierre s'élèvent et semblent vouloir tenir de
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leurs mille bras les antiques murailles. On s'étonne que la légende ne se soit pas emparée également d'une localité singulière que les Tares appellent le rocher des canons. Un peu au nord du château de Karibsché, la pierre noire forme une fente qui prend à l'arrière la forme d'un tuyau terminé par une ouverture tournée vers le ciel. A marée haute, les vagues roulent dans cette fente; elles se pressent furieuses le long de l'entonnoir, qui se resserre de plus en plus, et elles jaillissent avec fracas en une colonne haute de vingt pieds de l'étroite ouverture. Que n'eussent pas su raconter les Argonautes d'un pareil site? Leurs rochers mobiles, les Cyanées, s'étendent devant le phare européen, à Fembouchure du Bosphore, et portent une petite colonne de marbre dédiée à Pompée. Je suis allé plusieurs fois au phare de Roumélie pour voir les vagues énormes se briser contre ces sombres écueils. En face, à côté de la tour asiatique ou phare d'Anatolie, un magnifique mur de basalte plonge droit dans la mer et forme une belle grotte que viennent lécher les flots. Au-delà de ces piles, s'élève le pont Euxiu, semblable à une muraille haute de couleur bleue. De là, le regard se reporte en arrière pour inspecter les détails de cette vue magnifique, suivre les grands navires avec leurs voiles éblouissantes, admirer les pyroscaphes passant, fiers et indépendants du vent et du courant, entre les grands murs de rochers qui renvoient l'écho du bruit de leur roue.
Le Bosphore est d'une haute importance militaire pour Gonstantinople. Le vent du nord, qui souffle tout l'été, et le courant qui va constamment de la Noire à la mer de Marmara, favorisent, beaucoup plus que les Dardanelles, l'entrée d'une flotte ennemie dans les eaux de la capitale. En revanche, le cours tortueux et la largeur plus faible du Bosphore sont des éléments réels de défense, les rives du Bosphore étant de moitié moins distantes l'une de l'autre que celle des Dardanelles au passage le plus étroit. L'espace séparant les phares et
leurs batteries est de 4,166 pas; celui qui est compris entre les hissares n'est que de 958 pas. Le bassin entre Roumélie-Kawak et Madschiar-Kalessi est battu par 4 batteries de plus de 250 pièces, dont les boulets atteignent d'une rive à l'autre et prennent chaque vaisseau par le flanc et en enfilade. La force des éléments ferait passer sans doute une flotte; mais on peut juger par ces détails en quel état elle arriverait devant Constantinople.
L'assaillant serait probablement obligé, ici comme aux Dardanelles, de s'emparer par un coup de surprise des batteries les plus dangereuses; mais le débarquement des forces nécessaires ofFriraii de grandes difficultés ; il faudrait qu'il eût lieu en Asie aussi bien qu'en Europe, car les batteries de chaque côté à part suffisent pour rendre le passage d'une flotte extrêmement périlleux. Riwa et Kiléa, les baies les plus rapprochées qui permettent une telle opération, sont défendues par des lorts ; les points les plus éloignés de la côte escarpée sont en soi presque inabordables, et l'attaque devrait avoir lieu par de grands détours à travers des montagnes boisées, impénétrables. Ajoutez à cela le voisinage immédiat d'une ville comme Gonstantinople, qui aura toujours une forte garnison; enfin, les batteries sont dominées, il est vrai , mais les plus importantes, même du côté de la terre, peuvent être mises facilement en état de défense.
La bastonnade.
Bujukdéré, le 27 septembre 1836.
Je me livre en ce moment à un travail qui me procure plus d'une jouissiince : je lève le plan des deux rives du Bosphore. Cela m'oblige de faire l'ascension de bien des montagnes, mais la peine est récompensée par
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les vues merveilleuses qui s'ouvrent devant moi. En outre, c'est peut-être la première fois qu'un Européen établit ses instruments de mesurage dans les cours du sérail. Nous avons un automne magnifique, et le souffle humide de la mer conserve la verdure de tous les arbres et de toutes les plantes, quoique nous ayons manqué de pluie depuis quatre mois. Mon travail quotidien dure de neuf à dix heures. J'ai un ordre exprès en langue turque m'autorisant à entrer dans toutes les forteresses, dans toutes les batteries, et à me faire escorter par le plus grand nombre de soldats qu'il me plaira.
Aujourd'hui, j'ai vu pour la première fois donner la bastonnade à la porte du sérail. 11 y avait cinq Grecs, dont chacun devait recevoir 500 coups assénés sur la plante des pieds. Un kawasse ou officier s'agenouillait sur la poitrine de Taccusé et lui tenait les mains; deux officiers portaient sur les épaules une perche à laquelle étaient attachés les pieds, deux autres maniaient la canne. Par une attention particulière pour ma personne, le pacha consentit à leur faire grâce de 200 coups par tète, ou plutôt par plante des pieds. Le reste me parut encore plus que suffisant; je lui proposai 25 coups, mais il me laissa marchander jusqu'à 50. Cette grâce fut accordée aux patients avec la remarque expresse qu'elle était due à l'intervention du « fils de prince » prussien.
Les aqueducs de Constantinople.
Buyukdéré, le 20 octobre 183G.
De même que chez nous le palais du gourmet devine la provenance et la date d'un vin quelconque, celui du Turc devine si un verre d'eau a été puisé à telle ou telle source particulièrement estimée. Que l'eau soit claire et limpide, les Turcs n'en ont cure; l'eau de l'Euphrate
est aussi trouble que celle du Nil, quoique le prophète lui-même l'ait célébrée comme la meilleure eau de la terre, avec celle de la source sacrée de Semsem à la Mecque, qui jaillit sous les pieds d'Agar pour désaltérer son fils mourant de soif. Quant à l'eau de puits, les Turcs la tiennent pour la plus mauvaise et la plus malsaine.
Gonstantinople est bâtie sur une hauteur sablonneuse qui ne fournit que de l'eau amère. L'eau de table pour plus d'un demi-million d'hommes qui n'ont que celte seule boisson ; celle qui alimente les bains, qui sert aux mosquées et aux ablutions quotidiennes prescrites par la religion, a donc dû être cherchée ailleurs.
On a utilisé à cet effet les montagnes boisées de Belgrade, situées à trois lieues au nord et dans lesquelles les nuages déposent, en été comme en hiver, d'immenses quantités d'eau sous forme de neige et de pluie. Cette eau est rassemblée dans de grands réservoirs artificiels formés par des murs coupant les vallées et appelées bend. Pour établir un bend, on recherche de préférence des vallées profondes et étroites dont la partie supérieure, par où arrivent les courants, ait un grand nombre de ramifications. Les murs qui retiennent des masses d'eau si considérables ont une longueur moyenne de 80 à 120 pas, une hauteur de 30 à 40 pieds, une épaisseur de 25 à 30 pieds ; ils sont revêtus souvent de marbre à l'extérieur, ornés d'inscriptions et de kiosques.
Lorsqu'au printemps le bend est rempli, l'eau débordante s'écoule par une ouverture pratiquée dans la partie supérieure du mur, et est conduite par des tuyaux en maçonnerie dans le lit naturel des courants de la vallée. A la partie inférieure du mur se trouve un portail appelé tackim ou la distribution, par où un certain nombre de tuyaux s'échappent avec la quantité d'eau qui doit toujours alimenter les conduits. Des tackims, l'eau passe ensuite dans des aqueducs voûtés qui descendent le long des vallées.
Il faut que le conduit soit assez fort pour que l'eau coule rapidement et que l'écoulement soit continu, afin d'éviter des amoncellements et inondations.
Lorsqu'un conduit rencontrait sur son passage une vallée coupant sa direction, les anciens ne connaissaient d'autre moyen que de conduire le filet d'eau sur le versant opposé par un pont jeté sur les deux hords de la vallée. De là, les aqueducs gigantesques que l'on aperçoit encore aujourd'hui en Italie, en Espagne, en Grèce et en Asie. Les Arabes savaient, au contraire, que l'eau remonte au même niveau dans des tubes mis en communication entre eux, et s'appuyant sur cotte expérience, ils ont adopté un procédé plus simple et moins coûteux qui consiste à faire descendre le filet d'eau d'un côté et à le faire remonter de l'autre côté de la vallée au moyen de tubes en plomb. L'eau arrivait eff'ectivement sur le versant opposé, mais en suite du frottement, elle coulait extrêmement lentement et fournissait une masse beaucoup moins considérable dans le même espace de temps. L'expérience enseigna que le frottement diminue considérablement si, de distance en distance, on pratique des ouvertures dans les conduits. Gela était facile à obtenir partout où l'eau se maintenait au niveau le long des flancs des montagnes ; mais quand elle descendait dans des conduits fermés au-dessous du niveau et qu'elle passait par des vallées longues de quelques milliers de pas, il était impossible de pratiquer des ouvertures qui eussent livré passage à tout le courant. On construisait alors des pyramides en pierres, assez hautes pour que le sommet atteignît le niveau général ; les conduits gravissaient ces pyramides ; l'eau se mettait en équilibre en entrant, au sommet de la pyramide, dans un petit bassin, et de l'autre côté de la pyramide, elle descendait de nouveau dans un tube. Il est clair qu'une accélération du courant ne pouvait être obtenue par ce moyen, car l'eau, par sa chute, ne gagnait que ce qu'elle perdait en remontant ensuite. La pyramide n'est pas autre chose
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qu'une ouverture élevée jusqu'à la hauLeur du niveau de l'aqueduc, à l'effet de diminuer le frottement.
Les Turcs trouvèrent, à leur arrivée, les aqueducs des Romains et les pyramides ; ils ont utilisé les uns et les autres, mais les premiers par pur amour du luxe.
Le plus ancien et le plus important des conduits de Constantinople a été commencé par l'empereur Constantin, agrandi plus tard par des empereurs et par des sultans. Il est alimenté par six grands réservoirs groupés autour de Belgrade. Le plus considérable d'entre ces bends a une longueur de plus de 100 pas et contient de 8 à 10 millions de pieds cubes d'eau. Le conduit qui en sort traverse la large vallée de « l'eau douce » sur un aqueduc colossal, dont la beauté surpasse tous les autres. Plus loin, il rencontre l'aqueduc de Justinien, le plus élevé de tous, et dont la construction est tellement solide que dix siècles n'ont pas ébranlé les deux étages d'arcs qui portent le filet d'eau à une hauteur de 90 à 100 pieds. Celui qui n'est pas accessible au vertige peut facilement circuler le long du conduit, et l'on éprouve une impression saisissante à contempler dans ce désert abandonné et inculte un tel monument de la puissance et de Famour des hommes, déployés par des âges depuis longtemps disparus.
Les empereurs grecs avaient eu soin de ne jamais laisser l'intérieur de la ville de Constantinople sans une provision considérable d'eau. A cet effet, ils avaient établi de très grands bassins murés, en partie ouverts, en partie souterrains et couverts par des voûtes reposant sur des centaines de belles colonnes de granit et de marbre. Ces voûtes servent actuellement de séjour d'été aux tisseurs en soie ; les réservoirs ouverts sont remplis de jai-dius et de maisons, et à l'égard d'une boisson aussi indispensable que l'eau, on vit un peu au jour le jour. Constantinople ne pourrait pas tenir huit jours contre un ennemi qui couperait le fil de l'eau sur un point quelconque de son parcours long de cinq lieues. Méhémet le
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Conquérant et Soliman le Superbe ne s'imaginaient pas sans doute que leur capitale pût jamais être assiégée ; aujourd'hui, la situation a changé, et les Turcs peuvent se féliciter de l'existence des réservoirs, quoiqu'on leur ait donné une autre destination.
Le plateau ondulé à l'ouest de Gonstantinople fournit de l'eau à la partie supérieure de la ville, aux fontaines de Sainte-Sophie et au sérail impérial. L'aqueduc qui l'amène est attribué à l'empereur Valens. Il a deux étages d'arcs construits en grande partie en tuiles, est très endommagé et menace ruine. On a abattu une partie des arcs supérieurs sous le vain prétexte qu'ils dérobaient à la vue la mosquée a Schach Sadih, » bâtie par Soliman le Superbe. L'aqueduc forme une promenade délicieuse de plus de 1,000 pas de long au milieu de la ville, au-dessus des maisons et des mosquées, des rues et des fontaines. La ville est étendue devant vous comme une carte, et l'embarras ne provient que de la multitude sans fin des objets sollicitant la vue.
Je citerai enfin le grand conduit qui alimente Péra et Galata, l'arsenal, Kassim-Pacha, bref, tous les faubourgs du côté nord de la Gorne-d'Or. Un de ses deux réservoirs, le Mahmoud-Bend, a été construit par le sultan actuel. Les faubourgs que nourrit cet aqueduc se sont développés à tel point que l'eau ne suffit plus à leurs besoins. La privation a été plus sensible encore par la sécheresse qui a régné cette année, et le Grand-Turc m'a fait inviter par le chef du sérail à rechercher un endroit favorable à l'établissement d'un nouveau bend. Je n'eus pas de peine à le découvrir ; mais il me parut plus rationnel d'agrandir la capacité des anciens réservoirs que d'en construire de nouveaux. Je proposai à l'entrepreneur général des bâtiments de rendre à ceux de Gonstantinople leur destination primitive, de réparer à fond tous les conduits sans exception, de faire creuser davantage les étangs derrière les murs. Mais des entreprises aussi modestes d'apparence ne sont point du goût des
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Turcs ; il faut qu'ils puissent faire montre de quelque chose auprès du sultan ; un nouveau kiosque et une fête d'inauguration sont indispensables On aimera probablement mieux construire un nouveau bend qui coûtera un demi-million de florins.
Les Caïcs.
Bujukdéré, le 30 novembre 1836.
Nous jouissons d'un automne superbe. Ma chambre m'offre une vue magnifique sur le Bosphore, sur Thérapia et la côte d'Asie. Pendant le jour, le soleil étincelle sur les petites vagues, et le mouvement qui règne sur une douzaine de grands navires à l'ancre sous mes fenêres, donne de la distraction, lorsqu'on n'a point d'autre occupation. Les pêcheurs arrivent dans de grandes barques, et la mer gémit sous les coups de plat de rame. Ils poursuivent à grands cris des bancs de poissons que l'on distingue nettement à travers la limpidité des flots; ils les entourent avec leurs barques et les poussent bruyamment dans les filets. Le dauphin seul reste à l'abri des poursuites, car le préjugé le protège, comme il défend chez nous les hirondelles et les cigognes. Le dauphin danse dans le courant, suit les barques, s'élance en soufflant dans l'air et retombe avec la rapidité d'un trait.
Les caïcs passent sans interruption sous ma fenêtre ; ce sont les fiacres du Bosphore. Rien de plus utile et de plus gracieux que cette barque. La carcasse, d'une charpente légère, est entourée de planches minces enduites de poix à l'intérieur et à l'extérieur. L'intérieur est garni, en outre^ d'un mince revêtement de bois blanc lavé toujours avec le plus grand soin. Les rames ont, à l'extrémité supérieure, de gros renflements qui servent d'équilibre à la partie inférieure, facilitant ainsi le tra-
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vail. Elles sont rattachées, par des courroies en cuir graissé, à des piquets en bois à peine gros comme un doigt et faits de bois de noyer pour rendre le frottement aussi faible que possible. La barque, large à l'arrière, se rétrécit de plus eu plus vers l'avant et se termine par une pointe en fer effilée. Quand le passager s'assied à fond de cale, la barque est en plein équilibre. Le rameur est posté au centre de gravité de la machine ; le canot obéit à la plus légère pression de la main. On ne craint pas, même par les temps les plus orageux, de fendre les flots dans ces frêles esquifs. Les flots se douent du caïc comme d'une plume et le poussent devant eux ; tantôt il se balance au sommet d'une vague, tantôt il disparaît entre deux montagnes d'eau, et la pointe effilée, fendant les flots, jette l'écume blanche comme la neige, des deux côtés, au plus haut de l'air.
On fait le trajet d'ici à Gonstantinople en une heure et demie, la distance étant de plus de trois milles. Un cavalier allant au trot rapide aurait de la peine à suivre. En revanche, de Gonstantinople à Bujukdéré on met au moins deux heures et demie : c'est que le courant ne vient plus à votre aide. On peut donc calculer que le courant du Bosphore fait trois quarts de mille à l'heure ; il serait impossible de passer avec des barques plus lourdes aux points les plus rapides.
L'effendi riche se promène dans des caïcs à trois rames ; assis sur un tapis, il est enveloppé de deux ou trois fourrures; un châle de Perse est roulé autour de son corps. Devant lui sont accroupis les bourreurs de pipe ; derrière lui, le domestique chargé de lui verser le café ; un ou deux serviteurs de rang inférieur préservent leur maître de l'atteinte des rayons du soleil au moyen d'un grand parasol. Ce parasol ne peut être rouge, cette couleur ne convenant qu'au sultan ; au surplus, on le ferme dès qu'on rencontre un pacha ou que le caïc passe devant un des châteaux du padichah. Les rameurs, hommes de haute taille, portent le même costume, composé,
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en été comme en hiver, de pantalons bouffants, d'une chemise en soie et d'une petite calotte rouge couvrant la tête rasée nue. Ces gens parcourent sans discontinuer sept ou huit lieues à la rame.
Quand le temps est calme, on distingue avec une netteté surprenante le fond de la mer, à cause de la limpidité de l'eau, et la barque semble planer au-dessus d'un navire. Le Bosphore forme rarement un miroir parfaitement poli ; parfois cependant la surface est en apparence unie, tandis que de grosses vagues, venant de la mer Noire, la rident. En mer, on les remarque à peine, mais elles se brisent avec violence contre le rivage, et alors c'est un phénomène bizarre que de voir, par un temps calme et avec la surface unie de l'eau bleue, ce bord couvert d'une écume blanche comme la neige, et d'entendre gronder la mer qui déferle sur les brisants sombres du rivage.
Ce matin, une société de pêcheurs grecs ont tiré leur filet au rivage avec de grands cris (les Achéens aux belles chevelures sont aussi bavards de nos jours que du temps d'Homère). Le filet contenait un demi- million de maquereaux d'une valeur de 1,000 florins. De ma vie je n'avais eu l'idée d'un pareil spectacle.
Incendies.
Bujukdéré, le 23 décembre 1836.
Les maisons sont toutes en bois dans ce pays; les grands palais du sultan même ne sont, à vrai dire, que de vastes baraques en planches. On élève sur un fondement en pierres un faible et souvent très haut échafaudage de poutres minces ; on le revêt de planches recouvertes à l'intérieur de ciment, on couvre le toit de
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tuiles, et en peu de jours voilà la maison toute construite.
On conçoit la fureur des incendies dans une ville où des milliers de maisons élevées, pour ainsi dire, avec des allumettes, sont serrées les unes contre les autres et couvrent de leurs groupes irréguliers une étendue d'une lieue carrée. A Péra, l'on a commencé à construire de grandes maisons en pierres ; on en ferme les fenêtres avec des volets en fer; mais elles n'en deviennent pas moins la proie des flammes, car la seule chaleur produite par une telle mer de feu suffit à allumer l'intérieur. On conçoit à peine que les beaux et massifs palais des ambassades anglaise et française, qui s'élevaient isolés dans des jardins, aient pu être atteints par les flammes. On ne peut songer à éteindre le foyer; on ne peut que dérober son aliment à l'élément destructeur en démolissant rapidement les maisons à de grandes distances. Mais un vent violent suffit à rendre vains tous ces efforts ; rarement les habitants réussissent à transporter ne fût-ce qu'une partie de leurs biens, dans la mosquée la plus rapprochée; souvent il est à peine possible de sauver la vie. Les maisons sont étroites et hautes, les escaliers peu larges et misérables. Au milieu de la nuit, le cri : Giangen-var ! « au feu ! » arrache les habitants au sommeil ; à peine ont-ils ramassé les objets de première nécessité qu'ils trouvent déjà leur rue en feu; ils se précipitent vers une autre issue, la foule encombre les passages, en peu de minutes elle se voit enserrée par le brasier terrible. La facilité avec laquelle naissent les incendies est aussi grande que leurs ravages. Il n'y a de poêles que dans le petit nombre d'habitations appartenant aux Européens. Les Turcs, les Arméniens et les Grecs sa servent de réchauds qu'on place sur les tapis recouvrant le parquet, souvent même sous les tables ornées de couvertures» On conçoit que la plus légère imprudence provoque des incendies. Tout cela contribue à surélever les loyers, car il faut que tout propriétaire
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se résigne à voir son capital dévoré par le feu dans l'espace de dix ou quinze ans; il calcule ses intérêts sur cette éventualité si probable. D'un autre côté, on ne peut nier qu'il soit plus agréable d'habiter des maisons en bois que celles en pierre, qui sont toujours humides ici et ne peuvent jamais être aussi claires que les autres. Une condition principale pour l'agrément d'une maison, c'est qu'elle consiste aux trois quarts en fenêtres, ce n'est possible qu'à un bâtiment en bois. Pour augmenter le nombre de fenêtres, on construit les maisons avec un grand nombre de saillies et de rentrants. Sous les fenêtres courent les divans larges et bas ; le quatrième mur contient une niche, au milieu de laquelle se trouve la porte, flanquée des deux côtés de grandes armoires ; on y renferme, pendant le jour, les matelas et les couvertures que l'on étend la nuit par terre, sur la natte de paille, en guise de lits. Les fenêtres sont fermées avec de gros grillages en jonc; dans les appartements des femmes, ces grillages montent jusqu'au haut. Il n'y a ni chaises, ni tables, ni glaces, ni lustres. Le soir, on plante en terre, au milieu de la chambre, deux ou quatre bougies grandes comme les cierges de nos églises ; chez les riches et chez ceux qui sont en coquetterie avec la civilisation, on trouve ordinairement des pendules, dont trois ou quatre sont souvent posées l'une à côté de l'autre, sans qu'une seule d'entre elles marche. Pour les repas, on place un petit escabeau par terre, on y pose une espèce de bouclier en bois chez les pauvres, en étain chez les riches. Il contient les mets tout apprêtés ; on les saisit des doigts, après s'être lavé les mains. Pas n'est besoin de couteaux, de fourchettes ou d'assiettes ; on se sert uniquement de cuillers en bois ou en corne, munies souvent de manches en corail, mais jamais en argent, car le Coran dit expressément : « Celui qui emploie un service en argent ici-bas, n'en aura pas au paradis. »
A l'intérieur, toutes les maisons se ressemblent à peu près. A l'extérieur, les maisons des Turcs, les privilégiés
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du pa,ys, se disLiiiguent de celles des raïahs. Le fidèle tourne la façade large de sa maison vers le Bosphore, la badigeonne en rouge, en bleu et en jaune, mais surtout en rouge, tandis que les Grecs et les Arméniens ne peuvent tourner que la façade étroite de leur maison vers le Bosphore, la grande artère de la capitale, et la badigeonnent en gris. Quand leur habitation, en dépit de ces précautions, offre encore les apparences séduisantes de la richesse, on la revêt de deux nuances différentes de gris, comme si elle formait deux propriétés. Presque toutes les villas, surtout celles dont l'aspect est beau, appartiennent au sultan ou à ses gendres. Les droits du public ne prévalent jamais contre les prétentions des puissants.
Méhémet Chosref-Pacha en exil.
Bujukdéré, le 28 décembre 1836.
T'ai-je annoncé que mon ancien protecteur Méhémet Ghosref-Pacha a été destitué de son poste de chef du sérail? On n'en croyait pas ses oreilles à Gonstantinople, lorsque cette nouvelle se répandit. A la tète du parti qui le fit tomber se trouvait son esclave Halil, dont il avait fait un a Damat-Pacha » ou gendre du sultan, et Saïd- Pacha dont il venait d'arranger le mariage avec la fille cadette du Grand-Turc; cette opération lui avait coûté un demi-million de florins. Le sultan a osé destituer un homme tel que Méhémet Ghosref qui avait élevé trentedeux de ses esclaves à la dignité de pachas et de gouverneurs de province, sans qu'il ait cru devoir en même temps lui « jeter la tête sous le bras. » Ce fait témoigne assurément de progrès accomplis en Turquie, car il n'eût pas été possible autrefois. Depuis quatre semaines l'exchef du sérail s'est enfermé dans Etnirgion, une villa
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charmante située sur le Bosphore. Il ne voit personne, en partie pour ne pas éveiller de soupçons, en partie parce que personne ne lui rend visite, car celui qui est congédié ici est en disgrâce, et celui qui est en disgrâce n'a plus d'amis. Quant à moi, je me suis rendu plusieurs fois auprès de lui depuis sa chute. Que les nouveaux favoris le vissent d'un bon ou d'un mauvais œil, je n'en avais cure.
Lorsque je vins pour la première fois à Emirgion, les serviteurs parurent surpris; ils m'annoncèrent néanmoins sans retard, et le vieillard me reçut avec un visible plaisir. Gomme si l'ex-chef du sérail n'avait plus à remplir aucune obligation envers la réforme, Méhémet Chosref en était revenu, dans toute sa manière d'être, aux coutumes de la vieille Turquie. Je le trouvai enveloppé dans le plus fin châle de Lahore ; le pantalon ample en atlas jaune était orné de dentelles qui couvraient sou petit pied. Une amulette était suspendue à son cou par une chaîne d'or, une autre était attachée à son bras , et une magnifique fourrure de zibeline doublée d'une étofle très lourde en soie bleu de ciel et de tresses en or, complétait le costume.
La pièce où je trouvai l'exilé était dans le goût oriental et dépassait en beauté toutes celles que j'avais vues dans les châteaux du Grand-Turc. L'un des côtés de la chambre donnait sur le Bosphore, dont les flots sombres venaient se briser en mugissant contre le quai sous les fenêtres de la villa; le côté opposé était tout ouvert et laissait voir un jardin planté de rosiers, d'orangers et d'énormes lauriers. Le laurier-rose en fleurs se mirait dans des bassins de marbre remplis d'eau claire comme du cristal , et au premier plan murmurait un jet d'eau dans le bassin duquel se jouaient des dorades pourprées. Une large marquise en soie formait le prolongement du plafond orné de riches arabesques, et le dessin du magnifique tapis s'harmonisait d'un côté avec les parterres artistement plantés de fleurs, et de l'autre avec les
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corridors semés de coquillages ou incrustés de mosaïques de gravier aux couleurs variées. On ne distinguait pas nettement où commençait la pièce et où elle finissait, si le jet d'eau niurmurait dans l'appartement ou si Ton était assis sur un divan en plein air. Une brise délicieuse arrivait du Bosphore à travers le grillage en joncs et se mêlait au parfum balsamique du petit jardin éclairé par le soleil; dans le harem voisin retentissaient les accords d'une romaïka et d'une flûte dont jouaient les esclaves.
Personne n'était plus indifférent au charme de cet entourage que Méhémet Chosref, le vieillard infatigable, qui subitement se voyait exclu de toutes les sphères d'activité, repoussé par ceux qu'il avait tirés de la poussière et du néant, pris en pitié par ceux qui avaient tremblé devant lui. Le ton badin qui lui était habituel ne cacha pas entièrement son mécontentement, lorsqu'il parla de son isolement et de son abandon actuels. Je fis semblant de croire qu'il faisait allusion à sa domesticité qui était encore composée d'une centaine de personnes : « Seigneur, je vois ici Ali Aga et Saïd Effendi, Méhémet Kawas et. . . » — Crois-tu donc, m'interrompit vivement Méhémet Chosref, crois-tu que je sois homme à renvoyer un vieux serviteur qui m'a fidèlement servi pendant de longues années! »
Pour montrer à ses ennemis qu'il n'est pas si complètement impuissant, Méhémet Chosref fonde une école et élève une mosquée magnifique à côté du palais qu'il habite en ce moment. Je crois que le vieux pacha ne s'est pas trompé sur le chemin à suivre pour rentrer en grâce auprès de son maître et en possession du pouvoir.
Les pigeons de la mosquée de Bajazet.— Les chiens de Constantinople. — Les cimetières.
Bujukdéré, le 18 janvier 1837.
La bienfaisance des Turcs s'étend jusqu'aux animaux. A Scutari, l'on trouve un hôpital pour les chats, et dans la cour d'entrée de la mosquée de Bajazet, il y a une institution pour les pigeons. Sans doute, ils descendent de ce pigeon qui souffla un jour à l'oreille du prophète je ne sais plus quelle nouvelle, mais la plupart de ces bêtes seraient bien embarrassées d'établir leur généalogie. On n'apporte pas plus d'exactitude à leur vérification qu'à celle des nombreux neveux du prophète. Quel joli spectacle lorsque la nourriture destinée à ces hôtes ailés est semée sur le sol en marbre de la belle cour! Alors, des milliers de pigeons se précipitent des toits de la mosquée, des colonnes et des coupoles du portique et des fontaines, de toutes les branches des grands cyprès et des platanes de la cour. Le battement de leurs ailes, leur gai gloussement et leur fourmillement ne sauraient se décrire, et dans le sentiment de leur sécurité personnelle, c'est à peine si ces sinécurisles daignent se déranger pour livrer passage aux hommes. De même hîs mouettes, dans le port, sont tellement insouciantes et hardies, qu'il serait facile de les tuer à coups de rame.
Dans les maisons, l'on ne trouve jamais de chiens; mais dans les rues, des miUiers de ces animaux privés de maîtres vivent de l'aumône des boulangers, des bouchers, et aussi de leur travail, car c'est aux chiens qu'est réservé presque exclusivement le soin de nettoyer les rues. Lorsqu'il tombe un cheval ou un âne, on les traÎQc tout au plus au coin le plus rapproché ou
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dans l'un des innombrables amas de ruines entassés par les incendies, amas qui forment toujours au moins un cinquième de la ville, et là les chiens se mettent à les dévorer. J'ai été très surpris, en traversant les rues de Stamboul, de trouvei- des chiens dormant dans les rues. Jamais un chien ne se dérange pour laisser passer un homme ou un cheval, et les hommes, qui le savent, évitent, du mieux qu'ils peuvent, les chiens. Néanmoins, l'on signale tous les jours les accidents les plus terrribles ; partout l'on entend les gémissements des pauvres bêtes, et pourtant on les voit étendues sans mouvement, dormant sur le pavé, au milieu de la foule la plus pressée. Il serait difficile, il est vrai, à cette police à quatre pattes de se sauver ; toutes les maisons sont closes, et le milieu de la rue est encore la place la plus sûre, car les piétons sont plus nombreux que les cavaliers. Il parait, au demeurant, que les chiens partagent la manière de voir des Turcs, relativement au destin, et l'on ne peut nier que cette doctrine ne soit faite pour des créatures incessamment menacées d'être écrasées par les roues ou enlevées par la peste. Il n'y a, du reste, qu'une race de chiens, dont la parenté étroite avec les loups et les chacals des environs semble incontestable. J'ajouterai que depuis l'extermination des janissaires ils montrent des dispositions un peu moins hostiles à l'égard des Européens.
En général, les animaux de la Turquie ne sont point méchants : les chiens aboient, mais ils mordent très rarement et ne sont jamais saisis de la rage; les serpents et les scorpions ne sont point venimeux, et les chevaux sont d'une docilité indescriptible.
Mais tu me demandes la description des cimetières turcs, dont on a vanté à bon droit la beauté. Aux environs de Gonstantinople, ils couronnent les caps du Bosphore, et l'on y jouit de la vue la plus étendue; s'il est vrai que les esprits aiment parfois à erj-er autour de leurs tombeaux, il leur est donné de contempler ici, à la clarté
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de la lune, les monlagiies de l'Asie et de l'Europe, le miroir du Bosphore et de la Propontide, la ville gigantesque avec un demi-million d'habitants qui, eux aussi, dormiront tous, en moins d'un siècle, sous ces sombres cyprès.
Le cyprès immobile avec sa verdure touchant à la couleur noire a été choisi avec raison pour l'arbre des morts; le tronc, les branches et les feuilles se dressent droit en l'air ; le sommet gracieux incline seul vers la terre, le vent passe dans le branchage, mais il ne l'agite point. Isolé, le cyprès forme une pyramide de verdure épaisse et lourde qui semble être sortie du ciseau du sculpteur en même temps que les pierres tumulaires ; mais dans le paysage cet arbre fait une belle impression. Il couvre souvent de vastes espaces, et dans le cimetière de Scutari il forme une forêt de trois quarts de lieue de tour. Les Turcs sentent qu'ils ne sont pas chez eux en Europe ; leurs prophètes et leurs pressentiments leur disent que l'empire romain finira par leur être enlevé, et tous ceux qui en ont les moyens font porter leurs cendres du côté asiatique du Bosphore, à Scutari. La face des fidèles est tournée vers la ville sainte de la Mecque, et à sa tête s'élève un pilier en marbre de forme gracieuse, avec des vers du Coran et le nom du mort; souvent ces colonnes sont richement dorées et surmontées du turban.
Le turban, insigne du fidèle, distinguait autrefois le pacha, le médecin, l'uléma, le marchand, bref, toutes les classes de la société. Lorsqu'on se débarrassa des janissaires, l'on ne se contenta pas de couper la tête aux vivants, on coupa aussi le turban aux morts, et l'on voit jusqu'à ce jour une foule de ces pierres tumulaires décapitées. Aujourd'hui, la coifl'ure est la même pour tous, et le fez rouge avec son gland bleu n'orne pas plus gracieusement les tombes que les têtes des vivants.
Les pierres tumulaires des femmes sont ornées de fleurs ; celles des vierges sont désignées par des boutons
de roses. Le repos d'un musulman ne doit jamais être troublé, et l'on s'imputerait à crime de renouveler les fosses après une série d'années, comme cela se pratique chez nous. Si l'on porte la durée moyenne de la vie à 25 ans, le nombre des musulmans de Gonstantinople à 300,000, près de 5 millions de Turcs seraient morts à Gonstantinople depuis la conquête. On se représente d'après cela la multitude de pierres tumulaires; elles pourraient servir à construire toute une ville, et, en effet, les Arméniens élèvent en ce moment une belle église avec des mausolées la plupart en marbre. Les pierres des raïahs sont couchées à terre, celles des Turcs se dressent en l'air. Les mausolées des grands sont souvent en marbre ou en jaspe, surmontés d'une coupole, ombragés de lauriers et de platanes et entourés de rosiers. Le sarcophage au milieu du caveau est couvert d'un châle cachemire précieux. A côté du mausolée se trouve souvent une cuisine pour les pauvres, un hôpital, ou au moins une fontaine. Il n'y a pas jusqu'au musulman pauvre qui ne cherche à faire de la tombe des morts un bienfait pour les vivants. Un assez grand nombre de pierres tumulaires sont creusées à la base en forme de gouttières, où se conserve l'eau de pluie : une sorte de cuisine des pauvres en raccourci, où, pendant les brûlants jours d'été, les chiens et les oiseaux viennent étancher leur soif. Les musulmans croient que la recon> naissance des bêtes porte bonheur aux hommes.
Les lieux de sépulture sont les seules promenades des Turcs. Les femmes y arrivent dans des voitures dont le timon se termine en tête de dragon et dont les essieux sont tout en bois. Le prophète dit expressément : « Les impies glissent dans les ténèbres, un bon musulman se sert de voitures à roues criardes. » Ces équipages sont attelés de deux buffles ou de deux bœufs dont la peau brune est ornée de soleils peints en ocre jaune. Les queues sont attachées à des barres en bois avec des rubans et des glands bariolés. C'est ainsi que le
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convoi s'avance d'un pas lent. Les femmes de qualité s'avancent dans une sorte de carrosse, cachées derrière des grillages et des rideaux ; les hommes considérables montent à cheval, mais les convenances exigent que la monture aille au pas. Les Turcs haut placés sont entourés d'une demi-douzaine de séïs ou palefreniers qui soutiennent leur maître en l'entourant de leurs bras, dès que la route monte ou descend. En général, il est de bon tonde se faire conduire comme un perclus; le Grand- Turc ne descend jamais les degrés d'une mosquée sans que, de chaque côté, un pacha lui soutienne le bras.
Audience du Grand-Turc.
Péra, le 21 janvier 1837.
J'ai reçu avant-hier l'ordre de paraître à une audience privée du Grand-Turc. On sait que les représentants des monarques les plus puissants faisaient jadis antichambre, pendant des heures entières, dans la cour d'entrée du sérail. Là se trouve un portail avec deux portes, l'une derrière l'autre. La porte extérieure se fermait derrière le visiteur avant que celle de l'intérieur s'ouvrît, de sorte que l'intervalle servait au besoin de lieu de décapitation aux vizirs et aux grands en général. On se servait de cet aimable local pour exercer à la patience les étrangers admis à l'audience. On vidait des procès et l'on prononçait des sentences; on servait leur repas aux janissaires, et leur solde était jetée, retentissante, dans de grands sacs sur le pavé; enfin l'on accordait l'hospitalité aux ambassadeurs eux-mêmes, et on les revêtait de fourrures. Ce n'est qu'après avoir ainsi reçu des preuves de la justice et de la mansuétude, de la richesse, de la puissance, de la magnanimité du pacha,
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qu'ils étaient introduits par la « porte de la félicité, » dans un kiosque où régnait un clair -obscur mystérieux, et admis en présence du sultan. Les personnages ainsi favorisés étaient conduits par deux huissiers qui leur tenaient le bras fortement serré et les forçaient à s'incliner profondément. Les ambassadeurs adressaient au sultan un discours dont on ne lui traduisait que quelques mots, ensuite il leur était permis de lui offrir leurs cadeaux. Son Altesse faisait signe au vizir de prononcer un mot en réponse, et i'afl^ire était faite. C'est ainsi que se tenaient les andiences, avec des changements insignifiants, jusqu'à ces dix dernières années. Après l'extermination des janissaires, ou plutôt depuis que les Russes ont fait comprendre aux Turcs qu'ils ne sont plus invincibles, tout ce cérémonial a été aboli, mais le sultan n'en est pas moins resté le moins accessible de tous les souverains européens; je consens donc à te décrire mon audience.
A dix heures du matin je me rendis, accompagné du drogman de l'ambassade, au mabéïn ou lieu de réunion des grands dignitaires de l'empire. Ce bâtiment est situé à côté du palais d'hiver du sultan, mais il en est séparé par un grand mur. Wassaf-Effendi , le secrétaire intime et le confident puissant du sultan, y reçoit les étrangers qui sont souvent obligés de passer quelques heures à discuter avec lui ce qu'on veut faire savoir au Grand- Turc. Cet effendi se rend ensuite auprès du maître qu'il assiste de ses conseils et avec lequel il prépare les réponses. Ces préliminaires étaient superflus avec moi, car je n'avais à faire aucune proposition qui eût trait à la politique. Le capitan-pacha vint bientôt se joindre à nous et nous tint très gracieuse compagnie; on fuma do nombreuses pipes, on but le café, et à onze heures nous reçûmes l'ordre de paraître devant Son Altesse.
Nous fûmes introduits dans une cour entourée de hautes murailles, fermée du côté du Bosphore par de gros grillages en fil de fer qui laissent ouverte la vue
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de Scutari et de la Propontide. Quelques parterres entourés de buis, des rosiers et deux bassins avec des jets d'eau remplissaient cette cour, h l'extrémité de laquelle s'élève une habitation à trois étages en bois, résidence d'hiver du sultan. Derrière ce corps de logis se trouvent les vastes bâtiments du harem.
On me conduisit dans un kiosque très beau et très spacieux où nous trouvâmes un essaim de chambellans, de pages, de secrétaires, de militaires et d'autres officiers de la cour. Un dignitaire d'un âge avancé me dit des choses particulièrement obligeantes; il avait découvert que j'avais bien mérité du pays, et j'appris plus tard que cette Excellence n'était autre que le fou de la cour du Grand-Turc. Après un moment d'attente, nous entrâmes dans la maison; comme les convenances exigent que l'on vous fasse faire antichambre, si peu que ce soit, l'on vous avance des sièges sur l'escalier couvert de beauxtapis, mais bas. Quelques . minutes écoulées. Ton nous appela; aussitôt Wassaf-Effendi déposa son épée; moi j'éliiis en habits civils. Les pièces que nous traversâmes ne sont ni grandes, ni très luxueuses; elles sont meublées à l'européenne; on y voit des chaises, des tables, des glaces, des lustres et même des poêles, en un mot une installation semblable à celle des particuliers aisés de nos villes.
Le rideau d'une porte latérale ayant été tiré, nous vîmes le Grand-Turc assis dans un fauteuil. — Je lui fis, selon l'usage, trois révérences, puis je me reculai jusque vers la porte. Sa Majesté portait le fez rouge; un ample manteau en drap violet, qui cachait toute sa taille, était retenu par une agrafe de diamants. Il fumait une longue pipe en bois de jasmin dont la pointe en ambre était garnie de beaux joyaux. Sa chaise se trouvait à côté du long divan qui court toujours sous les fenêtres. A gauche, Son Altesse pouvait embrasser d'un regard la plus belle partie de son empire, la capitale, la flotte, la mer et les montagnes de l'Asie. A droite du
maître, jusqu'à la porte par où j'étais entré, se tenaient six ou sept officiers de la cour dans le plus profond silence et dans la position la plus respectueuse, les mains croisées sur la poitriae. Un beau tapis français couvrait le parquet et, au milieu de la salle, brillait un feu de charbons dans un magnifique bassin de bronze.
Le sultan témoigna d'abord du contentement et même de la reconnaissance qu'il éprouvait des nombreuses preuves d'amitié dont notre roi l'avait comblé , et il se répandit en éloges à l'adresse des militaires prussiens en général. Dès que Sa Majesté eut fini de parler, tous les assistants se regardèrent avec l'expression de l'admiration et de l'approbation, et le drogman me fit part du contenu de son discours. Ensuite, Son Altesse daigna m'entretenir de mes travaux, entra dans quelques détails, et ajouta que « si Allah le voulait, je lui rendrais encore d'autres services. » En m'exprimant sa satisfaction, il me fit offrir par Wassaf-Effendi son ordre. Quand j'en eus touché, selon l'usage et sans ouvrir l'étui, ma poitrine et mon front, le sultan s'écria : « Montre-le-lui et demande-lui s'il lui plaît ! » Sur quoi, le nichan me fut solennellement noué autour du cou. Enfin, mon drogman reçut une décoration d'un ordre inférieur, ce parce qu'il m'avait assisté dans mes travaux, » et nous étions congédiés.
L'impression la plus vive que j'aie conservée de toute cette scène, c'est l'air de bienveillance et de bonté qui accompagnait toutes les paroles du Grand-Turc.
La peste.
Constantinople, le 22 février 1837.
Je viens de terminer ma levée du plan de Constantinople; dans aucune autre capitale, je n'eusse pu travailler aussi paisiblement dans les rues, qu'ici. — « Harta, »
murmuraient les Tares, « une carie, » et ils s'éloignaient tranquillement, comme s'ils avaient voulu dire : Quy faire? nous n'y comprenons rien. Parfois aussi je passais, avec ma planchette d'ingénieur, pour un « moalibidchi, » c'est-à-dire pour un homme qui, sur un rayoh blanc, vend des bonbons dans les rues, et, à ce titre, les enfants cherchaient à se lier d'amitié avec moi. Ce sont les femmes qui montrent le plus de curiosité (je parle de celles de la Turquie); elles tenaient absolument à savoir ce qui était écrit sur le papier, quel usage en faisait le Grand-Turc qui, cependant, connaissait ces localités, si je ne parlais pas turc ou du moins romain (c'est-à-dire grec). Mon escorte ayant répondu négativement, elles me considérèrent comme une manière de demi-sauvage avec lequel on ne pouvait s'entretenir qu'au moyen de signes. Elles avaient grand plaisir à laisser faire leur portrait, peut-être uniquement parce que cela leur est défendu. Un grand voile blanc, où percent deux grands yeux noirs, un bout de nez et de larges sourcils qui se rejoignent, rien n'est plus facile à reproduire. Si j'avais eu une lithographie représentant une pareille figure, j'aurais pu l'offrir à chacune d'elles comme sa photographie, et toutes l'auraient trouvée très ressemblante. Les Grecs et les Juifs étaient un peu plus indiscrets que les Turcs, mais un simple a Jassak » — il est défendu — prononcé par mon escorte, suffisait à les disperser comme un essaim de moineaux.
Dans les derniers temps, je fus sans doute réduit à chercher le terrain sous la neige, mais il n'en reste pas moins ce fait extraordinaire, qu'un temps continuellement beau jusqu'au commencement de janvier m'a permis de travailler en plein air avec ma planchette. Maintenant arrivent les orages du printemps ; l'aubépine, le cerisier et l'amandier sont en fleurs, le crocus et la primevère sortent de terre, et je t'enverrais volontiers une violette constantinopolitaine, si elle n'était saisie à la
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frontière par les autorités impériales et royales à titre d'objet facilement infecté par la peste.
La peste vient-elle de l'Egypte ou de Trébizonde? comment et où naît-elle? Je ne ta dirai rien là-dessus, parce que je n'en sais pas plus long que le reste de l'humanité. La peste est jusqu'à ce jour un mystère inexpliqué ; elle est l'énigme du sphinx qui coûte la vie à cehii qui entreprend de la déchiffrer sans en trouver le mot. Tel a été le sort des officiers français de l'armée de Napoléon en Egypte.
Il est probable que toutes les grandes villes à rues étroites de l'Orient sont, sous de certaines latitudes, les vrais foyers de la peste. Néanmoins, la maladie ne se répand ni par les trop grandes chaleurs, ni par les froids trop rigoureux. Elle n'a presque jamais été en Perse, et si grands qu'aient été ses ravages sur le Nil, elle n'a pas remonté le Nil au delà des cataractes de ce fleuve.
La peste peut être introduite en Europe, mais, ainsi que le prouve une expérience séculaire, elle ne peut y naître. Une chose est certaine en outre : le mal se communique par l'attouchement, et parmi ceux qui le contestent, beaucoup se garderaient bien du contact d'un pestiféré.
A l'hôpital de la peste établi pour les Européens à Péra, vit depuis nombre d'années un prêtre catholique qui donne aux malades non-seulement l'assistance spirituelle, mais qui les touche, les soigne, change leur linge et les enterre. Ce brave homme est gros et gras, et j'avoue que son dévouement courageux, véritablement religieux, me paraît plus héroïque que maint fait de guerre bruyamment célébré. Le prêtre croit avoir eu la peste dans son jeune âge, mais il est prouvé que cela ne garantit pas d'une rechute. Il suffît certainement d'un contact prolongé avec la peau échauffée et d'une prédisposition du corps entier pour être saisi par le mal, et voilà pourquoi les choses sont plus dangereuses que les hommes. La plupart des cas naissent d'objets
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achetés, de vieux habits, de marchandises en laine colportés par les Juifs. Il faut certainement un concours particulier de circonstances malheureuses pour être infecté à la seule rencontre d'un malade. Pendant la peste de l'année présente, la plus violente qui ait ici exercé ses ravages depuis un quart de siècle, je me suis promené des journées entières dans les coins les plus étroits de la ville et des faubourgs, je suis entré môme dans les hôpitaux, entouré ordinairement de curieux; j'ai rencontré des morts et des vivants, et je suis convaincu que je n'ai couru qu'un très médiocre danger.
Le grand secret, c'est la propreté. Aussitôt rentré, je changeais de linge et d'habits des pieds à la tête, et les habits restaient suspendus à la fenêtre ouverte toute la nuit. Ce qui prouve en général l'efficacité des précautions les plus simples, c'est le petit nombre des victimes enlevées par la peste dans les quartiers européens, tandis que les Turcs et les raïahs meurent par milliers. En dépit de la grande diffusion et de la malignité de la peste de l'année présente, qui n'a eu sa pareille depuis 1812, huit ou dix familles européennes seulement ont été visitées, et encore étaient-ce toujours les domestiques ou les enfants. Depuis des siècles que les drogmans ont des rapports quotidiens avec les Turcs, un seul d'entre eux a eu la peste. Un étranger ne peut éviter de s'asseoir sur le divan occupé un instant auparavant par un derviche en loques; il est obligé de fumer la pipe du Turc, qui de son coté ne prend aucune précaution, et quatre-vingtdix-neuf fois sur cent il reste en bonne santé. Mais le cas d'un Européen atteint fait plus de bruit que cent Turcs succombant à leur sort. Là où la maladie s'est manifestée, il faut laver tous les habits, tous les lits et les tapis, il faut fumer toutes les tapisseries, blanchir tous les murs, écurer toutes les granges. On se représente ce que cela veut dire dans un grand train de maison; celui qui est a compromis ^ est aussi malheureux que s'il avait été incendié.
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Chez les Turcs, la question est tout autre; on ne se demande pas si l'on gagne la peste au simple attouchement, mais si en général des précautions humaines peuvent prévenir un mal terrestre quelconque. J'admire combien profondément ils sont convaincus du contraire.
Dans une batterie établie non loin d'ici, on avait installé un hôpital pour des pestiférés : près des deux tiers du bataillon de garde sont morts. Plus d'une fois j'ai rencontré des soldats qui, après avoir enterré un de leurs camarades , rentraient chez eux en chantant gaiement et le linceul jeté sur leurs épaules. Ils partageaient l'héritage du défunt et s'éprenaient d'une jaquette ou d'une paire de pantalons qui, très probablement, leur portaient la mort dans trois fois vingt-quatre heures. La mortalité effrayante, les cas renouvelés journellement, les preuves patentes de la contagion, rien n'arrache à ces gens leur foi : « Allah Kérim, » — Dieu est miséricordieux, — et il n'y a pas moyen d'éviter la maladie. Le commandant du bataillon, corrompu par le commerce des giaours, a introduit toutes sortes de mesures de précaution. Les soldats ne s'y sont soumis qu'avec la plus extrême répugnance, et bientôt l'on s'est contenté de clouer un verset du Coran à la porte de la caserne.
Mahomet n'avait certainement pas tort lorsque, désespérant de préserver ses compatriotes de la terrible maladie, il leur en inspira le mépris. Pour le musulman, la peste n'est pas un châtiment, mais une grâce de Dieu, et ceux qui meurent sont expressément proclamés martyrs par le Coran. En conséquence, la crainte de la peste et toutes les mesures préventives sont nonseulement superflues , mais criminelles. « Pourquoi ; s'écriait dernièrement le conteur public au café de Bujukdéré en présence de son auditoire barbu, pourquoi tant de soldats sont-ils morts ? Parce qu'on avait pris toutes sortes de folles mesures ; mais vous, qui ne craignez pas la peste et qui n'avez pris la moindre précau-
Lion, êtes-vous morts de la peste ? » La peste durera tant qu'il y aura des ulémas, et il faudra une réaction sanglante avant que l'on puisse songer à faire une police sanitaire.
Avec ce fanatisme, les Turcs sont tolérants à notre égard, comme on l'est dans le sentiment d'une supériorité intellectuelle qui communique une assurance inébranlable. — « Ne l'approche pas, il a peur, » dit le Turc en toute bonté d'âme et sans malice, tout au plus avec un grain de pitié. Les portefaix portent les malades sur le dos dans les hôpitaux, et transportent de même les morts des hôpitaux dans les tombes où les cadavres sont couchés sans bières; on recouvre ces restes tout au plus de deux pieds de terre ; puis, le muezzin crie trois fois le nom du mort, ou, s'il ne le connaît pas, il s'écrie trois fois : Fils d'Adam ! et l'invite à entrer tout droit au paradis. Parfois, les cadavres sont déterrés la nuit par les chiens. Les cimetières ressemblent à des champs fraîchement labourés.
On comprend de cette façon que la flamme une fois allumée brûle longtemps et ne s'éloigne que faute d'aliment. La version des journaux, suivant laquelle neuf mille hommes seraient morts en une semaine, se réfute par sa propre exagération.
D'après les rapports officiels des hôpitaux, que j'ai eu l'occasion de consulter chez le chef du sérail, le nombre des personnes enlevées par la dernière peste, à Gonstantinople et dans les faubourgs, ne paraît pas avoir été inférieur à 20,000, ni supérieur à 30,000. La maladie a régné quatre à cinq mois. Si on évalue la population à 500,000 têtes, c'est un vingtième qui a succombé. Si l'épidémie était permanente, la moyenne de la vie descendrait à 8 ou 9 ans, c'est-à-dire que la population s'éteindrait. Cette catastrophe n'est pas à craindre, car rarement la maladie dure aussi longtemps que cette année-ci, et après une irruption violente l'on jouit ordinairement de quelques années de calme.
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Phénomène bizarre ! si les Turcs sont atteints en plus grand nombre que les chrétiens, ces derniers perdent dix fois plus de malades que les premiers. La raison en veut être cherchée dans les dispositions d'âme et d'esprit. Le Turc, quand il se sent gagné par le mal, s'y résigne, et tant qu'il reste sauf, il l'ignore ; il ne prononce pas le nom « Dschimudschak, » il dit tout au. plus a hastalyk » — la maladie, — car appeler le mal de son nom serait le provoquer. Du reste, demandez aujourd'hui à un Turc si la peste a régné à Gonstantinople pendant les trois derniers mois, il écartera les sourcils et fera claquer sa langue, ce qui veut dire : « A Dieu ne plaise ! »
Péra présente un sombre tableau à celui qui n'y est pas accoutumé. Avant que d'y entrer, on voit à droite et à gauche de la montagne des huttes en bois et des tentes misérables, des gens en loques, des visages maladifs, amaigris, hâves, des enfants en pleurs. Ce sont les familles que la peste a privées d'un père, d'une mère, d'un soutien, et qui font ici quarantaine, tandis qu'on nettoie leurs biens.. Les Grecs se dispensent souvent tout à fait du nettoyage; ils espèrent que, s'ils s'exposent pendant quarante jours à toutes les misères et aux rigueurs de la saison dans une tente, la panaïéia ou la mère de Dieu pleine de grâce les prendra en pitié. Ils rentrent ensuite chez eux et de nouveaux cas se déclarent infailliblement. Les Européens se traînent dans les rues, enveloppés de manteaux en caoutchouc d'un aspect lugubre; ils cherchent anxieusement à s'éviter les uns les autres, mais cela leur est impossible dans les rues étroites. Soudain, voici qu'un convoi funèbre tourne le coin; amis et parents ont abandonné le défunt, s'il était européen, et le prêtre seul, armé d'un long bâton pour avertir les passants, s'avance en tête de la bière. Si le mort était musulman, des inconnus même s'approchent pour le porter pendant un moment, car autant de pas faits pour accompagner le défunt, autant de pas
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franchis pour se rapprocher du paradis. Les femmes sont moins exposées et plus craintives que les hommes. Toutes les maisons sont barricadées comme des forteresses, et une visite que Ton rend met toute une famille dans des transes mortelles.
On vous enferme d'abord dans un grand enfumoir, puis on vous introduit dans un salon sans sofa, sans tapis ni rideaux, garni seulement de chaises en jonc, de tables en bois. Si vous présentez une lettre de recommandation, on la reçoit avec les pincettes, on l'enferme avec soin et on l'ouvre avec défiance. Vous croyez que le maître de la maison va vous serrer la main pour la bienvenue : il n'ose vous toucher. Vous commencez une conversation : elle porte immédiatement sur la peste. Vous espérez faire une partie de whist, mais en vain : les cartes passeraient de main en main. La maîtresse de la maison laisse tomber son mouchoir, vous le ramassez : c'est le pire que vous puissiez faire, car il faut maintenant qu'il soit lavé, avant qu'elle le touche de nouveau. Les théâtres, les bals, les réunions, les clubs, les cercles de lecture, il n'y faut point songer. Voilà la physionomie de la vie sociale ou plutôt antisociale à Péra pendant la peste, et vous penserez comme moi que le danger est moindre, mais le désagrément plus sensible qu'on ne se l'imagine dans les pays où cette plaie est inconnue. J'ai tant parlé de la peste dans cette lettre, qu'on apportera un soin tout particulier à l'enfumer à la frontière.
Les quarantaines en Turquie.
Constantinople , le 27 février 1837.
Les ravages de la peste ont provoqué chez le gouvernement la résolution de remédier à cette terrible calamité. On a proposé de tracer autour de la ville des lignes
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do quarantaine semblables à celles qui protègent l'Europe. Mais plus on y réfléchit , plus on se fortifie dans la conviction que ce moyen est inapplicable et que le remède serait pire que le mal. La quarantaine européenne sépare des pays où la peste n'existe que lorsqu'elle est importée, de pays où elle ne s'éteint jamais et où elle prend naissance. Une expérience plus que séculaire montre que l'Europe reste préservée de la plaie en restreignant en quelque mesure les rapports avec l'Orient. La température, un froid très rigoureux, de fortes chaleurs, la lune en décroissance et vraisemblablement des causes inconnues étouffent souvent la flamme, mais elle couve sous la cendre et subitement elle jaillit de nouveau, soit à Trébizonde, soit au Caire, à Andrinople ou à Alexandrie, à Smyrne ou à Gonstantinople, car les grandes villes sont les véritables foyers du mal.
Admettons un moment que l'on ait entouré Gonstantinople de quarantaines par mer et par terre. Ge service est surveillé sévèrement, les employés sont incorruptibles, la capitale est parfaitement garantie contre l'Egypte et la mer Noire, contre la Roumélie et l'Anatolie : comment préserverez-vous Gonstantinople de la peste qui naît dans son sein ? Gomment le fanar sera-t-il garanti contre la peste d'Ejub, Tophané contre celle de l'arsenal, Péra contre Scutari? Et si l'épidémie règne à Gonstantinople, tandis que Brousse et Andrinople sont saines et sauves, ne faudrait-il pas retourner la quarantaine et décréter le blocus de la capitale?
Quand de deux hommes l'un est atteint d'une maladie contagieuse, l'autre peut dire : Dans l'intérêt de ma santé, je romps tout commerce avec toi. Mais le malade peut-il dire : Je veux que ma tête n'ait plus de rapports avec mes membres? — L'on éprouverait la même difficulté à séparer une capitale de son empire.
Les quarantaines n'étoufferont pas la peste, mais elles amèneront un autre mal redoutable. Une ville compre-
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nant plus d'un demi-million d'habitants a besoin d'immenses approvisionnements. Soumettez-les à une quarantaine, si courte soit-ellc, et les prix monteront instantanément, non-seulement ceux du coton, de la soie et des produits fabriqués , mais encore ceux du bois de chauffage, du blé, de l'huile et du sel, car si ces objets sont impénétrables à l'infection, elle s'attache aux navires, aux voitures et aux hommes qui les amènent. Si vous forcez le marchand à rester huit ou quinze jours de phis en route, il ne pourra ni vous laisser ses marchandises, ni accepter vos produits aux mêmes conditions. Tout ce que vous achèterez montera, tout ce que vous vendrez baissera de prix. La quarantaine est dispendieuse, non-seulement parce qu'elle oblige d'élever des maisons, de solder des employés et des gardiens, mais parce qu'elle équivaut à un impôt dont seraient frappés les objets de première nécessité et qui pèseraient avant tout sur les basses classes.
La quarantaine est donc un moyen insuffisant, impraticable et plein d'inconvénients. Il faut remonter à l'origine du mal pour en tarir la source.
Je suis persuadé, quant à moi, que le but ne peut être atteint que par l'organisation d'une police de santé sévère et bien entendue. En proposant cette mesure, je ne méconnais point les grandes difficultés qu'en rencontre l'exécution dans un pays où la religion et les mœurs sont contraires à toute innovation, à toute immixtion dans les affaires privées. L'on ne devrait du reste se mettre à l'œuvre que progressivement et avec beaucoup de prudence. Il faudrait faire un premier essai à Coustantinople même, sous les yeux du gouvernement, à une époque où la peste est censée être éteinte, mais où elle couve sous la cendre.
On commencerait par installer les hôpitaux pour les malades, par disposer des appartements pour les familles dont certains membres seraient atteints et où, par conséquent, de nouveaux cas pourraient se pré-
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seiiler. Les énormes casernes actuellement vides de Daud-Pacha et de Ramis-Tchiftlik pourraient recevoir des milliers de ces malheureux qui eace moment luttent, sous des tentes et des échoppes, avec le froid et la faim. Leur misère transmet le germe de la maladie, en augmente les ravages et induit les familles à tenir les cas de maladie secrets plutôt que de s'exposer à de si grandes privations.
Il serait important de bien pénétrer la population des bienfaits des nouvelles institutions. Au commencement, chacun serait maître d'accepter ou de répudier l'assistance offerte par le gouvernement. Mais la famille qui dénoncerait un cas de peste à l'autorité, serait immédiatement reçue, nourrie, soignée, ses vêtements et sa demeure seraient nettoyés sans qu'il en résultât aucuns frais pour elle. Le temps fixé pour la purification légale écoulé, les pauvres seraient renvoyés avec un léger secours. De tels avantages auraient bientôt fait d'ouvrir les yeux à une partie au moins de la population, et l'on ordonnerait sous peine d'amende que chaque père de famille eût à dénoncer à l'autorité un cas de peste qui se serait déclaré au sein de sa famille ou dans le voisinage. On emploierait la force contre les récalcitrants.
Dans chaque quartier l'on constituerait une commission composée des habitants les plus considérables et les plus influents, c'est-à-dire d'ulémas. Parmi eux, on choisirait des médecins et un certain nombre d'employés — hommes et femmes — bien rétribués. A la première nouvelle d'un cas de maladie, ils se rendraient sur les lieux pour transporter le malade à l'hôpital, mettre les parents et le reste de la population hors de contact avec le patient, nettoyer ses habits, ses ustensiles et sa maison. Tous ces objets resteraient sous la surveillance de la commission et seraient rendus au convalescent et aux héritiers du défunt.
Si une telle police de santé entrait en activité à Gonstanlinople, une source principale de la peste serait vrai-
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semblablement tarie. Si, avant que cette mesure pût être étendue aux autres grandes villes, une éruption violente de la, maladie se déclarait par exemple à Andrinople ou en Egypte, il serait incontestablement utile de tracer un cordon sanitaire provisoire autour de ces places. Seulement il ne faudrait pas attendre de la quarantaine une guérison complète, qui ne peut être que le fruit de la vigilance et de l'activité consciencieuse d'une police de santé vigoureuse, établie dans toutes les grandes villes de l'empire.
L'exécution de ces mesures grèverait sans doute le budget du gouvernement, mais les quarantaines coûteraient-elles moins? Et d'ailleurs quelles compensations à ces dépenses ! la peste éteinte dans l'empire des Osmanlis, les quarantaines disparaissent en Europe, les ports de l'Orient se rapprochent de quinze à quarante journées de marche de l'Europe, de l'Amérique et de l'Inde. Tous les voyages sont abrégés, le danger et lés dépenses causées par un cas de peste éclatant à bord disparaissent, le prix de l'assurance baisse, les objets d'importation de la Turquie, l'huile, la soie, le coton, les fruits, le vin, les couleurs, le cuivre, le maroquin, les tapis, sont recherchés davantage, les objets importés sont à meilleur marché.
Le commerce de l'Inde, de la Perse et de la Chine traversait autrefois les pays qui forment aujourd'hui le domaine du sultan ; le manque de sécurité le força de chercher une nouvelle voie par un détour immense autour de la moitié du globe. Aujourd'hui, le sultan Mahmoud a rétabli l'ordre et la sécurité des propriétés dans son empire; ce commerce important tend à revenir aux communications primitives qui étaient plus courtes, et le pays eu tirera des avantages plus considérables à mesure que la gêne des quarantaines et de la peste disparaîtra. Alors les capitaux afflueront en Turquie, où tout est encore à créer. Les fabriques et les manufactures travailleront les matières brutes dans le pays même.
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relèveront l'agriculture et feront refleurir les villes. L'extinction de la peste aurait pour conséquence une rapide augmentation de la population, la culture et l'industrie gagneraient les bras qui lui font défaut, et le recrutement de l'armée serait d'autant plus facile à l'avenir que c'est parmi les troupes que l'épidémie exerce en ce moment ses ravages les plus terribles.
Les maîtres de cet empire ont gagné des batailles et conquis des pays, élevé des aqueducs et des mosquées, fondé des écoles et des hôpitaux qui ont transmis leur nom à la postérité; mais celui qui délivrerait son pays du fléau de la peste mériterait la reconnaissance de l'humanité tout entière, et sa mémoire brillerait d'un éclat plus vif que la gloire de ses ancêtres.
Voyage du Grand-Turc.
Varna, le 2 mai 1837.
Je viens d'accompagner le Grand-Turc pendant son voyage en Bulgarie et en Roumélie.
Le 24 avril, à dix heures du matin, le moment du départ avait sonné. Les savants avaient heureusement fixé cette heure, car les temps pluvieux des derniers jours avait fait place au ciel le plus pur. Je m'étais déjà rendu, la veille, à bord de la Victorieuse qui avait remonté le canal jusqu'à Bujukdéré. Pour ne pas éveiller de scandale dans l'entourage du sultan, j'avais mis le fez rouge et un vêtement turc dont le Grand-Turc m'avait fait hommage.
A midi, nous vîmes arriver, rapide comme un dauphin, le caïc vert du sultan, avee ses quinze paires de rameurs ; les soldats de marine se mirent sous les armes, la musique joua. Son Altesse portait un uniforme de hussard bleu. On m'avait assigné ma place entre
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les pachas et les colonels, et je fis le salut avec tout ; le reste en portant la main à terre, à la poitrine et au front. Son altesse me dépêcha le capitan-pacha pour m'avertir que le temps était favorable, et l'officier accoucha heureusement de ces mots : « Parfaitement bon le temps. » C'était là une distinction particuhère et une grâce spéciale que rendit encore plus précieuses une observation que me fit l'empereur. Il m'assura que mon fez me seyait très bien, opinion que je ne partage pas jusqu'ici.
Bientôt les montagnes escarpées du Bosphore nous renvoyèrent l'écho des canons de notre frégate et des batteries du rivage. Les voiles se déployèrent, et, i avec une rapidité toujours croissante, nous nous dirigeâmes vers l'Euxin redouté. Nous laissâmes derrière nous les phares élevés à l'embouchure dangereuse du Bosphore, et même les deux excellents vapeurs autrichiens chargés de nous suivre; vers le soir, l'on ne voyait plus à l'horizon que leurs colonnes de vapeur montant dans les airs. Un voyage sur un grand vaisseau de guerre offre toujours des distractions ; à bord d'un bâtiment turc, le charme de la vie orientale vient s'y ajouter. A la deuxième heure, l'iman du haut de la l hune appela les fidèles à la prière. Tous ceux qui ' n'étaient pas de service montèrent à la première batterie qui, soit dit en passant, forme un des plus beaux saloas qui se puissent voir.
J'ai toujours aimé à contempler un Turc en prière. Le recueillement de l'individu est si profond, en apparence du moins, que l'on se sent tenté de charger un I canon derrière lui pour voir s'il tournera la tête. ' Après s'être lavé pieds et mains et s'être tourné vers la Mecque (1), le Turc ferme un instant ses oreilles de ses mains, puis il prononce, en agitant silencieusement
(1) Pour ne pas manquer la direction, certains Turcs ont toujours l Hn petit compas attaché au pommeau de leur poignard.
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les lèvres un verset du Coran; ensuite il s'incline, tombe à genoux et touche à plusieurs reprises la terre du front. Après cela, le musulman se lève, étend les mains devant lui, comme s'il portait un grand livre, se jette de nouveau à terre, se relève et passe enfin ses deux mains sur son visage, comme s'il voulait le remettre dans ses ancie as plis et y effacer toute trace de parade pieuse. Il s'incline légèrement devant les deux anges qui se tiennent aux côtés de chaque fidèle en prière, et tout est fini.
Vers le soir, une bourrasque venant du nord se déchaîna sur nous. Ne comprenant j-ien à la marine, je ne hasarderai aucun jugement sur le tumulte produit par les hommes vociférants et les voiles flottant au vent, mais je soupçonne fortement nos manœuvres de n'avoir pas été tout à fait correctes. Tous les matelots étaient de la première jeunesse, et une partie d'entre eux n'avaient jamais fait de voyage. Le grand amiral lui-même, un excellent homme, n'a fait sa carrière dans la marine qu'en tant qu'il ramait dans un caïc du port de Gonstantinople avant d'avoir été élevé à la dignité de pacha.
Bientôt accoururent les deux vapeurs qui nous soutinrent des deux côtés et nous firent entrer en bon port à Varna. Le moment du débarquement nous offrit un beau spectacle. Dès que le sultan fut descendu dans son caïc, les canons du fort et ceux de la frégate tonnèrent; des flammes bariolées ondoyèrent à tous les mâts, et l'équipage, en uniforme rouge, se mit en parade sur les vergues jusqu'au plus haut des mâts.
Je suis installé au palais archiépiscopal, par où il faut entendre une baraque très-modeste en bois. Mon hôte porte en grec le titre un peu étrange de despote, qualification qui concorde mal avec ses courbettes profondes et le devoir qui lui incombe de baiser les glands de la robe d'un pacha turc. Mais le despote a un vin excellent qui a mûri in conspectu Tenedos^ la nour-
riture est savoureuse , tout est propre et de bonne qualité.
Le lendemain de notre arrivée, le sultan, suivi d'une forte escorte, visita le fort. Je l'avais déjà parcouru la veille et de bon matin pour avoir réponse prête à tout. Mahmoud me témoigna beaucoup de bienveillance, mais me donna tant de petites commissions que je ne savais comment m'en acquitter. Son Altesse désirait avoir une esquisse de son entrée, c'est-à-dire un dessin à perspective. J'ai tracé à la hâte une ébauche des environs, et j'ai envoyé la feuille à un bon peintre de Constantinople, pour qu'il en fasse, si possible, un tableau.
Choumla, le 5 mai 7837.
De Varna, le sultan est allé à Choumla. Le cérémonial de la réception paraît être partout le même. Sa Majesté l'empereur descend à un quart de lieue de là ville dans une tente, pour changer le par-dessus bleu contre l'uniforme rouge. Je ne sais en l'honneur de qui il fait cette toilette. Chez nous, la splendeur du monarque est relevée par l'éclat des grands qui l'entourent. Ici, il n'y a qu'un seul maître, les autres sont des esclaves, et je ne vois pas pourquoi le seigneur se donne la peine de mettre autre chose que sa robe de chambre. Dès que Sa Majesté monte à cheval, on fait sauter une foule de mines dans les carrières des montagnes avoisinantes. Des deux côtés de la route les notabilités se mettent en parade; à droite les musulmans, à gauche les raïahs. En tête se trouvent les mollahs ou ecclésiastiques, qui ont conservé le beau turban blanc, puis viennent les sommités laïques. A gauche paradaient les Grecs avec des lauriers-roses, puis les Arméniens avec des cierges, et enfin les pauvres Juifs maltraités qui tiennent ici leur rang un peu avant le chien, mais après le cheval. Les musulmans se tenaient debout, les bras croisés sur le corps; mais les raïahs et même l'évêque avec son
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clergé se prosternaient et restaient le front collé à terre jusqu'à ce que le sultan fût passé; il ne leur était pas permis de voir sa face. En plusieurs endroits on accomplit sur le passage du Grand-Turc le sacrifice de sept moutons que l'on immola en leur coupant le cou.
Ghoumla est aussi belle au point de vue pittoresque qu'intéressante au point de vue militaire. En dehors des célèbres retranchements, l'on aperçoit la ville encaissée dans une vallée sans issue, entre de hautes montagnes boisées. Les coupoles des mosquées et des bains, les minarets blancs élancés, les arbres nombreux entre les toits plats, la riche culture de la contrée forment ,un tableau splendide ; partout murmureni; des fontaines ; les champs de blé les plus fertiles ornent la vaste plaine, et les montagnes escarpées mêmes sont couvertes, jusqu'à mi-hauteur, de jardins et de vignobles.
Après le sultan, c'est moi qui occupe le plus bel appartement de la ville. Nos repas sont excellents, et nous n'oublions pas (quand Allah ne s'en aperçoit pas) de les arroser d'un excellent vin de Chypre. Ce 7ious désigne mes compagnons de voyage, le drogman de l'ambassade et un colonel du génie qui m'a été adjoint avec trois jeunes Turcs de l'Ecole polytechnique. Moi seul j'ai à mon service 2 voitures à quatre chevaux, 7 chevaux de selle, 2 mulets, 4 cochers et plusieurs palefreniers. A Varna, toute l'expédition comptait 600 chevaux de selle, 200 chevaux de trait. Les routes ont été tracées expressément pour ce voyage, et c'est là au moins un avantage qui restera au pays.
La suite du Grand-Turc est très nombreuse ; il ne s'y trouve point de pacha, mais seulement les gouverneurs des places où nous nous trouvons. Outre ses secrétaires et ses pages, il a un employé spécial à qui est confié le soin de sa pipe ; un autre est chargé de porter son parasol; l'éventail de plumes d'autruche, la chaise de campagne, le bassin en or, l'écritoire, chaque objet a son porteur à cheval, et chacun de ces chevaux exige les
soins d'un palefrenier. C'est ainsi que nous voyageons en petit comité, mais avec 800 chevaux.
Après avoir assisté à l'exercice d'un bataillon de rédiffs ou de landwehr, à la distance au moins de 1,000 pas, le sultan donna l'investiture solennelle à 60 notables de Choumla. Le Grand-Turc s'assit sur un divan, sous un baldaquin magnifique; nous, les grands de l'empire, nous nous tenions à ses côtés. On fit avancer d'abord les mollahs, quelques ayans des environs, puis les musulmans considérables et les raïahs de la ville; le maître des cérémonies les revêtait de longs manteaux de couleurs diverses; chacun baisait l'habit, touchait de la main la terre, la poitrine et le front, et faisait ensuite, le visage toujours tourné vers le souverain, une reculade qui ne s'accomplissait pas toujours sans encombre. Le sultan leur tint ensuite, par l'intermédiaire de son premier secrétaire, un discours où il leur dit qu'il était venu pour s'assurer lui-même de leur situation. Il était disposé à relever leur ville et leur citadelle, à consolider l'ordre et le bien-être dans le pays. La loi et le droit seraient mis en vigueur non-seulement dans la capitale, mais dans toute l'étendue de l'empire, a Vous Grecs, dit-il, vous Arméniens, vous Juifs, vous êtes tous les serviteurs de Dieu et mes sujets aussi bien que les musulmans; vous difierez par la foi, mais vous êtes tous protégés par la loi et mon impériale volonté. Payez les impôts dont je vous frappe ; le but auquel ils sont employés, c'est votre sécurité et votre bien. » En terminant, le sultan demanda si quelqu'un parmi les raïahs avait des plaintes à articuler et si leurs églises avaient besoin de réparations.
Il s'en faut certainement de beaucoup que dans la réalité, la justice soit exercée partout; mais enfin le principe est reconnu, un grand pas est accompli; la force des choses fera le reste.
Dans ce pays où le vilain est accoutumé à tout faire gratis, à titre de corvée pour le seigneur, le sultan paye
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argent comptant les frais de son voyage. L'on me dit qu'il porte avec lui deux millions et demi de florins, et une masse d'objets précieux ; nous ne passons devant aucun pauvre, devant aucun paralytique que le sultan ne lui fasse donner une pièce d'or. A son départ, il a laissé 10,000 florins pour les pauvres de Ghoumla, et il a pris expressément ses mesures pour que l'argent arrive à sa destination et ne s'arrête pas trop entre les doigts des distributeurs. Les imans sont chargés de lui faire le rapport. Sur notre passage je vois toujours des groupes de femmes élevant ^es suppliques au-dessus de leur tête. Un officier s'approche, recueille les billets, met toute la correspondance dans l'arçon de sa selle et le passe à l'aumônier. Dernièrement, le sultan se promenait dans un phaéton à quatre chevaux qu'il conduit lui-même très habilement; une pauvre femme tenait un papier haut élevé sur une canne, mais comme le cortège s'avançait très rapidement, personne ne la remarqua. Seul le sultan l'aperçut; il arrêta les chevaux, dépêcha un officier et continua ensuite sa route.
Silistrie, le 11 mai 1837.
Je suis arrivé ici un jour avant le sultan et j'ai levé le plan de la forteresse. Le souverain fait preuve de tant de simplicité, de droiture et de bonté dans ses rapports avec sa suite que tout le monde est à son aise en dépit de la rigueur de l'étiquette. A voir ainsi le maître, on ne dirait pas que c'est ce même homme qai a fait décapiter 20,000 janissaires.
Les princes Ghyka et Stourdza sont venus de la Moldavie et de la Valachie pour complimenter leur maître. J'étais curieux de voir la réception qui leur serait faite : elle ne fut pas très -flatteuse. Ces demi-souverains attendirent deux heures en plein soleil que le sultan arrivât, descendît devant sa tente et fît toilette. Il reçut ses deux vassaux, assis sous un baldaquin sur des coussins
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en velours; les princes, suivis de leurs boïards, s'avancèrent les bras croisés sur la poitrine, tombèrent à go- Doux et baisèrent le bout de l'habit de Son Altesse, qui daigna leur accorder la permission de lui offrir 10,000 ducats. Aujourd'hui, on leur a donné des fourrures, d'honneur, des tabatières et des châles, et à leur retour ils auront en outre le plaisir de faire dix jours de quarantaine à la frontière de leurs principautés.
Roustschouk, le 14 mai 1837.
Il paraît que les Turcs en mettant en déroute les saints dans ce pays ont oublié Mamerte et Pancrace; ces derniers régnent en effet avec la même rigueur sur le Danube que sur la Sprée. Je n'ai jamais souffert du froid comme hier pendant notre voyage ; mes compagnons turcs étaient gelés ; l'Arabe qui conduisait les chevaux de trait, poussait un a aman » — « pitié » — après l'autre, et regrettait le doux climat du Sennaar.
Le sultan était allé en vapeur de Silistrie à Roustschouk, pendant que l'orage le plus violent se déclarait sur le Danube. La tempête arracha du mât la flamme avec sa hampe, un câble se prit dans la machine, qui dut être arrêtée, le navire était poussé vers le rivage et les flots battaient les fenêtres des cabines. La consternation régnait dans tout l'équipage ; le sultan seul resta calme. Il est aguerri, il est vrai, et accoutumé à voir toutes sortes d'accidents se produire sur ces bateaux qui heureusement sont tous crevés ou échoués à l'heure qu'il est.
Nous attendions l'arrivée du souverain sur le rivage paisible ; le temps s'était éclairci vers le soir, et devant nous coulait le fleuve large, jaune, bordé de prairies sans fin. De l'autre côté, à Giurgewo, j'aperçus le premier clocher que j'eusse vu depuis longtemps, et le son ami des cloches arrivait jusqu'à nous à travers l'air pur du soir.
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Roustschouk est située sur une hauteur qui descend en une ligne droite do 50 à 60 pieds de profondeur dans les flots du Danube ; le bord de cette pente était couvert de femmes innombrables, et comme toutes avaient la tête et les épaules couvertes d'un voile blanc, on eût dit que les hauteurs étaient couvertes de neige. Sur les bords du fleuve paradaient comme d'habitude les hommes de la landwehr, puis le clergé de difl'érentes nations, les notables de l'endroit, et enfin le peuple. Lorsque je m'avançai pour occuper ma place, je fus surpris par l'aspect d'un vieillard étendu à terre sur des coussins et des tapis; à côté de lui, le narghilé eu argent d'où il tirnit la fumée au moyen d'un tube étroit, certainement long de 20 pieds. Une plaque ornée de joyaux à son fez rouge indiquait son rang de vizir, et le par-dessus bleu avec des épaulettes en or formait disparate avec l'attitude, la barbe grise et l'expression turque du visage du vieillard : c'était l'homme qui avait répandu le plus de sang en Europe, c'était Hussein-Pacha, le dernier aya des janissaires et leur premier pacha. L'Aya-Pacha avait sous ses ordres une masse de kaw^asses et d'autres troupes qui n'étaient pas janissaires et qui pouvaient être employés contre eux. Il paraît que ces fiers prétoriens ne pouvaient tomber que par la trahison de leur propre chef. Autant Hussein avait déployé d'énergie dans cette terrible crise, autant il montra de mollesse dans ses opérations de général en chef. Aujourd'hui, l'exterminateur des janissaires est pacha de Widdin.
Tirnowa, le 19 mai 1837.
Quel merveilleux pays que cette Bulgarie! Tout est vert; les pentes des vallées profondes sont plantées de tilleuls et de poiriers sauvages; de larges prairies encadrent les rivières, de riches champs de blé couvrent la plaine, et même les vastes étendues non cultivées sont ornées de gras herbages. Les arbres nombreux , plantés
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isolément, donnent à la contrée un charme particulier et dessinent leurs ombres noires sur les plaines d'un vert éclatant. Les villages sont rares, mais grands, car habiter des fermes isolées est encore une témérité.
Sur les bords du Daniibe, je n'ai trouvé que des villages turcs ; les chrétiens se sont sans doute réfugiés audelà du fleuve, dans les principautés où leurs clochers ne craignent pas d'élancer leur sommet dans l'azur du ciel. Il est facile de se représenter une église bulgare. Lorsque, il y a un an et demi, je traversai leBalkan, e passai la nuit dans une hutte misérable. Dans la cour, à côté de l'étable à buffles, il y avait une manière de remise longue et large d'environ dix pieds; le toit de chaume était tellement bas que l'on pouvait à peine se tenir debout ; toute la lumière venait de la porte. Au mur du fond pendait une grande toile en lin avec d'innombrables images de saints; ces images, une paire de lustres et un morceau de tapis formaient tout l'ameublement intérieur. C'était l'église du gros bourg de Gassabeilen. Ici, dans les contre-forts du Balkan, la plupart des habitants sont chrétiens. Les Bulgares sortent de leurs retraites pour voir s'il est vrai que leur « père nourricier » soit arrivé du lointain Gzaarigrad (Gonstantinople). Il y a des siècles, et il y a à peine quelques mois, une pareille excursion était aussi invraisemblable que la sortie d'une huître de son rocher, ou d'une tortue de son écaille.
Nous sommes arrivés hier après midi à Tirnowa. A une grande distance de cette ville, les habitants formaient la haie ; la landwehr était sous les armes et les femmes grecques étaient montées sur les toits plats et sur les terrasses pour voir approcher le basileus. Je n'ai jamais vu un site plus romantique que celui de Tirnowa. Représentez-vous une vallée étroite entourée de hautes montagnes, où .la lantra s'est creusé son lit profond entre de hautes murailles de grès et poursuit son cours capricieux et plus sinueux que les plis d'un serpent. L'une
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des pentes de la vallée est tout entière couverte d'une forêt, l'autre de maisons. Au milieu de l'encaissement s'élève une montagne conique, dont les flancs escarpés en font une forteresse naturelle ; le fleuve l'enserre comme une île, et elle n'est rattachée à la ville que par une digue de rochers, longue de deux cents pieds, haute de quarante pieds, et qui a tout juste la largeur nécessaire à la route et à l'aqueduc. Je n'ai jamais vu une formation rocheuse aussi pittoresque, et comme le Grand-TurC visite aujourd'hui la mosquée, j'ai profité de mon jour de repos pour arracher au terrain son secret en en levant le plan.
Rien de plus riant que mon habitation grecque ! En général, j'aime ces bâtiments irréguliers dont le besoin a dicté le plan. Au milieu. Ton trouve une petite cour, un jardin planté de rosiers et d'arbres fruitiers; alentour régnent en longs zigzags les corridors, et des pièces spacieuses tout ouvertes du côté de la cour, de sorte que l'on demeure en plein air. L'extrémité des corridors s'élève en estrades couvertes de tapis et portant un sofa large, moelleux, haut comme la main. Le toit, qui forme saillie, couvre de son ombre les pots de narcisses r posés le long de la galerie. Les chambres reçoivent leur lumière par les corridors, et il y règne un clair-obscur agréable qui repose les yeux de l'excès de lumière de ce beau ciel. Il n'y pas de place plus douce à la paresse que mon estrade ; en face s'élève la pente boisée de la montagne où les rossignols chantent dans l'ombre; et derrière les arbres s'élancent au plus haut des airs les cimes neigeuses du Balkan.
Kasanlik, le 21 mai 1837.
Aujourd'hui, nous avons passé le Balkan par un col qui ne s'élève pas à plus de 3,000 pieds au-dessus de Gabrowa, ville située* au pied de la montagne. Vers l'ouest, les cimes sont plus hautes et encore couvertes
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de neige. Au sommet de la croupe de la montagne on jouit d'une vue étendue sur le pays boisé de la Bulgarie et d'une vue plus belle encore du côté de la Roumélie, sur la ravissante vallée de Kasanlik. Les champs, les prairies, les villages, les routes blanches et les ruisseaux dont le cours est marqué d'arbres superbes, s'étendent sous le regard comme une carte géographique ; au delà, s'élève une autre chaîne de montagnes, mais plus basse, et le tout me rappelle vivement la belle vallée du Hirschberg, vue du haut du Kynast.
Au sud, le Balkan est coupé à pic; en moins d'une heure nous atteignîmes Schibka, au pied de la chaîne, sur une route nouvellement construite pour le sultan. La montagne n'est pas cultivée, la plaine l'est à peine, la population est clair-semée, il n'y a ni forges ni fonderies, ni moulins, ni fabriques, comme chez nous. Les chemins sont aussi rares que les villages, aussi le peu de routes qui soient arrosables acquièrent-elles une grande importance.
La petite ville de Kasanlik est cachée dans une petite forêt de noyers gigantesques. Les minarets même ne réussissent pas à s'élever au-dessus des montagnes de feuillages et de branches sous lesquelles ils sont enfouis. Le noyer est certainement un des plus beaux arbres du monde; j'en ai vu plusieurs qui étendaient leurs branches sur un espace de cent pieds de diamètre; le vent frais des larges feuilles, l'ombre sous la couronne voûtée, la belle végétation qui entoure le tronc, le murmure des ruisseaux et des sources qui coulent à leurs pieds, tout cela est d'une merveilleuse beauté, et aux alentours se dressent de beaux palais où des pigeons sauvages et des rossignols font leur nichée. L'abondance des eaux de cette contrée dépasse toute conception; de même qu'en Lombardie, tous les champs et tous les jardins sont arrosés par celles qui coulent dans les fossés et dans les rigoles. La vallée entière est l'image du bienêtre le plus florissant, de la fécondité la plus riche, une
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véritable terre promise; les vastes champs sont couverts à hauteur d'homme d'épis ondoyants ; les près, d'innombrables troupeaux de moutons et de buffles. Le ciel est chargé de gros nuages qui s'am^oncellent autour des cimes neigeuses de la montagne et arrosent de temps à autre les plaines ; dans les intervalles, le soleil étincelant darde ses rayons pour échauffer la terre; l'air est chargé de parfums, et ceci n'est pas une image, comme dans les descriptions de voyages ordinaires, mais veut être pris à la lettre. Kasanlik est le Cachemire de l'Europe, le Gullistan de la Turquie, le pays des roses; cette fleur n'est pas cultivée, comme chez nous, dans les pots et dans les jardins, mais dans les champs et dans les sillons, comme les pommes de terre. Rien de plus riant qu'un tel champ de rosiers ! Si un peintre de décorations voulait représenter un tel tableau, on l'accuserait d'exagération; des millions, oui, des millions de feuilles rouges sont répandues sur le tapis d'un vert éclatant des champs de rosiers, et pourtant à l'heure qu'il est un quart seulement des boutons s'est entr'ouvert. A en croire le Coran, les roses ne sont nées que pendant l'ascension nocturne du prophète; les roses blanches sont nées des gouttes de sa sueur, les jaunes de celles de sa monture, les rouges de celles de l'ange Gabriel. A Kasanlik l'on ne peut se défendre de la pensée que cette ascension a dû être, pour l'archange du moins, pleine d'émotions.
La rose (gull) m'amènerait tout naturellement à parler du rossignol (Bull-Bull), si je craignais de me perdre dans la poésie : « Un voyageur doit se garder de l'enthousiasme s'il en a, et surtout s'il n'en a pas. » Je me contenterai donc de remarquer que, dans ce pays-ci, l'on fait plus que de voir et de sentir les roses, on les mange; des feuilles de roses confites sont un mets délicat très recherché en Turquie, on les mange le matin avant le café en les arrosant d'un verre d'eau, et je ne puis qu'en recommander l'usage.
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A Kasanlik on fabrique l'huile de rose dont la valeur est si grande. A Constantinople, même, il est difficile de se procurer cette huile sans mélange ; c«la ressort déjà de cette circonstance que la di-agme y coûte huit piastres, tandis que sur place elle ne revient qu'à quinze piastres.
Le Grand-Turc trouve toujours l'occasion de m'adresser une parole aimable, ce qui n'est pas une médiocre distinction. Les formes respectueuses n'impliquent pas l'étiquette rigoureuse observée chez nous, et c'est un spectacle en quelque sorte familial que de voir le souverain a boire » sa longue pipe dans le phaéton, à l'arrière duquel sont assis deux pages tenant chacun un petit chien de Bologne sur ses genoux. Les allocutions du souverain à ses sujets sont faites dans le même style simple et famiher. Aujourd'hui a eu lieu une grande distribution de manteaux d'honneur, et tandis que le sultan était assis à une fenêtre, son premier secrétaire parlait en son lieu et place dans la cour ; mais comme Son Altesse l'interrompit elle-même à plusieurs reprises, il s'éleva une sorte de dialogue entre le Maître et son organe : a Le Hunkiar, notre empereur», disait Wassaf-Effendi, oc veut que ses prescriptions soient strictement suivies ; à l'avenir, il reviendra toujours chez vojs pour se convaincre par lui-même que tout ce qu'il a ordonné est exécuté.» — a Oui, mais cela ne se peut faire tous les ans, » interrompit le monarque, a hein, hein, Effendi!» — « Sans doute », continuait l'orateur, a mais toutes les fois que Son Altesse le jugera nécessaire. » Wassaf répéta ensuite que le souverain promettait protection et justice à tous ses sujets, quelle que fût leur foi, et il allait finir, lorsque Sa Majesté lui cria : « Banabak » (écoute ou plutôt regarde-moi), et lui fit observer qu'il avait oublié de parler de la landwehr, de dire que cette institution avait pour but la défense du foyer et (en jetant un regard de notre côté) qu'il en était de même dans d'autre pays.
Partout où passe le monarque, il laisse des sommes
considérables, dont une partie est consacrée à payer les frais de séjour, et une autre à secourir les pauvres. Il accorde en outre les fonds nécessaires non-seulement aux mosquées, mais encore aux églises qui ont des réparations à faire.
Le cortège est fermé par le directeur des monnaies, trésorier du sultan. Il arrête sa voiture lourdement chargée devant chaque groupe populaire et partage des sacs d'argent d'un poids considérable entre les habitants de la campagne. On dit que l'impôt personnel sera diminué et que les corvées seront restreintes : en général, le voyage du souverain fait une excellente impression sur la population d'un pays qui jusqu'ici n'avait vu du maître que les bourreaux qui levaient les impôts et imposaient des corvées.
Outre l'officiel : « Choch gieldin » — a sois le bienvenu », — j'entends maint a maschallah » — « Dieu te préserve, » — qui n'est ni demandé, ni remarqué, mais qui est la véritable expression des sentiments. Son Altesse paraît être surtout en faveur auprès des femmes, et c'est là une bonne chose dans un pays où toute l'éducation des enfants est aux mains des mères.
Andrinople, le l^*" juin 1837
Nous voici dans la ville de l'empereur Adrien, le Romain qui s'est illustré sur le Danube et sur le Tibre, sur l'Euphrate et sur la Maritza. Après-demain nous retournerons à Gonstantinople, oii le sultan veut faire une entrée solennelle.
La situation d'Andrinople tient un caractère particulier des quatre fleuves qui s'y rencontrent : la Maritza, l'Arda, la Tundcha et l'Usundcha. De là le pays plat, planté de mûriers, qui entoure la ville. Andrinople est bâtie sur une colline dont le sommet est couronné par la niagaifique mosquée du sultan Sélim. De nombreux et grands ponts en pierre d'un beau travail sont jetés sur
les courants d'eau dans toutes les directions, et la ville présente de loin un aspect superbe.
Andrinople devint le siège du gouvernement lorsque les souverains turcs prirent pied sur la terre d'Europe. Le vieux sérail s'est conservé jusqu'à nos jours; je l'ai visité avec un grand intérêt ; son emplacement, un pré magnifique sur la Tundcha, planté de platanes et d'aulnes immenses, invite à dresser une tente plutôt qu'une maison, car en hiver il est complètement submergé. De grands murs enserrent une place assez vaste, où une masse de bâtiments irréguliers, des habitations, des bains, des cuisines, des kiosques, sont distribués entre différentes cours. Plusieurs bâtiments sont bien conservés; on y voit des plafonds richement dorés, des bassins en marbre, des grilles artistement travaillées et de belles ciselures. Au milieu s'élève une maison en pierres massives, dominée par une tour à forme bizarre et dont les murs sont revêtus en grande partie de jaspe et du marbre le plus beau; mais les plafonds se sont effondrés, et les beaux tableaux en porcelaine avec des arabesques dorées qui ornaient les murs, sont tombés en grande partie. Le bâtiment est si solide et si massif qu'il défiera encore des siècles ; mais il n'est pas très grand, et, dans cette agglomération de kiosques, l'on démêle avec peine le corps de logis principal. En revanche, le sérail d'Andrinople ne présente pas le même aspect mystérieux que celui de Gonstanlinople; les sultanes qui l'habitaient n'étaient pas encore devenues invisibles pour les musulmans.
Quant aux bâtiments du harem, les murs en panneaux se sont écroulés, et les toits et les coupoles paraissent suspendus en l'air. Cette partie du sérail n'est habitée en ce moment^que par un cerf qui fait un accueil fort peu gracieux aux visiteurs.
Non loin du sérail, au milieu d'un groupe d'arbres, s'élève la belle mosquée de Bajazet, que les Turcs appellent l'éclair. Dans un coin, en guise de pierre angulaire.
à côté de la porte, je trouvai le torse d'une statue colossale taillé dans un porphyre rouge superbe, veiné de blanc. C'était la poitrine et le corps d'un homme vêtu de la toge romaine, peut-être l'empereur Adrien que « l'éclair » avait précipité ici.
Mais toutes les mosquées de la ville sont dominées par la coupole du sultan Sélim,avec ses quatre minarets. Le diamètre de la voûte est de cent pieds ; elle est presque aussi grande, par conséquent, que les plus belles coupoles de Gonstantinople, y compris celle de l'église Sainte-Sophie. Deux cent quarante-cinq degrés me conduisirent au balcon circulaire supérieur de l'un des minarets. La hauteur totale de la tour dépasse 200 pieds; le diamètre en est de 11 pieds à la base, de 8 au sommet, la mesure prise sur l'ombre qu'elle projette. Les minarets ressemblent à des colonnes plutôt qu'à des tours, mais ils sont construits avec tant d'art que trois escaliers très commodes s'élèvent entrelacés à l'intérieur, de sorte que trois personnes à la fois peuvent en faire l'ascension. Je ne suis pas le moins du monde sujet au vertige, mais le premier regard jeté dans la profondeur me remplit d'effroi. Quand on approche du bord de la galerie, l'on s'attend à voir se renverser cette colonne terriblement élancée. La coupole s'élève jusqu'à mihauteur du minaret et peut atteindre à 120 pieds à l'intérieur.
Gonstantinople, le 6 juin 1837.
Ce matin nous sommes rentrés dans la capitale par la porte des Canons. C'est la porte par laquelle Mahomet II pénétra dans la résidence des empereurs grecs et devant laquelle tomba le dernier Constantin. Les descendants des conquérants, — qui, soit dit en passant, ne savent rien de tout cela, — étaient venus par milliers pour recevoir le sultan. Le souverain se rendit au vieux sérail pour faire ses dévotions dans la chambre où se conserve rhabit du prophète.
Vie de retraite et de silence à Bujukdéré. — Le tchibouk.
Bujukdéré, le 13 juin 1837.
Me voici rentré au port paisible de Bujukdéré. Je suis installé pour quelques semaines dans un kiosque sur le Bosphore ; les caïcs glissent sans bruit sous mes fenêtres, les montagnes à l'entour sont couvertes de verdure, tandis qu'autour de Gonstantinople tout est brûlé du soleil. A quelque fenêtre que je me mette, je vois partout la magnificence d'une vaste marine, d'un paysage de montagnes, ou un petit jardin étroit fermé par un mur et plein de roses fleurissantes et de lauriers-roses. Les petits parterres de gazon sont encadrés de pots de fleurs, et les sentiers, tracés en dessins artistiques, couverts de coquillages. Le jasmin odorant pénètre à travers le grillage des fenêtres ; le clièvrefeuille et la vigne sauvage couvrent les murs. Mais la mer commence à s'agiter; le soleil est déjà monté au-dessus des montagnes de l'Asie, le vent du Nord effleure la surface unie et brillante de l'eau et réveille les vagues qui ont sommeillé pendant la nuit avec le reste de la nature; les grands navires embossés tout près du rivage lèvent l'ancre, le bruit du cabestan et le chant des matelots commencent à retentir à mesure que les voiles se déroulent l'une après l'autre et que le vaisseau glisse lentement dans le courant large du Bosphore. Quand j'entends le clapotis des vagues, dont je ne suis séparé, avec mon doux divan, que par des fenêtres percées dans un mur de bois, il me semble que je me trouve dans la cabine d'un grand vaisseau, et, quand je me retourne, je crois avoir la vue d'un petit jardin de couvent, avec cette différence qu'au lieu d'un Franciscain c'est un
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gros Turc qui est assis sous la porte, fumant son narghilé.
On ne comprend pas que les Turcs aient pu vivre avant la grande invention de la pipe. En effet, les compagnons d'Osman, de Bajazet et de Méhémet étaient un peuple turbulent, toujours en selle, et toujours à la conquête de pays et de villes. Depuis l'époque de Soliman, ils ont visité encore plus d'une fois leurs voisins; mais en somme ils sont devenus un peuple essentiellement rassis, et aujourd'hui ils sont un peuple fumant, car les femmes même « boivent » le tchibouk.
J'étais allé naguère dans la vallée de « l'eau douce », et je m'étais assis sur une chaise basse en jonc, derrière de gros platanes, aussi près d'un groupe de femmes que le permet l'étiquette turque. Ces femmes étaient scandalisées de la tenue de quelques juives qui étaient arrivées en partie de plaisir de Gonstantinople et qui se « tenaient assises en promenade » sur le tapis vert du pré : tout d'abord, elles étaient si peu voilées, que l'on voyait toute la figure, des sourcils à la lèvre supérieure, et puis, ces malheureuses allaient jusqu'à boire de l'eaude-vie et même du vin. « Gela est-il convenable ? » s'écriait une grosse « kokonnah ». a Qu'est-ce qui sied à une dame de bon ton ? Une tasse de café, une pipe, et voilà tout ! » Ceci pour l'édification de nos dames.
Le narghilé, l'ombre d'un arbie, le murmure d'une fontaine et une tasse de café, voilà tout ce que demande le Turc pour se sentir heureux comme un roi pendant dix à douze heures par jour. Le « kief » ou la bonne humeur de l'oriental consiste dans une disposition d'âme toujours égale, avec une absence complète d'émotions.
Une conversation vive ou simplement une vue étendue sont déjà des dérangements ; mais la bonne humeur est avivée quand l'Arménien accompagne sa romaïka ou sa lyre d'un de ces chants monotones qui retentissent, toujours les mêmes, à travers tout l'empire, et qui se
terminent invariablement par le refrain « Amann, Amann, » — « pitié, pitié, » ou quand de jeunes Grecs exécutent des danses qui, à notre goût, sont souverainement disgracieuses et indécentes. Mais danser ou chanter soi-même ne vient jamais à l'idée d'un musulman : tout autant vaudrait lui conseiller de se flageller ou d'aller se promener.
Quant à moi, je trouve que la contrée la plus ravissante et même la pipe ne remplacent pas, pour un Européen, la société et les rapports intellectuels. Les diplomates vivent dans des villages différents ; ils sont séparés par les distances et par des considérations politiques ; pour ce qui est des Pérotes, leurs idées ne vont pas plus loin que leurs caïcs, c'est-à-dire qu'elles ne dépassent pas les environs immédiats. J'attends donc avec une impatience indescriptible la prochaine arrivée des officiers dont l'envoi a été décidé par le roi, sur la prière du sultan. Tandis que d'autres puissances ont fait vainement tous leurs efforts pour faire admettre des officiers au service de la Turqaie, notre gouvernement n'a fait que céder, sous ce rapport, aux vœux répétés de la Porte. Notre position diffère donc essentiellement de la situation peu enviable qui est faite aux instructeurs européens.
Deuxième audience du sultan.
Bujukdéré, le 26 juillet 1837.
Je viens d'être appelé au mabéïn. Ce bâtiment est séparé par un mur élevé du sérail proprement dit, où le harem à son tour forme un corps de logis distinct et occupé exclusivement par les femmes, les eunuques et le sultan. Wassaf-Effendi, le premier secrétaire du souverain, dont je te parlais naguère, a été destitué et
remplacé par Saïd-Bey. La conversation roula sur des objets indifférents, on fuma une pipe après l'autre, et je commençais à m'ennuyer, lorsque Saïd-Bey m'invita à le suivre auprès du Grand-Turc. Les audiences étant ici très rares, cette proposition me surprit fort. J'étais en paletot et en chapeau de paille, c'est-à-dire en négligé. Le palais Béglerbey, où le sultan réside en été, s'élève sur le rivage asiatique du Bosphore, dans un très beau site. A droite, la vue s'étend sur le Bosphore jusqu'à Bujukdéré; à gauche, sur Scutari, Péra, Galata, Gonstantinople et la pointe du sérail avec ses minarets blancs et ses cyprès noirs. Béglerbey lui-même est un vaste bâtiment peint en jaune, fait de planches, percé de nombreuses fenêtres s'étageant les unes sur les autres. J'entrai par une porte dans un jardin turc, avec de petits parterres encadrés de buis, les sentiers semés de coquillages; les bassins remplis de dorades et les jets d'eau étaient entourés de pyramides de cyprès et d'orangers. Au fond s'élevaient des terrasses avec de belles serres et de gracieux kiosques. Le tout est entouré de belles murailles peintes en vert, mais qui ont quelque chose d'étouffant. Du côté du Bosphore, les fenêtres sont garnies, outre les grilles, d'un épais treillis en jonc, de sorte que le regard peut percer de l'intérieur, mais non de l'extérieur. Du côté du harem, ces jalousies sont doubles et ferment les fenêtres, même au troisième étage du palais, jusqu'à leur bord supérieur.
J'étais en train de contempler toutes ces magnificences, lorsque le sultan sortit du harem dans une espèce de galerie et nous cria, de la fenêtre, de monter auprès de lui. Sous le péristyle, incrusté de belles dalles de marbre, nous rencontrâmes le troisième fils du souverain dans les bras d'un esclave noir : un très beau garçon de deux ans, gai et bien portant. Saïd-Pacha eut l'honneur de baiser le bas de la robe de l'enfant. Nous montâmes un bel escalier, nous vîmes plusieurs salons ne renfermant rien qui ne se voie aussi dans les mai-
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sons de nos particuliers, si ce n'est les parquets de bois de cèdre, et nous nous trouvâmes en présence de Son Altesse, assise dans un fauteuil près de la porte de son cabinet et fumant sa pipe. Devant lui se tenait Méhémet-Ali-Bey; à côté de lui, Rissa-Bey, ses deux pages ou confidents, les bras croisés sur la poitrine, muets, observant l'attitude la plus respectueuse. Une agréable obscurité régnait dans l'appartement; un fort courant d'air, que personne ne craint ici et sans lequel la vie serait intolérable , entretenait la fraîcheur la plus délicieuse en dépit de la chaleur du jour; les fenêtres donnaient sur le Bosphore, dont le courant se brise en mugissant contre le quai. Saïd-Pacha toucha le parquet de sa main, expédia quelques affaires, et proféra des excuses relatives à ma toilette. Le sultan répondit que cela était indifférent et exprima de la façon la plus gracieuse le contentement qu'il éprouvait de me voir. Sa Majesté parla de notre voyage, approuva diverses mesures et s'informa si mes compagnons étaient déjà en route. En me congédiant, le sultan me fit offrir par Rissa-Bey une très belle tabatière, avec prière de la conserver dans ma famille en son souvenir.
La tour de Galata.
Bujukdéré, le 14 septembre 1837.
A ma grande joie, j'ai vu arriver, le 28 août, mes trois camarades. Le vapeur était attendu à Trieste, et je montais avec impatience à la haute tour de Galata, d'où je guettais les navires qui traversaient la Propontide étincelante. Les îles des Princes et le rocher de Proti émergent avec leurs bleus contours de la nappe brillante, limitée par le cap de Madiana; à l'arrière-plau, l'Olympe déchiqueté élève sa tête neigeuse, semblable à un nuage
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blanc, au-dessus de cette marine ensoleillée et chaude, et à l'horizon le plus lointain, sous une forme nébuleuse à peine reconnaissahle, apparaissent Gatolymnia et les montagnes de Gyzique.
Quarante pas suffisent à faire le tour de la balustrade; mais quelle diversité d'objets l'œil n'aperçoit-il pas pendant ce court circuit! Du bord oriental le regard s'étend sur le faubourg de Scutari, la vieille Ghrysopolis, qui monte en amphithéâtre avec ses maisons innombrables, ses magnifiques mosquées, ses bains et ses fontaines, le long d'une hauteur dont le sommet est couronné par une sombre forêt de cyprès. Dans le site le plus ravissant, au bord de la mer de Marmara s'élève une caserne colossale pour 10,000 hommes et la gracieuse mosquée de Sélimnié; à droite brillent les maisons de Kadikoï, l'ancienne Ghalcédoine, dont les jardins couronnent les falaises escarpées de Moda-Bnrnu, et, plus loin, un cap d'une beauté extraordinaire, planté de cyprès et de platanes gigantesques, s'avance dans la mer. Un petit phare à sa pointe extrême lui a donné le nom de « Jardin de la lanterne. » Plus près, au point où le Bosphore se jette dans la Propoatide, la tour des Jeunes-Filles émerge des flots avec ses formes fantastiques; ce serait une délicieuse retraite pour un ermite qui, au milieu du mouvement et de la vie la plus variée, entouré d'un million d'hommes, voudrait se plonger dans la solitude la plus profonde. Trois grandes villes regardent cette tour, les plus grands navires passent à ses pieds, des canots sans nombre l'entourent, mais sans y toucher. Ghacun se détourne avec efl'roi de ces murs, car ils renferment un hôpital de pestiférés. Mais, avant tout, c'est la pointe du sérail qui attire le regard de l'observateur par la beauté de sa forme et la splendeur extraordinaire de ses couleurs. Le Bosphore se jette avec furie sur cette pointe formée par la Corne d'Or et par la Propontide ; ses flots bondissent ici par tous les temps, et sur ce fond d'un bleu sombre, à côté de l'ombre des cyprès et des plata-
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lies ombreux, se dessinent avec une netteté merveilleuse et des formes gracieuses les kiosques de marbre et leurs grilles dorées, les minarets blancs et les coupoles grises resplendissantes.
Et maintenant je vous conduis au bord septentrional de la tour, d'où le regard étonné poursuit les rivages du Bosphore jusqu'à la a Montagne des géants. » Semblable à un fleuve immense, le détroit ondule entre des palais, des mosquées, des kiosques et des châteaux, reliant deux mers, séparant deux parties du monde. II forme à vrai dire la rue principale de Constantinople, si l'on veut comprendre sous ce nom toute cette agglomération de villes, de faubourgs et de villages où 800,000 hommes se pressent les uns contre les autres. Toutes les façades principales des villas turques sont tournées vers le Bosphore, et le raïah s'efforce de conserver au moins quelques pieds de terrain pour sa maison ou pour son jardinet au bord de ses flots. Sur la côte asiatique brille, à côté de la ravissante mosquée de Béglerbley, le palais d'été de Starros : sur la côte européenne, Béchiktack, résidence d'hiver du Sultan, et Tchirragan, encore en construction et qui surpasse en étendue tous les autres palais. Là passent les navires gigantesques, les voiles blanches s'étagent les unes sur les autres pour accaparer chaque souffle du vent du sud ; des flottes entières le mettent à profit pour surmonter ensemble la force du courant. Les bateaux à vapeur s'avancent fiers et indépendants dn vent; les longues traînées de fumée s élèvent dans le ciel pur, et les rivages retentissent des coups rapides de leurs roues; immobiles, énormes, les vaisseaux de guerre se reposent en longues rangées, pleins de menaces avec leurs trois lignes de bouches à feu. Leurs mâts fiers élèvent au plus haut des airs la flamme rouge avec le croissant d'or. Des milliers, oui, des milliers de caïcs légers, rapides et affairés, fendent dans tous les sens cette route royale et majestueuse.
Faites maintenant dix pas sur votre gauche, et, au lieu
de cette scène si vivante, si mouvementée, vous ne verrez qu'un désert abandonné des hommes. Aussi loin que porte le regard, rien que des plaines non cultivées, des collines sans arbres : c'est à peine si vous découvrez un sentier sablonneux dans ces broussailles et ces hautes bruyères : c'est la campagna de la nouvelle Rome. Tel est le contraste de la mer et do la terre qui environnent Gonstantinople.
A vos pieds vous avez le mouvement dans la Corne d'Or, dans l'arsenal, sur les jetées, sur le nouveau pont et dans Galata. La diversité de cette vue magnifique est si grande que l'on passe des milliers d'objets devant lesquels, en d'autres endroits, on s'arrêterait avec étonnement.
Cette fois-ci, rien ne m'inspira plus d'intérêt qu'un petit nuage de fumée qui m'annonça de loin l'arrivée du vapeur où mes amis avaient pris passage. Je les installai à Bujukdéré, et je pris plaisir à parcourir avec eux soit en canot, soit à cheval, tous les environs qui m'étaient déjà devenus familiers par la levée de mes plans.
Voyage en Roumélie, en Bulgarie et dans la Dobrudcha. Le rempart de Trajan.
Varna, le 2 novembre 1837.
Après un court séjour à Bujukdéré, mes amis et moi nous avons été invités par le sultan à faire un voyage sur le Danube.
Nous nous mîmes en route avec une escorte de quarante chevaux. Sur la grande route d'Andrinople, ce cortège s'avança assez rapidement, mais bientôt nos serviteurs commencèrent à se plaindre : les uns avaient des maux de tête, les autres la fièvre; tous étaient éreintés.
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De Tchatall-Burgas nous nous dirigeâmes sur Kirklisse. Les montagnes devenaient toujours plus hautes, les chemins toujours plus mauvais, et la pluie tombait à torrents. Le quatrième jour nous entrâmes à Umur-Faki, qui est inscrit en grandes lettres sur les cartes, et qui n'est en réalité qu'un misérable village. Deux tiers des maisons étaient vides, parce que les habitants étaient morts de la peste ou avaient pris la fuite à son approche. Lorsque nous entrâmes dans la maison du gouverneur, il fut réduit à en expulser sa famille. Nous allumons un grand feu et nous étendons nos couvertures en peaux de chèvres ; nous tordons le cou à une oie qui passe, nous la plumons et la promouvons dans un bassin, où elle est rôtie en compagnie de quelques poules, et nous fournit un plat de résistance. Dans toute cette procédure il n'y avait rien d'extraordinaire, sinon que le lendemain nous payâmes nos hôtes en les comblant, par-dessus le marché, de cadeaux.
Notre cortège se divisa ensuite en plusieurs colonnes ; quant à moi, je me suis dirigé vers Burgas sur la mer Noire ; je me suis embarqué pour Sizépolis et Achiolu, j'ai passé le Balkan par une pluie battante, et je me repose maintenant à Varna, où le pacha vient de me faire l'accueil le plus gracieux.
Je ne puis que me joindre aux plaintes d'Ovide sur les rives glacées du Danube. Cette année-ci, de petits ruisseaux étaient déjà gelés le matin, au commencement d'octobre. Une chose plus insupportable que le froid, c'était la pluie, et ce qui était pire encore que la pluie, c'étaient les privations que nous imposaient les précautions à prendre contre la peste ; elle a visité cet automne toute la Roumélie et la côte orientale de la Bulgarie. Quand, après une longue course, on arrivait le soir, trempé, dans un village, on n'avait de choix qu'entre la peste probable et un refroidissement certain. La première question était : Où en est ici la maladie ? Les Turcs haussaient les épaules, les raïahs gémissaient,
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toutes les maisons étaient suspectes, et il ne nous restait que d'ouvrir par effraction un konak abandonné de ses propriétaires, d'en éloigner tous les objets, d'en fermer les volets en l'absence des vitres, et d'allumer un grand feu pour nous sécher et pour préparer notre repas. Nous portions chacun de grands sacs en poils que l'on dit inaccessibles à l'infection, nous les étendions à terre et, après y avoir posé nos lits, nous nous endormions. Nos domestiques ne supportèrent pas longtemps ce régime; ils tombèrent malades les uns après les autres; j'avais dû renvoyer le mien à Varna, un de mes amis eut la fièvre et fit tout le voyage en cet état. Les Turcs seuls, qui se moquaient de nos précau tions, restèrent sains et saufs.
Les Bulgares tiennent la peste pour une personne. A Fakih, nous aperçûmes une femme d'un aspect si misérable que je lui jetai une aumône. Je lui demande ce qui lui manque, et comme elle ne connaît pas le nom turc de la maladie, elle me répond : « La femme qui rôde pendant la nuit, désignant les personnes, m'a enlevé mon mari et mes enfants, et m'a laissée seule survivante. » Elle semblait ne pas devoir survivre longtemps. En beaucoup d'endroits, surtout en Bulgarie, tous les habitants s'étaient réfugiés dans les montagnes.
Tirnow^a, que j'avais trouvée si riante, au printemps, offre l'aspect le plus sombre ; Kasanlik est presque déserte; dans certains villages on ne voit pas âme qui vive. Au nord du Balkan, la maladie était presque éteinte, mais la guerre y avait laissé des traces presque aussi terribles que la peste. Qne deux fléaux tels que la guerre et l'épidémie exercent de cruels ravages dans un pays, cela se comprend ; mais que les traces en restent si entières après huit années de paix, cela ne fait pas l'éloge de l'administration du pays. On dirait que les Russes ne se sont retirés que d'hier; les villes sont littéralement des amas de décombres; dans tous les ouvrages on trouve encore les boyaux de mines, comme si on venait
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seulement de les faire sauter. Le port de mer de Kustenché renferme quarante habitants ; à Missivri, deux tiers des habitants se sont retirés avec les Russes, le reste a été décimé par la peste. Cette ville occupe une position forte et pittoresque sur un rocher qui s'avauce au loin dans la mer; les ruines de. cinq églises byzantines avec de gracieuses coupoles, la mosquée à l'entrée do la ville, montraient ce qu elle avait été autrefois au regard de ce qu'elle est actuellement.
A partir de Varna, je trouvai un pajs qui ne m'était pas inconnu. A Ghoumla, je fus reçu par Saïd- Pacha, vizir et souverain de Silistrie. Nous nous rendîmes à Routschouk eu sa compagnie et dans sa voiture, et de là nous descendîmes rapidement le Danube. Après un court séjour à Silistrie, excursion à une ferme de Rassova, qui appartient au vizir. En route, le pacha faisait les honneurs; tous les soirs nous étions invités à dîner chez lui; on y mangeait « à la franca », c'est-à-dire avec des couteaux et des fourchettes; parfois seulement et « confidentiellement » avec les doigts. Le Champagne ne faisait point défaut, le nombre des plats, dont la moitié doux , était incalculable. Un Arnaute était accroupi dans un coin, jouant de la romaïka, chantant ou plutôt criant à tue-tête une chanson d'amour qui pouvait avoir été très attrayante du temps du sultan Urchan, avant la conquête de Gonstantinople. Pendant que cet homme jouait, les veines du front gonflées, de jeunes Tsiganes dansaient dans de singuliers accoutrements en loques, avec des castagnettes et d'étranges contorsions. Toute cette scène se jouait dans une pièce à moitié éclairée qui n'avait d'autre ressemblance qu'avec la cham* brée d'une caserne. Aux murs blanchis à la chaux pendaient quelques armes richement travaillées, ainsi que des bourses en lin contenant la correspondance du pacha. Outre le large divan, on y avait placé des chaises en acajou et des sofas recouverts en soie, et pour compléter cette disposition faite à l'européenne, on avait
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placé trois pendules l'une à côté de l'autre sur la table. A Silistrie, nous fûmes invités à nous rendre au bain avec le pacha. Après avoir pris le café et fumé une pipe sous le péristyle, nous entrons dans la seconde pièce, chauffée à 18 degrés, où l'on s'étend sur une couche molle pour se faire péti:ir et frotter selon les règles de l'art. Sur ces entrefaites, on joue des scènes comiques. Un plaisant à gages, de race juive, chante; subitement, quelqu'un s'approche de lui sans être aperçu, lui enduit la bouche de savon, lui teint le visage avec de la cendre ou bien lui verse un seau d'eau sur la tête, etc.; finalement on brûlait la barbe à ce juif, et toutes les fois que ces plaisaDteries se renouvelaient, Son Excellence riait cordialement.
Saïd-Mirza Pacha est un Tartare de la Bessarabie ; il commença par être palefrenier et prit ensuite du service en Arabie, en Syrie, en Morée, en Albanie et contre les Russes. Il est sans culture scientifique, d'une superstition incroyable, mais il est homme de sens et de tact. L'hospitalité qu'il nous accorde diffère sensiblement de ce que l'on attend chez nous d'an général en chef; mais nous n'avons pas besoin de remonter bien haut dans l'histoire pour trouver, nous aussi, nos seigneurs et maîtres, attablés devant des écuelles pleines et des boissons abondantes, s'égayant de grossières plaisanteries.
Une terre nouvelle et particulièrement intéressante pour moi, c'était la Dobrudcha, entre la mer Noire et l'embouchure du Danube. L'ossature en est fermée par des montagnes de pierres calcaires couvertes jusqu'à une certaine hauteur des alluvions du Danube. Partout la terre montre la masse de sable et de chaux qui forme déjà en Hongrie les rives du fleuve, et sur des espaces de quelques lieues on ne trouve pas la moindre pierre, fût-elle grande comme une lentille. En revanche, le roc affleure partout dans les vallées, et plus on s'avance vers le nord, plus les pointes des rochers émergent du sommet des collines. Dans la contrée de Matschin, ils
constituent une série de montagnes de formation alpine sur une petite échelle.
Tout ce pays de 200 lieues carrées, entre une mer et un fleuve navigable, forme un désert morne et triste, et j e ne crois pas qu'il y ait 20,000 habitants. Aussi loin que porte le regard, l'on ne voit ni arbre ni buisson; les collines sont couvertes d'une herbe jaunie par le soleil, ondulant sous le souffle du vent, et l'on parcourt des lieues entières de cette solitude monotone avant de rencontrer un misérable village sans arbres ni jardins, au fond d'une vallée privée d'eau. L'on ne trouve pas la moindre trace du lit desséché d'un ruisseau ; l'on ne peut puiser l'eau que dans des puits.
Les Romains avaient déjà considéré la Dobrudcha comme un pays qu'il fallait livrer en proie aux barbares du Nord ; ils l'avaient séparée par un long mur de la Mœsie. Dans les derniers temps, la guerre y a exercé ses ravages. Hirsova se compose de 30 maisons ; un tiers des villages qui figurent sur les cartes, n'existent plus. Les Cosaques qui habitaient autrefois le pays ont émigré en Russie ; il ne reste qu'une population clairsemée, mêlée de Tartares, de Moldaves, de Bulgares et de quelques Turcs.
L'homme ayant chassé l'homme de cette région, l'empire est tombé au pouvoir des animaux. Je n'ai vu nulle part des aigles aussi grands, aussi forts qu'ici; ils étaient si hardis que nous pouvions presque les atteindre de nos fouets, et ils ne s'élevaitnt qu'à regret, pour un moment, de leurs nids sur les vieilles collines des Huns. D'innombrables essaims de perdrix s'élançaient, sous les fers de nos chevaux, des herbes sèches où les guettait ordinairement un épervier tournoyant autour d'elles. De grands troupeaux d'outardes s'enlevaient lourdement à notre approche, tandis que de longues bandes de grues et d'oies sauvages fendaient les airs. Des milliers de moutons ei de chèvres arrivent chaque année de l'autre côté de la frontière pour paître ici; les buffles sont pion-
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gés dans les marais du Danube, et des chiens semblables à des loups rôdent librement dans la campagne. Nous passâmes près d'une île du Danube où paissaient des chevaux ; lorsqu'ils nous virent, ils se mirent à hennir, quelques poulains se jetèrent à l'eau pour nager de notre côté ; les canards sortirent efirayés des roseaux, un essaim de cygnes sauvages, s'enlevant d'un vol lourd, tracèrent des cercles innombrables sur la surface unie des eaux. Le tout ressemblait à un paysage d'Everding, où de Ruisdaël. Sur le bas Danube, la contrée est plus attrayante, les îles sont plantées d'épais fourrés de roseaux ; les bras du fleuve ressemblent à des lacs, et le -courant s'élargit enfin en une mer de roseaux large de dix lieues, dans laquelle l'on voit s'avancer de grands navires. C'est à peine si Ton aperçoit au loin la rive escarpée et blanche de la Bessarabie.
Dans cette morne solitude s'élèvent les ruines d'un passé mort depuis 2,000 ans. Ici aussi, les Romains ont imprimé leur nom dans la terre en traits ineffaçables. Le rempart double, en certains endroits triple, que l'empereur Trajan a conduit de Gzernav^oda, sur le Danube, à Kustensché sur la mer Noire, est conservé partout jusqu'à une hauteur de 8 «^ 10 pieds; le boulevard inférieur, celui du sud, court parallèlement au premier à une distance variable de 100 à 1,000 pas. En arrière, on trouve de distance en distance la trace des camps romains, dont la forme et les entrées sont encore parfaitement visibles. Les circonvallations de la Gonstantiana existent également encore ; des restes de colonnes et des pierres artistement taillées gisent épar s, et les ruines de la ville romaine sont aussi considérables de nos jours que celles de la ville turque.
A deux lieues et demie de Rassowa nous trouvâmes une ruine remarquable; les Turcs l'appellent Adam- Kilissi ou l'église d'Adam. C'est une masse de pierres solide, voûtée en forme de coupole, autrefois revêtue de bas-reliefs et de colonnes qui gisent à l'entour. On a
tenté deux fois de percer cette masse : elle a servi probablement de tombeau à un général romain.
Pendant tout le voyage, nous avons reçu toute l'assistance possible. A une lieue des villes, des seymes venaient à cheval à notre rencontre, suivis de tchorbadchis ou chefs de raïahs. Dans les maisons, tout était prêt à nous recevoir, et l'avan ou la municipalité musulmane de l'endroit ne manquait pas de se mettre à notre service. Des vivres, du vin, et surtout des compliments nous étaient largement distribués. Les paysans des villages environnants travaillaient aux chemins sur lesquels nous allions passer; défense était faite aux bains de recevoir quelqu'un tant que nous étions là, et avec tout cela, nous étions moins à notre aise pendant notre voyage que nous l'eussions été chez nous en chaise de poste.
Troie.
Péra, le 21 novembre 1837.
Lorsque je visitai les Dardanelles pour la première fois, je parcourus les restes d'une ville que l'un des généraux d'Alexandre fonda sur ces côtes, et à laquelle il donna le nom de son chef et de Troie.
Les ruines de cette ville ont servi à élever une des plus grandes mosquées de Gonstantinople, et des colonnes de granit emplissent jusqu'à nos jours les cimetières des villages environnants. Des arcs élevés, des fûts de colonnes gigantesques, des fondements d'une étendue immense captivent le regard du voyageur parcourant les bois de palmiers ou longeant les côtes d'Alexandra-Troas. Cette fois, j'ai dirigé mes pas vers un endroit qui rappelle les souvenirs historiques les plus
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anciens, mais où le temps a probablement effacé toute trace de l'œuvre de l'homme, vers llion ! Chose remarquable : l'on montre avec une grande vraisemblance le théâtre d'événements dont un vieillard aveugle racontait il y a des milliers d'années qu'ils avaient eu lieu quelques siècles avant lui. La nature, elle, est restée immuable. Voici les deux sources où les femmes de Troie lavaient leurs « robes éclatantes ; » là, le Simoïs descend de l'Ida et confond le tourbillon de ses eaux avec les flots calmes du Scamandre. Les vagues mugissent encore aujourd'hui autour du cap de Sigée et de l'île d'Imbros. La pointe blanche du mont Ida, du haut de laquelle Zeus contemplait les agissements des dieux et. des hommes, est visible de tous les points de la plaine, et Poséidon ce qui ébranlait la terre » ne pouvait en vérité trouver de siège plus sublime que « la cime la plus élevée de la verdoyante Samothrace du haut de laquelle il contemplait les luttes et l'issue des batailles, -o II faut distinguer dans l'Iliade la vérité des événements de celle du poëme. Que les princes dont parle Homère aient combattu sous les murs de Pergame, cela peut être aussi douteux que la généalogie de ses demi-dieux ; mais une chose est certaine : Homère a accommodé son poëme à la localité, et il l'a connue parfaitement.
La situation de la ville est déterminée par ce fait, que le Scamandre naissait à ses pieds, et que le Simoïs baignait ses murs. Dès qu'il s'agit de la préciser davantage, les avis des savants se partagent; nous qui n'étions pas des érudits, nous nous laissâmes guider tout simplement par notre instinct militaire vers l'endroit où l'on se fixerait, si l'on voulait fonder un fort imprenable. Si l'on remonte pendant trois heures le cours du Simoïs à partir de la forteresse turque de Rumkaléh , à l'issue méridionale des Dardanelles, la plaine aboutit à une chaîne de collines au pied desquelles est situé le village de Bunarbaschi. Il a reçu son nom de la source du Scamandre qui jaillit ici de la pierre calcaire. Gravissons mainte-
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liant, dans la même direction, la pente douce, et nous serons au point où la plupart des voyageurs placent Ilion. Plus loin, à 1,000 pas de distance, on rencontre une gorge peu profonde, et au delà, un plateau plus élevé, long de 500 pieds : c'est là que devait s'élever Pergame. Un petit mamelon est tenu pour la tombe d'Hector. Et maintenant , partant de cette tombe , faites 800 pas dans la même direction, vers cet amas de pierres qui est peut-être la tour écroulée de la porte de Scée, où Priam contemplait les combattants, où le fils d'Andromaque recula épouvanté devant le casque panaché de son père. Vous voyez devant vous une place unie de 500 pieds de large pour la ville, et derrière vous une hauteur pour la citadelle de Priam avec ses 600 appartements. Cette hauteur est bordée de trois côtés par des rocs inaccessibles; le quatrième côté seul est praticable; c'est là que se trouvait la porte de Scée, la seule dont il soit fait mention. De là vous embrassez du regard la source du Scamandre et la plaine où se livraient les combats, le cours du Simoïs, les tombeaux d'Achille et d'Ajax, l'emplacement occupé par la flotte près du rivage sablonneux, le mont Ida et la verdoyante Samothrace. Bien plus : sur toute cette hauteur nous découvrîmes des fondements de murs se coupant à angles droits et formés de pierres de différentes espèces sans ciment. Je ne prétendrai pas que ces fondements soient les murs des maisons de Troie, mais l'on sait que des temples ont été élevés et des villes baptisées en mémoire de Troie. Il se peut qu'une telle ville soit sortie des ruines de la vieille Pergame, que ces temples aient fourni les nombreux chapiteaux et les frises qui couvrent tout le cimetière da pauvre village de Bunar-baschi.
Parmi les objets les plus remarquables de cette contrée intéressante se trouvent les tombes : celle d'Achille est reconnaissable entre tontes, d'après la description qu'en donne Homère. Elle devait s'élever « sur une pointe du rivage de l'Hellespont, afin qu'elle put être
aperçue de loin, sur les flots de la mer, par tous les hommes qui vivaient à cette époque et qui vivraient à l'avenir. »
Entre la tombe d'Achille et le cap Rhétien s'élève une autre tombe que l'on tient avec quelque vraisemblance pour celle d'Ajax. Cette colline, elle aussi, a été ouverte. La moitié s'en est écroulée et laisse voir une chambre carrée, murée, dont les côtés mesurent à peu près dix pas. Dans l'un des coins se trouve une voûte de quatre pieds de haut, sous laquelle on peut parcourir en rampant une étendue de dix à douze pieds ; le ciment de cette maçonnerie est mêlé de gravier verdâtre; il est très dur et paraît être très ancien. Mais ce ciment prouve que la voûte est loin de remonter jusqu'au temps d'Homère, car on y couchait les morts « au plus profond d'une fosse que l'on couvrait de pierres énormes en lignes serrées. » Il est très probable qu'ultérieurement un roi a voulu rattacher sa mémoire au nom ineffaçable de Troie, et qu'il a fait creuser sa fosse dans le véritable tumulus du fils de Télamon. Mais il lui a manqué un Homère pour lui conférer le baptême de l'immortalité; sa mémoire s'est éteinte, et la curiosité n'a trouvé dans le monument vénérable que ce que la vanité y avait déposé.
Je distinguai avant tout la tombe colossale d'Alsyatès qui était un mystère impénétrable aux descendants de Danaus et qui dans ces temps reculés appartenait déjà à un passé lointain.
Les antiquités de Constantinople.
Constantinople, le 28 décembre 1837.
De tels flots de dévastation ont passé sur Constantinople qu'ils ont effacé presque toutes les traces de son
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antiquité. La ville de Bysas a disparu sous celle de Constantin, et la création de l'empereur romain a été couverte par Stamboul, le camp d'une race de Tartares. Coustanlinople est pleine de ruines, mais ce sont des ruines d'hier, et c'est ce qui distingue la capitale de l'empire romain d'Orient de celle de l'empire d'Occident. Cependant quelques monumeuts de l'antiquité y ont été conservés, et je veux vous les décrire.
Les souvenirs les plus nombreux se rattachent au temple élevé par Constantin à la gloire de la sagesse divine. Ses murs de grès et ses coupoles de plomb soutenues seulement par quatre piliers gigantesques s'élancent encore aujourd'hui au plus haut des airs, entre la Propontide et la Corne d'Or. Là s'élève l'antique Sophia, semblable à une véritable matrone à la tête blanchie, s' appuyant sur ses béquilles immenses , [étendant son regard au loin sur la terre et sur la mer. Abandonnée de ses protecteurs, de ses amis, la chrétienne, âgée de mille ans, a été convertie par la force à l'Islamisme ; mais elle se détourne de la tombe du prophète et regarde en face le soleil levant; Ephèse, Antioche, Alexandrie, Corinthe et le tombeau du Sauveur au Midi ; l'Ouest qui l'a abandonnée, et le Nord d'où elle attend la délivrance. — Les incendies et les sièges, les révolutions, les guerres civiles et les fureurs d'un fanatisme avide de destructions, les tremblements de terre, les orages et les tempêtes ont brisé leurs forces contre ses murs , qui ont reçu sous leurs voûtes des empereurs chrétiens, païens et mahométans.
Toutefois, tant de siècles ne s'écoulent pas sans laisser de traces sur les œuvres de l'homme. Plus d'une fois, la coupole de l'église Sainte-Sophie s'est écroulée , l'intérieur a été ravagé, et des substructions gigantesques sont devenues nécessaires pour soutenir le dôme. A trois époques différentes, les Turcs ont ajouté quatre minarets de grandeur inégale. Ils sont loin d'être aussi gracieux, aussi élancés que les mosquées bâties ulté-
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rieurement, et quoique tous les auteurs de voyages se répandent en admirations officielles sur l'aspect de la Sainte-Sophie, avant que d'y être entré, elle ne m'a point fait, je lavouerai, l'effet d'un grand et beau bâtiment. C'est là ce qui la distingue des autres mosquées turques qui, vues du dehors, offrent une architecture élégante, tandis que l'intérieur n'éveille point le sentiment religieux. Elle manque d'un des plus grands ornements de ces mosquées, de la cour d'entrée, et l'on ne trouve nulle part un point favorable pour la contempler. Mais lorsqu'on pénètre par le portique où s'arrêtaient les pénitents, sous la coupole principale, et que l'on voit devant soi un espace libre de 115 pieds de diamètre, sans colonnes et sans soutiens, au-dessus duquel une voûte semble planer en l'air à une hauteur de 180 pieds, alors on reste confondu de la hardiesse du plan, de la grandeur de rexécution d'une pareille construction. Sainte- Sophie est trois fois aussi haute que ne l'était le temple de Salomon ; elle mesure 250 pieds en longueur et en largeur. Trois côtés s'élargissent en demi-coupoles plus basses, mais hautes encore de 100 pieds; elles ont 50 pieds de diamètre, et se terminent à la partie inférieure en demi-cercles de plus petites dimensions. La chose la plus surprenante, c'est ce grand espace libre : 8,000 pieds carrés surmontés d'une seule coupole. Nos cathédrales chrétiennes ressemblent à une forêt avec des troncs élancés et de larges couronnes de feuilles; ces dômes sont faits à l'imitation du ciel même.
Les demi-coupoles contiennent de vastes tribunes supportées par huit colonnes gigantesques que Constantin a recueillies d'Ephèse, d'Athènes et de Rome. Les temples de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, ont été pillés pour orner cette église chrétienne, et l'on trouve sur la deuxième tribune une foret de colonnes de porphyre, de granit, de jaspe et de marbre. Une particularité acoustique m'a frappé; ces coupoles étant voûtées en paraboles, on y entend le moindre bruit causé du côté
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opposé. L'oa ressent une impression lagabre à entendre sortir d'un mur, dans le voisinage le plus immédiat, la voix bien connue d'un ami que l'oii cherche en vain du regard.
La lumière vient d'une série de fenêtres entourant le pied de la coupole. Sous la voûte se trouve un passage circulaire d'on l'on voit, à une profondeur de 150 pieds, les groupes en prières qui couvrent les dalles de l'église. J'ai déjà dit que Sainte-Sophie n'est pas orientée sur le tombeau du prophète; elle tourne non pas ses côtés, mais ses coins vers les quatre points cardinaux, et pour que la prière des fidèles ne manque pas la bonne direction, on a disposé les nattes et les tapis du parquet du côté de La Mecque.
Ce n'est point sans un accès de terreur que l'on découvre combien la coupole s'éloigne de la forme sphérique par de grandes bosses ou des enfoncements profonds de plus d'un pied. La voûte était garnie d'une mosaïque de pierre, ou plutôt d'un fluor artificiel, poli, doré ou peint. Mais les Turcs ont badigeonné ou rendu méconnaissables ces images, ainsi que les quatre chérubins au-dessus des piliers principaux, et l'intérieur est dénué de tableaux, de statues et de monuments. Le seul ornement des murs, ce sont les magnifiques inscriptions tirées du Coran et formant des arabesques singulièrement gracieuses; les lettres sont dorées, hautes de six à huit pieds; elles font le tour de la coupole en longues bandes éclatantes sur un fond bleu foncé, ou bien elles sont groupées de manière à former tableau.
A l'extérieur, on jouit, du haut de la coupole, d'une vue sur une variété de villes et de mers, de terres et de montagnes, telle que l'imaginaiion ne saurait l'inventer ni l'art l'imiter.
La seule place de Gonstautinople était autrefois un hippodrome. Devant la place où se trouvait la tribune impériale s'élèvent trois vieilles colonnes, les met.v du cirque. Le premier de ces monuments est un obélisque
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haut de 80 pieds, composé de plusieurs pierres, et qui, pour son malheur, avait été revêtu de feuilles d'étain doré. Elles ont été arrachées par des mains rapaces, l'obélisque penche et menace ruine ; l'on ne comprend pas qu'il puisse résister aux tempêtes et aux tremblements de terre. Le second monument est une colonne en bronze, haute de dix pieds, représentant trois serpents entortillés, mais dont les têtes ont disparu; Méhémet ou Mahomet le Conquérant a abattu la mâchoire inférieure de l'un d'eux avec sa hache d'armes. On peut prouver que cette colonne a été consacrée à Apollon par les Grecs, en souvenir de leur victoire sur les myriades de Xerxès. Hérodote et Pausanias rappellent qu'elle portait le trépied d'or de Delphes, et les Pères de l'Eglise mentionnent sa translation à Byzance par l'empereur Constantin. Le monument le plus ancien et le mieux conservé, c'est l'obélisque égyptien. Il provient d'une famille de monolithes de Thèbes, vieille comme les siècles, et pèse 12,000 quintaux.
L'on s'étonne que les Turcs aient laissé cette pierre debout; car elle est couverte non-seulement d'insectes et d'oiseaux, mais encore de figures humaines, le tout d'un dessin si net et si bien conservé qu'on le dirait ciselé il y a quatre jours et non il y a quatre mille ans. Quelques écrivains prétendent qu'elle a été raccourcie; mais cela est peu probable, car il y a aussi des hiéroglyphes sur les facettes supérieures. La colonne est haute de 80 pieds; elle s'élève sur un socle carré en marbre dont les reliefs représentent les luttes de la carrière, et repose de ses quatre coins inférieurs sur quatre jetons en métal d'un pied carré.
Cet Egyptien, que n'a-t-il vu? Il a vu l'empire des Pharaons et sa chute ; Rome à son apogée et à son déclin ; la fondation de la nouvelle capitale; le triomphe d'une nouvelle foi et son déclin ; le règne de l'Islam et sa faiblesse. Dans l'hippodrome de Byzance, il vit les luttes de partis du cirque romain renouvelés et poursuivis
avec une fureur telle qu'elles ébranlèrent le gouvernement débile jusque dans ses fondements. Il y avait,, on le sait, quatre partis de la carrière; ils se distinguaient par leurs couleurs particulières. La couleur rouge et la couleur verte formant le parti de la terre étaient liguées contre la couleur bleue et la couleur blanche dont était composé le parti de la mer.
Justinien favorisait le parti bleu, et lorsque les verts se plaignirent dans le cirque, il en résulta entre l'empereur et le peuple le dialogue singulier que voici : a Nous sommes pauvres, nous sommes innocents, on nous attaque. Laisse-nous mourir, ô empereur, mais sur ton ordre, à ton service !» — « Soyez patients et attentifs ! Renfermez-vous dans le silence, vous Juifs, vous Samaritains et Manichéens ! » A ces mots, le peuple irrité décora l'empereur du titre d'âne et d'assassin ; on vola aux armes, et Justinien se vit assiégé dans son palais. La foule choisit un contre-empereur; une partie considérable de Gonstantinople fut réduite en cendres; des milliers d'hommes périrent, et le dôme vénérable de Sainte-Sophie fut consumé par les flammes. Ce soulèvement porta le nom de : « Victoire. » — Dans cet hippodrome, au pied de l'obélisque, la haute justice de Méhémet le Conquérant prononça ^des sentences terribles; sur cette même placv3 le sultan actuel a appelé les habitants de la capitale autour du drapeau du prophète levé contre les janissaires, et, en vertu de sa dignité d'héritier des califes, il les a maudits; au nom de la foi, il les a exterminés.
Sur la place du cirque on remarque la mosquée du sultan Achmet. Vue du dehors, c'est une des plus belles du monde, et la seule qui soit flanquée de six minarets; mais l'aspect de l'intérieur est d'un médiocre effet.
Je n'ai pas trouvé de traces du célèbre palais byzantin Bukoléon, construit par Constantin. Selon le témoignage des historiens, ce palais, que les Césars ont habité
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pendant mille ans, surpassait en grandeur, en solidité et en magnificence le Gapitole, le château de Pergame, le temple d'Adrien à Gyzique, les pyramides et le phare. Il était couronné de trois dômes, et le toit en airain doré reposait sur des colonnes en marbre italien ; il renfermait de grands jardins qui descendaient en terrasses jusqu'à la Propontide, et cinq églises, dont la plus belle était ornée d'un portique affectant la forme d'un sigma et reposant sur quinze colonnes de marbre phrygien. Les longues files de chambres, la splendeur des mosaïques, des statues, des tableaux, toute cette magnificence qui excitait l'étonnement des Latins, tout cela a disparu sans laisser de trace.
Lorsque Constantin assiégea Byzance, il établit sa tente devant les murs de la ville sur une colline que couronne aujourd'hui la mosquée Nuri-Osman. En souvenir de sa victoire, il y fonda le forum. Il résulte de cette donnée que l'ancienne Byzance occupait un espace plus vaste que le sérail actuel, mais qu'elle ne s'étendait pas au-delà de la seconde colline. Le forum Constantinum formait un vaste ovale, entouré de portiques magnifiques qui étaient ornés de nombreuses statues ; deux arcs de triomphe s'élevaient à l'entrée, et une colonne haute de 120 pieds, d'ordre dorique, dressée au milieu de la place , portait une statue de bronze sortie des mains de Phidias. Cette statue représentait Apollon, la tête entourée des rayons du soleil, le sceptre et le globe en mains : Constantin, le dieu du jour, ne dédaignait pas les attributs du dieu du soleil. Toute cette splendeur s'est évanouie; il ne reste du forum qu'une petite place étroite où se dresse « la colonne brûlée. » Elle ne se compose plus de huit, mais seulement de cinq pièces en porphyre^ chacune de dix pieds de haut, avec un chapiteau en marbre blanc; le temps et les incendies l'ont endommagée à tel point qu'on a été obligé dé l'entourer de cercles de fer. La colonne de Constantin formait jadis le point le plus élevé de la ville; aujourd'hui, elle
est de beaucoup dépassée par les minarets. La légeude rapporte que sous ses fondements est enterré l'ancien palladium de la ville, les restes de Pélops.
Des nombreuses colonnes surmontées autrefois de statues de saints, d'empereurs et d'impératrices, il ne reste , outre celle de Constantin , que deux colonnes, celle de Marcien et celle des Goths, dans le jardin du sérail. De la colonne d'Arcadius, sur le marché aux femmes, on ne trouve plus que le socle, où niche une famille turque. Ce monument était en marbre blanc, haut de 140 pieds, et un escalier circulaire conduisait au sommet, à l'intérieur. C'est là qu'on traîna après la conquête latine de Mai*zufle, le prétendant au trône, et on le précipita dans l'abîme, sous les yeux d'une foule nombreuse, qui vit dans cette exécution l'accomplissement d'une prophétie : le poëte Tzétzès avait raconté cinquante ans auparavant le rêve d'une matrone qui avait vu au sommet de la colonne un homme frappant dans ses mains et jetant les hauts cris.
Plusieurs anciennes églises grecques ont été converties en mosquées; elles se distinguent des autres par leurs coupoles étroites, en forme de tours, mais aucune d'entre elles n'est remarquable pour sa grandeur ou sa beauté. Parmi les plus intéressantes, je nommerai l'église de Sainte-Irène et l'église où étaient inhumés les empereurs latins. Auprès, se trouve un grand et beau sarcophage, peut-être celui de Baudouin.
Il ne me reste plus qu'à vous parler des anciens murs de la ville dont la force suffit, à elle seule, à retarder d'un siècle la chute de l'empire romain d'Orient. Constantinople forme un triangle dont la pointe, qui est le sérail, est tournée vei*s l'est, et dont la base s'étend de la Propontide au sud, jusqu'à la" Corne d'Or. Cette étendue mesure 8,600 pas; les deux côtés qui regardent le port et la mer de Marmara, sont longs de 17.500 pas. Le cercle entier, dont l'étendue est au moins de deux lieues et demie, est fermé par un mur très fort, garni
de plus de 300 grandes tours. Le rempart, élevé par Théodose, fut renversé en 447 par un tremblement de terre formidable. Le préfet Gyrus en rédigea la réédification avec une telle activité que l'œuvre fut achevée en trois mois. Le parti des bletis commença ses travaux du côté du port; le parti des verts, du côté de la Propontide; ils se rencontrèrent à la porte d'Andrinople, qui de là reçut le nom de Polyandros. A partir des sept tours jusqu'à Tekfur- sérail, le rempart est double; le mur principal est haut de 30 à 40 pieds; à une distance de 60 pas les unes des autres s'élèvent des tours rondes, octogones, souvent très gracieuses, hautes, étroites, plus ou moins endommagées ; des éboulements se remarquent par-ci, par là, et un lierre épais couvre les vieilles pierres. Je n'ai trouvé nulle part de brèche proprement dite, pas même au point où se porta l'attaque des Turcs. La longueur du temps a réuni du ciment et des pierres en une seule masse ferme où il serait difficile de pratiquer une brèche. Le rempart est visible de loin, mais, lorsqu'on s'approche jusqu'à une portée de fusil, il est caché par une forêt de cyprès ombrageant les cimetières. Un mur plus bas longe le rempart principal ; il est entouré à son tour d'une escarpe et d'une contre- escarpe en maçonnerie.
La partie nord des fortifications ne se compose que d'un seul rempart sans fossé. Les tours sont hautes et spacieuses, le mur est parfaitement bien conservé. — Deux palais sont adossés au rempart. Le premier forme une partie du castel des Sept-Tours ; il est construit en marbre sans ciment, et a un portail gracieux, aujourd'hui muré, qui s'appelait autrefois la Porte d'or; elle s'ouvrait sur la campagne. Les murs du second palais forment une belle ruine à quatre étages, habitée en ce moment par plusieurs familles juives d'une pauvreté et d'une malpropreté indescriptibles ; elle constitue un des principaux foyers de la peste. C'est là que se perdit, à l'occasion d'une solennité publique du temps de Justinien,
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un des plus grands joyaux de la couronne impériale grecque; la pierre resta enfouie 1,000 ans sous les décombres et fut retrouvée par un eufant occupé à jouer, du temps de Mahomet IL
Je n'ai pas rencontré la moindre trace du célèbre palais de Blacherné, dont la splendeur frappait les croisés d'étonnement et de ravissement.
Le mur de Théodose subit, en 626, le premier siège de la part des Turcs et des Avares; mais, à cette époque, les Byzantins étaient encore maîtres de la mer, et les bandes de Chosroès'assistèrent impassibles, sur le rivage asiatique, à la défaite de leurs alliés. Cinquante ans plus tard, une flotte arabe fit son apparition devant Constantinople; mais, pendant six étés consécutifs, les sectateurs de Mahomet ne purent rien contre ces murs, qui préservèrent l'est de l'Europe de la conquête des Sarrasins. Le flot de leur invasion se brisa contre ce rempart, fut" refoulé en Syrie, en Egypte, dans l'Afrique du nord, inonda l'Espagne et une partie de la France. Mais la défense de la ville fut plus difficile contre la chevalerie de l'Occident, pendant la quatrième croisade. Les barons s'unirent aux marchands de Venise, et 360 vaisseaux de guerre, suivis de 70 navires chargés de vivres et de 50 galères armées, conduisirent 40,000 chrétiens latins à Scutari. Le passage du Bosphore fut opéré en six colonnes sans être inquiété par les Grecs. Les galères vénitiennes firent sauter la grande chaîne du port et détruisirent le reste de la flotte byzantine. La chaîne fut envoyée en Palestine en signe de victoire.
Les croisés attaquèrent le front tourné vers la campagne ; ils mirent en œuvre 250 machines de guerre, donnèrent l'assaut et furent repoussés. Les Vénitiens attaquèrent la ville du côté du port. Leurs grandes galères purent s'approcher jusqu'au plus près du rivage, et abaissèrent du haut des hunes des ponts-levis sur les tours. En tête s'avançait le vaisseau du doge Dandolo, vieillard âgé de 90 ans et frappé de cécité; il se
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tenait à l'avant du vaisseau, sa taille haute et vénérable se redressait sous son armure; devant lui était déployé le drapeau de Saint-Marc. Ce fut le doge Dandolo qui sauta le premier sur le rivage. Bientôt les Vénitiens eurent conquis vingt-cinq tours, et la bannière de la république flotta sur les murs de la ville impériale.
Un incendie terrible, dont l'auteur fut quidam cornes teutonicus, mit fin aux illusions entretenues pendant neuf siècles par les Byzantins sur la force imprenable de leur ville. Les flammes coururent du port à la Propontide, et, pendant huit jours, elles dévorèrent des maisons innombrables et des palais splendides. La Byzance grecque était vraisemblablement composée de maisons en bois.
Les haines réciproques des Grecs et des Lacins avaient reçu un nouvel aliment; dès avant la fin de l'année, les derniers se virent expulsés de la ville et forcés de recommencer un nouveau siège : il dura trois mois. L'empereur avait planté sa tente pourpre sur la hauteur où s'élève la mosquée de Sélim, et il excitait le courage des défenseurs. Il repoussa un assaut général et fit perdre beaucoup de monde aux assaillants. Yillehardouin lui-même dit qu'il y avait « moult grant péril. » L'attaque n'en fut pas moins renoLivelée trois jours de suite. Les galères des croisés s'approchèrent du rivage; les évêques de Troyes et de Boissons commandaient l'avantgarde; quatre tours furent prises, les portes enfoncées, un immense incendie allumé. Alors des parlementaires grecs se présentèrent devant Boniface de Montferrat, qui commandait les Allemands, et s'écrièrent : « Saint comte et roi, aie pitié de nous! » Les palais de Blacherné et de Bukoléon furent occupés, la ville livrée au pillage, mais les portes furent ouvertes aux fuyards. Un butin immense tomba entre les mains des conquérants; l'empire' de Constantin cessa d'exister ou fut réduit du moins aux provinces de Trébizonde, de Nicée et d'Epire.
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Les Latins commirent plus de dégâts à Byzance que les Turcs. Nicétas énumère longuement les objets d'art qui furent détruits ou fondus par eux. Quant aux quatre chevaux en bronze de Lysippe qui avaient passé de la Grèce à Rome, et de Rome à Byzance, ils furent sauvés par les Vénitiens et transportés sur la place Saint-Marc où ils se trouvent encore aujourd'hui, après avoir été traînés pour quelque temps à Paris par l'empereur néogaulois.
Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Courtenay régnèrent à Constantinople pendant un demisiècle. Mais leur puissance fut si faible qu'un général de Michel Paléologue s'empara par un coup de main de la capitale, avec l'aide de 800 hommes. «
Sous les empereurs latins, les Vénitiens avaient pris position à Galata : ils en furent expulsés par leurs rivaux, les Génois, qui obtinrent l'autorisation de fortifier cette ville au delà du port. Bientôt les Génois tinrent tête derrière leurs murs aux empereurs; ils construisirent des châteaux sur les deux rives du Bosphore, et tout le commerce de la mer Noire et du Levant se trouva entre leurs mains ; ils accaparèrent en outre les pêcheries importantes et firent de la traversée un monopole. On en vint aux mains, et peu s'en fallut que dans ces luttes l'empire romain ne fût réduit au rang d'une province de la factorerie génoise.
Les murs de Théodose résistèrent, il est vrai, à un siège de 200,000 musulmans, sous Amrou II; mais ceuxci occupèrent Gallipoli, et firent d'Andrinople leur résidence. Déjà s'élevait un fort turc sur la côte asiatique, au point le plus étroit du Bosphore, et Mohamet le Conquérant en fonda un autre, plus menaçant encore, sur le rivage européen, à une lieue et demie de la résidence des empereurs. L'empire romain n'étendait plus ses limites au-delà des murs de la capitale.
En 1453, Mohamet le Conquérant ouvrit le dernier siège que Constantinople ait subi jusqu'à nos jours. Il
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avait sous ses ordres 250,000 combattants qui se retranchèrent de la Propontide jusqu'au port. Un recensement exact trahit à l'empereur ce triste secret, que 4,970 a Romains » seulement étaient prêts à prendre les armes pour la défense de leurs foyers et de leur foi. Les Grecs fondèrent leur espoir sur 2,000 étrangers commandés par Jean Giustiniani, noble génois. Le port fut de nouveau fermé par une chaîne, qui fut défendue par des vaisseaux italiens et grecs. Mohamet avait 320 voiles sur le Bosphore, mais 18 seulement étaient des vaisseaux de guerre.
Une nouvelle invention dans l'art de la guerre aurait pu rétablir l'équilibre entre les chrétiens civilisés et les Turcs enthousiastes; la poudre venait d'être mise au service des combattants, mais le secret en avait été livré aux infidèles, et les assaillants s'en servaient avec plus de succès et dans de plus grandes proportions que la défense. Les tours hautes, étroites n'avaient pas été disposées à l'origine pour des pièces d'artillerie, et l'on craignait d'ébranler les murs ; en revanche, les Byzantins se servaient de fusils de rempart qui tiraient plusieurs balles à la fois, de catapultes, de balistes et du mystérieux feu grégeois.
Le sultan Mohamet avait fait fondre à Andrinople, par les soins d'un Danois nommé Urbain, un canon qui lançait des boulets de 600 livres, et l'on établit à ses côtés deux autres pièces monstres semblables. Il se trouva qu'il était impossible de les charger plus de sept fois par jour. Le canon d'Urbain éclata et tua l'inventeur; on crut préserver les deux autres en y versant de l'huile après chaque décharge. L'effet des batteries paraît avoir été très faible. Les Turcs avancèrent leurs tranchées près du rempart, remplirent les fossés de fascines et de terre, approchèrent une tour en bois, couverte d'une triple couche de peaux de bœufs, du fort déjà endommagé de Saint-Romain, et tentèrent l'assaut.
L'empereur repoussa l'attaque et, le lendemain matin,
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le sultan trouva sa tour brûlée, le fossé déblayé, la brèche réparée. Les essais de mines échouèrent sur la terre rocailleuse ; l'escadre turque fut battue par quatre galères génoises et une galère grecque, sous les yeux de la ville et des assiégeants. Le sultan se tenait à cheval sur le rivage ; les passions de son âme se révélaient par les mouvements de son corps qui semblait imiter les actions des combattants ; comme s'il eût été le maître de la nature, il lança son cheval dans les flots, ses cris et sa colère poussèrent la flotte turque à une nouvelle attaque qui fut encore plus sanglante et plus désastreuse et se termina par la fuite et la dispersion des vaisseaux sur les côtes de l'Asie et de l'Europe. Les galères, chargées do blé, de vin et d'huile, entrèrent victorieuses dans le port. Balta-Oglu, le capitan-pacha, reçut en présence de son maître cent coups d'une canne en or dont le poids est évalué par le chroniqueur à 500 livres.
Déjà, plusieurs voix demandaient la levée du siège, lorsqu'on trouva en temps opportun le sabre d'Ejub, l'Ansare (compagnon du prophète), qui, 800 ans auparavant, était tombé en martyr sous les murs de Byzance, pendant l'attaque des Arabes. La place est marquée encore aujourd'hui par la mosquée d'Ejub, la mosquée la plus sainte, dont jamais un chrétien n'a franchi le seuil, où les sultans ceignent le sabre à lear avènement au trône, cérémonie qui équivaut au couronnement des rois chrétiens.
La découverte de cette relique enthousiasma les musulmans. Mohamet conçut le dessein de transporter sa flotte par terre à la pointe de la Corne-d'Or. Il est probable que la traversée fut tentée au delà du château Roumélie-Hissar, parla vallée de Balta-Liman. Le trajet n'était que d'une lieue de longueur. Les petits bâtiments turcs remontèrent dans la partie nord du port jusqu'à Ejub, sans que les galères ennemies de haut bord pussent les aborder. Quant à l'attaque dirigée contre la porte du Phanar, elle fut prise en flanc par les vaisseaux
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grecs, et il faut admettre que la flotte génoise fut battue ou qu'elle s'éloigna de propos délibéré. Les Génois espéraient survivre à la chute de l'empire ; séduits par les promesses du sultan, ils assistèrent impassibles du haut de leurs créneaux au dernier combat livré par les Byzantins réduits au désespoir, et ils ne perdirent leurs illusions que lorsque leurs ressources naguère encore si considérables ne suffirent plus môme à leur propre défense.
Les Turcs fabriquèrent une batterie flottante, et 80 navires avec des soldats et des échelles s'embossèrent à cette partie du mur du port par où avaient passé les conquérants latins. Sur ces entrefaites, quatre tours furent renversées non loin de la porte de Saint-Romain, et tandis que les Turcs se préparaient à un assaut général, il ne régnait dans la ville que la discorde, le découragement et la privation. Les Grecs se disputaient avec l'acharnement le plus amer au sujet du pain avec levain ou sans levain de la sainte-cène, et ils enterraient leurs trésors afin qu'ils ne fussent pas employés au service de la patrie.
La matinée du 29 mai 1453 fut la dernière dans la durée dix fois séculaire de l'empire romain. Les Grecs résistèrent pendant deux heures à l'attaque d'un ennemi cinquante fois supérieur en nombre ; le sultan, la main armée d'une massue de fer, dirigeait et enflammait la lutte ; le janissaire Hassan monta le premier sur le rempart extérieur, mais sur ses 30 compagnons d'armes, 18 périrent; lui-même, le géant, fut précipité du haut du mur j il se releva une fois encore sur ses genoux, mais une grêle de pierres et de traits le brisa. Néanmoins, les musulmans gagnèrent du terrain, envahirent le rempart et occupèrent plusieurs tours.
L'attaque dirigée en même temps vers le port avait réussi quelque temps auparavant ; Giustiniani fut blessé par une flèche à la main, sa fuite fut le signal d'une débandade générale, et le Génois mourut indigne d'une vie glorieuse.
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La fia de Constantin Paléologue fut plus noble. Après avoir vainement tenté de pousser son peuple dégénéré à une défense vigoureuse, après avoir partagé tous les dangers et vu s'évanouir toutes ses espérances, l'empereur résolut de ne pas survivre à la chute de sa grandeur, à l'effondrement de l'empire romain, au déclin de la foi chrétienne. « N'y a-t-il pas de chrétien capable, s'écria-t-il, de me trancher la tête? » Afin de n'être ni reconnu, ni épargné, il déposa la pourpre impériale, se jeta au plus profond de la mêlée et fut enseveli sous un monceau de cadavres. Près de la porte Top-Capu s'élève un groupe de cyprès marquant la place où tomba le dernier empereur d'Orient.
Je ne veux point renouveler le récit des horreurs qui suivirent l'assaut. Tous ces sièges et ces assauts expliquent comment il se fait qu'il ne reste presque plus de traces du capitole, de deux théâtres et du cirque de Justinien avec d'innombrables statues, du forum, des bains de Zeuxippe, de 52 portiques, des greniers d'abondance, des halles, de 14 églises, de 14 palais, de 4,338 bâtiments qui, par leur beauté et leurs dimensions, se distinguaient des maisons habitées par le peuple dans ces âges primitifs. Les monuments de la période plus récente de la domination romaine ont également disparu par les mêmes causes, et c'est ainsi qu'à toute cette magnificence il n'a survécu que le peu de ruines que je viens de décrire.
Aussitôt après la prise de Constantinople, Mohamet- Gasi, le victorieux, fit réparer les brèches de ses remparts. Mais ces murs eurent naturellement une tout autre signification pour les faibles princes portant le titre superbe d'empereurs romains , que pour les sultans puissants dont les armées portèrent le , croissant jusqu'en Hongrie et en Autriche, jusqu'en Egypte et en Perse. Notre époque assiste à une nouvelle révolution dans les rapports entre les diverses parties du monde, et ces fossés et ces vieilles tours si remarquables semblent devoir
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reprendre leur ancienne importance. Nous en sommes arrivés là que tous les voisins européens de la Turquie se déclarent les protecteurs de cet empire autrefois si redoutable et si redouté; l'on conçoit donc que la solution définitive de la grande question puisse être cherchée encore une fois sous les vieux murs de Byzance.
Voyage à Samsoun. — Les ports de la mer Noire.
Tokat en Asie, le 8 mars 1838.
Avant mon départ, j'ai été reçu pour la quatrième fois par le sultan. J'étais en habits turcs et je fus désarmé dans la salle d'attente. Personne, sans excepter le vizir, n'est admis en présence de Sa Majesté avec des armes. Sa Majesté nous fit don à chacun d'entre nous d'un sabre avec une belle lame de Damas ; il faut qu'elle soit excellente, car Son Altesse nous pria de la dégainer pour la contempler.
Le lendemain, à midi, nous partîmes à bord du vapeur ce le prince Metternich. » Le temps était délicieux, l'Euxin calme, et nous rasions avec plaisir la côte élevée et escarpée, dominée au loin par des croupes plus hautes encore, couvertes de forêts et de neige. Le navire prit du charbon à Sinope, et nous profitâmes de ce séjour pour visiter le vieux castel génois à la clarté de la lune. Il est situé sur une langue de terre et sépare la ville, ainsi qu'une presqu'île montagneuse, du continent. La place est très tenable et a de belles rades; la température douce, les oliviers et les nombreux cyprès, la mer luisante, les vieilles tours et les murs forment un beau paysage méridional. Le deuxième jour, à midi, nous entrions déjà dans le port de Samsoun; en deux fois vingt-quatre
heures nous a^io^s parcouru en toute commodité cent lieues, voyage dont nous pouvions nous féliciter d'autant plus qu'il avait lieu pendant Téquinoxe et sur la mer Noire. L'aspect de Samsoun est très agréable; un vieux castel génois, plusieurs caravansérails turcs bien bâtis, quelques mosquées en pierre se distinguent de loin. Toute la ville est entourée d'un bois d'olivier qui couvre l'amphithéâtre de montagnes et d'où émergent des villas et des kiosques riants; un village grec couronne les sommets des collines et, derrière, s'élèvent des montagnes boisées hautes de 3,000 pieds. Je profitai de la soirée pour lever le plan de la ville, du port et des environs. A un qfuart de lieue au nord de la ville, je trouvai les ruines d'un vieux môle, et sur le rivage, des fondements en quartiers de roche gigantesques. La hauteur était entourée de vieux restes d'un mur; elle a porté probablement la ville d'Araisus où résidait Mithridate, l'ennemi redoutable des Romains,
J'ai donc visité jusqu'ici à peu près tous les ports de la mer Noire, depuis l'embouchure du Danube jusqu'à Kisil-Irmak; ils sont tous mauvais. La mer Noire, si décriée, n'est ni plus orageuse, ni aussi souvent couverte de brouillards que la mer Baltique; elle a moins de basfonds et d'écueils ; le plus grand danger consiste surtout dans le manque de rades couvertes et de ports sûrs. Le Bosphore lui-même est un excellent port, mais l'entrée en est difficile à trouver, il est très dangereux de la manquer.
La côte du nord de l'Asie Mineure offre jusqu'à Samsoun, c'est-à-dire sur une étendue de 100 lieues, deux points seulement où les vaisseaux peuvent chercher un refuge, et ces deux points sont tellement dangereux quand la tempête se déchaîne du nord-est, que le vapeur tient la chaudière prête, afin de gagner le large dès que les ancres commencent à céder à la puissance des vagues. A Varna même j'ai vu un bateau à vapeur prendre le large par une tempête terrible, parce que le
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port lui paraissait plus dangereux que la haute mer. Par le mauvais temps, les navires n'abordent pas à Samsoun, mais conduiseni les passagers jusqu'à Trébizonde, car des langues de terre très basses, longues de quatre lieues, rendent l'entrée trop périlleuse pendant les ténèbres. Mais le port de Trébizonde n'est préférable en rien, et quoique un commerce très important en ait fait son entrepôt, on a pas pris la moindre mesure pour faire de cet endroit quelque chose de semblable à un port. Il n'y a même pas de quai ; les ballots sont portés à bras d'hommes, à travers l'eau, dans les barques.
Le commerce des Indes Orientales passait autrefois par le Levant. Les Génois étaient maîtres de tous les ports de la côte de l'Asie Mineure ; ils ont laissé partout des traces durables de leur domination ; leurs établissesements se distinguaient par leur solidité , mais les môles qui défendaient autrefois les vaisseaux de moins haut bord contre la mer, ont été engloutis par les flots.
Le manque de sécurité qui fut la suite de la domination turque jeta le commerce dans un autre canal et lui fit prendre la route par mer récemment découverte. Aujourd'hui les transactions avec les Indes Orientales tendent à rentrer dans leur ancienne voie. Les communications par la mer Rouge sont rétablies au moyen de bateaux à vapeur. Je crois que ces bateaux formeront un des importants moyens de civilisation de l'Orient, et l'Autriche, à cet égard, déploie une activité plus grande et plus méritoire que tout autre Etat. Elle a pris pour centre de son entreprise la capitale d'un pays étranger dont le gouvernement est trop inepte pour saisir ne fût-ce que le côté lucratif de la question ; des navires autrichiens établissent des communications entre Gonstantinople et Trieste, Athènes, Alexandrie, Beyrouth, Smyrne, Trébizonde, Varna et Vienne. JjC « Metternich » avait à bord pour un million de produits fabriqués, tabac, fruits, soie rouge, châles de Perse, etc.
Venus par mer, nous allons continuer notre route par terre.
Amasie. — Les chambres dans les rochers.
Sivas, le 10 mars 1838.
Notre première étape à partir de Samsoun fut de 14 lieues; nous arrivâmes tard et trempés par la pluie à Ladica. Cet endroit se trouve dans un beau site. Après quelques heures de marche, nous descendîmes dans une vallée large, cultivée, dont les pentes se rapprochèrent de plus en plus, jusqu'à former une gorge étroite et profonde. Des deux côtés se dressent des rochers presque sans végétation, hauts de 100 pieds, tandis que la vallée forme un jardin long de deux lieues, couvert de maisons et de plantations de mûriers. Au moment où nous nous avançâmes au bord d'une petite colline, le spectacle le plus beau et le plus original que j'aie jamais vu, s'offrit à nos regards. C'était la vieille ville d'Amasie. Deux torrents considérables qui descendent de la montagne de deux directions opposées, confondent leurs eaux et coulent ensuite réunis vers le nord ; ils forment un encaissement profond dans lequel se pressent des coupoles, des minarets et les habitations de 20 à 30,000 hommes. De beaux jardins et des plantations de mûriers baignés par le fleuve sont enserrés par des pentes élevées, et à droite, sur un roc qui surplombe la profondeur, s'élève majestueusement un castel à formes très bizarres et d'une haute antiquité. L'impression la plus singulière est produite par les merveilleuses chambres percées dans les rochers. Représentez-vous un enfoncement large et haut de 40 pieds, profond de quelque 3(» pieds ; dans cette niche se dresse un bloc de pierres de 25 pieds cubes formant une maison dans la niche. Le bloc contient à son tour une chambre de 1 5 pieds car-
rés, percée d'une fenêtre ou, si l'on veut, d'une porte. Cette maison, du granit le plus dur, ne peut guère avoir eu d'autre destination que de contenir un sarcophage, et le sol porte effectivement une légère incise où il peut avoir été placé. Cinq de ces grandes chambres se trouvent à côté l'une de l'autre ; elles sont reliées par des galeries et des escaliers taillés dans le roc avec leurs balustrades. C'étaient probablement les tombeaux des rois du Pont. Quoique vieilles de 2,000 ans, les lignes sont encore d'une netteté telle qu'on les dirait achevées d'hier. Le plan et l'exécution rappellent l'architecture égyptienne. Il se peut qu'à l'extérieur les niches aient été complètement fermées et revêtues d'un pérystile, mais il s'est écroulé. Les sarcophages ont disparu également; la tombe seule subsiste, défiant les siècles.
La vue dont on jouit du haut de la citadelle est magnifique. C'était le Beiram, la plus grande fête des Turcs. Du mouvement partout. Toutes les femmes, revêtues de leurs habits bariolés, sortaient des bains. A la citadelle on tirait le canon, dont l'écho superbe se répercutait dans les vallées. Nous déchargeâmes à notre tour nos pistolets pour rehausser de notre mieux cette solennité.
La citadelle actuelle a été bâtie par les Génois ; elle tombe en ruines. Mais sur la plus haute croupe de la montagne se trouvent des murs de l'antiquité la plus reculée. Quel dommage que Strabon n'ait pas cru devoir les mentionner.
Nous fîmes rouler une immense pierre du haut du rocher; elle traversa avec un bruit formidable la gorge, sauta de bloc en bloc et se dirigea tout droit vers la ville. Nous contemplâmes notre œuvre avec terreur, car cette bombe colossale allait fendre tous les toits qu'elle rencontrerait; heureusement elle se cassa en plusieurs morceaux et s'abattit dans un vieux bain ruiné.
Le 7, nous poursuivons notre route en longeant le lit
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de la rivière de Tasaaly, et nous nous arrêtons le soir dans une petite maison isolée. Nous y trouvons un échafaudage muni à sa partie supérieure de couteaux longs de quatre pieds. Sur notre demande, l'on nous apprend que cette institution est destinée aux brigands qui, empalés, vivent encore trois ou quatre jours, et il se trouve que nous buvons notre café chez le bourreau, sous la potence. Nous arrivons dans la nuit à Turhall. et le lendemain à Tokat.
Tokat. — Sivas.
Sivas, le 11 mars 1838.
Tokat est une ville d'une étendue assez considérable; elle contient 30 à 40,000 habitants.
J'étais très curieux de voir l'exploitation des vieilles fonderies de cuivre dans ces vieux ateliers des Ghaldéens ; je fus déçu dans mon attente. Il n'y a point de mines, ou du moins elles ne sont pas exploitées. L'airain, après avoir été débarrassé de sa gangue à Argana, est transporté à dos de chameau, sous forme de gâteaux en métal, pour être purifié complètement. On n'a pas su utiliser une rivière qui traverse la ville. Deux rangées de petits fourneaux de la dimension des fours de boulangerie et placés sous de misérables échoppes en bois, des soufflets tenus eu haleine par des hommes, une provision de charbon de terre : tel est tout l'apparat des célèbres fonderies de Tokat.
Derrière Tokat, nous gravissons la hauteur pendant trois heures en nous dirigeant vers l'ouest, et bientôt nous nous trouvons en plein hiver. Quelques pins seuls émergent de ces vastes plaines de neige ; le soleil darde des rayons brûlants, les chemins sont impraticables, la neige molle, la route extrêmement pénible. Nous n'ar-
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rivons que le lendemain à Sivas. Cette ville est située dans une vallée fertile, sans arbres, co a verte en ce moment de neige. Les maisons, au lieu de toits, ont des terrasses recouvertes d'une couche de terre.
Je n'ai jamais vu autant de boue qu'à Sivas. La neige est haute de dix pieds ; d'un côté, l'on y a pratiqué un passage étroit où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail.
Aujourd'hui nous avons visité les ruines remarquables dans la citadelle basse ; je n'ai vu nulle part, dans aucune église gothique, une richesse de sculptures comparable à ce qu'offre la façade de la mosquée turque. Chaque pierre est une ciselure faite avec le plus grand art. Le portail est tout ce que l'on peut imaginer de plus gracieux, de plus élégant, de plus magnifique; des guirlandes de fleurs, des feuilles et des arabesques couvrent la moindre surface, et pourtant le tout fait un effet des plus harmonieux. Les habitants disent que c'est du travail perse; il peut avoir été fait avant l'époque des Seldchouks et avoir la même origine que les beaux bâtiments de l'Espagne du Sud.
Nous avons visité également un couvent de derviches, flanqué d'une tour ronde remarquable, où l'on a inhumé dans un cercueil de marbre Scheik-Assan, le saint.
La ville contient beaucoup de peupliers et de cerisiers; la vigne ne vient pas; encore moins l'olivier et le cyprès. On cultive beaucoup de blé qui, semé en mai, arrive vite à maturité, comme dans la Russie du Nord. Les nomades turcomans arrivent ici pour obtenir du blé par échange.
L'Antitaurus ou le plateau de l'Asie-Mineure.
Alladcha-Hann, le 14 mai 1838.
A quelques lieues de Sivas nous atteignîmes un pla-
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teau contenant plusieurs sources salines et dont la végétation est très rare. Vers le soir, nous fîmes l'ascension du plus haut sommet de l'Antitaurus. Après avoir contourné un roc escarpé, nous nous trouvâmes sur la ligne de séparation des eaux de la mer Noire et de la Méditerranée. Ce passage est occupé par un petit village exposé aux rigueurs de l'hiver pendant huit mois ; il est situé à 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Nous remarquâmes le fondement d'un château-fort qu'un Déré-bey ou prince de la vallée a construit sans doute pour avoir la clef du passage. Mais Réchid-Pacha y a installé un ayan chargé de maintenir la sécurité de la route. Après une chevauchée des plus pénibles, nous reçûmes chez lui l'accueil le plus réjouissant. Un feu superbe pétillait dans la cheminée. La vaste salle était couverte d'épais troncs de pins sur lesquels on étend une couche de terre et qui remplacent le toit ; le sol était couvert de tapis très propres ; de minces colonnes en bois séparent l'espace réservé aux hôtes de qualité de l'estrade assignée aux domestiques. Nous nous étendîmes sur les sofas, et bientôt parut le bassin en étain où l'on sert les nombreux plats d'un repas turc. Les écuelles en zinc avec des cloches du même métal, des cuillers en bois et une serviette très longue, mi-soie, forment le service des riches comme des pauvres. Mes compagnons turcs goûtèrent particulièrement un bon thé russe ou plutôt peut-être le rhum qu'il contenait.
Hier, nous avons continué notre route, en traversant un plateau de plus de dix lieues d'étendue, doucement incliné vers le sud. Aussi loin que porte le regard, rien que des steppes couvertes de neige, et, au loin, de hautes cimes de montagnes. Le soleil brillait sur la neige à vous aveugler. Nulle part de trace de végétation; sur les flancs des montagnes, des pins isolés, rabougris. Pendant l'hiver, les bêtes de somme avaient tracé de leurs pieds un passage à travers la neige; c'était un pont large de deux pieds sur lequel s'avançait en une longue
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ligne notre cavalerie. Lorsqu'on rencontrait un cavalier, force lui était bien de descendre, sauf à voir comment il remonterait. Par malheur, nous tombâmes sur une caravane de chameaux et d'ânes lourdement chargés; c'était un obstacle sérieux, et après une longue délibéraration, il ne nous resta qu'une chose à faire : déballer, répandre les caisses à côté du chemin, jeter les bêtes dans la neige profonde, en dépit de leur résistance et de leurs grognements; une heure s'écoula avant que le déûlé de ballots et de caisses, d'hommes, de chameaux et d'ânes eût pris fin. Ce n'est que vers le soir que nous atteignîmes un petit village où le mollah nous accorda l'hospitalité. De Si vas jusqu'ici, sur une étendue de vingt lieues, il n'y a que deux hameaux. La contrée a été sans doute exposée jadis au brigandage des Turcomans et des Kurdes : toutes les hôtelleries sont de petites forteresses.
L'Euphrate. — Kiéban-Maaden.
Kiéban-Maaden, sur l'Euphrate, le 16 mars 1838.
Nous avons continué, le 14, notre course à travers ce désert de neige jusqu'à Hassan-Tchéléby. Les maisons de ce village se terminent par des terrasses couvertes de terre et sont adossées à une hauteur, de telle sorte qu'on ne les remarque pas lorsqu'on arrive de ce côté. C'est ainsi qu'il m'est arrivé de pousser mon cheval sur le toit d'une maison et que j'ai manqué de tomber par la cheminée dans le salon de la famille souterraine. J'étais très honteux de cet accident, mais lorsqu'après le déjeuner nous reprîmes notre course, toute la caravane passa gaiement au trot sur les toits de la localité.
Plus la contrée avait été monotone jusqu'ici, plus il y avait plaisir maintenant à parcourir au galop une pro-
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fonde vallée, le long d'un torrent écumant. Le temps était très frais, mais le ciel était pur- l'air avait déjà la belle teinte bleue des paysages italiens, et les rochers rougeâtres et bleuâtres, avec leurs pentes raides et élancées étaient d'une beauté pittoresque. Au fond s'élevaient, des deux côtés, de hautes montagnes couvertes d'une neige teinte en pourpre par le soleil couchant. Vue de loin, cette neige était d'une beauté merveilleuse, mais nous nous félicitions de l'avoir laissée derrière nous. Nous passâmes la nuit dans un hôtel fortifié, dont le chef nous fit bon accueil. Le vieillard but avec moi une bouteille de Xérès, ne s'étonnant que d'une chose, c'est que je mangeasse avec mon épée; c'est ainsi qu'il appelait ma fourchette.
Le 15, nous parcourûmes tantôt des gorges profondes, taniôt des collines en pente douce. Nous avions déjà vu, des hauteurs d'Ugurula-Oglu, un fleuve considérable couler au pied d'une montagne élevée : c'était l'Euphrate. Aujourd'hui, nous descendîmes dans un ravin profond ; la contrée devenait de plus en plus sauvage, et les monts ressemblaient par leur forme aux flots d'une mer orageuse. Pas la moindre végétation : ni buisson, ni herbe, ni mousse ; et pourtant la teinte du paysage est belle et variée. Les pentes rocailleuses sont noires, rouges et brunes ; les couches inférieures, d'une terre argileuse verte et bleue ; au-dessus de la neige d'une blancheur éclatante s'étend la clarté du ciel. Maintenant, nous apercevons au fond l'Euphrate, le fleuve que les plus grands d'entre les empereurs romains ont considéré comme la frontière natm-elle de leur incommensurable empire. Tous les alentours sont tellement sauvages, le rivage opposé si dénudé, si privé de culture, les montagnes si impraticables, que l'on dii-ait être à la fin du monde.
La ville de Kiéban-Maaden n'est visible qu'au fond de la gorge; elle est située au pied d'une mince rangée de montagnes dentelées qui forcent le fleuve de décrire
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une vaste courbe; elle vit du produit des mines d'argent pratiquées dans la montagne. A une lieue en amont de la ville, le Mourad, descendu de l'Ararat, et l'Eupbrate proprement dit, venu d'Erzeroum, confondent leurs eaux et forment un courant impétueux et large de cent vingt pieds. En aval de Palu et d'Egiu jusqu'à l'embouchure, il n'y a plus un seul pont jeté sur le fleuve, et cette étendue est de plusieurs centaines de lieues. Nous traversons l'Eupbrate dans un bac, et nous profitons de notre séjour pour aller au bain, car des picotements singuliers nous avertissent que nous voyageons en Asie ou la vermine fourmille; nous changeons de vêtements et je profite de notre halte pour vous écrire ces lignes sur mes genoux.
Arrivée au quartier général du Taurus,
Messré, près Karpout, le 19 mars 1838.
Au sortir de Kiéban-Maaden , nous gravissons des hauteurs pendant trois heures et nous atteignons enfin un plateau onduleux où se trouvent disséminés des villages de Kurdes. Plus nous avançons, plus le pays est couvert de blocs de basalte ; du blé est semé entre ces ruines. Vers le soir s'ouvre devant nous une verte plaine couverte de villages et de vignobles, coupée de rivières et de chemins; des peupliers et des noyers reposent l'œil fatigué de la nudité des montagnes. Les villages ont grand air, les maisons élevées sont couvertes de terrasses avec un revêtement de terre : des habitations propres, faites de boue. Au milieu de la plaine s'élève une colline sur laquelle brille, dorée par le soleil couchant, la ville de Karpout avec une vieille citadelle et quelques minarets ; tout à l'entour, mais à une grande
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distance, l'horizon est fermé par des rangées de montagnes dentelées et neigeuses.
Nous nous arrêtâmes une demi-heure aux portes de
: la ville, dans le village de Messré, où se trouve en ce moment le quartier général. Un grand bâtiment en terre glaise, avec toit plat, forme la résidence du général; un petit poste, de nombreux domestiques, des kawasses, des Tartares, etc., remplissent la cour.
Je trouve le pacha dans une chambre haute dont le parquet et le divan sont couverts d'un drap bleu et dont les fenêtres sont collées de papier. Des armes sont suspendues aux murs ; sur les sofas on remarque une foule de lettres enveloppées de mousseline et scellées avec de la cire rouge ; pas plus que dans les appartements turcs, on ne trouve ici de tables, de commodes, de miroirs;
[ un grand nombre de serviteurs et d'officiers se tiennent
■ dans la pièce, muets et les bras croisés sur la poitrine. Le pacha était assis à terre sur une peau de tigre ; il était couvert d'un manteau bleu avec fourrure de zibeline, le fez en tête. Son Excellence nous reçut avec un léger mouvement de tête, nous fit signe de nous asseoir et nous dit après une pause que nous étions les bienvenus.
Hafis-Pacha est tcherkesse de naissance. Acheté par le sultan pour le sérail, il a reçu une meilleure éducation que la plupart de ses collègues; il sait lire et écrii-e, il connaît quelque peu la langue perse et la langue arabe,
\ il s'intéresse à l'histoire ancienne du pays. Il a suivi
' l'ambassade envoyée, il y a cinq ans, en Russie. A Scodra, en Albanie, il a opposé une résistance de treize mois aux Arnautes qui l'assiégeaient, et lorsque Réchid- Pacha mourut à Diarbékir, le sultan lui confia le com-
ï mandement de l'armée engagée contre les Kurdes, mais dont la tâche principale était l'observation des troupes
* de l'Egypte-Syrie. Différent en cela de la plupart de ses collègues, le pacha est pâle et maigre; le fez, qu'il pousse de temps à autre eu arrière, couvre un front élevé.
sillonné de rides profondes. Peu de semaines avant notre arrivée, il avait perdu un fils et une fille. Quoique accessible sans aucun doute à la douleur, il. observa le maintien calme et résigné qui distingue partout, mais surtout ici, l'homme de qualité. Après quelques questions sur notre voyage, il nous congédia.
On nous conduisit dans une grande pièce semblable de tout point à celle du pacha. Hafis nous envoya des lits de son harem, et nous nous reposâmes de nos fatigues jusque fort tard dans la journée du lendemain. A peine réveillés, on nous amena quatre magnifiques étalons arabes, don du pacha. J'étais encore occupé à seller et à brider mes deux bêtes, lorsque le pacha vint nous rendre visite en personne ; il s'intéressa vivement à un croquis représentant toute la route que nous avions parcourue, fit chercher toutes ses cartes et ordonna d'y inscrire le croquis. Nous nous rendîmes ensuite avec le pacha à la grande caserne située au pied de la ville et bâtie par le prédécesseur de Hafis. Elle peut contenir 6,000 hommes. Toute la garnison manœuvrait. A Karpout les soldats s'exerçaient sur les toits des maisons, les seules surfaces planes de cette contrée montagneuse. De retour à la maison, nous trouvâmes de grandes boîtes remplies de pistaches, de pêches sèches, de pommes de Malatia, de miel des montagnes environnantes : c'était un nouveau cadeau du pacha.
Malatia et Asbusu. — Passage du Taurus. — Marach.
Marach, le 28 mars 1838.
Chargé d'une mission du pacha, j'ai commencé le 23 de ce mois un voyage vers la frontière de Syrie. Mon escorte était aussi petite que possible. Du plateau de Karpout nous descendîmes une vallée étroite et pro-
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fonde vers l'Euphrate. Surpris i)ar la nuit, nous demaudâmes et nous reçûmes l'hospitalité dans un petit village de Kurdes que nous découvrîmes juché dans une gorge. On éprouve une satisfaction particulière dans ces montagnes asiatiques à combiner pour un bon souper la fève de l'Arabie, la canne à sucre de l'Inde, des feuilles de la Chine, du vin de France, la truite do l'Euphrate et des pistaches de Syrie. Au milieu de la nuit s'éleva un bruit formidable ; on frappa avec violence à la porte, des cavaliers approchèrent au galop et des soldats bien armés pénétrèrent chez nous pour prendre possession de notre foyer. C'était l'escorte du musselim de Malatia qui allait à Karpout. J'abandonnai à mes Tartares le soin de décider lequel, du musselim ou de moi, avait le plus de droit sur la maison qui n'appartenait ni à l'un ni l'autre. Mais non-seulement le musselim chercha un autre refuge pour la nuit; il donna l'ordre de préparer des chevaux et un bon accueil au mussafir ou hôte du grand pacha.
Avant le lever du jour, nous descendîmes sur les bords de l'Euphrate. A cet endroit, il fend l'une des nombreuses chaînes du Taurus, se rétrécit jusqu'à n'avoir plus que 80 pieds de largeur, et s'élance, rapide comme une flèche, entre des pentes ardues couronnées de neige. Un vieux château en ruines est accoUé à un roc escarpé sur la rive gauche, et au bord de l'eau s'élève une mosquée avec un caravansérail bâti par le sultan Mourad.
Nous passâmes le fleuve à Isogla et nous arrivâmes, l'après-midi, à Malatia. C'est une ville considérable de 5,000 maisons en terre glaise, avec des terrasses en guise de toits; les coupoles des mosquées et des bains ont ce môme revêtement de terre, et toute la ville porte la même couleur grise. L'invention des vitres n'existe pas encore pour cette partie du globe, et je regrettai que personne ne fût venu ici ayec une provision de papier pour combler cette lacune en qualité de vitrier philanthropique.
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A Malatia, je rendis visite à un de mes compagnons de chambrée de Karpout. C'était un colonel d'artillerie, qui m'avait devancé de deux jours, et à qui j'apportai la bonne nouvelle qu'il avait été nommé pacha. Dans sa joie, il me promit de me faire une paire de bottes, car il avait été autrefois fabricant de pantoufles, et de temps en temps il exerçait encore son art en dilettante.
Malatia est inhabitée en été; tout le monde se retire à Asbusu, village de 5,000 petites maisons enfouies dans une forêt de cerisiers, de pommiers, d'abricotiers, de noyers et de figuiers, longue de deux lieues. Des peupliers gracieux, pareils aux minarets d'une ville, s'élèvent avec leurs troncs blancs au-dessus de ce bois, et un superbe torrent parcourt en murmurant toutes les rues qu'il baigne de son eau limpide et claire comme du cristal. En amont de la ville, tout est désert, sablonneux et nu; en aval, rien que des jardins fertiles, coupés et fertilisés par d'innombrables filets d'eau.
Après une chevauchée de dix-huit heures, nous atteignons le village de Surghu; le 16, nous montons, à dos de mulet, au haut de la croupe du Taurus, et nous descendons de l'autre côté une pente pierreuse qui menace de nous casser le cou. Au fond d'une gorge sauvage d'une beauté merveilleuse, nous apercevons le petit village d'Erkeney ; un torrent se précipite de roc en roc, et les pentes abruptes semblent rendre la descente impossible. Dans le village d'Erkeney, un petit renflement forme le partage des eaux du golfe Arabique et de la mer Méditerranée.
Hier nous avons fait une chevauchée pénible sur de hauts sommets ; il pleuvait et il neigeait ; mais lorsque, vers le soir, nous descendîmes dans la vaste et magnifique vallée de Marach, la scène changea : les saules poussaient leurs premières feuilles ; la verdure la plus fraîche couvrait les prés et les champs à quelques lieues à la ronde ; deux fleuves déroulaient leurs flots argentés à travers le paysage, et le soleil d'or d'Allah resplen-
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dissait au-dessus de la ville, tandis que de gros nuages pendaient aux cimes neigeuses de la montagne de Giaour.
Aujourd'hui, repos après une course à cheval de soixante-cinq lieues. Je vous écris cette lettre dans la cour d'un banquier arménien, au bord d'une fontaine murmurante, sous des amandiers en fleurs.
Le camp jurcoman. — Le cours moyen de l'Euphrate. — Rumkzdéh. Biradchik. — Orfa.
Orfa, le 6 avril 1838.
Ce n'est qu'avec peine que je tournai le dos à la Syrie, pour reprendre la direction de l'Euphrate.
Le 29 mars, nous passâmes la Bazardchik-Ovassi, vaste plaine habitée par trois tribus de Turcomans : les Atmaly, les Kilidchli et les Sinimini. Réchid- Pacha ayant culbuté les principaux chefs des Kurdes, ces Turcomans ont déclaré eux aussi leur amour et leur attachement pour la Porte, et ils payent le salian ou impôt de 400 bourses (à peu près 20,000 florins). Quelquesuns d'entre eux se livrent à l'agriculture; la plupart parcourent en été la montagne avec leurs troupeaux. La tribu des Kilidchli peut fournir plus de 600 cavaliers; les deux autres combattent de préférence à pied; ils sont bons tireurs, munis d'anciennes armes turques et d'armes perses avec de précieux ornements; les cavaliers portent une longue lance en bois de bambou, avec des pointes en fer sous lesquelles se trouve un renflement en plumes d'autruche. Les chevaux, qui sont installés avec eux sous la tente, sont excellents.
Soliman, pacha de Marach, avait dépêché un messager à l'aga de la tribu do Sinimini pour l'avertir de l'ar-
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rivée d'un giaour à qui il faudrait rendre toute sorte d'honneurs; il avait trouvé bon de renforcer en même temps mon escorte. — Après avoir traversé le fleuve Ak-déré, nous nous vîmes au milieu d'une foule de tentes groupées en petits villages, sur les pentes des montagnes et dans la plaine. Nous trouvâmes dans une petite vallée une tente longue de cent pieds, large de cinquante : c'était la résidence du prince des Kurdes, L'aga, un prince avec une belle barbe grise, d'un aspect vénérable, mais dans le costume le plus simple, me reçut à l'entrée. L'intérieur de la tente était divisé, par des clôtures basses, en plusieurs pièces où trouvaient place les étrangers , les femmes , les chevaux, les chameaux, les vaches, les chèvres; un grand feu brûlait au milieu. Les Kurdes se tiennent toujours sur la lisière des forets; autrement il serait presque impossible de passer l'hiver qui est aussi rude et plus long que chez nous, dans de pareilles habitations. Le ménage de l'aga avait un aspect tout à fait patriarcal; il m'offrit du pain, du lait, du miel et du fromage, et lui-même ne s'assit qu'après y avoir été invité par moi. Nulle part il n'y avair trace de magnificence ou de puissance, et pourtant cet homme commande 600 familles ; son jugement est sans appel, et les autorités turques ne peuvent s'immiscer dans les affaires intérieures de ces peuplades. L'aga, après avoir entendu les anciens, condamne à mort lorsqu'il a reconnu la culpabilité d'un membre de sa tribu. A la mort de l'aga, le pacha a le droit de nommer son successeur, mais il est tenu de le choisir toujours dans la môme famille. Belvéren est un grand village de 200 maisons sous un seul toit ou plutôt sous une seule terrasse interrompue seulement par un petit nombre de rues que l'on enjambe comme d'étroits fossés. Le 30, nous dûmes passer le môme fleuve dont nous avions vu les sources àSurghu; la fonte des neiges l'avait grossi considérablement. A notre approche, quelque vingt hommes sor-
tirent d'un village situé sur la rive opposée, se précipitèrent dans l'eau glaciale et la traversèrent à la nage. Quatre hommes entourèrent mon cheval, d'autres chargèrent nos effets sur leur tête, et puis on opéra la traversée avec des cris formidables. Le soir nous atteignîmes Adiaman, une ville considérable, mais horriblement saccagée, avec une acropole détruite.
Une marche de vingt heures nous conduisit à Gerger, un vieux château sur la pointe d'un rocher, au bord de l'Euphrate. Le castel, tout chancelant est imprenable; il n'a qu'un défaut : c'est que personne ne voudra le prendre dans ce désert impraticable. Mais dans les luttes des Kurdes, il a dû jouer un rôle considérable.
Les ponts, les routes, les caravansérails ont été presque tous bâtis par le sultan Mourad. Aussi les Turcs ont donné son nom, par gratitude, à l'Euphrate. A Kiéban-Maaden, où je l'ai vu pour la première fois, ce fleuve ressemble de tout point à la Moselle. Encaissé entre de hautes montagnes sauvages, il poursuit sa marche rapide en de singuliers détours, sort de la montagne après un parcours de dix lieues, et reçoit non loin de Malatia leTogmasui, le vieux Mêlas ou Korèmos; après avoir contourné une hauteur couronnée des ruines d'une vieille église, il se dirige à l'est vers la vaste pleine d'Is-Oglu, puis il se rétrécit, se resserre dans une fente étroite entre de hautes montagnes, se précipite de roc en roc, n'est plus navigable et forme ce que les cartes appellent les cascades de Ruchar. Trente lieues plus bas, à Gerger, le fleuve sort des murs de calcaire qui l'avaient enserré, s'étend et se dirige en de vastes circuits vers la célèbre ville de Samosate. Là, la vallée s'ouvre , et l'Euphrate ressemble à l'Oder près de Francfort. De belles ruines d'aqueducs se présentent à cinq lieues de la ville; ils étendent leurs vastes arcs sur les petites vallées latérales et amènent l'eau potable à la ville. Aujourd'hui, la ville turque de Samsat n'occupe
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pas la vingtième partie de la vaste enceinte de la vieille Samosate, et c'est un phénomène bizarre que de rencontrer au milieu des champs de vieux arcs de portes et des fûts de colonnes. Je trouvai une frise de marbre supérieure en beauté à tout ce que j'avais vu; des feuilles, des oiseaux, des taureaux si bien conservés, qu'on les eût dits achevés d'hier.
De là, le fleuve coule dans un lit large de 800 pieds qu'il n'emplit que rarement, vers l'ouest, jusqu'à Rumkaléh, le château romain sigma ou zeugma; ici il atteint le point occidental le plus extrême de son cours. Toute l'étendue de plus de cinquante lieues entre Marach jusqu'à Karadcha-Dagh forme une plaine rocailleuse, presque dénudée de terre et tellement couverte de ruines en pierres, qu'en dehors de quelques sentiers on n'avance qu'avec peine à pied, et point du tout à cheval.
Avant d'arriver à Rumkaléh, on traverse une ville taillée dans le roc. Ce roc est une pierre qui, semblable à celle de Malte, a commencé par être molle et s'est endurcie ensuite à l'air; ces montagnes sont visitées presque chaque année par des tremblements de terre.
A Rumkaléh , il est difficile de dire où finit le roc, où commence le travail de l'homme. On a coupé le promontoire entouré d'un côté par l'Euphrate et des deux autres côtés par la profonde vallée do Marsifax , à une hauteur de 40 à 100 pieds dans le sens vertical; sur ce mur s'élève un rempart de la même pierre blanchâtre, avec ses créneaux, ses tours, ses mâchicoulis. Une seule entrée vous conduit par six portes successives, à une quarantaine de maisons ; le reste n'est qu'un monceau de décombres. Le tout ressemble à un rocher façonné d'une manière particulière, à un morceau de craie découpé.
Dans les temps reculés, Rumkaléh a été le siège de prêtres arméniens, qui fondèrent ici un couvent magnifique. La furie de la destruction n'a pas réussi à renverser complètement ces quartiers immenses ; les aigles
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romaines sont eu partie grattées, et les grandes colonnes avec leurs riches chapiteaux , gisent à terre. Un travail des moines arméniens est digne de leurs prédécesseurs : c est un puits profond de près de 200 pieds, où un escalier circulaire, taillé dans le roc, descend jusqu'au niveau de l'Euphrate.
Le quatrième côté du château est le côté dangereux ; ici le rocher se rattache à un plateau qui le surplombe et dont on l'a séparé par un fossé de 80 pieds de profondeur, taillé dans le roc. Si l'on voulait élever Rumkaléh au rang d'une véritable forteresse, il faudrait occuper ce plateau qui, du reste, n'est accessible que sur quelques points. Mais dans ce désert impraticable, Rumkaléh n'a pas la valeur stratégique d'un fort, et la ville est complètement couverte, même dans son état de délabrement, contre une attaque de vive force. Le tir ne pourrait l'endommager que faiblement, puisque toutes les maisons sont entièrement ou en partie taillées dans le roc.
Plus importante est la situation de Béledchik ou Biradchik (une ouverture). Ici, le fleuve sort de la montagne, reste en plaine jusqu'à son embouchure, et devient navigable. Ici devait commencer le service des bateaux à vapeur qui aurait relié les Indes orientales avec l'Europe, par l'Euphrate. Grande entreprise, où le colonel Chesney a échoué glorieusement. Il existe encore quelques ruines des maisons construites par lui sur la rive droite, et les Turcs parlent avec admiration du Giaour et de son navire de feu. Ici ont lieu également les communications avec Alep et Antioche.
De Béledchik, une seule route étroite conduit à l'est, vers Diarbékir, en passant par Orfa. C'est la seule route menant de l'Assyrie aux villes de la Syrie et à la mer.
La ville de Biradchik est située sur la rive gauche du fleuve, au pied de plusieurs collines qui se rapprochent ici. Au milieu de la ville s'élève un cône rocailleux, isolé, haut de 180 pieds, couronné de la plus étrange construction que j'aie jamais vue.
Dans ce pays, les anciennes fortifications consistaient en une montagne oblongue, élevée par la main de l'homme et sur laquelle on posait le castel. Il y a ici des centaines de ces montagnes; chaque village en est flanqué. Ces collines artificielles sont souvent d'un travail gigantesque, celle de Samosate a 100 pieds de hauheur, 300 pas de longueur, 100 de largeur. Les pentes étaient pavées de pierres taillées ou revêtues d'un mur. Au château de Bélédchik, des allées voûtées, avec des meurtrières, courent derrière ce revêtement.
Le fort de Béda proprement dit consiste en trois, quatre étages de voûtes de dimensions colossales. Il n'a fallu rien moins que six tremblements de terre pour disloquer de pareils blocs; mais la plus grande partie est restée inébranlée : c'est un véritable labyrinthe. Une belle et grande église, actuellement la tombe d'un saint turc, a été conservée. La ruine de Kalai-Béda est imprenable; un morceau long de 100 pieds du mur de revêtement extérieur s'est écroulé du haut de la montagne, mais, derrière, les voûtes se soutiennent inébranlables, et le château est, après comme avant, inaccessible.
Sur la route d'Orfa, nous passâmes la nuit dans un village d'une construction particulière. Dans toute la partie supérieure de la Mésopotamie, véritable désert pierreux, on ne trouve ni arbre, ni buisson, ni môme de quoi se tailler une allumette; souvent la terre n'est pas assez profonde pour faire pousser l'herbe. Les habitations sont creusées dans le grès mou, et sont posées la plupart sur le sommet des collines où cette pierre est à nu; comme aucun rocher n'émerge dans la plaine, le grand art était de fabriquer sur ces hauteurs un toit.
A Gharmélyk, on s'était tiré d'embarras en élevant une sorte de coupole faite de pierre et d'argile; le village montrait une centaine de ces fours adossés l'un à l'autre; chaque habitation comprend plusieurs de ces dômes dont l'un est retable, l'autre le harem, un troisième la salle
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de réception, etc. On nous allume du feu avec du fumier de chameau et une espèce de ciguë.
Orfa, l'antique Edesse, était la capitale du royaume d'Osroène, et devint, en 216, une colonie romaine. La ville est citée dans l'histoire de l'Eglise pour la célèbre image d'Edesse. Le culte des images ne se répandit que quelques siècles après la mort du Sauveur dans l'Eglise chrétienne, et par conséquent, il n'était pas facile de trouver une représentation exacte et fidèle des traits du Christ. On se souvient toutefois d'une légende syriaque, suivant laquelle le roi Abgare aurait visité le Christ, pour lui offrir Edesse comme refuge contre les Juifs. Le roi aurait été guéri par Jésus et aurait reçu de lui la reproduction merveilleuse de sa figure sur une toile. Les Arméniens du cinquième siècle ont rejeté ce récit avec le culte des images; aujourd'hui, ils y croient, et la légende se transmet de bouche en bouche parmi le peuple. On me montra une source cachée dans une caverne à l'est de la ville; le porteur de l'image était, d'après le récit de mes compagnons, sur le point d'atteindre les murs de la ville, lorsqu'un groupe de cavaliers le rejoignit près de cette source; il se cacha dans la caverne, mais il y fut lapidé, et c'est ainsi que l'image resta inconnue, jusqu'à ce que les moines la produisirent en temps opportun.
Après la conquête d'Orfa par les Arabes, l'objet sacré avait été pendant trois siècles entre les mains des infidèles, lorsque les empereurs de Constantinople l'achetèrent au prix de 12,000 livres d'argent et de 200 prisonniers musulmans. L'image d'Edesse rivalisait avec la célèbre Véronique ou le suaire, et se trouve, dit-on, en ce moment à Gênes.
Orfa est toujours une belle et grande ville, avec des murs imposants et un castel sur un roc proéminent. Sur le castel se dressent deux hautes colonnes avec de riches chapiteaux ornés des aigles romaines. A ses pieds, l'eau de plusieurs sources est recueillie par deux bas-
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siDs, OÙ nagent d'innombrables brochets auxquels nul ne touche, parce qu'ils sont sacrés et que tous ceux qui en mangent sont frappés de cécité.
Au sud d'Orfa commence le désert ; la ville avec ses saules et ses arbres fruitiers, forme une oasis entre le désert de sable et le désert de pierres. Jusqu'à la ville de Diarbékir, rien' que la plaine nue. Sur une étendue de quarante lieues, je n'ai vu, outre la ville de Suvèrèk, que quatre villages habités ; tous les autres ne sont que des monceaux de pierres, où les Arabes nichent en hiver. Il y a peu de puits, les vallées sont sans eau, mais de temps en temps on rencontre des citernes voûtées, où l'eau découle en hiver du sol pierreux et nu. Ces citernes sont des fondations pieuses, et, en été, on trouve les Turcomans établis autour d'elles, avec des centaines de milliers de pièces de bétail; aussi la plupart sont-elles épuisées dès le mois de juin.
Je parcourus ce désert dans la clarté de la pleine lune. Rarement on rencontrait un groupe de cavaliers avec leurs lances, et l'on échangeait le salut : Selam aleiJwn! Aleikon selam! De temps à autre, on apercevait un troupeau de chameaux, cherchant paisiblement sa nourriture entre les pierres, et, à côté, les tentes noires des pâtres. Le surudchi chantait la même chanson, dont le refrain Aman! Aman! (pitié, pitié) retentit, sur le même mode monotone, au bord du Danube comme sur l'Euphrate, et parfois il me semblait sortir d'un songe où j'avais rêvé que je voyageais en Mésopotamie.
Presque toutes les chaînes de montagnes sont belles ; le Karadcha-Dagh, entre l'Euphrate et le Tigre, est la seule parmi celles que j'ai vues jusqu'ici, qui fasse exception. Elle est haute de 5,000 pieds et célèbre pour ses orages et la rudesse de son climat.
Il grêlait et la tempête faisait rage lorsque j'entrai, vers midi, à Diarbékir.
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Diarbékir, le 12 avril 1837.
Je me trouvais naguère, par une nuit étoilée, dans les ruines du vieux château romain Zeugma. L'Euphrate étincelait au fond d'une gorge rocailleuse, et soq murmure emplissait le silence du soir. Alors passèrent à la clarté de la lune, Gyrus et Alexandre, Xéjiophon, César et Julien ; de ce point ils avaient vu, sur la rive opposée, l'empire de Chosroès; ils l'avaient vu tel que je l'apercevais moi-même, car la nature est ici de pierre et ne change point. Je me décidai à sacrifier à la mémoire du grand peuple romain les raisins dorés qu'il avait d'ahord transplantés en Gaule et que j'avais portés de la frontière occidentale de leur vaste empire sur la limite orientale. Je jetai la bouteille dans l'abîme, elle plongea, dansa et glissa dans le courant du fleuve, vers la mer des Indes. Vous supposez bien que j'avais commencé par la vider; je me tenais là comme le buveur des anciens temps :
J'aspirai une dernière fois le feu de la vie.
Et je jetai la coupe sacrée
Dans l'abîme des flots.
Je la vis tomber, boire
Les flots jaunes de l'Euphrate ;
Mes yeux se fermèrent.
Je ne bus plus jamais une goutte.
La bouteille n'avait eu qu'un défaut, elle avait été la dernière.
Voyage sur le Tigre jusqu'à Mossoul. — Les Arabes. — Traversée du désert de Mésopotamie.
Dchésiréh, sur le Tigre, le l*"^ mai 1838.
Le 15 avril, nous occupâmes une embarcation telle qu'on les faisait du temps de Gyrus. G était un radeau composé de peaux de moutons gonflées. Quarante à
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soixante de ces outres sont nouées en quatre ou cinq rangées, sous un léger treillis de branches d'arbres, de telle façon que le radeau est large à la partie supérieure de 8 outres, à la partie postérieure de 18; on les couvre de feuilles, puis d'une natte et de tapis, et c'est ainsi que l'on descend tranquillement le courant du fleuve. Le courant est assez rapide pour vous faire avancer sans le secours des rames ; elles ne sont nécessaires que pour diriger l'embarcation, la maintenir dans sa voie et éviter des tourbillons dangereux. Ces passes nous forçaient de nous arrêter la nuit jusqu'au lever de la lune; néanmoins nous parcourûmes 88 lieues en trois jours et demi.
Nous passâmes rapidement sous les murs du castel de Diarbékir. Cette ville, appelée la noire Amida dans les documents turcs, était déjà une forteresse importante du temps de l'empereur Gooslantin, et elle était occupée par cinq légions. En 359, Sapor attaqua la place; un traître y introduisit 70 archers perses par l'escalier taillé dans le roc qui descend aujourd'hui encore sur les bords du Tigre. Ils plantèrent leur bannière sur une tour haute de trois étages; mais les légions gauloises précipitèrent les assaillants dans l'abîme, et le siège se prolongea pendant 73 jours. Un assaut général livra la ville aux Perses qui la saccagèrent sans pitié. En 505, Amida soutint un siège de trois mois qui coûta la vie à 50,000 Perses, mais la ville fut enlevée par surprise, et 80,000 habitants trouvèrent la mort. Amida fut toutefois reprise par les Romains, et lorsque Jovien livra Nisibis aux Perses, un quartier de Diarbékir fut abandonné aux chrétiens. Justinien rétablit les fortifications de ce poste avancé, important entre l'Arménie incertaine et la Perse hostile. Les hautes murailles intactes encore aujourd'hui sont probablement celles dont les fondement furent jetés il y a douze siècles. Les pierres de basalte dur et noir sont taillées avec le plus grand soin, et s'élèvent à une hauteur de 30 à 40 pieds. Les tours sont très belles et
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placées à une distance de 80 pas Tune de l'autre; elles sout assez spacieuses pour contenir de rartillerie. Les murs portent une foule d'inscriptions grecques et perses.
La magnificence des fortifications constraste étrangement avec la misère de la ville ; environ 15,000 huttes de terre glaise sont serrées dans des rues étroites, autour de quelques mosquées ou de quelques caravansérails en pierre. Sur le Tigre, la citadelle, avec des ruines magnifiques, des arcs énormes et de belles coupoles, est séparée de la ville par des murailles élevées, et elle renferme à son tour une de ces montagnes artificielles qui supportent partout l'acropole dans ce. te contrée.
La montagne d'où sort le Tigre tst entourée de trois côtés par l'Euphrate, et les sources de ce fleuve ne sont éloignées que de 2,000 pas des rives de l'Euphrate avec lequel il confond ses eaux 200 lieues plus has. Le grand lac situé près de l'origine du Tigre n'est pas en communication avec ce fleuve. Le Tigre sort de la montagne près d'Argana- Maaden ; en été on le passe facilement à gué à Diarbékir; il traverse une vaste et fertile plaine, reçoit le Battman qui lui amène un volume d'eau plus considérable que le sien, et entre bientôt après dans une haute montagne de grès: les ondulations douces du fleuve large et peu profond sont remplacées parles zigzags aigus d'une gorge étroite; les pentes s'élancent, souvent coupées à pic, des deux côtés, et là-haut sur les cimes, sous des palmiers à la sombre verdure, 1 on aperçoit des hameaux de Kurdes, qui, dans ces contrées, habitent le plus souvent des cavernes. L'objet le plus remarquable que l'on trouve ici, est le reste d'un pont jeté autrefois sur le Tigre en d:; vastes arcs de 80 à 100 pieds de courbure. Je ne sais s'il faut attribuer celte construction hardie aux anciens rois de l'Arménie, aux empereurs grecs ou plutôt aux Califes.
Nous passâmes près d'une caverne chauflee par des sources sulfureuses, et le matin du troisième jour nous
arrivâmes à Dchésiréh (l'île), enserrée par un bras du Tigre et par le fleuve lui-même. A ma connaissance, il n'a jamais été question de cette ville dans l'antiquité. Les belles ruines d'un grand fort sur les rives du fl euve sont attribuées par les habitants aux Génois; toutefois je ne crois pas que leurs factoreries aient pénétré si avant dans l'intérieur de l'Arménie. La ville est entourée d'un mur auquel Réchid-Pacha a livré l'assaut pendant plusieurs mois. Après la conquête, les hommes ont été massacrés, les femmes et les enfants emmenés en captivité parce qu'ils étaient des yézides ou adorateurs du diable. La ville elle-même est un monceau de ruines; c'est à peine si l'on trouve quelques rares habitations dans les rues dévastées. Quel contraste étrange entre cette image de la destruction et de la misère et la richesse exubérante de la nature !
On ne voyage pas plus commodément que nous. Etendus sur de moelleux sofas, munis de vivres, de vin, de thé et d'un réchaud, nous glissons rapidement et sans effort. Mais l'élément qui nous portait nous poursuivit sous une autre forme ; la pluie tombait à torrents depuis notre départ de Diarbékir, nos parapluies ne nous protégeaient plus, nos habits, nos manteaux, nos tapis étaient trempés. Le dimanche de Pâques, lorsque nous quittâmes Dchésiréh, le soleil avait percé les nues, et il réchauffait nos membres glacés. A une demi-lieue au sud de la ville, on rencontre les ruines d'un second pont jeté sur le Tigre; un de ses piliers cause, lorsque l'eau est haute, un tourbillon formidable. Tous les efforts des rameurs ne servirent à rien ; cette Gharybde attira invinciblement notre petite arche; elle vola comme un trait dans l'abîme, et une vague haute nous passa sur la tête. L'eau était d'une froideur glaciale, et, lorsqu'un instant après l'embarcation continua sa route sans verser, nous ne pûmes nous empêcher de rire de la piteuse mine que chacun de lîous offrait en spectacle à l'autre. Le réchaud avait été jeté par-dessus bord, une botte
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nageait à côté de nous, et chacun avait à pêcher un objet dans le courant. Nous prîmes terre sur une île, et comme nos manteaux étaient aussi trempés que nousmêmes, nous n'avions d'autre parti à prendre que de nous déshabiller et de sécher toute notre toilette au soleil. A une petite distance, sur un autre banc de sable, se tenait un essaim de pélicans qui étalaient également, comme s'ils voulaient se moquer de nous, leur vêtement blanc au soleil. Soudain nous remarquâmes que notre radeau s'était détaché et s'en allait à la dérive ; un des agas se jeta aussitôt à l'eau et l'atteignit heureusement, autrement nous serions restés dans l'état de nature dans cette île déserte.
Après nous être séchés tant bien que mal, nous continuons notre route, mais la nuit est si noire qu'il nous faut prendre terre, de peur de tomber dans de nouveaux tourbillons. En dépit du froid le plus piquant, nous n'osons pas allumer de feu, pour ne pas atttirer les Arabes; nous tirons notre radeau sous un saule, et nous attendons avec impatience que le soleil daigne se lever derrière les montagnes de la frontière persane et nous réchauffer.
Après Dchésiréh, le Tigre entre de nouveau dans la plaine et s'éloigne de la chaîne magnifique de Dchudid ; la légende raconte que c'est sur ces sommets couverts de neige que Noé a débarqué avec sa société si mêlée.
La contrée devient monotone; rarement on découvre un village, et la plupart sont inhabités et détruits. L'on sent que l'on est entré dans le domaine des Arabes; nulle part on n'aperçoit un arbre , et là où s'est conservé un petit buisson, l'on a établi un sanctuaire et on l'a couvert d'innombrables lambeaux d'habits, car les malades croient guérir en vouant une partie de leur vêtement au saint.
Nous passâmes à côté des ruines du vieux Mossoul, et vers le soir nous découvrîmes les minarets de la ville de Mossoul : c'est le point oriental le plus extrême que j'aie
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atteint. Mossoul est la grande station intermédiaire des caravanes sur le chemin de Bagdad à Alep. Oasis au milieu du désert, il faut que la ville soit toujours sur ses gardes contre les Arabes ; les murs qui l'entourent sont faibles, mais hauts ; ils suffisent pour la protéger contre la cavalerie des Bédouins.
La porte Bab-el-Emadi, déjà mentionnée dans les croisades, existe encore aujourd'hui, mais elle est murée. D'après l'antique coutume orientale, on attache ici un grand prix à la grandeur et à la beauté de la porte ; l'on voit des portails voûtés en marbre devant des maisons et des huttes en argile dont le toit atteint à peine à la hauteur du portail. Les toils sont plats et entourés de murs bas avec des embrasures. La plupart des maisons portent la trace de balles, et la disposition de ces habitations, semblables à des forteresses, rappelle vivement les palais de Florence; seulement tout est plus petit et plus mesquin.
Les habitants de Mossoul sont un singulier mélange des Ghaldéens primitifs et des Arabes, des Kurdes, des Perses et des Turcs, qui les ont subjugués successivement; la langue généralement usitée est celle de l'Arabie.
Pendant les chaleurs terribles de l'été, les habitants demeurent sous terre, et chaque maison a ses appartements souterrains, qui ne reçoivent leur lumière que par une ouverture autour de laquelle s'enlacent des branches de la vigne.
Le gouverneur nous reçut avec la plus grande distinction et nous logea chez le patriarche arménien. Les chrétiens nestoriens et jacobites possèdent à Mossoul les plus belles églises que j'ai vues en Turquie; mais ils sont séparés par des haines et des dissensions très profondes. Chacune de ces églises appartenait aux deux sectes, et, comme ce qui était fait par l'une d'elles dans ces lieux sacrés était en horreur à l'autre, on avait partagé la belle voûte par un mur élevé au milieu.
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Notre patriarche jacobite se fit un scrupule d'héberger des mécréants; mais passe encore des protestants, plutôt que des nestoriens ou même des grecs. Jamais, d'ailleurs, les chrétiens n'avaient reçu un tel accueil du pacha, et comme les musulmans les plus considérables venaient nous présenter leurs hommages, le patriarche ne nous laissa manquer de rien et me vendit même une bible en langue arabe et syriaque.
Le pacha accepta avec un plaisir visible un plan de Mossoul, le croquis d'une nouvelle caserne que nous achevâmes à la hâte, et il nous donna des chevaux et des mulets pour notre retour à travers le désert.
Eq face de Mossoul, sur la rive gauche du fleuve, on suit nettement du regard un rempart haut de 10 à 25 pieds et d'une circonférence d'une liêue; on dit qu'il entourait l'antique ville de Ninive.
Les édifices les plus remarquables de Mossoul sont la mosquée principale, posée sur des fondements d'une église chrétienne, et les ruines d'un château turc sur le Tigre. La citadelle est insignifiante. Au pied d'une tour dont est flanqué le côté nord-ouest de la ville, jaillissent des sources sulfureuses que le fleuve couvre pendant les fortes crues. L'espace libre en deçà des murs et les environs immédiats sont seuls cultivés; si l'on se servait pour l'irrigation d'une partie de l'eau qui coule sous les murs de la ville, le pays serait d'une extrême fertilité. Cette pensée paraît avoir provoqué une antique construction, je veux parler des môles en pierres solides qui resserrent le lit du fleuve en amont de la ville; il serait très facile d'amener l'eau nécessaire dans les champs; mais les Arabes qui rôdent autour de la ville rendent la moisson trop incertaine.
Sous les murs de Mossoul se trouve un bazar destiné spécialement aux Arabes, afin que l'on ne soit pas forcé d'introduire ces hôtes douteux dans la ville même. De hauts et gracieux palmiei-s, les derniers du désert, s'élancent au-dessus des huttes basses en terre
glaise : c'est là que s'arrêtent les enfants du désert. Ils placent leurs longues lances de bambou en terre, et se couchent pour admirer une ville^ une ville qui nous surprend, nous autres Européens, par le contraire de la splendeur et de la magnificence, mais qui cherche ici sa pareille à cent lieues à la ronde.
Aucun peuple n'a peut-être conservé son caractère, ses mœurs, ses usages et sa langue immuable à travers . les siècles et les situations les plus diverses du monde, comme les Arabes. Chasseurs et pâtres errants , ils rôdaient dans des déserts peu connus, tandis que l'Egypte et l'Assyrie, la Grèce et la Perse, Rome et Byzance, naissaient et croulaient. Mais, enflammés par une idée, des pâtres se rendirent subitement maîtres de la plus belle partie de l'ancien monde et devinrent les représentants de la culture et de la science du temps. Cent ans après la mort du prophète, ses premiers partisans, les Sarrasins commandaient de l'Himalaya aux Pyrénées, de l'Inde à la mer Atlantique. Mais le christianisme, les progrès spirituels et matériels qu'il engendra, l'intolérance même que sa morale sublime eût dû exclure, chassèrent les Arabes de l'Europe. La puissance grossière des Turcs les refoula en Orient, et les enfants d'Ismaël se virent confinés une deuxième fois dans le désert.
Les Arabes, qui avaient atteint un degré supérieur de civilisation et qui se livraient à l'agriculture, au commerce et à l'industrie, tombèrent dès lors sous le joug du despotisme. Il a fallu l'excitation artificielle d'un gouvernement européen et le secours des chrétiens ; il a fallu l'introduction du cens et des impôts, des douanes et des monopoles, des armées permanentes et de la conscription, jointe à la vénalité des places, à la ferme des impôts, aux corvées et aux charges de l'Orient; il a fallu, avant tout, un esprit aussi puissant, une volonté aussi énergique, une fortune aussi rare que celle de Méhémet- Ali pour réaliser le degré de tyrannie, inconnu jusqu'ici, sous lequel gémissent aujourd'hui les fellahs en Egypte
et les Arabes en Syrie ; il a fallu tout cela pour convertir un pays entier en domaine, tout un peuple en serfs et en esclaves.
Mais la plus grande partie de la nation arabe est restée fidèle à ses anciennes coutumes, et le despotisme n'a pu la maîtriser. L'étendue des déserts de l'Asie et de l'Afrique, leur climat embrasé, leur sol desséché et la pauvreté des habitants ont été de tout temps la défense des Arabes. La domination des Perses, des Romains et des Grecs, n'a été que passagère; aujourd'hui encore, le Bédouin mène la même vie de privations, de peine et d'indépendance que ses ancêtres ; aujourd'hui encore, il parcourt les mêmes steppes et abreuve ses troupeaux aux mêmes puits que du temps de Moïse et de Mahomet.
Les plus anciennes descriptions des Arabes s'appliquent parfaitement aux Bédouins de notre époque. Aujourd'hui, des haines inextinguibles divisent les tribus, la possession d'un pâturage ou d'un puits décide du bien-être de nombreuses familles, la vengeance sanglante et l'hospitalité sont toujours encore les vices et les vertus de ces fils de la nature. Sur toutes les frontières où l'Arabe entre en contact avec des nations étrangères, la guerre s'allume. Les enfants d'Abraham se partagèrent entre eux les pays riches et fertiles, Ismaél et sa tribu seuls furent chassés dans le désert. Séparé de tous les autres peuples, ami et ennemi c'est tout un pour l'Arabe, et dans l'impossibilité de se procurer luimôme les produits de l'industrie, il se croit parfaitement en droit de s'en emparer par la force partout où il les trouve.
Les pachas des provinces frontières se vengent de temps en temps du pillage continu de leurs voisins par des représailles en grand , sans se demander qui en sera atteint. Quand ils se mettent en campagne avec quelques escadrons de cavalerie régulière et un canon, ils sont sûrs de faire sauter le camp le plus considéra-
Me. L'Arabe tient mal contre la mousqueterie, et point du tout contre l'artillerie à laquelle, du reste , il lui est impossible de riposter; il tremble moins pour sa vie que pour celle de sou cheval, car une noble jument est souvent la richesse de trois, quatre familles. Malheur, chez nous, au cheval qui appartiendrait à la fois à trois, quatre maîtres! Chez les Arabes, il trouve en eux autant d'amis et de bienfaiteurs. Lorsque les Turcs réussissent à surprendre un camp, ils enlèvent les troupeaux de moutons et de chèvres, quelques chameaux et, si possible, des otages qui sont retenus dans une captivité misérable. Dans une étable étroite du sérail d'Orfa, je vis neuf vieillards languissant depuis deux ans et demi; une lourde chaîne avec des anneaux passés autour du cou les rivait l'un à l'autre, et deux fois par jour on les poussait à l'abreuvoir comme des bêtes. On demandait à leur tribu la somme énorme de 150,000 piastres pour leur rançon ; on leur en avait offert le tiers, mais à cette heure il y avait très peu d'espoir de les voii' libérer. Le pacha me promit de les relâcher, mais je n'ai pas appris qu'il ait tenu sa promesse. De tels exemples ne terrifient pas les Arabes, et aussi loin que leurs chevaux peuvent les porter, il est impossible de fonder un établissement durable. Tout le versant méridional du Taurus est couvert des traces de leurs dévastations. Là, des rivières délicieuses descendent des montagnes; l'abondance des eaux s'unit à un ciel toujours riant, toujours chaud, à la terre la plus fertile, pour créer un paradis, si les hommes ne s'appliquaient à le dévaster.
Les Arabes ont devant eux l'espoir du butin, derrière eux la Certitude de la retraite ; eux seuls connaissent les pâturages et les sources cachées du désert; eux seuls peuvent vivre dans ces régions, et encore ne le peuventils qu'avec l'aide du chameau. Cet animal, qui porte une charge de cinq à six cents livres, transporte tout leur bien, leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs tentes, leurs vivres et leur eau d'un endroit à l'au-
tre; il parcourt six, huit et même dix étapes sans boire; son cinquième estomac conserve à son maître une gorgée d'eau pour les cas d'extrême besoin; ses poils fournissent des vêtements et des tentes, son urine le sel ; son fumier sert au chauffage et produit dans les cavernes le salpêtre dont les Arabes fabriquent eux-mêmes leur poudre. Le lait du chameau nourrit non-seulement les enfants, mais encore les poulains ; sa chair est savoureuse et saine; la peau et même les os du chameau sont utilisés. Le fourrage le plus misérable, de l'herbe sèche, des broussailles suffisent à ces bêtes patientes, fortes, iuoffensives et utiles. Après le chameau, le cheval forme la principale richesse de l'Arabe. On sait que ces animaux grandissent avec les enfants dans la tente, partageant leur nourriture, s'associant à leurs courses et à leurs privations ; l'on sait aussi que la naissance d'un poulain de noble race est un jour de' joie pour le camp tout entier.
Les chevaux de race noble reçoivent à leur naissance un arbre généalogique où sont mentionnés les parents et les ancêtres; le cheval le porte ordinairement attaché à son cou dans une capsule à forme triangulaire. Les plus estimés sont ceux qui se rattachent à Kohilan, le cheval du prophète, mais, dans le cours des siècles, beaucoup de descendants de Kohilan se sont distingués à tel point qu'ils sont devenus eux-mêmes les fondateurs de races distinctes.
Les Arabes de la tribu de Schamarr, campés dans la Mésopotamie et capables de mettre dix mille cavaliers en campagne, s'étaient récemment rendus coupables de beaucoup de brigandages et n'avaient pas voulu reconnaître le scheik institué par la Porte. Hafis-Pacha avait donné aux pachas d'Orfa et de Mardin l'ordre de marcher contre eux, et il désirait que celui de Mossoul, qui n'est pas placé sous son commandement, les soutînt; alors les Arabes eussent été acculés à l'Euphrate, dont la rive opposée est occupée par ùue tribu qui leur est hostile.
Mais Indché-Bairactar était 'peu disposé à entreprendre une expédition qui lui causerait de grandes dépenses et rapporterait peu de butin. Lorsque enfin un ordre formel arriva de Bagdad-Valessi, les autres pachas avaient déjà donné l'éveil à l'ennemi, qui s'était retiré à des distances infranchissables.
Après un séjour bref mais intéressant, nous résolûmes de retourner par le désert avec une caravane sur le point de partir. Les Arabes étant exaspérés par les dernières attaques, le convoi fut renforcé de quarante cavaliers irréguliers, et, vers le soir, nous rejoignîmes la caravane campée sur le Tigre, à deux lieues de Mossoul.
Nous parcourûmes pendant cinq jours le désert de la Mésopotamie sans rencontrer une seule habitation. 11 faut vous représenter non point une étendue sablonneuse, mais une plaine verte, immense, ne montrant que çà et là de légères ondulations de terrain; les Arabes l'appellent la mer, et les caravanes la traversent en droite ligne en s'orientant sur des collines artificielles qui s'élèvent semblables à de grands tombeaux de Huns. Ces collines prouvent qu'autrefois il y avait ici un village, et qu'il y a encore un puits ou une source; mais les villages ont disparu, les puits sont à sec, les filets d'eau sont amers comme le sel. Encore quelques semaines, et cette plaine verdoyante que nourrit en ce moment une abondante rosée, ne sera plus qu'un désert brûlé du soleil; l'herbe exubérante qui atteint jusqu'à nos étriers, sera desséchée, et l'eau tarie. Alors les navires du désert, les chameaux seuls parcourront le désert, et ils ne le traverseront que la nuit.
Notre caravane est composée de six cents chevaux et d'environ quatre cents mulets. Les grands sacs dont sont chargés les premiers, contiennent du coton; la partie la plus précieuse du transport , les étoffes de Bagdad , les châles de Perse, les perles de Bassora et les bonnes monnaies d'argent qui seront converties à Gonstantinople en mauvaises piastres, n'occupent qu'un petit nombre de
bêtes de somme. Les chameaux se suivent en longues files de dix à trente; en tête s'avance sur un âne le propriétaire, dont les éperons labourent constamment les flancs de la pauvre bêle. Sans la conduite de l'âne les chameaux ne bougeraient pas d'un pas.
Le soir, lorsqu'on s'apprête à passer la nuit, les chameaux sont déchargés et les grands sacs placés en un carré sous forme de citadelle ou de retranchement, en deçà duquel chacun prépare sa couche. Notre tente, la seule que possédât la caravane, s'élevait en dehors, et était munie d'une garde spéciale de Bachi-Bouzouks. On pousse les chameaux et les mulets complètement libres dans l'herbe haute, et ils cherchent eux-mêmes l'eau; les chevaux sont liés par des cordes en poils de chèvre à des piquets plantés en terre.
Au crépuscule, les chameaux qui se dispersent souvent sur une demi-lieue, sont rappelés. Le guide leur jette son Poak! Poak! chacun conDaît la voix de son maître et accourt docilement. On les place en rangées régulières dans l'intérieur du carré : le plus petit bambin gouverne la grande, puissante, mais inoffensive créature. Il crie : Krr! Krr! et ces bêtes colossales se jettent docilement à genoux, plient leurs longues jambes de derrière, et après toutes sortes de balancements étranges, les voilà couchées à terre, en longues files, l'une à côté de l'autre, jetant le cou de côté et d'autre, et inspectant la place. Une ficelle très mince est nouée autour du genou du chameau couché ; lorsqu'il se lève, il est réduit à se tenir sur trois jambes et ne peut bouger. Lorsqu'on le charge le matin, il s'abat eu poussant des grognements et des soupirs lamentables, puis il continue paisiblement sa marche.
La chasse est d'un bon rapport dans le désert; des gazelles innombrables le parcourent, des faisans, des perdrix se cachent dans l'herbe haute. Le troisième jour de marche nous étions à peine en train de poursuivre quelques outardes s'cnlevant lourdement pour retomber
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à une petite distance, qu'un grand tumulte s'éleva dans la caravane. « Les Arabes viennent ! criait-on. -o On avait vu dans le lointain un essaim qui s'approchait avec une rapidité extrême. La tête de notre colonne fit halte, mais le convoi était long d'une lieue, et il y avait peu d'espoir de le couvrir avec soixante hommes armés. Les cavaliers coururent en avant, gravirent une colline artificielle, et je me fis montrer les Arabes. En effet, une foule de petits points noirs traversait rapidement la plaine, mais, comme j'avais une lunette d'approche sur moi, je fus bientôt à même de convaincre la société que ce que nous apercevions devant nous n'était qu'une immense compagnie de sangliers qui venaient sur nous. Bientôt on reconnut les animaux à l'œil nu.
Le cinquième jour nous étions au pied de la montagne, et nous entrions dans le grand village de Tillaja, sans aucun doute l'antique Tilsaphate, où l'armée affamée de Jovien reçut les premiers vivres pendant sa retraite de la Perse à Nisibin. Ici, j'appris que dans la matinée Méhémet-Pacha s'était avancé avec un corps de troupes vers le nord, à la rencontre des Kurdes; je résolus de me joindre à cette expédition, je quittai la caravane et j'arrivai dans la même soirée au camp. Là, j'appris que Hafis-Pacha avait envoyé à notre rencontre cinquante cavaliers chargés de nous couvrir; pensant nous voir venir de la direction de Sindéar, ils nous avaient manques.
Siège d'un château fort kurde.
Saïd-Bey-Kalessi, le 12 mai 1838.
L'expédition de Méhémet-Pacha est composée de six bataillons comprenant chacun quatre cents hommes, de cent cinquante chevaux et de huit pièces d'artillerie. La campagne est dirigée contre un petit prince kurde, qui,
depuis cinq ans, défie l'autorité de la Porte, lève des impôts par force et commet nombre de cruautés. A l'approche des troupes de ligne, presque tousses partisans ont fait défection, lui-même s'est jeté avec deux cents fidèles dans un castel très fort, perché sur la montagne.
Le 3 mai, les radeaux arrivèrent de Diarbékir, un régiment avec l'artillerie passa le Tigre, le reste des troupes suivit le lendemain. Un petit radeau de quarante outres porte une pièce de gros calibre avec quatre à cinq hommes; les grands filets flottants de 80 outres portent quinze hommes avec leurs tentes; les chevaux sont attachés deux à deux ou quatre à quatre aux radeaux, et c'est ainsi que toute la cavalerie passa, sans perdre un animal, le courant très rapide, large de trois cents pieds. Les mulets furent poussés à travers le fleuve à coups de pierres.
Nous établissons notre camp sur la rive gauche. Des postes sont placés à vingt ou quarante pas de distance les uns des autres; ils font face au camp et crient toutes les minutes, pendant toute la nuit : a Hasir-ol ! sois prêt ! » En dépit de cette surveillance, beaucoup de Kurdes amenés de force parviennent à s'évader.
Le 6, fatigué de ne rien faire dans le camp de Dchésiréh, je me suis avancé, accompagné d'un seul aga, jusqu'au pied du château de Saïd-Bey. Lorsque j'aperçus le castel imposant à une hauteur formidable et à une si grande distance des cimes verdoyantes, je ne pus me défendre de la pensée qu il suffisait de quarante hommes résolus pour faire ici une très longue résistance. Mais heureusement la garnison est de deux cents hommes, car deux cents mangent plus que quarante, et d'ailleurs l'on trouve plus facilement quarante hommes résolus que deux cents. Nos alliés kurdes avaient déjà fait de bonne besogne en prenant une foule de petites tours, de cavernes retranchées qui couvrent les approches du fort principal et qui à première vue paraissent presque inac-
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cessibles. Ces gens sont d'excellents tireurs, en dépit de leurs vieilles armes à mèches. Ils ne sortent que la nuit pour leurs entreprises ; le jour, ils sont tapis derrière des pierres ; partout on en trouve une troupe, et partout où se montre la tête d'un ennemi, une balle siffle. La poudre et le plomb ne leur coûtant rien, les Kurdes profitent de l'occasion; le château, au contraire, tire peu, avec réflexion et calcul, et vise très juste. Hier, trois de nos gens ont été atteints à une distance incroyable. Le fort n'a pas de canons, mais le fusil de rempart n'est pas à dédaigner pour la défense, et son feu ne peut être éteint que par la conquête de la place. Lorsque je parus avec mon cheval blanc et que les Kurdes se pressèrent autour de moi, une balle siffla aussitôt dans les branches du noyer sous lequel nous faisions halte.
Saïd-Bey-Kalessi est situé sur un pic rattaché seulement au nord par une crête aiguë, impraticable, à la masse principale de la montagne. A l'est et à l'ouest, le fort est entouré de gorges profondes qui se joignent vers le sud et forment une vallée où nous sommes campés; un seul sentier mince rampe en zigzags innombrables jusqu'aux tours et aux murs, et est coupé par toutes sortes d'ouvrages extérieurs. Les chemins dans la vallée sont dominés par les créneaux du château. Au-delà des gorges, les rochers s'élèvent presqu'à une hauteur égale à celle du fort, mais ils sont si escarpés et si pointus qu'il serait difficile d'y établir des batteries.
Accompagné de guides kurdes, je grimpai sur ces hauteurs de tous les côtés, et je ne revins que fort tard dans la nuit auprès de Védé-Han-Bey. La tente de ce prince avait été dressée sur les bords d'un torrent écumani; on grillait sur un ^rand feu de petites tranches de viande de mouton ; devant nous se tenaient quarante à cinquante Kurdes avec leurs longs fusils, leurs poignards, leurs pistolets, leurs couteaux et leur costume pittoresque ; les chefs étaient accroupis à terre; des feux
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de bivouac brûlaient à l'entour, et au-dessus, les postes tiraient leurs derniers coups. La grande fatigue me jeta bientôt dans le sommeil et je dormis sous les fourrures du bey sur une couche de pierres, ma tente et mes bagages étant restés en arrière avec mes gens.
Vers minuit, je me levai et je parcourus les environs immédiats du fort. Mon opinion sur l'attaque est arrêtée. Il faut porter toutes les balistes sur la hauteur orientale; le château est ouvert de ce côté, il montre des fenêtres, des portes, il ofTre un vaste but; la cour est baissée considérablement de ce côté, elle est remplie de bétail. Les canons de gros calibre devront être montés au contraire sur les hauteurs occidentales. Si la garnison est indécise — beaucoup de ces gens n'ont jamais vu une pièce d'artillerie, — la première batterie les déterminera à se rendre; s'ils s'obstinent, la seconde devra pratiquer une brèche à la seule partie du château accessible à l'infanterie.
Le 8. Le corps de Méhém et- Pacha est arrivé hier soir, l'on a ouvert aussitôt les négociations , mais aussi maladroitement que possible. On a commencé à tirer à blanc avec toutes les pièces, puis on a envoyé un parlementaire pour sommer la garnison de livrer le fort. Le bey est tout prêt à le faire, mais à des conditions qu'il a la bonté de prescrire lui-même. La négociation s'est traînée jusqu'à aujourd'hui, et il n'en faut pas moins établir les batteries.
Le 8, au soir. Jamais je n'eusse cru que Ton pourrait s'acquitter d'une pareille tâche sans autres instruments que quelques perches. On attelait à chaque canon un demi-bataillon, les autres allaient en avant, coupaient les arbres, déblayaient les chemins de pierres gigantesques qui roulaient avec le fracas du tonnerre dans le gouffre, transportaient les roues au-delà des blocs qui ne voulaient pas céder ; bref, après six heures de travail, deux pièces étaient établies sur la crête du rocher.
Aujourd'hui, nous avons fait un tour de force plus remarquable encore , et je m'aperçois que dans la guerre l'entrain remplace beaucoup de science. Ou avait proposé au pacha d'établir de l'artillerie sur toutes sortes de points ; lorsque je me présentai chez lui ce matia, il me demanda mon avis; je lui répondis que je l'avais déjà développé : je m'en tenais au point que j'avais assigné à l'ouest du château. Il ordonna aux commandants des deux régiments de m'accompagner ; ni l'un ni l'autre n'avaient encore visité cet emplacement, ils le trouvèrent excellent. La hauteur par laquelle nous devions y arriver a au moins 600 pieds ; elle est en partie taillée à pic et partout couverte de blocs et de pierres. Nous franchîmes cette barrière, et le soir, dans les ténèbres, les deux premiers boulets allèrent frapper les murs du château.
Aujourd'hui, la garnison a dû reconnaître en nous des officiers supérieurs lorsque nous avons passé, suivis d'une nombreuse escorte, au pied du château ; elle s'est abstenue néanmoins de tirer sur nous; j'en conclus qu'elle se décidera bientôt à capituler et qu'elle ne veut pas irriter les assiégeants. (Je pourrai toujours rayer cette prophétie, si elle ne se réalise pas ; si l'événement tombait juste, je l'aurais prédit.)
Le 9. Ce matin on a ouvert le feu; les cinq pièces montées jusqu'ici ont tiré chacune vingt à trente coups. La moitié des bombes est tombée dans la cour du château, les éclats ont causé moins de dommages que je ne pensais, parce que le terrain est extrêmement inégal ; deux fois les bombes s'abattirent sur la terrasse du château, mais sans la percer. Un tiers des boulets frappa le château ; un tiers tomba dans la cour, un tiers la dépassa ; un boulet a enfoncé la porte de la tour, et il ne sera pas sans avoir causé quelque émotion à l'intérieur.
La batterie occidentale est distante du fort de 750 pieds; la batterie orientale, de 850 pieds. Vous me direz : a L'éloignement est trop grand; » mais qu'y faire?
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Nous rendons grâce à Dieu d'avoir pu nous établir si près. L'ennemi a fait d'ailleurs bonne contenance. Quand nous manquons le but, il nous raille à grands cris; quand nous l'atteignons, il nous répond par des coups de fusil dont nous n'avons cure. Le pacha vient de me charger de la mission de chercher, cette nuit, un point du château où l'on puisse établir la mine.
Le 10. Une cime derrière le château m'a paru être le terrain le plus favorable à notre entreprise; je passai avec deux mineurs au pied du fort sans être particulièrement inquiété, et, dans une gorge, nous nous élevâmes en ligne droite à une hauteur de 600 à 700 pieds. Le soleil venait à peine de se coucher, et je voyais le fort à une distance de 240 pas devant nous. Du rocher qui me couvre, une plaine large de 100 pas s'étend jusqu'au château et n'est interrompue que par quelques légères ondulations.
Il devenait cependant indispensable de s'avancer plus loin ; les Kurdes montraient le plus grand empressement à me suivre; seulement ils me demandèrent d'attendre la nuit. Avec la nuit se leva la pleine lune, projetant sa clarté sur la montagne.
Le silence s'étant fait dans le château, nous franchissons rapidement, courbés à terre, une distance de dix pas, jusqu'à un tas de pierre derrière lequel nous nous mettons à genoux. Ceci ayant passé inaperçu, nous nous glissons jusqu'à un dernier bloc qui n'est plus éloigné du pied de la muraille que de 25 à 30 pas. L'endroit eût. été très favorable pour y établir la mine, si l'on avait eu quelques semaines devant soi. Quant au mineur, il faut vous représenter un honnête tailleur de pierres, un pauvre raïah, que l'on force d'exercer son paisible métier pour ce but belliqueux.
Cet homme se déclara prêt à s'avancer, contre récompense et accompagné d'un Kurde, jusque auprès du mur. Ils rampèrent, muets, dans cette direction, à un moment où un nuage obscurcissait la lune, et nous les
suivîmes avec anxiété du regard, nous contentant de lever la tête au-dessus du bloc. Dix minutes s'étaient écoulées, nos gens revinrent, rapportant qu'ils avaient trouvé partout du roc, nulle part de la terre ou la plus petite caverne , au pied du mur, qui pût couvrir un homme.
Le travail ne pouvant être continué cette nuit, nous battîmes en retraite aussi prudemment que nous étions venus ; mais à peine avions-nous fait vingt pas et nous trouvions-nous en pleine campagne, qu'un éclair partit des créneaux et que les balles sifflèrent à nos oreilles. Sans nous arrêter, nous nous précipitons en avant, nous roulons sur des pierres et des blocs, et bientôt nous nous trouvons en sûreté; nous descendons dans la vallée, et le combat de tirailleurs, engagé maintenant, se livre audessus de nos têtes.
J'ai proposé au pacha de faire préparer un toit portatif de poutres très solides protégeant le mineur pendant le travail du premier moment. Un Kurde s'est offert à le placer contre le mur; le mineur se met dessous, et cent Kurdes se tiennent prêts à faire feu sur tout ce qui paraîtra derrière les créneaux. Le mineur attaque directement le mur ; dès qu'il sera à une profondeur d'une archine et demie, nous mettrons un tonneau de poudre dans le trou, et la brèche sera faite; si cela ne réussit pas, rien n'empêchera de continuer le travail. Le pacha a approuvé ce plan. Aujourd'hui nous tirons peu, parce que nos boulets sont encore en route; hier nous avons été trop ardents.
Le soir. On a parlementé toute la journée. Saïd-Bey offre son fils en otage, mais il demande à sortir en liberté. Il va plus loin, il s'offre à livrer son château avec tout ce qu'il contient ; mais le pacha veut qu'il se livre lui-même. Le pacha vient de me faire appeler pour assister à cette réception. La visite du mineur n'est pas restée inaperçae du château et y a causé les appréhensions les plus vives.
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Le pacha a reçu son ennemi dans la grande tente ; les commandants des régiments et des bataillons étaient à ses côtés; les capitaines se tenaient devant l'entrée. Un convoi de Kurdes descendit lentement la montagne escarpée; une demi-heure après, le bey descendit de cheval devant notre tente. A la pensée qu'il abandonnait avec une foule de trésors un beau château où il commandait en roi, et qu'il n'était pas sûr de conserver sa tête en sortant de la lente, je ne pus me défendre d'admirer l'allure ferme et légère avec laquelle il s'avança vers le pacha et lui baisa la main. Saïd ne venait pas demander grâce, car on ne l'accorde pas au vaincu, mais il offrait l'amitié qu'on accepte de celui qui est encore assez fort pour continuer les hostilités. Le bey s'assit entre le pacha et moi, on fit passer le café et des pipes, et l'on mena la conversation en langue turque, comme s'il n'y avait eu qu'un malentendu.
Le château sera rasé ; cela est déplorable, mais nécessaire; si l'on y installait un commandant avec une garnison, le commandant y jouerait bientôt au Saïd- Bey.
Saïd-Bey-Kalessi, le 13 mars 1838.
Je viens de mesurer la hauteur du château et j'ai trouvé que la pointe de la grande tour s'élève à 1,363 pieds au-dessus de la tente du pacha. Le château est fort par sa position, faible par sa construction; il ne peut être comparé en aucune façon avec les magnifiques bâtiments des Génois; les murs sont minés, le magasin de blé seul est voûté, ainsi que les citernes et l'étage supérieur de la tour qui contenait l'appartement de Saïd- Bey. L'architecte n'avait jamais sougé que des boulets pussent venir du côté occidental, et il avait tourné de ce côté la porte d'entrée de l'appartement. Mais un boulet est parti de cette aire d'aigles, a brisé la clef de voûte au-dessus de la porte et a frappé le miroir, le seul
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de son espèce à 50 lieues à la ronde, au-dessus du lit du bey.
Une bombe ayant éclaté dans la citerne ouverte, l'eau n'en était plus potable. Notre faible calibre avait fortement endommagé le mur, ce qui ne s'expliquait que par sa mauvaise composition. La présence d'un officier européen avait donné, du reste, de mauvais pressentiments au bey; mon innocente planchette qu'il apercevait sur toutes les hauteurs, tantôt devant, tantôt derrière le château, lui semblait nn charme qui l'ensorcelait, et il l'avait jugée digne d'une vive fusillade. Saïd-Bey en personne nous a donné hier ces détails. Dans le château régnait une malpropreté qui devait nécessairement être funeste à la garnison ; la cour était couverte de restes de mangeaille, de chiffons et d'ossements d'animaux ; l'air, rempli de miasmes pestilentiels. Sous la porte un Kurde vint à ma rencontre, portant son frère blessé; le pauvre diable avait été atteint à la jambe, et son porteur me raconta les larmes aux yeux qu'il se traînait ainsi depuis sept jours. Je fis venir le barbier du régiment : « Mais c'est un Kurde, » tit ce dernier à plusieurs reprises et en élevant toujours la voix, comme s'il avait voulu dire : « Tu ne comprends donc pas que tu demandes une chose insensée? »
Il est honteux de mettre en campagne 3,000 hommes, accompagnés seulement d'un barbier ignorant. Hafis- Pacha portera, je l'espère, la question de la réforme de la médecine et de la chirurgie devant le séraskier. Avant qu'ils n'aient institué leur haute école et leur jardin botanique au sérail de Galata, les Turcs perdront des centaines d'hommes et des meilleurs, ceux qui vont le plus volontiers au feu.
Le 16. Depuis trois jours et trois nuits de la fumée et des flammes s'élèvent du rocher, et hier s'est effondré le dernier débris de la grande tour.
Les montagnes du Kurdistan.
Saïd-Bey-Kalessi, le 18 mai 18"8.
L'empire ottoman embrasse de grands territoires où la Porte n'exerce aucune autorité, et il est certain qu'il reste au Sultan de grandes conquêtes à faire dans son propre Etat. De ce nombre est le pays montagneux entre la frontière persane et le Tigre ; les longues plaines entre ce fleuve et l'Euphrate forment un désert sans eau, sans arbres, sans une demeure fixe. Quelques ruines témoignent que des hommes ont essayé de s'y établir, mais les Arabes s'opposent à toute espèce de colonisation ; eux seuls dressent leurs tentes dans ce désert.
Dès que le Tigre est passé, des collines délicieuses s'élèvent peu à peu jusqu'à former une haute montagne aujourd'hui encore couverte de neige. Les hauteurs sont couvertes de chênes et de platanes ; les vallées remplies d'oliviers, de figuiers, de noyers, de grenadiers, de vignobles et de lauriers-roses ; le blé, semé dans les légers sillons de la terre brunie, donne le rendement le plus riche, et là où l'homme n'a rien fait, la nature produit les herbages les plus magnifiques, émaillés de millions de fleurs aux couleurs les plus variées, rafraîchis chaque soir par les nuages qui s'assemblent autour des cimes voisines. Les chevaux, les moulons, les vaches, les chèvres réussissent le mieux du monde; dans les montagnes, le sel est à ras du sol, et aucun naturaliste, que je sache, n'a exploré les autres trésors qu'elles peuvent renfermer.
Si un pays si heureusement doué reste aux trois quarts sans culture, la cause en doit être recherchée dans la triste situation sociale des habitants.
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Le Kurde est presqu'en tout point l'opposé de son voisin, l'Arabe; le goût du pillage seul leur est commun; mais en cela même l'Arabe tient plus du voleur; le Kurde, du guerrier. Les Arabes n'exercent la violence que là où ils sont les plus forts; ils craignent les armes à tir et les fuient sur leurs excellents chevaux ; ils dédaignent l'agriculture et les villes, le chameau leur tient lieu de tout et leur permet le séjour dans un pays inhabitable pour tout le reste du monde. Devant des attaques sérieuses, ils se retirent à des distances infranchissables, et comme ils ne laissent nulle part d'établissement fixe sur lequel on puisse les atteindre, ils sont, à cet égard aussi, invulnérables.
Le Kurde, au contraire, est agriculteur par besoin, guerrier par penchant; de là, ses villages et ses champs dans la plaine, ses châteaux et ses forts dans la montagne. Il combat à pied, les murs et les montagnes sont sa défense, le fusil son arme. Le Kurde est excellent tireur ; son arme richement damasquinée se transmet de père en fils, et il la connaît comme son plus ancien compagnon.
La plupart des Kurdes de cette contrée sont mahométans, mais sur la frontière persane il y a beaucoup de chrétiens jacobites.
Les princes kurdes exercent un grand pouvoir sur leurs sujets; ils guerroient entre eux, défient l'autorité de la Porte, refusent les impôts, ne permettent pas la levée des soldats, et cherchent un dernier refuge dans les bourgs qu'ils se sont élevés dans la haute montagne.
Les chefs les plus puissants étaient Révendus- Bey, vaincu par Réchid-Pacha ; Yédé-Han-Bey , qui combat aujourd'hui à nos côtés; Saïd-Bey, dont le château est en ce moment dévoré par les flammes; Ismaël-Bey, que la Porte a élevé à la dignité de pacha, mais dont la fidélité est suspecte. Les expéditions contre ces princes ont toujours été faites au prix de grands sacrifices. La
guerre revient cher dans ces contrées, parce que le matériel est difficile à trouver; une bombe amenée de Samsum à dos de mulet, coûte un louis d'or. Les châteaux forts ne sont pas construits pour résister à l'artillerie; mais ils sont tellement favorisés par le terrain qu'ils se sont tous défendus 30 à 40 jours. Avec cela la maladie et la désertion ont enlevé beaucoup de monde, et ces pertes étaient d'autant plus sensibles qu'elles étaient plus difficiles à réparer.
L'expédition de Kurd-Méhémet- Pacha a été heureuse; cinq jours après l'arrivée de l'artillerie, la place était forcée de se rendre; la santé des troupes est excellente; les blessés sont peu nombreux, ils se trouvent presque exclusivement parmi les alliés kurdes, et ceux-ci, on ne les compte pas. La conquête d'une petite forteresse, maintenant réduite en ruines, est en soi peu importante, mais elle était un des centres principaux de la résistance contre la Porte.
Expédition contre les Kurdes.
Karsann-Dagh, le 4 juin 1838.
La résistance des Kurdes n'était pas aussi complètement brisée par la chute de Saïd que nous l'avions espéré. Il y a entre Musch et Hasu de hautes montagnes jusqu'ici inaccessibles à toutes les armées turques, même à celle de Réchid-Pacha. Là s'élèvent des cônes et des crêtes taillées à pic qui comptent parmi les cimes les plus élevées de l' Asie-Mineure. La contrée s'appelle Kai-sann ; elle renferme de riches villages dont aucun ne paye l'impôt. Nul parmi ses habitants ne fait le service militaire.
Pour réduire ces insoumis, on fit de grands armements. Non - seulement Méhémet - Pacha pénétra au cœur même du Kurdistan , mais le comman-
dant de Diarbékir se mit également en campagne avec le 19** régiment d'infanterie, deux régiments de cavalerie de la garde, quelques centaines de spahis et trois canons, en tout 3,000 hommes. On avait même fait appel à Schirvan-Bey, établi à l'est de Karsann avec ses Kurdes irréguliers, et au pacha de Musch qui est luimême Kurde. Ainsi, Karsann devait être entourée et attaquée de tous les côtés à la fois. On estimait les adversaires au nombre de 30,000; mais ils manquent de toute cohésion; ils n'ont pas de chef, aucun château ne donne un point d'appui durable et solide à leur résistance.
Notre chemin à travers les vallées parallèles des affluents du Tigre était extraoïdinairement pénible. Dix chevaux étaient attelés à chaque pièce, c'est ainsi que nous passions par-dessus les pierres et les blocs, dans les vallées, sur les pentes. Il était souvent difficile de trouver de la place pour les tentes. Nous passions par des villages kurdes amis, et nous respections scrupuleusement leurs semailles; ce procédé est très sage, et l'on ne saurait assez le louer. Le pacha lui-même s'arrête souvent une heure entière devant un village, jusqu'à ce que le convoi ait passé, pour empêcher des exactions ; aussi les Kurdes viennent-ils sans crainte offrir leurs marchandises au bazar de notre camp. Les rivières nous opposaient de grands obstacles. Le Doghansui était large de 150 pas, et son courant plus fort que celui du Tigre; les radeaux abordèrent à 1,500 pas au-dessous de leur point de départ; il nous fallut quarante-huit heures pour faire passer notre petite armée, ainsi que nos troupeaux.
Bientôt nous nous trouvâmes à une petite journée de marche de la ville de Hasu qui était dans des dispositions hostiles. Le lendemain matin nous avancions prudemment en deux colonnes, dans l'intention de nous ouvrir le passage à coups de canon , lorsque nous apprîmes qu'il n'était resté dans la place que des raïahs inoifensifs, tandis que tous les musulmans s'étaient ré-
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fugiés dans la montagne. Nous nous établîmes en avant de la ville ; le pacha m'envoya chercher un campement pour le lendemain, et me donna pour toute escorte quelques douzaines de cavaliers kurdes armés uniquement de lances, de sabres et de boucliers. Le village vers lequel je me dirigeai était situé à une distance de deux lieues et demie; lorsque, chemin faisant, nous entendîmes quelques coups de fusil partir de la montagne, les irréguliers ne voulurent plus avancer, et, comme je ne pouvais leur parler, je n'eus d'autre parti à prendre que de continuer ma route tout seul, sur quoi un Kurde se décida à me suivre. Lorsque je fis mon rapport au pacha, je saisis l'occasion pour lui dire que, chez nous, on faisait suivre un officier envoyé en reconnaissance d'une patrouille d'infanterie, et, s'il était nécessaire, d'un bataillon renforcé de quelques pièces d'artillerie.
Le lendemain, nous occupâmes le nouveau camp. Le village dont il était flanqué fut aussitôt incendié. Je cherchai en vain à faire comprendre qu'il fallait déployer de la sévérité envers les fuyards, et faire grâce à ceux qui restaient en place. A peine arrivés, nous reçûmes l'ordre de rejoindre le commandant en chef; laissant l'artillerie en arrière, l'infanterie s'avança aussitôt dans la direction prescrite. Chemin faisant, on mit le feu à une douzaine de villages. Enfin nous arrivons, dans une gorge profonde, à un grand village dont les habitants n'ont pas pris la fuite. Ils sont campés sur les terrasses de leurs maisons, ils tirent déjà de loin sur nous, et crient que nous n'avons qu'à approcher. Nous apprenons que Hafis-Pacha a été repoussé hier avec pertes de ce défilé. Le village est adossé à une pente escarpée. Je propose à Mahmoud- Bey de tourner le bourg à gauche où une colline et des arbres nous couvriront contre son feu, de gravir la pente de derrière, de prendre ainsi le village à revers, et de couper la retraite aux habitants; autrement nous aurons à leur livrer demain un nouvel assaut. Les tirailleurs s'avancent courageuse-
ment, et bientôt nous dominons les habitants. Une grêle de balles les chasse de leurs toits plats, et ils voient avec terreur leur retraite menacée. Maintenant on se rue aux cris de Allah ! Allah ! sur le village ; un grand nombre de fuyards sont abattus à coups de baïonnettes, d'autres échappent par des détours.
Les soldats se mettent à piller et sortent bientôt chargés de butin des maisons. Un cavalier me prie très honnêtement de tenir son cheval — ce que je fais — jusqu'à ce qu'il ait rempli ses poches. Mais le séjour dans le village n'est pas agréable, car on continue à tirer. Il faut se serrer contre les murs. Enfin, il n'y a plus qu'une maison qui tienne ; elle fait une résistance furieuse, désespérée, pendant quatre à cinq heures. Le chef du village s'y est jeté avec son drapeau. Pour lui il n'y a plus de salut sur cette terre, il ne peut espérer sa grâce, il ne songe donc qu'à vendre chèrement sa vie. Sur ces entrefaites, je m'étais rendu auprès de Hafls- Pacha; il avait trouvé le défilé ouvert, et il assistait à la lutte du haut d'une petite colline. C'est là qu'on amena les trophées et les prisonniers. Hommes et femmes avec leurs blessures sanglantes, nourrissons et enfants de tout âge, oreilles et têtes coupées, tout était payé aux offrants par un don de 50 à 100 piastres. On lavait les plaies des prisonniers blessés, on les pansait du mieux que l'on pouvait ; la douleur muette des Kurdes, le désespoir lamentable des femmes offraient un spectacle déchirant.
Nos pertes ont été assez considérables. J'ai vu Méhémet-Bey et Méhémet-Pacha dirigeant l'assaut au premier rang des tirailleurs ; le dernier a eu un cheval tué sous lui. Le lendemain fut consacré au repos, puis on continua la marche dans la montagne, en ramassant une foule incroyable de prisonniers. Je ne pus suivre cette expédition, la maladie me retint dans le camp établi au pied de la montagne. Maintenant la guerre est terminée, tout le monde demande grâce.
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Depuis que j'ai fait cette campagne, d'ailleurs peu importante, avec les troupes turques, j'ai repris quelque confiance. Ces gens ont marché au feu avec un courage admirable, soutenu puissamment par le fatalisme et par Fespoir du butin, car leurs adversaires sont riches et adorent le diable. Notre équipement est mauvais, mais le climat est doux. Cette marche pénible par monts et par vaux, par des sentiers rocailleux et d'innombrables cours d'eau, notre brigade l'a faite pieds nus, portant ses souliers à la main ; pour le combat, le soldat se noue autour des reins toute sa toilette ainsi que son manteau, en guise de ceinture. Les fusils ne valent rien ; l'on ne vise point du tout. Pendant qu'on donnait l'assaut au village, je remarquai un soldat qui, en détournant le regard, déchargeait son fusil dans l'azur du ciel : « Camarade, m'écriai-je, où donc as-tu tiré ? — 11 n'y a pas de mal, petit père; avec l'aide de Dieu, le coup aura porté, » répondit-il, et il tira encore un coup dans la même direction. Il est vrai que la plupart de nos blessés avaient été atteints par nos propres balles. .
Ici l'on prescrit bien des mesures contraires à l'ordre établi dans nos camps. Sitôt arrivé, le soldat remplit sa bouteille à eau, boit ou se jette, tout trempé de sueur, à l'eau; puis il dort une ou deux heures, et quand le soleil brûlant incline vers le couchant, il se creuse un trou pour faire la cuisine à côté de sa tente. Là, on apprête le pain en même temps que le repas; la farine est pétrie en une sorte de galette mince et grillée rapidement comme une omelette sur des plats en étain que l'on étend sur le feu. Nos repas ne sont point mauvais; de grands troupeaux de moutons et de chèvres nous suivent; le riz et la farine sont transportés à dos de chameau. L'état sanitaire est excellent. Tandis que sous Réchid-Pacha le siège d'un château fort kurde a coûté 3 ou 4,000 hommes, nous n'avons pas eu un malade. J'attribue ce résultat aux tentes, et, à moins qu'on ne se mette en campagne avec un demi-
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million d'hommes, on les introduira certainement dans notre armée (1) ; car, pour des bivouacs, il faut un climat comme celui dont nous jouissons dans ces montagnes; et, même ici, les troupes se construisent, avec des branches d'arbres, des baraques singulièrement belles. La tente vous garantit dans la plaine aussi bien contre la chaleur torride du jour que contre la rosée de la nuit; elle augmente sans doute le train, mais elle conserve en bon état des milliers de soldais. Un mulet porte aisément quatre tentes; il faut à un bataillon 16 à 20 de ces bêtes de somme. Les chameaux sont plus avantageux ; au nombre de quatre, ils suffisent à un bataillon. On en a pris naguère une centaine qui nous seraient d'un excellent usage si la guerre allait éclater.
Bivouac dans la montagne de Karsann, le 14 juin 1838.
Je me suis senti bientôt assez fort pour me rendre de nouveau au bivouac occupé par Hafis-Pacha depuis les derniers événements de la guerre et où il se tient immobile depuis huit jours.
En mon absence, mon compagnon a eu le mérite de représenter au pacha avec une grande franchise les suites déplorables qu'entraîne nécessairement le système des oreilles et des têtes payées. Hafis-Pacha a les meilleures intentions du monde; il s'est peut-être senti un instant froissé, mais on ne risque rien à dire honnêtement sa manière de voir à un tel homme. Il a mis fin à beaucoup de désordres, en tant que cela est possible avec des Bachi-Bouzouks (2) ; le principe de la clémence prédomine, l'on prête volontiers l'oreille aux députés des Kurdes.
Mais ce sont là des négociations difficiles, l'une des
(1) Cette prévision ne s'est point réalisée. L'état-major prussien se refuse à adopter le système de campement, pour ne pas alourdir
es effets, embarrasser la marche rapide de l'armée.
(2) Littéralement : mauvaises têtes, ou troupes irrégulières.
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parties se défiant de l'autre. Il était convenu que tous les villages enverraient aujourd'hui des députations, mais elles n'arrivent pas. Il serait naturel de leur courii sus, mais alors ils so réfugieraient tous sur le territoire de Musch où réside Emin-Pacha, Kurde lui-même et placé sous la dépendance d'Erzéroima-Valessi. Celui-ci ne bouge point pour soutenir l'expédition.