A M. CHAUDRON, CHEF DB BATAILLON EN RETRAITE
Au bivouac, sur l'Oued-Djemma le 29 mai 1840.
Mon cher Chardron, votre lettre du 9 m'est arrivée hier à mon bivouac. Elle a été reçue avec un vif plaisir. Il y a dix jours que je patrouille dans le plus horrible pays du monde. Figurez-vous des pains de sucre mis à côté les uns des autres. Malgré ces difficultés, j'ai eu trois belles et sérieuses affaires, où j'ai fort mal traité les Beni-Seliman et leurs alliés. J'ai eu quatre officiers tués, quatre blessés légèrement, douze hommes tués, et j'ai envoyé une cinquantaine de blessés à Bougie. Vous pouvez juger que tout cela a été assez chaud. J'en ai encore pour une vingtaine de jours avant de rentrer h Alger.
Ce que vous me dites de votre réunion préparatoire m'afflige sans m'étonner. Tous les honnêtes
1 M. Cliardron est l'ancien chef de bataillon au G'i« de ligne, dont il est question dans les lettres écrites do Flaye et de Bordeaux. 11 étaït resté l'aini du Maréchal.
gens font comme vous; ils se dégoûtent et se retirent. (%)u arrivera-t-il? C'est qu'en laissant la place aux ennemis intérieurs, au lieu de lutter contre eux, ils ouvrent la porte de l'Assemblée et du pouvoir aux rouges et aux niveleurs. Il faut lutter, morbleu! partout et vigoureusement, et la victoire restera aux honnêtes gens. Voila ce qu'il faudrait crier sur les toits.
A M. LEROY DE SAIKT-ARINAUD, AVOCAT A PARIS.
Au bivouac, sur l'Oued-Djemma, le 4 juin 1849.
Les Russes sont en Allemagne, les Hongrois marchent contre les Russes; les Italiens se défendent et se déchirent ; nos armées font la grimace, l'arme au bras, en Italie; les élections nous envoient l'huile et le feu; je me grille en Kabylie plus au soleil qu'au feu des Kabyles dégénérés, car leur pays est une forteresse que quinze hommes défendraient contre une armée; et, au milieu de tous ces sujets de correspondance, sans compter le changement de ministère, tu restes impassible et tu n'écris pas une ligne à la pauvre Afrique.
Le courrier m'est arrivé cette nuit: rien de toi, rien de Paris, de son esprit, de ses craintes, de ses espérances, s'il est encore permis d'espérer par le
temps qui court et les affaires qui se font. Avant peu, si Ton n'y veille, vous serez débordés. Les Russes, Autrichiens et Prussiens me préoccupent moins que les ennemis intérieurs, dont le nombre s'accroît chaque jour. Vois les élections. Quelques exclusions, toutefois, me donnent à penser et a rire ; elles frappent sur des fondateurs et des plus provisoires. Croyez donc à quelque chose ! Mais je déplore l'élection des sous-officiers, c'est la ruine de l'année. Les rouges savent bien ce qu'ils font, ils frappent au cœur. [Nous avons perdu notre robe virginale. Il n'y a plus de discipline possible, partant plus d'armée.
Après quelques combats, de grandes courses, des tours de force en fait d'enlèvement de pics et de positions, la confédération des Beni-Scliman est brisée. Des quatorze fractions composant cette tribu, douze ont fait leur soumission ; les deux autres vont y venir. Après-demain nous serons sous Bougie, et, le 8, je repartirai pour l'ouest avec ma colonne. Tout sera terminé vers le 14, et le 16 je serai de retour à Alger.
Le maréchal Bugeaud est à Paris? Que fera-t-on de lui? Un ministre, un général en chef? 11 sera • bien partout. Mais à Paris la popularité est chère à acquérir et ne dure pas longtemps. Vois Changarnier, les rouges le craignent et ils s'acharnent après lui. Ils en tueront bien d'autres.
Que fait le Président? Qu'en disent Paris, la France? Si l'on avait du moins l'esprit de se rallier
a lui, on résisterait au Rouge qui déteint sur tout.
Au reste, je me porte bien. J'attends les événements. Je me sens assez de force et de cœur pour ne reculer devant aucun. J'espère les traverser avec bonheur.
A quoi pense donc Bedeau? Il ne monte à la tribune qu'ému et pleurant. Que signifie son élégie sur la tentative de viol de la Constitution? Est-ce qu'il veut épouser la Constitution? Comme avec de l'esprit, les mieux pourvus sont quelquefois maladroits !
Pourquoi donc Lamoricière refuse-t-il le portefeuille de la guerre? Qu'y a-t-il là-dessous? Le premier courrier sera intéressant ; d'abord il m'apportera tes lettres, je l'espère.
Le choléra vous quitte, mais en partant il emporte le dernier souvenir des roses de l'Empire. M™ Ré~ camier va ouvrir ses salons sous les bosquets de l'Elysée; elle le préférera au paradis, c'est plus poétique.
Nous avons, même dans les montagnes, une chaleur terrible. J'étais, hier, entre Bougie et Djidjelli; j'ai pu voir les maisons blanches de Djidjelli, cela m'a fait plaisir. Si le gouvernement veut me donner cinq mille hommes au printemps prochain, je lui soumets tout entre ces deux villes; mais où seronsnous le printemps prochain?
Embrasse tes enfants et les miens, mon frère et sa femme ; comme il y a longtemps qu'ils ne m'ont écrit !
Ai: Mfttlli.
Km bivouac, feous Bougie, le 15 juin 184».
Cher frère, mon expédition est terminée : Bougie vivotera tranquille pendant un an et, à moins d'événements qu'on ne peut prévoir, elle est garantie du blocus qui la menaçait sérieusement.
L'année prochaine, si cela est possible et si je suis en Afrique, choses douteuses, il me faudra venir passer ici au moins deux mois avec une colonne de quatre a cinq mille hommes, et je réponds de dompter les Kabyles et de rendre le cercle aussi soumis, aussi sûr que la plaine de la Mitidja. Si le gouverneur le veut, je lui rendrai les communications faciles de Djidjelli à Dellys et je lui ferai sa route de Bougie à Sétif, c'est-à-dire que je lui livrerai toute la Kabylie.
Les Kabyles ne sont pas si méchants qu'on les fait. Je les ai chassés de positions inexpugnables par leur nature et qu'ils avaient pris soin de fortifier. Je les ai poursuivis sur des pics inaccessibles, où ils disaient que les aigles seuls venaient les visiter. Nous ne sommes pas des aigles et nous y sommes montés en battant la charge. Nous n'avons eu que deux tués, cinq officiers et vingt-deux soldats blessés. Nous aurions dû y laisser cinq cents hommes et ne pas réussir.
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La défaite et la soumission entière des Beni- Seliman a produit un excellent effet. On les regardait comme invincibles, c'était la tète de la révolte. J'ai coupé cette tête, la révolte est tombée. En deux mots, voici les résultats : la tranquillité de Bougie assurée, 60,000 francs d'impôts rentrés dans les caisses de l'Etat, les frais de la guerre payés par
l'ennemi et un pont jeté à ses frais sur le
C'est assez bien par le temps qui court.
Demain, je me rembarque, je serai le 17 auprès de ma femme, récompense qui m'est bien chère et, je t'assure, bien désirée.
Quelles nouvelles de France par le dernier courrier ! Quel début dans l'Assemblée législative! Le plan de la Montagne est de se montrer toujours furieuse. Et vous ne trouverez pas un homme pour mettre le holà? Ils poursuivent Changarnier avec acharnement, parce qu'ils le sentent capable de les exterminer; il le fera et fera bien. La France lui devra de grandes actions de grâces.
Le maréchal n'a donc pas voulu entrer au cabinet? Il ne doute pas de la guerre, il la doit désirer même , tant il la croit utile au salut de la France. Que n'y a-t-il eu, pour son repos, plus d'exclusions de la Chambre, parmi ces intrigants qui ont escamoté la révolution de Février.
Après tout, frère , ces événements qui nous entourent et nous pressent peuvent éclater et nous couvrir de ruines. Ou la France s'en tirera par des victoires et des gloires nouvelles, et l'on verra sortir
de nos luttes un gouvernement qu'on ne peut définir, mais digne et raisonnable ; ou vaincus, déchirés par la guerre civile, nous deviendrons la proie de l'Europe : et cet avenir, je ne le verrai pas se dérouler devant moi, je serai tombé sur quelque champ de bataille...