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Abd-el-Kadcr n'est ni aussi vigoureux, ni aussi entreprenant que je l'aurais craint.
AU MÊME
TVnfcs, le 11 décembre 18/i5.
Voici deux jours que je suis à Ténès pour prendre des vivres, et j'espérais voir arriver le bateau hier et avoir une lettre de toi, mais un vent affreux, des vagues hautes comme les montagnes, se mettent contre nous avec les Arabes et rendent les communications plus rares et plus difficiles. Deux balancelles ont fait naufrage et ont été brisées sous nos yeux. Voilà pour l'état atmosphérique. L'état politique est un peu meilleur. L'esprit d'insurrection se calme, les Arabes se lassent. Je viens encore de leur porter un rude coup dans la nuit du 7 au 8. J'ai attaqué les populations de l'ouest de Ténès, surpris la queue de l'émigration et fait beaucoup de mal. Nous avons tué une centaine de Kabyles, fait cent-vingt prisonniers de tout sexe et de tout âge, et enlevé deux mille têtes de bétail. Ce coup vigoureux, arrivé à la suite d'autres aussi vigoureux, ramènera, je l'espère, tout dans l'ordre.
Je pars demain 12, pour rentrer chez les Beni- Hidjas et me dépêcher d'en finir avec eux. Il me
faut la tête de leur chef Bcn-Hinni , pour compter sur un peu de repos. Je sais où ils se sont réfugiés, c'est dans un repaire sur le bord de la mer. Ils croient que je ne pourrai pas y pénétrer ; mes soldats vont partout. Mon plan est déjà arrêté, et dans la nuit du 14 au 15, les Beni-Hidjas auront de mes nouvelles. Voilà la troisième fois qu'ils se soulèvent et j'ai pardonné deux fois. 11 leur faut un châtiment exemplaire, ils l'auront.
Le bruit se répand par les Arabes que le maréchal aurait rejoint Abd-el-Kader dans le sud et l'aurait battu. L'émir aurait eu de la peine à se sauver. A la bonne heure, voilà de la bonne besogne. Je souffrais de voir notre maréchal condamné à ne faire que de mauvaises razzias.
Abd-el-Kader avait donné ordre que l'on préparât dans l'Ouarensenis des gourbis pour beaucoup de monde. Il voulait y passer l'hiver et je me prépa-» rais déjà à lui arranger ses quartiers, voilà une affaire réglée. On annonce une nouvelle insurrection dans l'Aurés, cela va ramener Bedeau chez lui.
J'attends avec impatience le discours prononcé par notre frère à l'ouverture des conférences des avocats. Je suis curieux de voir les avocats de Louis Xi V, peints par notre avocat de Louis-Philippe. J'ai idée que ce sera bien.
J'espère, en travaillant comme je le fais, être étoilé en 1847. C'est toute mon ambition, puis rester encore un an en Afrique pour payer mon grade, puis du repos c»n masse, une brigade à Paris, le coin du
feu et le whist Adieu , embrasse bien ma bonne
mère et mon beau-père. Je vais leur écrire cette campagne pour me réchauffer à l'endroit du cœur, car nous aurons froid.
Al MÊME,
Au bivouac de dan* l'Quarenfrenis, le 17 décembre 1845.
Cher frère, tu me crois occupé à châtier les Beni- Hidjas, tu te trompes de bien des lieues, Je suis chez les Beni-Bou-Boukranousdansl'Ouarensenis, et Abdel-Kader est chez les Beni-Tigrin. Demain je serai à Mahhamonda, et le 18, sur l'Oued-Arjeur. Si l'émir a toujours marché, nous serons en face l'un de l'autre.
J'étais parti le 14, pour entrer chez les Beni- Hidjas, lorsqu'à deux lieues de Ténès, j'ai reçu la nouvelle qu Abd-el-Kader entrait dans TOuarensenis, et que l'agha d'Orléansvïlle, Djellali Ben-Seha, avait passé à l'ennemi. De suite, j'ai fait tête de colonne à droite, et après une petite allocution à mon 53' pour lui dire que j'avais besoin de ses jambes et de son cœur , nous nous sommes mis en marche et avons fait treize lieues d'une traite! A neuf heures du soir, j'étais à Orléansville, c'est merveilleux... sept jours de vivres dans le sac! Il n'y a que des Français ca-
pables de ce tour de force. J'ai fait reposer mes hommes un jour, et le lendemain, je suis reparti après avoir fait arrêter mon autre agha qui trahissait aussi et allait partir comme l'autre. Ces gens-là m'accablaient trop de leurs protestations de fidélité et de dévouement, pour ne pas être des traîtres.
Je suis sûr qu'Abd-el-Kader évitera le combat. Mais si je tombe sur ses traces, je le pousserai ferme. 1 1 n'a que quinze cents chevaux et autant de Kabyles. Moi, j'ai douze cents baïonnettes et deux cents chevaux. J'ai été obligé de laisser deux bataillons à Ténès, au lieutenant-colonel Canrobert, pour maintenir le cercle et battre les Beni-Hidjas qui ont une bien heureuse étoile!
Je ne sais au juste où se trouve le maréchal. Les uns le disent à Tiaret, les autres chez les Flittas.
Adieu, cher frère, me voilà dans les montagnes dans un mauvais moment, car il y pleut, il y neige et il y fait froid plus que partout. Les pluies nous épargnent encore, heureusement, mais le froid sévit comme en Russie. Les nuits sont glaciales sous la tente. De dix heures à quatre heures il fait superbe, ensuite il faut s'envelopper comme au Kamchatka.
a madame de forcade.
Au bivouac, sur l'Oued Isly, le 20 décembre 1845.
Chère mère, tu étais souffrante en revenant de Taste, il me tarde de savoir par toi-même que tu as retrouvé ta belle santé. Depuis quelque temps, moi aussi, je suis toujours souffrant. La vie que je mène traîne avec elle trop de fatigues et trop de soucis pour que la santé reste forte et les cheveux bruns.
Je suis en ce moment , par un froid terrible et une pluie battante, en position pour observer les mouvements d'Abd-el~Kader, que le maréchal traque et poursuit. Si l'émir tente de lui échapper en passant par les Beni-Ourraghs et en débouchant par le Bas- Àrjeur ou le Haut-Sensig, je suis là pour tomber sur lui et je le ferai vigoureusement; mais il est trop habile pour se mettre dans un pareil guêpier. Je pense que son projet est d'attirer à lui les colonnes françaises pour dégarnir le pays et envoyer ensuite Bou-Maza couper la route de Ténès à Orléansville, razzier notre allié Kobsili, piller et tuer tout ce qui tient aux chrétiens. Mais je le surveille; j'ai un œil sur Abd-el-Kader et l'autre sur Bou-Maza, et je n'oublie pas ma route de Ténès, où j'ai envoyé cette nuit deux cents hommes et dix mille cartouches dans la ferme des Cinq-Palmiers, à moitié chemin entre Orléansville et Ténès.
Je te donne ces détails militaires moins pour toi que pour mon frère, qui les suit sur sa carte. A toi, je te parle de toi, de ton mari, de tes petits-enfants, qui menacent de devenir aussi nombreux que ceux de la mère Gigogne, de féconde mémoire. Quand tu les verras, ces chers enfants, embrasse-les mille fois pour moi et dis-leur que c'est pour eux, pour leur laisser un nom honoré, pour leur faire une position dans le monde, que je m'use le corps et l'âme et que je mène une existence dont un cheval de poste ne voudrait pas.
J'ai reçu hier une lettre du maréchal remplie de témoignages flatteurs de satisfaction. Voici un passage textuel de sa lettre : « J'ai reçu vos mémoires » de proposition ; il leur sera fait bon accueil. Les » troupes de la subdivision d'Orléansville ont trop et » trop bien travaillé pour que je ne réclame pas pour • elles les récompenses qu'elles ont si bien gagnées. » Témoignez-leur toute ma satisfaction. Pour vous, » je vous propose pour la croix de commandeur. » C'est très-bien, mère, mais j'aimerais mieux te voir et t'embrasser. C'est un désir qui augmente tous les jours, et j'enrage quand je vois, à la tournure que prennent les affaires, que je suis probablement attaché ici pour deux ans encore. Je doute que ma patience et ma santé me conduisent jusque-là sans faire une fugue sur la Madeleine et le quai de la Tournelle. Voilà bientôt deux ans que je t'ai quittée. Depuis, j'ai gagné un grade, peut-être une belle croix...; plus tard, peut-être aussi un autre beau grade, m;>is c'est
payé trop cher.
il r»
Adieu, bonne mère, réunis toute la famille autour de toi au jour de l'an, et distribue des baisers bien chauds à droite et à gauche en mon nom. Buvez à ma santé, moi je vous le rendrai du fond du cœur. Je pense trop h vous pour qu'il ne vous en arrive pas quelque chose...
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOC\T A PÀRIS.
Au bivouac, sur l'Oued-Isly, le 27 décembre 1845.
... Je suis devenu Phomme des bivouacs, et l'aspect d'une maison m'effarouche comme un sauvage qui n'a jamais rien vu. Dieu, qui sait tout, connaît sans doute la fin de tout ceci ; pour moi, je baissé la tûte, à moins que les balles ne sifflent, et je tne résigne.
Le maréchal court avec Vusuf après Abd-el-Kader, qu'ils n'attrapent jamais et qui leur glisse entre les doigts. Moi, je suis là en observation pour l'assaillir s'il débouche par une des quatre vallées que je garde. Mais voilà que , incident très-prévu , Bou- Maza, mon ennemi inlime, reparaît pour la troisième fois dans le Dnhra. 11 débute par un assassinat, et se fait recevoir à coups de fusil. II n'a que peu de monde et veut d'abord se porter en avant ; mais j'étais en mesure. Je fais sortir neuf cents baïonnettes de
Ténès; j'envoie un bataillon et cinquante chevaux sur la route, à moitié chemin cTOrléansville, et j'attends les événements, car je ne puis quitter ma ligne d'observation. Bou-Maza recule et se retire sur Aïssa- Ben-Daoud, près de la plaine de Gri. Tu vois que son influence diminue; car, au moment où il reparaît dans le pays, plusieurs tribus parlent de soumission. Les Beni-Hidjas, les Beni-Merzoug demandent l'aman, les Sbéhas de la rive gauche aussi, et pour les y engager plus vite, j'ai fait razzier cette nuit même les Sbéhas de la rive droite. Un leur a tué une centaine d'hommes, parmi lesquels se trouve un des assassins de l'agha Mohammed. Doigt de Dieu !... Malgré l'émir, malgré le chérif, tout se calme et se calmera de guerre lasse. Les Arabes ne se défendent
plus Tout cela n'est ni une belle guerre, ni une
guerre amusante. J'en ai mille pieds par-dessus la tête ; mais j'ai trop souffert pour ne pas recueillir le fruit de ces souffrances, de ces privations, de ces dégoûts qui rident le cœur. J'attendrai donc et le collier rouge et les étoiles; puis, frère, mon septième jour sera arrivé et je me reposerai.
Tu engraisses donc toujours? Je suis plus mince que jamais, moi, mais aussi plus gris, plus argenté. Cependant cela ne va pas mal. Quand j'ai de la satisfaction, j'ai trente-six ans; quand je ne suis pas content, j'ai cent vingt ans et plus. Le cœur est toujours jeune et chaud, la tète s'est calmée et est rompue à la réflexion.
Comment finis-tu l'année? Moi au bivouac, avec
un beau soleil depuis trois jours et un froid superbe de février à Paris, gelée blanche la nuit. C'est admirable ; gare le commencement des pluies, ce sera le déluge.
AU MÊME
Au bivouac, sur l'Oued-Isly, le 28 décembre 1845.
Cher frère, je veux te donner tes étrennes, à toi et à toute la famille, en transcrivant un post-scriptum écrit de la main du maréchal à la suite d'une longue lettre de service : « Mon cher Saint-Arnaud, » je vous aime plus que jamais, parce que chaque » jour davantage vous me prouvez que vous êtes un » homme de cœur et d'intelligente activité. » Eh bien ! frère, j'aime autant ce peu de lignes de cet homme-là que les étoiles de maréchal de camp. D'autres lui font des bêtises ou ne lui font rien ; moi, son élève, et qui l'étudié chaque jour dans ses moindres faits militaires, je le sers comme il l'entend et je suis fier de son approbation.
11 a battu Abd-el-Kader le 23 à Temda. Avec quatre cents chevaux fatigués et abîmés par le mauvais temps, il a défait les neuf cents cavaliers de l'émir, auquel il a pris une partie de ses bagages et sa tente. Aujourd'hui il va se reposer un peu à Bel-
Àssel, pour se diriger ensuite avec un convoi sur Tiaret; puis il reprendra l'offensive sur l'émir, qui a reçu quatre cents chevaux de renfort, et fera sa jonction avec Lamoricière sur la Haute-Mina.
AU MÊME
Ortëansville, le 1" janvier 1846.
Les nouvelles politiques ont amené le maréchal à Orléansville, le 29. Il y a passé le 30 et est reparti hier à midi avec mes troupes fraîches et bonnes, qui ont remplacé les siennes harassées et indisponibles. Infanterie, cavalerie, il m'a tout pris et m'a laissé huit cents baïonnettes à lui et cent chevaux du 9' chasseurs de France, en me disant galamment que je valais une colonne dans ma subdivision où il fallait que je restasse pour surveiller tout et être prêt à tout. En cas de descente d'Abd-cl-Kader sur le Chélif ou dans le Dahra, je reprends la colonne que j'ai faite à Canrobert et je réunis encore dixhuit cents bonnes baïonnettes et cent quarante chevaux, avec lesquels je suivrais l'émir jusqu'aux enfers.
Le pauvre maréchal n'est pas content de tout le monde, mais il dit hautement qu'il n'a été secondé par personne aussi bien que par moi, et il fait mon
éloge de manière h me susciter beaucoup d'envieux et d'ennemis. Je vois à la façon dont son entourage m'accueille, me consulte et me parle que j'ai beaucoup grandi. J'ai pris voix délibérative et je profite de mon influence pour faire tout le bien que je puis. Le maréchal m'a dit que si nous avions une guerre européenne, je ne le quitterais jamais et j'aurais le plus beau commandement dans son armée. Voilà une bonne lettre, frère, qui te réjouira l'âme et à tous les nôtres. . .
AU MÊME
Orléansville, le 10 janvier 1846.
Tu as pu suivre dans les journaux et dans me* lettres, mes pérégrinations du nord au sud, tombant toujours d'Abd-el-Kader en Bou-Maza, sans pouvoir joindre ni l'un ni l'autre.... Abd-el-Kader, qui ne veut pas se battre et juge sainement que le moment n'est pas favorable pour nous faire du mal, se sauve devant le maréchal. Il fait cinquante lieues en deux jours et une nuit, passe entre trois colonnes, traverse la Mina on ne sait où, et va razzier un pauvre douair des Sdamas. Triste dénouement, pâle bouquet! Ce n'était guère la peine de faire cinquante lieues. Mais quelle rapidité de mouvements ! Courez donc après de tels cerfs-volants !
Il n'y a pas (Jeux camps dans l'armée d'Afrique, frère. Mais il y adeux hommes: l'un grand, plein de génie, qui par sa franchise et sa brusquerie se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est l'ennemi de personne; l'autre capable, habile, ambitieux, qui croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L'armée n'est pas divisée, pour cela, entre le maréchal Bugcaud et le généra) Lamoricière; seulement, il y a un certain riombre d'officiers qui espèrent plus d'un jeune général qui a, de l'avenir, qu'en un vieillard illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue. Moi, cher frère, je suis en dehors de la question, parce que ma réputation est faite et que je pèse un peu dans la balance. Je ne suis pas Bugeau-lâtre, mais j'aime et je vénère le maréchal et je le dis hautement.
J'ai vraiment eu un moment de grand plaisir, quand j'ai lu dans ta lettre et dans celle de Dafay, que dans le banquet du lycée Napoléon et du collège Henri IV, on avajt porté ma santé. Cela a dû te réjouir le cœur...
AU A^ÊtyE.
Orléansville, le 17 janvier 1840.
Les journaux continuent à attaquer d'une manière odieuse l'armée d'Afrique et le maréchal. Le duc
d'isly ennuyé de tout cela, fatigué des civils et de l'administration qui l'entrave, finira par quitter la partie. Je sais de bonne part que Bedeau est aussi las de l'Afrique et des civils, et qu'il va rentrer en France. 11 a fait prévenir le maréchal de penser à un successeur pour lui, dans le commandement de la province de Constantine.
Les idées actuelles du maréchal sont celles-ci : finir la tâche commencée par lui dans le centre de la révolte, rentrer à Alger pour y prendre un peu de repos et organiser son expédition du printemps dans le Maroc, puis après un beau coup digne de lui sur les Marocains ou autres, rentrer en France. Le maréchal a raison, mille fois, et Dieu veuille qu'on ne le pousse pas à bout et qu'on ne l'oblige pas à partir avant sa besogne terminée ! Quant à moi, je ne resterai en Afrique qu'avec Bedeau ou Baragueyd'Hilliers. Moi aussi, je suis fatigué de l'Afrique, de ce qui s'y fait, surtout de ce qu'on voudrait y faire avec les utopies d'administration paternelle. Mais laissons la politique. Je m'ennuie à Orléansville, je préfère les bivouacs. Les paperasses me suffoquent, j'écris du matin au soir, je crois même en dormant. Mieux vaut monter à cheval et faire la guerre !
Adieu, frère, il faut te Quitter pour aller présider une séance de commission consultative, qui va durer trois heures....
AU MÊME
Orléansvilîe, le 2'i janvier 18^6.
On juge mal, à Paris, ce qu'a fait le maréchal dans cette longue campagne, la plus fatigante qu'il ait jamais entreprise. Il n'y avait pas de bataille à livrer, puisque l'ennemi fuyait toujours. 11 n'y avait qu'une chose à faire, empêcher l'émir de descendre dans les plaines, l'user en le réduisant à l'impuissance. Pour cela, il fallait se montrer partout, lutter d'activité, de persévérance, d'énergie, courir toujours et souvent frapper dans le vide. J'ai prêté ma colonne au maréchal. Eh bien, tout le monde regrette la vie d'Orléansville, parce que l'on se battait. La fatigue était extrême, mais chaque jour avait son résultat, son intérêt. Le maréchal manœuvre et organise. Le pays est mauvais, on manque de tout, on a l'air de ne rien faire. Pour accepter un pareil rôle, il faut être grand et sûr de soi. Il aurait compromis des réputations moins solides et tu vois bien qu'il qu'il fait jaser les pékins qui n'y entendent rien. La chose la plus facile à la guerre, c'est la bataille, pour l'homme de guerre, s'entend. Mais manœuvrer contre un ennemi aux abois; qui se rattache à tout, qui est mobile comme un oiseau, c'est plus difficile et personne en ce genre n'aurait fait autant que le maréchal.
Le Maroc s* est enfin décidé h agir pour nous contre l'émir. Cette manifestation aura pour résultat, sans doute, de rappeler Abdel-Kader dans l'ouest. Les Marocains ont inquiété la déïra d'Abd-el-Kader, qui a été obligé de passer sur la rive droite de la Malouïa. Cavaignac, qui s'est bien montré dans toute cette campagne, va l'attaquer par là. L'émir avait cherché à se jeter dans l'est. Bedeau et Marey veillent de ce côté. Le maréchal est à Tiaret, Lamoricière sur la Mina, Korte à Saïda, Renaud ù El-BordjT chez les Uachems. Je ne sais trop comment l'émir pourra échapper, et je suis sûr qu'il échappera. Eynard a battu les Kabyles de l'Quarensenis, et rnoi, j'ai razzié les Méchaïas sous les yeux de Bou-Maza, qui se promène dans le Dahra sans oser entrer dans ma subdivision
AU M$ME
Orléanayille, le 31 janvier 1846.
J'ai reçu hier ta lettre du 15 janvier, et les exemplaires dq discours de notre frère. Je n'ai p^s encore eu le temps de lire son histoire du barreau sous Louis XIV, malgré rnon envie immense de jouir de son succès.
Bou-Maza a reparu dans ma subdivision. Il a fait
une razzia le 28, pour contre-balancer l'effet de notre vigoureux coup de main sur les Méchaïas. Le 29, il a tué 6ept hommes et blessé dix-huit à la colonne Canrobert que j'avais envoyée après lui. Les Arabes ont perdu beaucoup de monde, et entre autres le fameux Ben-Hinni des Beni-Hidjas. Le 30, le lieutenant-colonel Canrobert a atteint Bou-Maza, qui avait deux cents chevaux et quatre cents fantassins, et lui a tué cent vingt-cinq hommes et parmi eux des ca» valiers influens. C'est une belle affaire. Le chérif s est sauvé, mais j'ai peur qu'il ne 6e sauve trop loin, car demain, je pars avec une bonne colonne pour le prendre par derrière. J'ai envoyé ostensiblement des renforts h Canrobert, et je fais un grand détour pour surprendre le chérif par un côté où il n'attend personne.
Le maréchal court toujours après Abd-el-Kader 9 qui est partout et qu'on ne trouve nulle part. Il P fini par se jeter dans Pcét pour détourner notre attention de sa déïra.
AL HÈMB.
Oiiéwwvillt, i« 1* février 18*6.
Cher frère, je reçois ta lettre du 30 janvier, tu ne connaissais pas encore rna nomination de commandeur dans la Légion d'honneur. Comment! personne
du ministère ou de la chancellerie n'a pu te donner avis de la bonne nouvelle!....
L'émir se bat comme un désespéré qui joue son vatout. 11 a fait trente lieues dans une nuit, et a passé entre nos colonnes pour venir razzier nos alliés sur le Bas-Isser, à vingt lieues d'Alger. 11 a été jusque près du Fondouck, et à sa place j'aurais poussé jusqu'à Alger. A présent, toutes nos colonnes convergent vers l'est, on marche, on court, et on ne trouvera plus personne. Cependant, Gentil et Blangini ont surpris le camp de Ben-Salem. Mais ce n'est pas assez, il faudrait un coup de tonnerre. J'étais sur le point d'entrer dans l'Ouarensenis, quand ces nouvelles sont venues m'arrêter. Je suis à Orléansville, attendant d'heure en heure le moment de sortir. Depuis trois jours la pluie tombe par torrents. 11 faut pourtant tenir la campagne puisque l'ennemi la tient. Toutes ces nouvelles vont avoir un triste retentissement en France, où l'on s'alarme facilement, et où surtout, l'on crie beaucoup après cette pauvre armée d'Afrique.
Quelle guerre ! Ces Arabes , ce sont les chouans, les bons chouans de 94... Les chefs leur manquent heureusement, et l'union, car chaque tribu est un peuple qui agit selon ses passions, et dont la tribu voisine est souvent l'ennemie mortelle. Si l'Afrique entière se soulevait comme un seul homme, malgré les bavards qui disent qu'il n'y a pas de population, nous serions bien vite acculés à la mer.
On ne se doute pas en France de ce qui se passe ici.
Vois la catastrophe de Sétif : une armée gelée en Afrique ! Il y a quatre jours, nous avions vingt degrés de chaleur, aujourd'hui, trois degrés de froid. Vous traversez un ruisseau à pied sec, pas une goutte d'eau pour mouiller les lèvres ; dans deux heures, il y aura dix pieds d'eau : c'est un torrent qui ferme tout passage . et pas de bois , pas de fourrages , pas de maison, rien, rien 1 II faut tout porter avec soi. Nous faisons une guerre sans gloire, et qui nous coûte autant, en résumé, que la bataille d'Austerlitz
AU MÊME
Orléansyille, le 27 février 1846.
Le maréchal est retourné le 25 à Alger, où il a eu une entrée triomphale. Il avait bien gagné cette petite compensation ; voilà cinq mois qu'il manœuvre par le vent, la neige, la pluie, le soleil et il a fait une guerre ennuyeuse, qui ne sera appréciée que par les
Africains et les connaisseurs Abd-el-Kader a
quitté la Kabylie, en laissant les Kabyles se débrouiller comme ils pourront. Ce n'est guère chevaleresque. Maintenant que va-t-il faire? Retournera-t-il à sa déïra? Va-t-il essayer de rentrer dans le Tell, et chez nous par quelque coin? Je me défie de lui, aussi j'ai hâte d'être dehors, de me montrer avec une belle co-
lonne, et d'être prêt à me porter rapidement partout. L'Ouarensenis est dégarni, il pourrait bien se jeter par là.
Bou-Maza est malade, on le dit empoisonné. J'ai mis Canrobert devant lui avec douze cents baïonnettes et soixante-dix chevaux. C'est tout autant qu'il en faut.
Le temps nous favorise trop , je crains qu'il ne se gAte. Pour les cultures, il faut de la pluie, mais pour la guerre il n'en faut pas. C'est bien difficile à arranger.
J'ai lu le discours de notre frère avec un vif plaisir. Te l'ai-je dit? Il y a du fond là dedans. C'est bien pensé et bien dit
AU MÊME
Orléansville, le 1 mai* 1846.
Cher frère, j'étais sorti pour aller châtier quelques tribus qui figurent sur ta carte, autour de l'Ouarensenis et au bas de ses pentes nord. Le ciel les a favorisées, je n'ai pu les attaquer qu'un jour, mais j'ai encore eu le temps de leur brûler bien des gourbis et de leur couper bien des arbres, puis le déluge est arrivé et je me suis dépêché de parlir, car j'avais une rivière derrière moi,
rOued-Harchoun. Bien m'en a pris, l'eau grossissait à vue d'œil et quelques heures plus tard j'étais bloqué.
Abd-el-Kader est rentré dans le Djurjura, où il prêche la guerre sainte aux Kabyles. Le maréchal est reparti d'Alger le 5. Il m'a écrit une lettre charmante et je crois te faire plaisir en en transcrivant quelques passages :
t Je suis très-heureux que vous ayez reçu la croix » de commandeur de la Légion d'honneur, récom- » pense bien due au mérite et à la continuité de vos » bons services. J'aurais bien désiré que le ministre * eût mieux traité, sous le rapport des récompenses, » votre brave régiment qui a si activement coopéré h » tout cequiaélé fait d'utiledans la subdivision d'Or- » léansville, depuis que je vous en ai confié le com- » mandement* Vous sdvez que je n'a vais rien négligé » pour obtenir du ministre qu'il accueillit favorable- » ment les demandes que je lui avais présentées pour » le 53e, dans mon travail du 5 janvier. Aujourd'hui > je fais de nouveaux efforts auprès de lui, en lui » transmettant les mémoires de proposition que vous » m'avez adressés.
» Je profite de l'occasion pour vous dire que j'ai » été on ne peut plus satisfait, pendant cette cam- » pagne, du commandant Margucnat et des deux ba- ■ taillons qu'il commande. Aussi, je les garde encore » quelque temps. Je ne vois rien de mieux, ni même » d'aussi bien autour de moi. M. de Marguenat a » beaucoup d'entraînement et il sait le faire partager
> à ses bataillons, qui ont en outre un excellent es- » prit de corps.
» J'espère, mon cher colonel, que cet exposé » consolera le chef du 53e régiment, de tous les pe- » tits chagrins que, dans cette qualité, il me confie » dans sa dernière lettre particulière. »
Tu sais, frère, que dans la dernière distribution de croix, je m'étais plaint amèrement que mon régiment n'eût obtenu qu'une croix, la mienne est en dehors. J'ai, renvoyé au maréchal les propositions non accueillies par le ministre, et il me répond ce que tu as lu.
Mon Abd-el-Kader à moi, Bou-Maza, dont je n'entendais plus parler depuis quelque temps, vient de reparaître chez les Ouled-Abdallah. Je pars demain pour aller au-devant de lui. J'ai donné ordre à Canrobert de manœuvrer pour le prendre entre nous deux. Je laisse derrière moi un embarras, et pour le combattre je suis forcé de m'affaiblir d'un bon bataillon du 64% commandé par d'Aurelles. Je ne puis pas laisser le pays dégarni et ouvert aux attaques de Hadji-Séghir.
AU MÊME
Au bivouac de Aîn-Titaouin, le 13 mare 1840.
Cher frère, j'ai dix minutes pour t'écrire quatre lignes et je me dépêche. C'est le dernier délai pour
le courrier de France et l'Arabe est à cheval qui attend le paquet. Je me porte bien et je fais de bonne besogne, malgré la pluie et les giboulées de mars, que je retrouve ici absolument comme sur la place de F Estrapade.
Le kalifat de Bou-Maza, Ben-el-Kabili, homme fort influent, est venu se rendre à mon camp. C'est un heureux événement ; cet homme me servira beaucoup. Les Ouled-Abdallah, Cheurfas et Ouled-Jounès, m'ont fait leur soumission que je crois sérieuse cette fois, parce qu'ils sont fatigués de Bou-Maza et de la guerre. Je les ai organisés en fortes smalahs et ils pourront se défendre s'ils ne sont pas des poltrons esbobignés, comme dit Rabelais.
Les Médiounas veulent aussi se soumettre et m'attendent pour cela. Je serai chez eux le 15. Si la colonne de Mostaganem me rejoint, nous finirons rapidement. Toute ma subdivision, située sur la rive droite du Chélif, est soumise aujourd'hui...
AU MÊME
Au bivouac, sur TOued Mogrclas (Dahra), le i8marsl84G.
Je suis entré, le 14, sur le territoire des Médiounas (subdivision de Mostaganem) et j'ai établi mon bivouac à Sidi-Yacoub, sur l'Oued-Khamis. Tu vois h. «
cela sur la carte. La, j'appris que Bou-Maza était à deux lieues de moi. au Ksâ, avec assez de monde, il était trop tard pour marcher à lui. Mais le lendemain 15, laissant mon camp et mes bagages sur le Khamis, je partis avec quatre bataillons, deux obusiers et ma pauvre cavalerie, non pas forte mais faible de cent chevaux fatigués et je me dirigeai sur le Ksû. Après deux heures de marche, je trouvai Bou-Maza devant moi sur les crêtes à ma droite, mais il ne me montrait que lo quart à peu près de 6es forces. Heureusement j'ai l'habitude de prendre mes mesures pour être prêt ù tout événement et j'ai eu à m'en louer ce jour-là. Je donnai des ordres pour faire enlever les positions par le bataillon des zouaves. Le terrain était horrible, on ne pouvait gravir que péniblement. Ma cavalerie devait faire l'éyentail dans la plaine et ramasser et rejeter sur moi, qui m'avançais au centre avec le 5e bataillon des chasseurs d'Orléans, les quelques cavaliers qui se montraient. Tout à coup Bou-Maza démasque quatre cents excellents chevaux et six cents Kabyles, et attaque ma cavalerie qui soutient bien le choc et me donne le temps d'arriver au galop. Les chasseurs suivaient au pas de course, mais hors d'haleine. Pendant un moment, nous avons été pêle-mêle et j'avais autant d'ennemis devant que derrière et sur mon flanè gauche, mais cela n'a pas duré longtemps. Nous avons repris la charge et pendant trois lieues Bou-Maza a été poursuivi et chassé de position en position. Mais le beau de l'affaire, c'est que Bou-
Maza a reçu une balle qui lui a fracassé le bras. Si j'avais eucentbonschevauxde plus, ilestprobableque je le prenais. Mais, chevaux et hommes, nous étions tous exténués. J'ai tué beaucoup de monde au chérif, et mes pertes ont été minimes : un zouave tué, huit hommes blessés. Le capitaine Fleury, qui commande l'escadron des spahis, a eu son cheval tué sous lui : c'est le troisième depuis un an. Je suis rentré a mon camp où j'arrivais à sept heures du soir. Le lendemain, je suis venu bivouaquer sur le lieu même du combat de la veille. Il y avait encore des groupes nombreux d'ennemi6 sur les pitons, j'espérais un se-* cond combat. Ils ne sont pas descendus et j'ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l'ennemi. Bou- Maza blessé s'est retiré chez les Beni-Zérouels. Il a laissé son kalifat, Bou-Alem, pour commander son goum, composé de toute la cavalerie du Dahra. J'attends demain les Médiounas à mon camp....
Abd-el-Kader a refait une pointe et une razzia au sud. Cainou lui a repris les troupeaux et l'a poursuivi. Yusuf le poursuit, Renault le poursuit, tout le monde le poursuit , et personne ne l'attrape ni ne l'atlrapera. Personne n'est dans les mêmes conditions que l'émir. Si on le prend jamais, ce sera un véritable hasard et non une combinaison. J'ai eu une chance pour le prendre à Bêda, en 4843; ce sont les ordres impératifs de Changarnier qui m'ont empêché d'en profiter. En voyant la position, le maréchal en est convenu lui-même.
Al) MÊME.
Orlcansvilie, le l«r avril 1846.
... Je vais coopérer à une expédition que commande le duc d'Aumale dans l'Ouarensenis. Il va chasser Hadji-Seghir et punir les tribus révoltées. 11 aura sous ses ordres les colonnes Eynard, Pélissier et la mienne.
Notre expédition, qui ne durera que huit ou dix jours, n'est que le prélude d'une plus sérieuse, que le maréchal m'annonce pour la fin d'avril, avec quatre colonnes, dont la mienne. L'Ouarensenis dompté, nous irons dans le Dahra. Tu vois que j'ai de la besogne pour longtemps... Dehors, toujours dehors ! Bou-Maza est décidément fort malade ; son bras droit fracturé va mal : il sera au moins estropié.
Adieu, cher frère ; je suis bien pressé, car je pars demain de grand matin, et j'ai encore des ordres à donner et des dispositions à prendre.
AU MÊME
Orléansvillc, le 10 avril 184C
Cher frère, je suis rentré hier soir à Orléansville avec ma cavalerie. J'avais laissé le prince, que j'a-
vais rejoint le 7 à douze lieues d1ici, à Tiinaxouïn, et je suis revenu pour lui organiser un convoi de trente mille rations de vivres, que je vais lui conduire à M'Sakra, où nous nous réunirons encore le 12.
Jusqu'ici, notre opération dans l'Ouarensenis n'a pas produit de grands résultats. Le ft et le 5, j'ai eu deux combats contre Hadji-Seghir, qui m'a opposé un millier de Kabyles et une cinquantaine de chevaux. Je l'ai chassé devant moi, et, dans les deux journées, je lui ai tué une soixantaine d'hommes. De mon côté, j'ai eu trois tués et six blessés.
Le 7, j'ai rejoint à Timaxouïn le prince, qui dans sa promenade n'avait eu qu'un léger engagement. Toutes les populations, tous les Kabyles se sont réfugiés dans le Grand-Pic, où le prince va les chercher maintenant avec ses quatorze bataillons.
J'ai été parfaitement accueilli par S. A. R. et son entourage. Beaucoup de bienveillance, de cordialité, une grande déférence à mes idées, J'ai dîné avec lui et son beau-frère, un prince de Cobourg, qui parle fort peu. Il voudrait beaucoup se battre. Je lui ai dit : « Restez avec moi trois mois, je vous procu- » rerai ce plaisir-là plus souvent peut-être que vous » ne le voudrez. »
Après avoir quitté les princes, j'irai encore dans le Dahra, où Bou-Maza reparaît avec son bras en écharpe. Je tombe de Hadji-Séghir en Bou-Maza, et toujours ainsi. J'ai fait prendre un nouveau chérif, qui commençait à prêcher dans ma subdivision, et je l'ai fait fusiller au milieu de la tribu qui l'avait
reçu, et j'ai envoyé en France dix des gros bonnets de la tribu
AD MÊME
Au bivouac de Sidi-Khalifa, le 24 avril !8W.
Cher frère, tout souffrant que je suis depuis quelques jours, je veux décrire quelques lignes pour t'annoncer une nouvelle affaire fort belle que j'ai eue ce matin contre le chef qui remplace Bou-Maza, que sa blessure met hors d'état de commander. Ce chef, homme vigoureux et intelligent, notre ennemi acharné, agha des Beni-Zerouels par Bou-Maza, se nomme Caddour-Ben-Naka. Je l'ai blessé et pris ce matin. 11 ne reviendra pas de sa blessure ; la balle lui a fracassé le bras et a pénétré dans la poitrine. J'ai tué à l'ennemi une trentaine d'hommes restés sur le champ de bataille. Un rassemblement considérable s'était formé et attaquait Canrobert depuis deux jours; je suis arrivé ce matin et je l'ai dispersé. Si le terrain avait été meilleur, il ne s'en échappait pas beaucoup.
J'ai l'estomac et les entrailles en bien mauvais état. C'est ma maladie; j'en aimerais mieux une autre, celle-la est trop douloureuse. Me vois-tu à cheval et au galop, sautant des fossés avec des dou-
leurs de damné? Vraiment il faut être de bronze ou d'airain pour supporter cela ; mais qu'y faire? J'en souffrirai jusqu'à ce que je ne souffre plus.
AU MÊME
Au bivouac, sur le Khamis, rive gauche, ofiti ♦» les Médiounas et les Aehachaft, le 30 avril 1846.
Depuis ma dernière lettre, cher frère, écrile sur le champ de bataille même du 24, j'ai encore eu une heureuse affaire le 28. J'ai fait une pointe jusque sur le bord de la mer, et j'ai surpris la queue des populations que je voulais rejeter sur la colonne de Pélissier. Je les ai vues de loin traverser le Khamis jusqu'à son embouchure. Mon camp était sur les plateaux qui dominent au nord les Àchachas et les Cheurfas jusqu'à la mer, et au sud la vallée de l'Oued-Oukellal. Nous avons pris une trentaine de Kabyles, fait quelques prisonniers, entre autres un marabout des Achachas, conduit, disait^il, au combat par force et tombé par hasard vivant entre mes mains. Il va me conduire cette nuit même dans la retraite où se cache Bou-Maza depuis sa blessure. Je n'espère pas le prendre, parce qu'il se méfie trop et se garde bien, mais je veux en courir la chance.
Ernest Dufay est en expédition avec moi. 11 ne
me donne que de la satisfaction et sera officier bientôt. C'est un charmant sujet que je pousserai loin, parce qu'il répond à mes soins ; je souhaite que mon fils lui ressemble en tout.
Encore un misérable qui tire sur le roi! J'espérais que, pour notre honneur, de pareilles infamies ne se renouvelleraient pas. Pauvre reine! encore des chagrins; elle en aura jusqu'au dernier jour. C'est cette affreuse presse qui cause tout cela. Tu vas voir, quelque jour, notre brave maréchal quitter l'Afrique abreuvé de dégoûts
AU MÊME
Orléaosville, le 8 mai 1846.
Je suis revenu dans mon gouvernement en toute hâte, pour organiser une colonne prête à faire face aux nouvelles éventualités qui nous menacent. Bou- Maza, se sauvant du Dahra devant moi, s'est réfugié dans l'Ouarensenis, qu'il va travailler de concert avec Hadji-Seghir. Us agitent les tribus, et leurs menées vont jusqu'à Zatima et dans les montagnes entre Cherchell, Milionah et Ténès. Je dois donc être prêt à me porter, soit de ce côté, soit dans l'Ouarensenis, selon que ma présence sera plus utile d'un côté ou de l'autre.
Le maréchal arrive aujourd'hui sous Milianah, et entre le 10 dans l'Ouarensenis par Test des Beni- Zoug-Zoug. Une forte colonne vient de Teniet-el-Hàad, Picouleau est avec le maréchal.
J'ai laissé Canrobert dans le Dahra, opérant avec sa colonne et celle du général Pélissier.
Abd-el-Kader est dans le Djebcl-Ameur, avec huit cents chevaux de renfort, que Ton dit lui avoir été amenés de l'ouest par Bou-Hamédy. Il menace l'est et le sud. Cette année sera aussi laborieuse que l'autre, et bien plus difficile parce que le ciel nous a trahis. Il n'y aura pas de récolte. Tout est brûlé et perdu, et ce qui reste sera mangé par les sauterelles. Nos travaux ne marcheront pas, parce que nos bras seront en expédition continuellement. Il faut faire provision de force de toute espèce. Moi, je ne demande que de la santé, j'ai été vigoureusement secoué. Je vais mieux, je rentrerai en campagne le 12 ou le 14.
Voici un passage d'une lettre que le maréchal m'a écrite, pour me féliciter de mon combat du 24.
« Je vous prie de faire bien des compliments à vos » braves officiers que je porte dans mon cœur. Si » cette fois nous ne pacifions pas votre subdivision, » ce ne sera ni de votre faute, ni de la mienne, mais » surtout ce ne sera pas de la vôtre. Vous y avez tra- » vaillé avec une énergie et une persévérance que je » me plais à proclamer, et qui auront leur récom- • pense. Adieu, mon cher Saint-Arnaud, que Dieu » vous conduise et vous maintienne en meilleure santé » que moi. »
Est-ce que notre frère ne songe plus h faire un pèlerinage à Orléansville? J'ai un joli cheval pour lui, il n'en aura jamais monté de meilleur. Il pourrait bien venir passer avec moi septembre et octobre, je lui ferais faire une petite campagne d'une dizaine de jours. J'aurais bien besoin de voir quelqu'un de vous pour me remonter un peu.
AU MÊME
Orléansville, k 24 mai 1846.
\je maréchal est ici depuis hier, et il m'a fait revenir de mon camp pour me voir et causer, Il me témoigne plus de confiance que jamais. Je t'en donne la preuve, en t' envoyant l'extrait d'une lettre confidentielle écrite par le ministre en réponse à une lettre du maréchal. Tu verras comme je suis traité et placé :
« Je me rappellerai, Monsieur le maréchal, ce que » vous me dites du colonel baint-Arnaud, et vous » pouvez être sûr que , lorsque l'occasion s'en pré- » sentera, je serai heureux de faire quelque chose » pour celui que vous dites être selon votre esprit et • voire cœur. C'est l'éloge le plus complet que vous » puissiez faire de sa personne, et c'est certainement » ce que vous pouvez dire de plus propre à rne faire » prendre un vif intérêt à son avancement et à son » avenir. »
Le maréchal rentre à Alger, et c'est moi qui d'ici, parce que je suis malade, dirige les opérations de TOuar. nsenis, où il y a trois colonnes. Je retournerai prendre le commandement dans dix jours, lorsque je serai mieux. Le maréchal a demandé positivement à rentrer. Il est dégoûté, et il a raison.
Abd-el-Kader a fait massacrer nos prisonniers. Les officiers seuls ont été épargnés par les bourreaux , moins cruels que celui qui a donné cet ordre impie. Le maréchal est aussi furieux qu'affligé. Hadji-Seghir et Bou-Maza se sont sauvés vers le sud-ouest. Je n'en ai pas fini avec eux.
Je pars pour Ténès avec le maréchal. Je serai de retour le 27. Cette course va me fatiguer beaucoup dans l'état de santé où je suis, mais le maréchal le désire
AU MÊMK.
Teni», le 20 mat 18««.
Cher frère, cette lettre te sera remise par le lieunant-colonel Canrobert, commandant supérieur de Ténès, dont mes lettres et les journaux t'ont souvent rappelé le nom1.
* Le lieutenant-colonel Canrobert, dont il est si souvent question dans cette partie de la correspondance, est le général en chef qui a succédé au Maréchal dans le commandement de l'afinéc d'Orient.
C'est un des officiers de Tannée d'Afrique que j'aime et que j'estime le plus: vieille amitié de dix ans, qui date de la brèche de Constantine. Reçois-le comme un ami. 11 te parlera de nos courses, de nos combats et des faits et gestes de la subdivision.
Canrobcrt m'a promis d'aller voir mon fils au collège, facilite-lui-en les moyens
AU MÊME
Orléansville, le 28 mai 1846.
Avant de quitter Orléansville, j'ai eu avec le maréchal une longue conversation confidentielle de père à fils. L'excellent homme m'a raconté tous ses chagrins, tous ses déboires, tous ses griefs, et sa résolution inébranlable de quitter l'Algérie et de rentrer en France au mois de juillet. La demande positive est partie, et adressée à tous les ministres en particulier, et au conseil des ministres.
J'ai reçu à Ténès une lettre du duc d'Aumale, qui m'annonce son arrivée à Orléansville du 1er au 5 juin. Il passera vingt-quatre heures avec moi ; toutes mes dispositions sont prises pour le recevoir.
Ensuite, je retournerai prendre le commandement de trois colonnes qui m'attendent dans l'Ouarensenis. Nous irons infliger une correction sévère et bien mé-
ritée, aux fractions insoumises des Beni-Ourraghs, que j'ai déjà rudement traités Tannée dernière, au mois d'octobre. Cette opération terminée, je ramènerai mes troupes à Orléansville, et renverrai les autres chez elles, et après quelques jours de repos , j'irai à Alger par terre. J'y passerai une quinzaine de jours pour me remettre, changer d'air et prendre des nouvelles.
Lamoricière a demandé un congé de convalescence de six mois. Bedeau parle de rentrer. Le maréchal se retire. Qui mettra-t-on à toutes ces places si importantes, si difficiles à remplir? Cavaignacva faire l'intérim de la province d'Oran , Randon celui de la province de Constantine. Tout cela peut aller ,
mais la tête , la tête c'est ce qui me fait croire
qu'on ne laissera pas partir le maréchal.
Àbd-el-Kader, sentantqu'il n'a plus rien à attendre de sa déïra en lambeaux, se prépare à se jeter dans la Kabylie. En effet, il a encore par là son beau-père, Ben-Salem, et il a laissé dans l'est un petit dépôt. Ni Abd-el-Kader, ni Bou-Maza, ni Hadji-Seghir ne sont encore disposés à nous laisser tranquilles. S'ils font les morts à présent, c'est pour laisser aux Arabes le temps de faire leurs moissons, et de mettre leurs grains en silos. Ils recommenceront après.
J'ai remis une lettre pour toi au lieutenant-colonel Canrobert, mon ami intime et mon lieutenant de choix. Il va en France pour ses affaires, reçois-le bien. Mieux que personne il pourra te dire ce que nous avons fait.
AU MÊME
Orlé&nsville, le 14 juin 1840.
Le duc cTAumale a passé deux jours chez moi et est, je crois, parti satisfait. Nous avons longuement causé de l'Afrique, et il m'a témoigné une grande confiance. En somme, il a été parfait pour moi et m'a fait beaucoup de compliments et de promesses. Je n'y compte pas plus qu'il ne faut, j'attendrai tranquillement et en philosophe. Le prince a laissé 500 fr. aux pauvres, 500 fr. à mon théâtre, 200 fr. à mes gens, 200 fr. à ma musique et 5 à 600 fr. de dons particuliers.
On dit, et ce bruit semble prendre quelque consistance, que Bou-Maza a été décapité par ordre de l'émir, qui l'a fait juger pour s'être fait passer pour sultan, avoir trompé les Arabes et s'être donné comme envoyé de Dieu. Les débats auraient duré trois jours. 11 ne manquait à la fête que deux avocats de Paris. C'est un des épisodes les plus curieux de l'époque africaine que ce jugement et cette exécution, si tout cela est vrai.
AU MÊME
Orléaneville, le 20 juin 1840.
Je traîne, je suis souffrant, très-souffrant, je ne m'alite pas, je fais mes affaires et même je travaille beaucoup, mais je sens en moi tous les symptômes d'une inflammation d'entrailles. Les médecins m'ont ordonné de changer d'air, et leur ordonnance s'accordant avec les intentions du maréchal qui m'attend à Alger dans les premiers jours de juillet, je pars d'Orléansville le samedi 27 et je voyage à cheval et par terre. Je ferai cinquante-quatre lieues en trois jours : première journée à Milianah , vingt-deux lieues; deuxième journée à Blidah, dix-huit lieues; de Blidah à Alger, quatorze lieues. Si je suis fatigué, j'aurai la faculté de me reposer un jour à Milianah ou à Blidah. J'aime encore mieux cela que le voyage par mer qui me rend si malade. Il y aura plus de vingt mois que je n'aurai vu Alger.
Nos affaires de l'Ouarensenis ont été finies si vite et si facilement, que je n'ai pas eu besoin de m'en mêler, fort heureusement, car j'ai évité de la fatigue. J'ai laissé Répond1, mon lieutenant-colonel, faire rentrer l'impôt et les fusils. Le général Pélissier
« Aujourd'hui général de brigade, ooinnuuidant à Vincennwu
m'ayant écrit qu'il était assez fort avec sa colonne pour faire payer les Beni-Tigrin et les Beni-Ourraghs sans mon aide, j'ai expédié à ma colonne Tordre de rentrer demain. Toute ma subdivision a payé l'impôt et les amendes exigées, versé ses fusils et nous sommes au calme plat. Si cela dure, nous allons faire de l'administration, de l'agriculture et dos constructions.
J'assisterai à Alger au mariage de M,le Léonie Bugeaud avec M. Féray, chef d'escadron aux chasseurs et officier d'ordonnance du maréchal. On dit que M. de Salvandy viendra exprès de Paris pour le mariage. Féray m'écrit aussi d'arriver et me dit gracieusement que Salvandy, son beau-frère, sera heureux de renouveler connaissance avec moi.
Le maréchal ne pense plus à quitter le gouvernement général. Il y a eu replâtrage avec les ministres. Il va seulement en congé à la fin de juillet, après le mariage de sa fille.
Nous avons les mêmes idées pour les chances, qui doivent amener pour moi ou retarder les étoiles. Il y a du pour et du contre, cela sera débattu en conseil. J'ai quelques titres, je suis bien placé, bien des voix s'élèveront pour moi. Le maréchal qui me propose m'appuiera h Paris. Cependant, je ne m'attends pas du tout à être nommé en \ 846, j'ai trop peu d'ancienneté de grade. Comme toi, je m'abonne au mois de mai 1847 et ce sera très-beau. Benault et Blangini passeront cette année. Pour le moment on ne parle que de nous trois pour l'armée d'Afrique. Tout
cela m'importe peu, si la santé de ma mère se soutient. J'aurai bien du plaisir à la revoir Tannée prochaine, car je passerai au milieu de vous l'hiver de
AU MÊME
Alger, le 5 Juillet 1846.
J'ai été reçu par le maréchal comme si j'étais de la famille, accueilli parfaitement par M. de Salvandy qui est à Alger depuis vendredi avec sa femme, admis seul d'étranger à la table et dans les réunions des deux familles qui vont s'unir.
La visite de Salvandy marquera en Afrique, il est venu, il a parlé en ministre et souvent très-bien parlé. 11 interroge, observe, étudie. Il va faire des pointes à Médéah et à Milianah, il poussera peutêtre jusque chez moi. Ensuite il ira à Bone, à Constantine et à Tunis, et reviendra en France. Un ministre du roi aura, enfin, vu un peu d'Afrique. Salvandy me plaît beaucoup, c'est un homme de bonnes manières, de beaucoup d'esprit, sans nulle morgue. 11 a dit à tout le monde, et à moi en particulier, des choses d'un à-propos charmant. L'Afrique est très- séduisante vue en passant par un beau soleil, au milieu des fêtes et sous l'impression d'un cœur satisfait.