A MADEMOISELLE DE S AINT-ARN AU D
Paris, le l,r novembre 1851.
Ma fille chérie, je n'ai pas reçu de tes nouvelles depuis plusieurs jours, et tout occupé que je suis
depuis mon entrée au ministère , je pense à toi et je suis inquiet.
Ton frère est parti hier pour son régiment. Il était bien triste, mais déterminé, en garçon de cœur, à faire son devoir et à honorer son nom.
Je mène , ma fille chérie , une vie bien agitée, et ce sera bien pis quand Y Assemblée sera réunie dans trois jours. Le ciel aidant je ferai face à tout. Embrasse cent fois ta bonne maman.
Pari», le 9 novembre 185t.
Ma fille chérie, au milieu de tous mes soucis, de toutes mes occupations, je prends un instant pour t' écrire, pour t'envoyer tous mes baisers de cœur. Je serais bien heureux de t'avoir près de moi, mais je pense à l'avenir et je m'efforce d'être raisonnable. D'abord, et avant tout, il faut songer à ta santé qui a besoin du bon air de la campagne. Tu es trop jeune pour aller dans le monde, tu es trop délicate pour te fatiguer avant que ta santé soit complètement rétablie. Au printemps, tu te prépareras peu à peu et tu y paraîtras convenablement l'hiver prochain. Le temps passera vite, et si je ne suis plus ministre
et que j'aie quelque mission en Afrique , alors je t'emmène avec moi.
Je ne te parle pas de la vie que je mène, elle est rude. Je travaille dix-huit heures sur vingt-quatre, et je ne vois plus ta petite mère qu'aux heures du repas, tout au plus. Tout cela me fatigue beaucoup, et les séances de l'Assemblée me donnent des émotions que je contiens et qui me tuent. Je ne conçois pas qu'on accepte deux fois d'être ministre.
Je n'ai pas le temps d'écrire à ta bonne maman aujourd'hui. Ton frère m'a écrit une seule lettre. Je commençais à être inquiet. 11 se porte bien, est content de son sort, de son pantalon de treillis et de son grand sabre. Nous embrassons tous bonne maman. Aujourd'hui, dimanche, j'ai toute la famille à dîner. C'est notre jour de réunion et nous parlons de vous.
A MADAUK DK FORCADB.
Pari*, le 19 novembre 1851.
Chère bonne mère, voilà deux jours que je te sais indisposée. Tu as fait une chute et tu t'es blessée à la tête. J'espère que les sangsues auront produit un heureux effet, et qu'une bonne lettre viendra demain dissiper toutes mes inquiétudes. Je t'en supplie, mère,
soigne-toi. J'ai bien assez de soucis politiques sans avoir à y joindre des inquiétudes de cœur.
J'ai obtenu avant-hier à l'Assemblée une grande victoire. Nous étions entre la dictature de Changarnier, une convention ou un coup d'état immédiat. J'ai montré de l'énergie et nous avons évité tout cela. Je suis monté trois fois à la tribune. J'ai bien vécu depuis quarante-huit heures. Ma position s'est affermie. Me voilà ancré dans la politique et placé bien haut. Dans ce monde, il ne faut qu'aller droit et avoir du cœur. Toute la famille est dans la joie. Je n'ai peur que d'une chose, rester au ministère plus que je ne voudrai et pourrai. C'est trop de fatigue.
A LA MÊME
Paris, le 2 décembre 1851, h heures du matin.
Bonne chère mère, je t'écris dans un moment solennel. Encore deux heures et nous allons assister à une Révolution qui, je l'espère, sauvera le pays.
Cette Assemblée folle, aveugle, factieuse sera dissoute, et un appel au peuple décidera du sort d'une nation fatiguée d'être ballottée par les inquiétudes et les soucis.
Nous aurons un gouvernement stable, et j'ai la confiance que tout ira bien. La République reste.
avec le Président nommé pour dix ans. Je n'ai pas le temps de décrire tous les détails. Paris se réveillera ce matin, la révolution faite! Une centaine d'arrestations et la porte de l'Assemblée fermée, et tout est dit. Aujourd'hui, je n'aurai pas le temps de l'écrire. Mes frères le feront sans doute.
J'attends le commandant de l'armée de Paris pour lui donner des ordres. Tout est prêt, réglé, le ministère changé. Je fais toujours partie du nouveau : c'est sur moi que reposent l'action et la force.
Adieu , bonne mère , je l'aime et t'embrasse de cœur.
A LA MÊME
Pari», le 5 décembre 1851.
Bonne mère chérie, nous sommes dans un terrible coup de feu, mais nous en sortirons. Mes frères t'écrivent tous les jours et te donnent des détails. Moi, je n'ai que le temps de t'embrasser et de te dire que je t'aime. s* '
À LA MÊME
Paris, le 11 décembre 1851.
Chère bonne mère, j'ai reçu ta lettre et je vois que tu as le sang guerrier. Tu prends d'excellentes dispositions pour ta défense. Tu es à la guerre* pendant que nous sommes à la paix. Tout se calme chaque jour. Dans quelques départements on s'est insurgé. Les rebelles seront punis. «r
Le lieutenant de gendarmerie de la Réole, M. Malfrein, est capitaine. Le gendarme Michel, dont tu es satisfaite, sera brigadier. Adieu.
1 La propriété qu'habitait la mère du Maréchal est située dans l'arrondissement de la Réole, contigu à l'arrondissement de Marmande où une insurrection avait éclaté.
A MADEMOISELLE DE S Al NT- ARN A UD.
Paris, le 11 décembre 1851.
Bonjour, gracieux lieutenant du plus illustre capitaine! Vos dispositions belliqueuses ne m'ont pas donné d'inquiétudes. J'ai une grande foi dans la fortune et la raison de la France. J'ai vu ton amie Marie, et je l'ai embrassée en souvenir de toi. Ta petite mère t'envoie bien des baisers. Ton frère commence à être soldat. Adieu , ma Louise chérie, je n'ai que le temps de t* embrasser de toute mon âme1.
1 Peu de temps après, la mère et la fille du Maréchal revinrent à Paris. A partir de cette époque, la correspondance n'a plus l'enchaînement qu'elle présente jusque-là, Les lettres qui suivent ont été écrites par le Maréchal pendant les différents voyages qu'il fit dans le cours de son ministère, et notamment pendant le grand voyage en France qui précéda la proclamation de l'Empire. Il trouva encore quelques occasions d'écrire à l'époque de la maladie et de la mort de son fils et du séjour passager que sa santé l'obligea de faire à Vichy et a Hyères. Après le départ du Maréchal pour l'Orient, la correspondance reprend sa régularité habituelle.
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