‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 10 sur 52 · AU COMMANDANT CHAUD [ION, EN RETRAITE A SEDAN · texte numérisé non relu

AU COMMANDANT CHAUD [ION, EN RETRAITE A SEDAN

Constantine, le 27 février 1850.

Votre lettre du 31 janvier, mon cher Chardron, m'est parvenue le lendemain de mon entrée triomphale dans l'antique Cirtha, aujourd'hui Constantine, siège du vieux royaume de Juba, Massinissa, Jugurtha, Syphax, mes antiques prédécesseurs clans le gouvernement de cette belle et riche Numidie.

Je suis logé dans un vrai palais, mais j'y travaille dix heures par jour : revers de la médaille.

Je suis bien fâché d'avoir une mauvaise nouvelle à vous apprendre au sujet du maréchal des logis Pillard ; ce brave sous-officier est mort à l'hôpital de Biskra des suites de sa blessure. J'aurais été heureux de le faire récompenser et de vous être en même temps agréable.

Ma femme a été bien fatiguée de son voyage et de son installation ; elle commence à se reconnaître. Mes enfants, ma mère, mes frères vont bien ; j'espère que vous faites de même. Adieu, je n'ai que le temps de vous serrer cordialement la main.

Constantine, le 7 mars 1850.

Cher frère, depuis que je suis arrivé dans mon gouvernement, à peine si j'ai eu le temps de penser à moi, à toi, à mes enfants, à notre nous.

Levé tous les jours à six heures, je travaille avec mes chefs de service jusqu'à dix heures. Je déjeune et retourne à la besogne de midi à six heures. Le soir, après dîner, je prends des dossiers que je lis jusque dans mon lit.

Les rares moments libres, de raidi à six heures, je les emploie à visiter les établissements, à faire des

visites d'installation, visites qui, une fois faites, ne se renouvellent plus.

Je n'ai pu qu'une fois faire avec Louise une promenade en voiture ; nous avons été voir la fameuse chute du Rummel , qui tombe en quatre nappes de cent cinquante pieds d'élévation : c'est admirable î

Le 9 , je pars pour une tournée qui durera jusqu'au 20. Déjà je laisse ma pauvre femme seule. Elle est encore étourdie dans son palais; la solitude, qui la menace souvent, l'effraye. Je voudrais bien qu'Adélaïde et mon frère pussent venir passer, cet automne, un ou deux mois avec elle.

Excuse-moi auprès de notre bonne mère; je n'ai pas trouvé le moment de lui écrire comme je le voudrais. Dis à mes enfants que je les aime, que je les embrasse, que je travaille pour eux.

AU MEME

Bone, le 15 mars 1850.

Ta lettre du 25 février, cher frère, m' arrive à Bone, où je suis à la moitié de ma tournée. J'ai visité avec soin un magnifique pays, des ruines curieuses, des centres agricoles fort misérables et trèsarriérés ; il y a ici énormément à faire. Pour le bouquet, j'ai passé, ce matin, trois heures à la Cas-

bah avec les énergumènes les plus forcenés, les fous les plus pitoyables que Ton puisse imaginer; amas hétérogène de tout ce que peuvent réunir les débris d'une révolution vaincue ; mélange d'artisans et d'instruments de désordre : journalistes, poètes, maçons, instituteurs, peintres, puis des échappés de prison , tous socialistes, tous rouges, mais, pardessus tout, tous fous enragés, posant pour un martyre que personne ne songe à leur infliger; hurlant, vociférant, demandant des juges, criant vive tout, excepté ce qui est honnête; ennemis jurés de la société, qu'ils ont voulu renverser, et qui les repousse. Ce sont des gens dangereux, mais je ne les crains pas. Ton plan était le mien ; calme, froid, digne, j'ai vouiu leur faire entendre le langage de la raison ; ils m'ont répondu en demandant des juges. Je n'ai pas essayé de l'es calmer ; je leur ai ordonné de rentrer dans leurs chambres, où je les ai suivis. J'ai écouté toutes leurs réclamations, toutes leurs protestations curieuses et solennelles; j'ai la biographie de tous ces amants de la justice et du droit : c'est effrayant! Je les tiens sous clef. Six s'étaient évadés dans le désordre de l'arrivée ; ils sont tous repris et au cachot. Ce sont six journalistes; ils m'ont récité des articles de journaux rouges; je les ai arrêtés court en leur disant : connu.

Je pars demain pour Bone ; je ne serai pas à Constantine avant le 20. Ma Louise s'ennuie un peu dans son grand palais, et cela se conçoit. J'ai reçu une lettre de ma fille ; dis-lui que je lui répondrai à

mon retour. Je suppose ma bonne mère repartie pour Malromé'. As-tu vu Damnas? Revient-il à Gonstantine? Je crains que non. J'irai en expédition au mois de mai ; je ne sais si je prendrai le commandement de l'expédition dé l'Aurès ou de celle de Djidjelli. 11 faut d'abord que l'on consente à me laisser faire ce que je crois raisonnable et bon.

A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD

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