AU COMMANDANT CHARDRON, EN RETRAITE A SEDAN
Alger, le 20 janvier 1850.
Mon cher ami, en 1850, comme en 18/|9 et toujours, je vous aime bien ; c'est avec un vif plaisir que je reçois de vos nouvelles.
Je me porte assez bien, Dieu merci, et ma gracieuse petite femme de même. Nous faisons un charmant ménage, bien uni, plein d'affection et de dévouement. Je suis aussi heureux qu'on peut l'être... sous la République et avec la perspective de la guerre civile. Il ne faut pas se faire d'illusion. Les Rouges, les démoc et les soc ne feront pas grâce aux honnêtes gens, toujours moutons et niais et présentant la gorge. Pour ma part, je suis déterminé à défendre ma peau, je ne me laisserai tondre sans ruer ni mordre.
Nous vivons en Afrique, comme vous en France, au jour le jour. Rien de stable. Depuis trois mois on nous menace chaque jour d'un nouveau gouverneur.
11 est un peu question de me donner la province de Gonstantine.
Mes enfants vont bien. Louise grandit et embellit. Elle est à Saint-Denis encore pour deux ans au moins. Adolphe est un charmant cavalier (vieux style). Il pioche pour entrer à Saint-Cyr. Ma mère vient d'arriver à Paris où elle passera l'hiver, puis elle retournera dans ses terres où la vie active qu'elle y mène convient à ses goûts et à sa santé.
Mes frères sont heureux près de leurs femmes. Voilà, mon ami, la position de la famille. Et vous , vous gouvernez-vous comme tout bon chrétien doit le faire! Vous avez bien assez souffert pour trouver un peu de repos. Et la bonne Rosalie, comment vat-elle? Adieu, monbon ami, portez-vous bien.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Alger, le 30 janvier 1850.
Enfin, frère, j'ai reçu, le 27, ma nomination de commandant de la division de Gonstantine. Le décret présidentiel est du 21. Tu apprendras cette nouvelle avec plaisir, car me voilà tout à fait en position. Pourvu que les affaires n'aillent pas trop mal, je ne sortirai de là que général de division dans deux ans au plus tard. Alors, nous aviserons. Le rappel d'Herbillon est peu encourageant pour les comman-
dants en chef en général, et pour son successeur en particulier. Je lui ai écrit pour lui témoigner toute ma sympathie.
Le revers de la médaille, c'est la dépense du déplacement, du voyage et de l'installation. Je pars le II pour Philippeville; je serai le 14 à Constantine. Louise viendra me rejoindre, elle est enchantée de sa nouvelle position. La société ne lui manquera pas. Je serai moins souvent absent; il me faudra courir pour connaître le pays, ses besoins, ses ressources, voir les Arabes et leur inspirer confiance. Les dernières affaires n'ont pas laissé la division de Gonstantine dans de bonnes conditions. 11 y manque l'union, l'entente et le tact des coudes. Je remédierai à tout cela. J'aurai beaucoup à faire, mais je réussirai.
AU MEME
Alger, le 3 février 1850.
Cher frère, j'ai reçu en même temps tes deux lettres. Le journal t'avait appris ma nomination. Je suis, en tout, complètement de ton avis. Je te l'avais écrit avant de lire ta lettre. Les positions élevées donnent la liberté d'action. Armée du Président, armée du Parlement, je n'aimerais rien de cela, je me rallierais à celle qui ne voudrait pas de République que je n'aime, ni pour elle-même, ni pour ses formes,
— ni —
ni surtout pour ses hommes. La France ne lui va pas; la France la repousse. Après nos désordres et nos folies, il nous faut une main de fer pour gouverner. Un passage par le régime despotique absolu pourra seul nous ramener à un gouvernement constitutionnel sage. Où sont les escamoteurs de Février? On les cherche dans l'obscurité où ils se cachent. Honte éternelle pour la France; elle l'a déjà payée de sa ruine, elle la payera peut-être du plus pur de son sang. Laissez faire les Rouges.
Je pars toujours le 11. Je me prépare tous les jours. Je travaille avec le gouverneur. J'étudie toutes les questions graves de ma province, et il y en a beaucoup ; mais je ne suis point effrayé et me rends à mon poste avec résolution. Je connais mes forces. Je voudrais bien qu'Adolphe fût reçu à Saint-Cyr cette année. Recommande-lui de bien travailler avec persévérance, la récompense est au bout. Dis-lui que je lui écrirai de Constantine.
Me voilà, frère, dans un beau chemin. Plus j'y pense, plus je vois que si je réussis à Constantine, je m'ouvre la porte du gouvernement général de l'Algérie. Ce serait une belle fin d'une belle carrière. Pour cela, il faut plus administrer que guerroyer. Si je suis obligé de donner sur les Arabes, je le ferai vite, fort et bien, mais en silence. 11 y a de la mode en tout. La guerre d'Afrique est un peu passée démode. A force de le dire, on croit l'Algérie soumise. On trompe tout le monde et soi-même. Je ne m'y trompe pas et j'agirai en conséquence. Ton avis
il. 1G
là-dessus, frère, et en général, une fois pour toutes, tes conseils sur tout. . . .
AU MEME
Alger, les 5 et 10 février 1850.
Cher frère, le général Damnas, appelé par le ministre, se rend à Paris ; il reviendra, je pense, à Constantine où il doit prendre le commandement de la subdivision. Il s'embarque dans une heure. Il te verra, sans doute, je n'ai que le temps de te le recommander comme un ami. Nous avons apporté quelque modification à nos projets ; je pars avec ma femme. C'est de l'inquiétude et de l'argent épargnés. Nous irons jusqu'à Bone et j'aurai visité tout le littoral de ma division. Nous avons reçu ta
lettre Tu auras vu, par la mienne du 30, que je
juge exactement ma position de la même manière que notre frère et toi vous la jugez. Si je réussis à Constantine et que je sois nommé général de division, je puis, en me posant comme administrateur, arriver à tout. Le souvenir laissé par mes prédécesseurs ne m'effraye point. On n'a pu encore que faire peu de chose à Constantine. J'ai déjà bien médité le sujet ; je me plais toujours dans un travail qui m'intéresse. Aujourd'hui j'ai un but: je le vois, je le touche et j'y marche avec assurance. Ma fortune militaire, celle de ma famille est là.
GUERRE D'AFRIQUE
Commandement supérieur de la province de Constantine.
Les transportés de Bone. — Expédition chez les Nemenchas et dans l'Aurès. — Les ruines de Lambessa et de Tebessa. Réflexions politiques. — Bou-Akkas. — Expédition de Kabylie.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Constantine, le 21 février 1850.
Cher frère, je sais entré hier au palais au bruit du canon et des fanfares, par un soleil magnifique et de bon augure ; je l'ai accepté tout entier.
Ce palais est féerique ; il vous transporte au milieu des contes réalisés des Mille et une Nuits : Louise est dans le ravissement. Ce palais mérite seul le voyage de Paris. Avis à toi , à mon frère Adolphe , à vos femmes. Vos chambres sont déjà préparées.
Ce matin , j"ai reçu et harangué avec assez de bonheur les autorités civiles et militaires. En passant, j'ai visité Bone. J'avais laissé Louise à Phiiippeville, où je suis revenu la prendre. A Stora, la mer était devenue furieuse ; nous avions eu le courage de débarquer au milieu d'un quasi-naufrage. Louise est un petit héros en jupon! elle n'avait pas poussé un cri.
Je croyais repartir de Bone le 17, mais le vent et la mer en avaient décidé autrement ; je n'ai pu rentrer à Philippeville que le 19. Mon commandement commence bien. J'ai beaucoup vu ; j'ai causé avec bien des gens, entendu beaucoup d'inutilités et de très-bonnes choses : je n'ai retenu que celles-là.