ÉLÈVE AU LYCÉE NAPOLÉON
Constantine, le 22 mars 1850.
Mon cher enfant, je n'ai pas encore trouvé un moment pour t'écrire, et j'ai cependant bien pensé à toi. Je sais par ton oncle tout ce que tu fais, et je suis tes progrès, tes travaux. Ne t' étonne pas de mon silence, mon Adolphe chéri, j'ai tant d'affaires qu'il me reste peu de temps pour la correspondance. Il y a plus de deux mois que je n'ai écrit à ta bonne maman.
Je suis rentré hier d'une tournée dans les centres agricoles de ma division. J'ai vu bien de la misère, j'ai vu de pauvres diables se débattant contre la faim et la maladie. Bien peu réussissent, c'est cependant un beau pays. Travaille vigoureusement, cher Adol-
1 Taste ou Malromé, môme propriété.
phe, pour être reçu cette année à Saint-Cyr et venir passer deux mois avec moi avant d'entrer à l'Ecole. Tu verras la vieille Numiclie , tu suivras les pas des héros de Salluste. Tout le pays est encore plein des ruines qui parlent de ces grands hommes, c'est la partie la plus intéressante de l'Afrique. Alger ressemble à toutes les villes du Levant. Oran est moitié espagnol, moitié français et fort peu arabe, mais Gonstantine ne ressemble qu'à Gonstantine. La chute du Rummel est un beau spectacle.
Ta petite mère t'attend pour faire avec toi des promenades à cheval. Ta chambre est prête. J'écris par ce courrier à ta sœur, et je te charge de l'embrasser quand tu la verras. Tu auras probablement la visite du général Daumas et du colonel Ganrobert qui sont à Paris.
J'attends de tes nouvelles avec impatience. Tu ne m'as pas écrit depuis que je suis à Gonstantine, et voici un mois que je suis arrivé. Tu pioches beaucoup et moi de même.
J'ai déjà passé douze jours hors de chez moi. Ma province est aussi grande que les provinces d'Alger et d'Oran réunies; tu comprends quel temps il faut que je donne au travail pour administrer tout ce pays. Je ne vois ta petite mère qu'aux heures du repas et le soir. Adieu, mon Adolphe, sois laborieux, apprends de bonne heure à devenir un homme. Ta petite mère t'embrasse.
Présente mes compliments et amitiés à ton proviseur.