‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 12 sur 52 · A M. DE FORCADE, AVOCAT A PAKIS · texte numérisé non relu

A M. DE FORCADE, AVOCAT A PAKIS

Goiistantine, le 22 mars 1850.

Cher frère, je rentre d'une tournée de douze jours que je viens de faire dans ma division. J'ai vu bien du pays et un magnifique pays, beaucoup de centres agricoles et encore plus de misères en tout genre. Les pauvres gens! Le peu qui en restera aura payé bien chef le pain qu'il arrachera de ses sueurs. Triste expérience et qui ne fait pas honneur à ceux qui l'ont faite.

J'ai passé trois heures avec les transportés. Il faut voir ces gens-là, causer avec eux pour s'imaginer où peuvent conduire la folie, l'aveuglement, l'exaltation. J'ai voulu leur parler raison , les éclairer sur leur véritable position. Ils m'ont répondu par des vociférations : « Des juges, des juges, des juges ou la » mort. »

Je leur ai dit alors bien tranquillement : « Que je » ne m'expliquais pas comment la plupart d'entre » eux demandaient encore des juges, eux qui savaient » si bien ce que rapportait la justice. » Sur quatre cent quarante-huit transportés, il y a environ trois cents repris de justice. J'ai déjà donné à notre frère des détails qu'il pourra te communiquer.

J'ai retrouvé Louise bien triste et bien ennuyée de mon absence. Que sera-ce quand je vais être d<*ux

mois dehors, mai et juin? Je donnerais beaucoup pour t' avoir à Constantine avec Adélaïde. Je sais bien que c'est difficile à cause des affaires du Palais, niais Constantine vaut la peine d'être vu.

J'ai donné un très-beau bal le jeudi de la mi-Carême. On a dansé jusqu'à quatre heures du matin. Les galeries étaient tapissées et faisaient salon. Tout était illuminé à giorno. C'était vraiment beau et j'avais trois cents personnes dont cinquante huit femmes et quelques jolies toilettes.

Ce palais a été créé pour les fêtes, c'est une décoration des Mille et une Nuits, malgré tout ce qu'on a déjà fait pour le gâter. Louise a trois salons : un petit salon particulier près de sa chambre à coucher, meublé par elle avec un goût parfait, un salon plus grand pour les réceptions ordinaires, et un grand salon superbe, suivi d'une salle à manger pour quarante personnes. Nous allons prendre un jour après Pâques, et nous recevrons une fois par semaine. On aura bien de la peine à réunir la société assez divisée de Constantine.

Tout cela ne me fait pas une vie douce. J'ai trop à faire et une responsabilité énorme. J'ai beau avoir le travail facile, j'ai bien de la peine à pouvoir faire face à tout. Je travaille donc pour arriver plus vite à la troisième étoile, et alors j'irai me reposer en France, à Bordeaux. C'est une belle division, mais bien petite auprès de celle de Constantine.

Ecris -moi et donne-moi des nouvelles. Si j'en croyais les lettres adressées aux transportés, lettres

que j'ai lues, la France serait bientôt dans le sang, les Rouges au pouvoir, et les modérés et les bourgeois à l'eau. Nous verrons bien.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Constantine, le 30 mars 1850.

Ta lettre du 13 mai, cher frère, m'est parvenue le 26. Vous êtes toujours dans la douleur, mes pauvres amis, et vous y serez longtemps encore. Je le conçois ; je ne vous donne pas de consolations : en est-il à offrir à une mère, à un père qui perdent un enfant chéri ! Seulement, je vous dirai, la pauvre petite Marie, après sa congestion cérébrale, eût vécu paralysée, si elle avait pu vivre. Dieu, qui avait permis ce malheur, a donc bien fait de la ramener à lui. Respectons sa volonté. Louise se désole en pensant au chagrin de sa sœur; mais elle regrette moins de n'avoir pas d'enfants. C'est une grande bonté du marquis de ïrazegnies, d'être venu, à son âge, consoler sa fille; c'est d'un noble cœur. Hélas! pauvre frère, pourquoi étions-nous si loin ! comme lui, nous serions venus pleurer avec vous.

Ne me parle plus politique. La politique me brise le cœur. Vos Parisiens payeront leur sottise un peu cher. Quel choix ! C'est incroyable. Il y aura une fête chez les transportés de Bone. Ils auront un col-

lègue pour les défendre à Paris. Le gouvernement voit cela d'un œil tranquille. Quel génie assez puissant vous arrêtera sur le bord de l'abîme? La France s'en va : avant dix ans, nous serons à la queue des nations. Jusqu'à nos hommes d'Afrique qui ressemblent à des lampions éteints. Changarnier seul est debout ; homme d'esprit et d'action, brave, ferme, vigoureux,.... mais pas homme d'État. Il s'enveloppe dans les nuages du mystère, parce qu'il ne sait pas lui-même ce qu'il veut, quel parti suivre et ne se sent pas assez fort pour choisir son but. Il est cependant le seul sur lequel on puisse compter pour comprimer le désordre et mater les méchants. Pauvre France!! Je me trouve heureux d'être ici. Ma machine marche. Je commence à sentir ma division dans la main. Ce n'est pas une petite chose que de faire fonctionner une armée de vingt-cinq mille hommes, éparse sur une grande province, entourée d'une frontière sourdement hostile, au milieu de tribus nombreuses et mal intentionnées, en face de chefs arabes mal soumis, conspirant toujours, volant leurs administrés, et tout cela côte à côte avec une administration mal assise, toujours sur la hanche, et nous entravant au lieu de nous aider. Débrouille-toi dans ces difficultés-là....

J'ai un plan pour ma campagne de printemps dans l'Aurès. Je le crois bon. Je te l'expliquerai, tu me suivras sur tes cartes. Il faut d'abord que le gouverneur et le ministre donnent à mon plan leur approbation.

Le fils du général duc de Clermont-Tonnerre est chez moi depuis quelques jours. Il nous était recommandé de Paris. C'est un charmant jeune homme. 11 ira vous voir et vous parler de nous. C'est le père de ce jeune homme qui, étant ministre, me fit entrer en 1827 au 19e, que je quittai sottement. Je serais heureux de m' acquitter envers le fils de ce que le père fit pour moi \

Mon aide de camp, M. de Place, vient de faire une longue et douloureuse maladie. Il est en convalescence, mais si faible que je ne crois pas qu'il puisse me suivre dans ma prochaine expédition. J'ai renforcé mon état-major du capitaine Boyer, fils du général de ce nom, celui qu'on avait surnommé Pierre-le-Cruel, très-brave homme du reste, habitant Paris. Son fils est un officier distingué. Tel est le personnel de ma maison militaire, avec M. des Mesloises, maréchal des logis de spahis, faisant fonction de secrétaire.

Charron nous revient plus fort et plus ancré, Charron nous revient marié. Je suis heureux au possible de cette double chance pour notre gouverneur, que j'aime et que j'estime infiniment.

Ferons-nous une ou deux expéditions au nord et au sud? Rien n'est encore décidé. Le ministre aime la paix, craint la guerre, et provoque mon avis. Je l'ai servi selon ses goûts. Je lui ai répondu. Je m'en-

1 Attaché en 1852 à l'état-major du ministre de la guerre, Je marquis de Clermont-Tonnerre accompagnait le Maréchal à la bataille de l'Aima.

gage à maintenir ma division calme et tranquille, et,

dans tons les cas, à rester le maître chez moi

Mais, laissez-moi faire. Si je fais la guerre, je ne vous demanderai, à vous gouvernement, ni argent ni hommes. Alger est là. Pour le moment, il serait assurément bon et utile de frapper en même temps au nord et au sud, mais il n'y a pas urgence, rien ne périclite. Deux expéditions vous effrayent, la Kabylie surtout, ajournez-la. J'irai au sud, je me fais fort de maintenir l'ordre partout, et je continuerai mes négociations avec Bou-Akkas. L'année prochaine, libres du sud, nous serons dans de meilleures conditions pour agir dons le nord, en raison même de nos relations avec Bou-Akkas et les Ben- Azzedin. Je crois que c'est bien raisonné, qu'en dites-vous, mon maître?

Mes négociations entamées avec Bou-Akkas, qui a toujours refusé de venir à Constantine, même sous le duc d'Aumale, marchent bien. Sais-tu que ce serait un résultat immense, et plus grand que bien des victoires?

Constantine, le 15 avril 1850.

Voici deux courriers, cher frère, celui de France et celui d'Alger, qui m'arrivent sans une ligne de

toi ou d'Eugénie, sans un mot de mon frère Forcade. Tu comprends mon inquiétude. Je n'aurai de lettre, maintenant, que le 24 ou le 25. C'est presque un mois sans nouvelles de toi. Je ne reconnais pas là ton exactitude habituelle. Je suis d'autant plus tourmenté que, ni ta femme ni toi, vous n'êtes remis de la terrible secousse qui vous a si cruellement éprouvés, et que ta santé n'était pas bonne. J'attends le 24 avec anxiété.

Le ministre et le gouverneur ont approuvé mes plans. L'expédition de Kabylie est renvoyée à l'année prochaine. Je fais l'expédition des Nemcnchas et de l'Aurès comme je l'ai proposé.

La tournée sera longue et fatigante, mais, je l'espère, fertile en bons résultats.

Le général de Barrai conduira une colonne de Sétif à Bougie, et fera les affaires de sa subdivision. Je reviendrai par Sétif où il sera de retour à mon passage. Louise viendra m'y rejoindre. Ce serait une belle occasion pour notre frère et Adèle de voir le centre de l'Algérie.

As-tu suivi mes opérations futures sur la carte? Tu as pu voir que j'allais parcourir du pays. J'ai modifié quelque chose dans le plan que je t'ai décrit. Au lieu de commencer par l'Aurès, où il y a encore des neiges, et pour éviter les mauvaises chances en me trouvant dans les montagnes inactif et gelé, je commencerai par les Nemenchas. J'aurai moins chaud pour y aller, et cette opération demandant quinze à vingt jours, je n'entrerai dans l'Aurès que

vers le 20 mai, alors il n'y a plus de neige à craindre. J'irai directement de Bathna à Aïn-Ghenchela, et de là à Négrin, pour prendre les Nemenchas par l'extrême sud ; ensuite, je rentrerai de Tebessa à mon poste-magasin, et, bien ravitaillé, je pénétrerai dans l'Aurès, d'où je ne sortirai qu'après l'avoir organisé puis, je descendrai jusqu'à Biskra, Bou-

çada, etc.. C'est un plan hardi. Je vois tout, j'examine tout, et je reviens par Sétif, connaissant tout le sud et sud-ouest de ma division. Tu me suivras du doigt sur la carte, frère.

AU MÊME

Gonstantine, le 26 avril 1850.

Enfin, ta lettre du 9 avril me parvient hier, et je pars le 29. J'étais dans de cruelles transes. Je vous rêvais tous malades, Eugénie et toi... Le 30, je serai à Bathna, et je ferai mon premier mai sur les ruines de Lambessa ; le 15, je serai à Tebessa.

Mllc d'Avannes, fille d'un conseillera la cour d'Alger, sera ici le 27. Je laisse donc Louise avec une société agréable, c'est un grand poids de moins que j'ai sur le cœur.

J'avais bien pensé, en effet, que Forcade ne pourrait pas quitter le Palais dans le moment qui doit y

décider de son avenir. Je le comprends et le regrette. Je n'espère pas davantage le voir à l'automne. Il ira à Malromé auprès de notre mère, c'est naturel. Je ne le verrai donc pas à Gonstantine, j'en suis fâché.

Mon fils m'écrit. Le pauvre enfant travaille et semble prendre un peu de confiance. Son examen l'effraye dans une perspective encore éloignée. II ne doit ni se désoler, ni se décourager. Qu'il fasse tout ce qu'il pourra, nous verrons après.

Ne me laisse pas longtemps sans lettres. Quand je ne reconnais pas ton écriture sur l'énorme paquet que m'apporte chaque courrier, je jette tout dans le panier avec humeur.

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