A M. DE FORCADE, AVOCAT A. PARIS
Gonstantine, le avril 1850.
Cher frère, j'ai reçu ta lettre et tout en maudissant lé sort et les circonstances, je ne puis m'empêcher de trouver tes raisons justes et bonnes. Il est évident que, dans ce moment où tu perces et tu montes, une absence te serait préjudiciable. Fais donc ton nid,
travaille, fais fortune pourvu que la république
sociale et le communisme ne se marient pas, et ne prennent pas ta fortune et celle de tout le monde pour dot. Quel siècle , cher frère , et qu'il est bon
d'être loin de toutes les horreurs qui se préparent ! Je verrai tous ces malheurs en servant mon pays. J'espère qu'ils ne gagneront pas notre Afrique. Nous avons des repris de justice déguisés en Rouges, mais nous sommes forts; j'en ferai fusiller vingt à Constantine, autant à Bone et à Philippeville et nous serons tranquilles. Je n'hésiterai pas une seconde. Je te réponds que ma province ne sera pas envahie par les Rouges.
J'ai reçu du duc d'Aumale une lettre très-réservée, mais pleine d'affections et de sentiments nobles et généreux. Il plaint la France, la regrette, et gémit de la voir tombée et malheureuse.
Louise est désolée de ne pas voir arriver ta femme. Elle se faisait un bonheur de passer quelques mois avec elle. Elle avait complètement arrangé votre appartement. La peau de lion et de panthère y dominait avec les tapis et les nattes du pays. J'avais arrangé pour vous un voyage à Sétif, où vous seriez venus me chercher.
Je pars après-demain, et je vais faire une longue et importante expédition. J'ai envoyé mon plan de campagne à notre frère. Je n'y ai apporté qu'une modification. Je commencerai par les Nemenchas, pour n'entrer dans l'Aurès que le 20 mai, après les neiges et pour y arriver avec le bon effet moral du châtiment et de la soumission des Nemenchas.
J'ai reçu une lettre de notre frère, mais le temps me manque pour lui écrire. Je le ferai à Bathna , après avoir vu Lambessa.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE
Bathna, le 1er mai 1850.
Chère bien-aimée, je rentre de Lambessa où j'ai passé huit heures clans une admiration continuelle. Ces ruines magnifiques ont produit sur moi un effet inconcevable. Déjà disposé aux idées sérieuses, je me suis trouvé au milieu des restes morts d'une ville jadis florissante. Toutes ces inscriptions, toutes ces colonnes encore debout me parlaient d'un passé auprès duquel nous sommes petits, et je me disais : Ce n'est pas la peine de se donner tant de mal pour créer, quand on voit quelle est la fin des plus belles choses. Nous avons déjeuné près du temple d'Esculape, et la musique de la légion venait frapper les échos si longtemps muets des ruines de Lambessa. J'ai donné à M. Couenes un petit morceau de marbre calciné pris sur les ruines du temple d'Esculape. Il te le remettra comme un souvenir qui te dise que partout je pense à toi. Je suis arrivé hier à cinq heures et demie à Bathna, après avoir été traversé par la pluie qui nous a trempés depuis midi jusqu'à quatre heures. J'ai fait mon entrée à la tête d'un goum magnifique de deux mille chevaux et au bruit du canon. Ce goum nous a fait pendant la route une superbe fantazzia qui a failli causer des malheurs. Figure-toi que M. F... s'était joint à mon état-major; or, il ne tient pas plus à cheval que la rosée sur la feuille après
midi. Je ne pensais guère à M. F... et, en voyant le goum rangé en bataille, je me suis porté au galop pour le passer en revue. Mon état-major et plus de cent cavaliers qui étaient avec moi ont suivi le mouvement. Le cheval de F... s'est animé et il n'a pas pu s'en rendre maître, et il est arrivé comme une avalanche, comme un ouragan sur le cheval de Bizot, Fa pris en travers, et le choc a été si violent que les deux hommes et les deux chevaux ont roulé dans la poussière, et les cavaliers qui étaient derrière ont passé par-dessus. Enfin, chacun s'est relevé et personne n'était mort. Il n'y avait pas même une lunette de faussée ni un verre cassé. J'ai eu un moment d'angoisse terrible, je les croyais tués tous les deux. F... a juré que jamais on ne le rattraperait dans une pareille bagarre.
J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui et je suis fatigué ce soir. Demain, je t'écrirai encore. Je partirai le 3 pour Ghenchela et j'y arriverai le 6. Mes affaires vont bien. Les Arabes ont peur, ils viennent se soumettre. Ma carte de visite leur coûtera cher.
A LA MEME
2 mai 1850.
Nous avons aujourd'hui un vent froid ; je ne fais pas de courses à cheval et je vais visiter l'hôpital.
les casernes et les magasins. Je ferai ma correspondance pour Alger, Constantine, France, et je donnerai mes ordres pour le départ de demain. Demain, chère Louise, je m'éloignerai encore un peu plus de toi, car à Ghenchela et chez les Nemenchas, notre correspondance sera plus difficile.
N'oublie pas de t'occuper du logement du gouverneur et de ton petit salon d'en bas, afin que tout soit bien organisé.
Ton autruche est arrivée ici, veuve de sa compagne qui est morte en route. On va en faire demander une autre. Installe les gazelles dans ton petit parc. Tout cela t'amusera.
Adieu, chère bien-aimée; dis à toutes ces dames, que MM. de Mirbek, de Brandon, Legrand, Farenc, se portent à merveille. Nous sommes tous rouges comme des écrevisses, c'est affreux....
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Bathna, le 2 mai 1850.
Cher frère, je suis ici depuis le 30 avril ; j'ai passé une partie de la journée d'hier au milieu des ruines de Lambessa. Quel peuple, quelle ville, quelles ruines ! Quatre lieues de pierres énormes, gigantesques ; une via sacra de deux kilomètres, menant au temple
de la Victoire admirablement conservé ; colonnes debout, mosaïques, point de toitures ; ruines parsemées de temples, de cirques, de bains, de monuments funèbres et d'arcs de triomphe ; un temple d'Esculape, sur les marches duquel je suis resté absorbé une heure, pendant que la musique de la légion me jouait des valses de Strauss.
On a relevé des fouilles une statue d'Esculape, une statue d'Hygie.... admirables... marbre blanc ; Hygie a perdu la tête et un bras, Esculape est entier, moins un bras. C'est une des belles statues que j'aie vues de ma vie. Là, près de cette Lambessa, jadis si belle, si florissante et dont les ruines parlent si
haut, je vais créer quoi? un pénitencier pour
renfermer les fous furieux que la France rejette de son sein. J'ai reculé de deux kilomètres l'établissement projeté,... j'ai peur pour mes ruines.
On dit que celles de Tebessa sont plus belles encore ; que sont-elles donc ?
Avant d'arriver à Bathna, j'avais vu le tombeau de Syphax, appelé par les Arabes le Madrazzin. C'est un vaste monument conique à escaliers, comme les pyramides, et avec une couronne de colonnes ; on en a découvert l'entrée.
Singulier rapprochement: la 3e légion romaine était à Lambessa, elle était commandée par Flavius. C'est le colonel Carbuccia, commandant la 2e légion, qui a retrouvé le tombeau de Flavius, son collègue, comme il dit, et lui a fait ériger un monument où le fait est rapporté.
J'ai été reçu à Bathna par un superbe goum de plus de deux raille chevaux. Les chefs en tête sont venus au-devant de moi, en faisant une fantazzia monstre. Ces hommes ont de beaux chevaux. Le mien ne le cédait à aucun des leurs.
La politique va bien. Les Nemenchas ont peur, payent l'impôt et parlent de se soumettre. Je crois que je ne tirerai pas un coup de fusil.
J'ai laissé ma femme bien chagrine, j'ai moi-même une peine profonde d'être loin d'elle. Je l'aime tous les jours davantage. Il est difficile d'être plus gracieuse qu'elle, et surtout d'avoir des sentiments plus nobles et plus élevés.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTIN E
Au bivouac de l'Oued-Bou-Freis, le 4 mai 1850.
Nous avons eu une journée assez fatigante, chère Louise : elle a commencé par un brouillard et du froid, de sorte que jusqu'à dix heures, j'ai conservé mon caban. Mais après le déjeuner, le soleil d'Afrique a paru et je suis arrivé au bivouac à trois heures, la tête un peu lourde. Nous avons chassé un lièvre, mais Plock a dégénéré, il ne chasse plus que les lézards et a couru après mon cheval sans voir le lièvre. Nous marchons au milieu du gibier. On organise une chasse
au lion dans l'Aurès et j'espère que tu auras une belle peau.
A Constantine, vous êtes en fête aujourd'hui : revue, illuminations, salves d'artillerie, etc. J'ai prescrit au colonel Bouscarin de donner au préfet, à la milice et aux autorités militaires, un grand banquet. Je ne dois rien à personne au camp et je suis bien aise de pouvoir me dispenser de fêter la République et sa constitution, qui me paraît débile....
Adieu, chère bien-aimée, le courrier va partir. Je ferme le paquet en y fourrant mille baisers.
A LA MEME
Ghenchela, le 7 mai 1850.
Chère amie, je suis arrivé hier à Ghenchela, mais j'ai été si occupé que je n'ai pu trouver une minute pour t'écrire. La colonne d'Eynard arrivait par le nord pendant que la mienne arrivait par l'ouest. Il m'a fallu établir mon camp, visiter ma redoute qui avance beaucoup, voir les chefs arabes, donner à dîner aux officiers de la colonne Eynard. J'ai cinq mille hommes à nourrir et onze cents chevaux ou mulets. Toute cette masse passe comme un nuage de sauterelles, dévore tout et ne laisse rien derrière elle.
Je ne sais encore si les Nemenchas voudront la
paix ou la guerre. Ils ne sont pas tous venus à mon camp et je crois que je serai forcé d'agir.... Les affaires, surtout avec les Arabes, vont toujours lentement. Ils ne se pressent jamais, parce qu'ils espèrent au lendemain, et, avec moi, le lendemain est absolument pour eux comme la veille.
La position de Ghenchela est très-militaire. Nous sommes à l'entrée de trois plaines immenses que nous commandons. Il y a des ruines, du bois et de l'eau très-belle et très-abondante. Plusieurs ruisseaux d'eau courante traversent mon camp. J'en ai devant ma tente, et mon vin y est au frais. Tout cela serait charmant, si tu n'étais si loin de moi....
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Au bivouac de Ghenchela, le 8 mai 1850.
Crois-tu, cher frère, que je t'écris dans ma tente fermée, un brazero au milieu, et les pieds et les mains gelés ! Ce n'est pas la peine de pérégriner dans le sud pour y jouir d'un froid de Sibérie. Hier nous avions vingt-sept degrés, aujourd'hui nous gelons et demain peut-être nous grillerons. Charmant climat! 11 a beaucoup neigé dans l'Aurès, mais je n'y entrerai pas avant le 20.
La jonction de mes colonnes a eu lieu comme par
enchantement, à la même heure, le 6. J'ai formé un camp immense, organisé mes brigades, assuré mes vivres, fourrages et convois, et demain je pars pour El-Zuni, d'où je me porterai par une marche de nuit rapide sur Aïn-Guiber où sont les insoumis et leur chef. Le 10, tout sera fini. Je resterai quelques jours dans le pays pour faire payer et organiser, puis je marcherai sur Tebessa où je serai le 16 ; vers le 20 ou 22 je serai de retour à Ghenchela et le premier acte de mon drame sera joué ; le deuxième se passera dans l'Aurès; le troisième dans Bathna ; le quatrième à Sétif et à Gonstantine.
Je me suis imposé, frère, une lourde tâche; me voici au milieu des Arabes toujours mal disposés pour nous. Le long discours que je viens de faire à leurs chefs, pour les engagera payer et à rester tranquilles, sera-t-il écouté? Il faut qu'ils soldent l'impôt de 49, celui de 50, ie transport de ma colonne et la construction du fort de Ghenchela ; tout cela fait un total de 165,000 francs, c'est beaucoup.... J'ai cinq mille fantassins et cinq cents chevaux, plus deux cent cinquante mulets. Il faut nourrir hommes et bêtes. J'ai cent mille rations à Ghenchela, j'en fais venir de Bathna, j'en fais porter à Tebessa, j'en retrouverai à Biskra. Ce sont bien des combinaisons, c'est un vrai casse-tête. J'y suis fait. Viennent maintenant les opérations de guerre, c'est la partie amusante et facile. Je n'aurai guère qu'un ou deux combats dans les Nemenchas et pas davantage dans l'Aurès, si j'en ai.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTIN^
Au bivouac de Zoui, le 9 mai 1850.
Chère Louise, j'ai fait hier à Ghenchela plusieurs coups d'État avec les Nemenchas. J'ai changé leur caïd et je leur ai donné un homme intelligent et vigoureux qui m'est dévoué et qui saura les mener. J'ai une colonne magnifique: je la regard is aujourd'hui dans ces vastes plaines brûlées par le soleil, elle tenait plus d'une lieue. 11 y a de quoi mettre à la raison tous les Nemenchas. D'ici à deux ou trois jours, je verrai la tournure des affaires et je saurai à peu près quand je serai à Tebessa. Je n'entrerai peut-être pas dans l'Aurès avant le 25, et cela me mènerait au 10 juin pour arriver à Biskra. C'est bien tard : il fait trop chaud par là pour les pauvres soldats.
Mes lévriers nous ont donné, ce matin, le spectacle d'une jolie chasse au lièvre. Plock était en tête : il allait saisir l'animal, lorsqu'il a été dérangé par le cheval de M. Vignart, et Léda qui suivait de près a remporté la palme et saisi la pauvre bête qui sera mangée demain.
A LA MÊME
11 mai 1850.
Je suis contrarié, chère amie : je croyais cette nuit surprendre les insoumis, et à minuit j'ai appris qu'ils s'étaient enfuis. J'envoie demain une petite colonne avec le colonel Mirbek et Espinasse pour faire payer les tribus et hâter les affaires, mais je vois avec regret que je ne serai pas à Tebessa avant le 18. Je suis pour au moins quatre jours dans ce bivouac. C'est le centre du pays. Envoie-moi mes tabourets et chaises de bivouac. Ceux que nous avons sont vieux et se brisent. De Neveu en a déjà tué trois sous lui, et il a manqué se tuer lui-même en tombant dans une cave que j'avais fait faire près de ma tente pour tenir le vin au frais. 11 en est quitte pour une contusion.
A LA MEME
Au bivouac de Raz-Gueber, le 12 mai 1850.
Chère bien-aimée, je t'écris au bruit du plus épouvantable orage qui, depuis une heure, est venu as-
saillir mon pauvre camp établi au .milieu d'un bassin entouré de montagnes. Le tonnerre est si effrayant, que les chevaux se cabrent, et ceux qui sont mal attachés s'échappent et courent au hasard. A deux reprises différentes, il est tombé des grêlons plus gros que des pois. On vient de m'en envoyer une pleine gamelle, dans laquelle on peut aisément faire frapper du Champagne. Quel temps! le 12 mai, au sud, de la glace, de la grêle! Demain nous étoufferons ; ce matin dans la poussière, à présent dans la boue.
Je n'ai pas de lanternes pour ma tente. Si tu en trouves deux bien fortes en cuivre jaune avec les glaces bombées, comme celles que j'avais à Alger, envoie -les moi avec des bougies que l'on puisse adapter à l'intérieur. Si j'avais eu ces lanternes, Neveu, Bizot et Eynard ne seraient pas tombés autour de ma tente qui est perfide à cause de ses grandes cordes.
Je n'ai encore pu jouer qu'une seule fois le whist, et encore pour m'obliger à veiller, parce que je voulais faire partir une colonne à minuit. J'avais invité tous les colonels. Nous avons bu du vin chaud. Un courrier extraordinaire m'arrive : je le fais repartir avec cette lettre... Je t'envoie mille tendresses.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A TARIS
Au bivouac de Raz-Gueber, le 12 mai 1850.
Me voilà en pleins Nemenchas, frère, parcourant un pays où les ruines obstruent nos pas. Des temples chrétiens avec ces inscriptions curieuses : Fide in Deo et ambula. — Si Deus pronobis, quis adversus nos? Tout cela est devant mon bivouac. J'ai fait faire quelques fouilles, on a trouvé de petites médailles sans valeur. Hier, nous avons reconnu les ruines d'une grande ville. J'y ai envoyé trois compagnies pour fouiller, rien ne dit encore le nom de tous ces lieux divers. Mes lévriers ont chassé un lièvre, et l'ont pris sur les marches d'un temple. Il n'en était pas plus dur. Les Nemenchas ne veulent pas de coups de fusil et payent. Je reste au milieu d'eux pour hâter la fin du compte.
Depuis quelques jours, nous sommes rôtis le matin et gelés le soir; cette vie est dure. Louise m'écrit souvent, elle fait comme moi, elle trouve le temps long et lourd. La Fontaine a raison :
« L'absence est le plus grand des maux. »
Je voyage comme le Juif errant. Je marche au milieu des sables. La bonne affaire, puisque je n'entends plus parler politique. Je voudrais vivre longtemps ainsi dans le désert, mais avec tous les miens. Peut-être en rentrant en France, tout vieux que je
serai, j'aurai moins de rides que de plus jeunes agités au milieu des soucis et des excitations politiques. Je commence à devenir furieusement philosophe, et à prendre les choses de ce monde en grande pitié. De longues lettres de toi me viendraient bien à propos.
J'avais déjà vu des ruines en Grèce, en Italie, en Asie, mais elles m'impressionnaient moins. Peut-être mon admiration pour l'antique était-elle moins développée, en raison de mon peu de réflexion ; peutêtre aussi que je trouve les ruines plus dignes d'attention à mesure que je me rapproche d'elles? C'est un langage bien poétique et bien profond que celui de ces énormes pierres séculaires qui sont restées debout au milieu des tempêtes et de la destruction des mondes.
Je rapporterai à ma femme un curieux album. J'ai un dessinateur attaché à ma colonne. C'est un jeune fourrier aux chasseurs qui a été à l'École polytechnique, renvoyé pour opinion. Son crayon n'est pas rouge. J'ai aussi, dans la légion étrangère, un ex-officier hongrois que j'ai fait sergent; il dessine fort bien.
J'ai un aumônier, l'abbé Parabère, que je viens de faire recevoir chevalier de la Légion d'honneur devant la deuxième brigade. 11 va nous dire la messe en face d'un vieux temple chrétien. Toute l'armée y assistera. Est-ce que tu ne trouves pas qu'on élève mieux son âme vers Dieu en plein air que dans une église ; le vrai temple de Dieu, c'est la nature. L'abbé Parabère est enchanté de dire sa messe. Moi,
je penserai à vous tous, à ma femme, à mes enfants. Comment vont-ils? Adolphe travaille-t-il? Son moment fatal approche. Que faire s'il échoue, conseillemoi. Enfin, frère, Dieu nous aidera. Nous étions dans une position moins bonne que celle de nos enfants.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANl'INE.
Au bivouac de Ridjlen, le 15 mai 1850.
Rien de bien neuf depuis ma dernière lettre, ma femme chérie. Mirbek est rentré hier avec la colonne que je lui avais confiée et il m'a ramené quarante-cinq prisonniers-otages, pris parmi les chefs et les grands des Ouled-Rechaich. J'en tirerai le meilleur parti possible Demain, en arrivant au bivouac de Aïn-Sabaïm, je partirai moi-même avec ma cavalerie et des troupes sans sacs, et je razzierai les Alaârmes qui ne veulent point payer l'impôt. Je leur apprendrai comment on fait les coups de main vigoureux.
Hier, trois lions sont venus à cinq cents mètres de notre camp et se sont rencontrés à peu de distance avec un capitaine de spahis et son ordonnance qui se promenaient. Le pauvre officier a eu une grande émotion, comme tu penses. 11 prenait les lions pour des veaux, puis pour des bœufs, et enfin
pour ce qu'ils étaient. Aujourd'hui nous avons vu un troupeau de gazelles ; quelques Arabes les ont chassées inutilement, c'était un spectacle charmant de les voir courir.
Un bruit affreux court au camp, il vient de Bone par un bateau d'Alger. 0n dit que le 4, à Alger, pour célébrer la fête, on a fait sauter une mine trop chargée, que douze personnes ont été tuées et quarante blessées. On cite parmi les morts, sans les nommer, un général et un président de la cour. Les mauvaises nouvelles volent à travers les airs. Je voudrais que mes baisers pussent prendre le même chemin pour arriver jusqu'à toi
A LA MEME
Au bivouac d'Aïn-Sabaïm, le 16 mai 1850.
Aujourd'hui nous avons chassé le lièvre et la gazelle. J'ai pris pour toi une jolie petite gazelle et une belle antilope, mais j'aurai bien de la peine à les faire parvenir à Constantine. Cependant j'essayerai. J'ai reçu ta lettre du 13. Les malheurs de ton autruche m'ont fendu le cœur, mais puisque :
« L'on a graissé la patte à ce pauvre animal, »
j'espère que cela ira bien. 11 faudrait cependant
qu'elle pût vivre en bonne intelligence avec les gazelles ses concitoyennes.
La catastrophe du 4, toute malheureuse qu'elle soit, a fait beaucoup moins de victimes qu'on ne le disait. C'est un vilain jeu que ces mines, et je* frémis à l'idée que tu aurais pu être parmi les curieuses avec moi, si j'étais resté à Alger
A LA MEME
Tebessa, le 17 mai 1850.
En arrivant ici, j'ai été reçu ce matin par toute la population, drapeaux en tête, fantazzia, etc.; mais la chose la plus amusante, la plus curieuse, est celleci : on avait recouvert deux hommes avec une peau de lion superbe et toute fraîche. Les deux Arabes imitaient l'animal dans la perfection. Cavaliers, piétons, chassaient le faux lion qui, à chaque coup de fusil, se dressait, sautait, roulait. Nos chevaux se cabraient, nos chiens hurlaient; enfin, le lion a été abattu et est venu tomber à nos pieds. On lui a de, suite arraché sa peau, qui est magnifique et ornée d'une belle crinière, et on me l'a offerte. Elle t'arrivera avec une belle couverture fort curieuse donnée par le caïd de Tebessa.
A LA MEME
Tebessa, le 18 mai 1850.
Je t'écris gelé, transi. Depuis hier soir, la pluie tombe à torrents. J'ai été mouillé jusque dans mon lit. Je n'ai pas encore eu le temps 'd'aller visiter Tebessa, ses temples, ses ruines, ses murailles romaines. J'irai demain s'il ne pleut pas. Le ciel est noir et menaçant. Quel temps pour le 18 mai à Tebessa, à quatre pas de la régence de Tunis dont je vois la frontière.
Je ne sais pas si nous pourrons nous rejoindre à Sétif. Gela dépendra des affaires, de Barrai et de mille circonstances; mais ce que je sais, c'est que de Biskra j'irai directement à Sétif par El-Cantara. Je te verrai donc vers la fin de juin.
A LA MEME
Tebessa, le 19 mai 1850.
Chère bien-aimée, toujours même horrible temps, noir, froid, pluvieux. Nous sommes en plein décembre. 11 a neigé dans l'Aurès et dans mon malheur, je me trouve heureux de ne pas y être. Je rentre à
Tebessa que j'ai été visiter malgré la pluie et la boue. Quels contrastes! Des ruines magnifiques, une porte triomphale de toute beauté : tu en auras les dessins ainsi que ceux d'un amour de petit temple ; des colonnes énormes en marbre rouge : je t'en rapporte un morceau, et tout cela au milieu d'un cloaque immonde, d'une ville de décombres! Les jardins sont admirables ; il y a des noyers séculaires et des arbres fruitiers de toute espèce.
Ce mauvais temps-là, si inconcevable, n'avance pas mes affaires. Je devais recevoir ici un énorme convoi de moutons qui n'ont pas pu voyager ni passer les rivières que j'aurai moi-même peine à traverser demain, s'il pleut encore ce soir et cette nuit.
A LA. MEME
Au bivouac, sur l'Oued-M , le 22 mai 1850.
Ta lettre est venue bien à propos pour me faire oublier une journée bien longue , bien fatigante et pleine de sirocco , et par-dessus le marché traîner une queue de dix à douze mille moutons. . . deux lieues de gigots... Je m'en débarrasse demain et j'envoie tout cela à Constantine. Ma razzia a réussi à merveille. Les Nemenchas sont épouvantés et payent. Le
soir même ils m'apportaient de l'argent. J'ai obtenu un résultat à peine espéré.
Je viens de voir un village digne de la Suisse, Oskou: des cascades magnifiques, des jardins admirables : pays sauvage, type tout à fait arabe.
Je saurai après-demain, à Ghenchela, si je garderai la cavalerie jusqu'au 20 ou si je la renverrai le 27. Ainsi, tu peux annoncer aux aimables veuves qu'elles auront leurs maris à Gonstantine le 31 mai ou le 5 juin. Ils sont plus heureux que moi.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Au bivouac d'Aïn-M'toussa, le 23 mai 1850.
J'ai obtenu un résultat excellent. Jamais les Nemenchas n'avaient payé leurs impôts; fuyant vers le sud, ils se moquaient des colonnes. Je les ai tournés par le sud. Aux tribus récalcitrantes, j'ai tué vingt bons cavaliers et un cheik, j'ai pris quinze mille moutons et quatre cents chameaux. Ils payent les impôts de 1845 et de 1850, environ 75,000 francs. Ils payent les frais de la guerre et la construction du fort de Ghenchela. J'espère qu'on sera content à Alger et à Paris.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A C0NSTANT1NE
Au bivouac de Ghenchela, le 25 mai 1850.
Ce matin, à six heures, j'ai été réveillé par le courrier d'Alger et ta lettre m'a causé une grande inquiétude. Quelle peur tu dois avoir eue, ma Louise chérie, à la vue de cet incendie si près du palais, et comme j'aurais voulu être près de toi pour te rassurer. Mon Dieu, je tremble à l'idée du malheur qui aurait pu arriver, si le feu avait gagné le palais. Ce pauvre Morel, que fera-t-il? Tu as bien fait de secourir la malheureuse femme.
J'ai reçu la triste nouvelle de la grave blessure de Barrai. J'en éprouve un chagrin mortel. J'aimais Barrai et depuis longtemps. Frappé au milieu d'un succès, il ne sentira pas la douleur. Celle de ses amis sera bien plus vive. J'espère encore qu'on le sauvera.
Rassure-toi pour moi, mon amie, je ne cours aucun danger.
A LA MEME
Au bivouac de Tamorgue, le 27 mai 1850.
Chère bien-aimée, dans quelques jours les courriers ne seront plus faciles , et je m'empresse de pro.fi-
ter de mes derniers bons moments. J'aurai une lettre de toi cette nuit ou demain, mais après cela, je n'en aurai peut-être plus qu'à Kanga le 1er juin ou même à Médina le 6.
J'ai reçu cette nuit le rapport du colonel de Lourmel sur l'affaire du 21. Ce serait trop beau si toute' ma joie n'était empoisonnée par la blessure si grave du pauvre Barrai. Les Kabyles ont perdu deux cents hommes, on a brûlé leurs villages. Us ont déjà demandé à se soumettre.
Je vais entrer demain dans les montagnes de l'Aurès où nous aurons moins chaud. Il fait de l'orage et en récrivant, j'entends le tonnerre gronder. Voilà bientôt un mois que je t'ai quittée, et je ne te verrai pas avant un mois. Que c'est long !
Nous avons eu la messe hier. Après la messe, spectacle ; un spectacle curieux donné par l'abbé qui , dans un accès de mauvaise humeur, a livré un combat singulier à sa mule. J'ai bien ri et, comme toute chose me ramène à toi, j'ai pensé à ta gentille mine si tu avais vu cela. . .
A LA MÊME
Au bivouac de Taourleut, le 30 mai 1850.
Je suis arrivé aujourd'hui à l'échelon le plus élevé de l'absence, ma Louise. Je vais descendre l'échelle
à partir de ce jour... Le mauvais temps m'a retardé de vingt-quatre heures de marche et de quarantehuit heures pour mes affaires. J'ai encore de bien mauvais chemins à traverser aujourd'hui et demain, et tout le temps que je resterai dans TAurès jusqu'à Biskra. Heureusement, j'ai deux chevaux d'une merveilleuse adresse, Malek et Pacha. Quel affreux pays nous parcourons, rien que des trous et des pierres, c'est le chaos....
A LA MEME
Au bivouac de Djelaïl, le 30 mai 1850.
Chère bien-aimée, je suis bivouaqué sous un rocher au sommet duquel est perchée une ville exactement comme Constantine du côté du ravin. Tous les habitants couronnent les hauteurs et me regardent établir mon camp. Les habitants n'ont jamais rien payé à la France. Je leur donne trois heures pour payer, ou je vais détruire leur nid de vautours et le jeter dans le ravin. Leurs jardins sont charmants. Ces arbres, ces jardins clans les fentes de rochers arides, ressemblent à des perles sur du fumier... De loin, le désert se déroule à mes yeux comme une vaste mer. C'est une vue imposante et belle.
Les chefs arabes arrivent ; je te quitte. Demain, mauvaise et longue journée dans les montagnes.
A LA MEME
Au bivouac de Kriran, le 31 mai 1850.
Chère Louise, quel pays sauvage et horrible! Pas un arbre , pas de végétation , pas même d'insectes, ils fuient cette terre maudite. Ma colonne tient trois lieues à travers ce chaos désolé ; nous marchons sur un, à la queue., dans des sentiers détournés où Ton roule sur des cailloux. Nous sommes partis à cinq heures du matin de Djelaïl que je n'ai pas détruit, parce que les habitants ont payé, et je suis arrivé à Kriran à une heure et demie. Mon arrière-garde ne sera pas installée au bivouac avant cinq heures du soir.
Après ces rochers arides, incultes, affreux, nous sommes tombés dans une oasis ressemblant à un village égyptien.... Des palmiers sur le bord d'une rivière, grossie et jaunie par les dernières pluies, des jardins assez beaux, quelques cultures, un village assez propre que je viens de parcourir.
Aucune colonne française n'avait encore passé par le Djebel-Chechar. Pour moi, je suis content d'y être venu, mais je n'y reviendrai plus. Le temps est
lourd et encore orageux, nous n'en avons pas fini avec les tempêtes.
A LA MEME
Au bivouac cTOueldja, le 1er juin 1850.
Pas de lettres de toi, ma Louise, pas de courrier, pas de nouvelles. Je suis d'une tristesse noire. . . Oueldja est une horrible ville bâtie en terre, au milieu de trois délicieuses oasis de palmiers, d'oliviers, de grenadiers. C'est une tache de boue noire au milieu d'un bouquet. Tout autour un horizon de montagnes très-rapprochées, et nues et arides. Ce contraste est admirable. Mon bivouac est dans un immense champ déjà moissonné et entouré de palmiers de trois côtés.
Je te rapporte de cette tournée des coquillages pétrifiés très-bien conservés, ramassés sur le pic le plus élevé du Djebel-Chechar. La mer a passé par là. Je te rapporte aussi une charmante écharpe de Tunis en belle soie. Je l'ai achetée au fils du cheik de Kanga.
A M. LEROY DE SAINT- ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Kanga, le 1er juin 1850.
Cher frère, cherche sur ta carte, entre Negrin et Biskra, un point qu'on appelle Kanga. C'est de là que je t'écris. Je viens d'y descendre du Pjehel-Chechar par des chemins sans nom. Je ne sais pas comment j'ai osé y jeter ma colonne. Au milieu de ces rochers arides et nus, vieux comme le monde, j'ai bivouaqué sous trois oasis délicieuses, bâties en terre grise, et entourées de palmiers et de grenadiers. Autant de petites Zaatcha que j'ai contraintes à payer et que j'aurais jetées dans le ravin en une heure. Telles sont Djelaïl, Khisan, Oueldja et Kanga.
T'ai-je écrit depuis la belle affaire qu'a eue la colonne de Barrai dans la Kabylie? Nous en aurions tous été trop joyeux si elle n'avait failli coûter cher. Barrai, au commencement de l'action, a reçu une balle en pleine poitrine. Il a remis le commandement à de Lourmel', qui a merveilleusement achevé l'œuvre. Barrai va mieux ; on a extrait la balle au-dessus de l'épaule gauche.
Nous avons cru, ici, Paris en état de siégé. La nouvelle était prématurée ; mais cela vous arrivera. On dit que Changai nier a pris des mesures draconiennes en cas d'émeute. État de siège pour toute la
1 Depuis général, lue glorieusement sous les murs de Séhastopol.
France, ordre de faire feu sur telie ou telle légion de la garde nationale, si elle se présente en armes. Tout cela est vigoureux et bien. Il faut en finir ou tendre le cou.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE
Oueldja, le 2 juin 1850.
Je rentre de Kanga, ma bien-aimée, et je viens de parcourir un pays qui doit être plus mauvais que celui qui mène aux enfers. Figure-toi des escaliers entre des rochers à pic et des précipices, et puis le lit d'une rivière encaissée. On voyage ainsi pendant une heure et demie, puis on entre dans une forêt de palmiers où nous avons déjeuné à l'arabe. J'avais amené la cavalerie et cinq cents hommes sans sacs. Ma colonne n'aurait pas pu passer. J'avais une suite de plus de cent officiers, tout le monde a mangé le couscoussou de Kanga. Nous avons dévoré des abricots. . . .
Demain, je m'élève de nouveau vers le nord pour redescendre ensuite sur Biskra. C'est là que nous souffrirons cruellement de la chaleur! Je n'y resterai pas longtemps.
A LA MÊME
El Bordj 0 Clieurfa, le 3 juin 1850.
J'ai reçu cette nuit ta lettre, et la douloureuse nouvelle de la mort de Barrai. Je n'étais pas couché, je veillais pour une affaire grave. J'ai pleuré mon vieil ami, j'ai déploré cette mort, toute glorieuse qu'elle soit. Arriver si haut, remplir si bien sa place, et mourir de la balle d'un obscur Kabyle. Encore s'il eût été tué en Russie ou en Angleterre, j'aurais moins de regrets. Pauvre Barrai, âme loyale s'il en fut jamais !
Sois tranquille pour moi, chère amie, mon heure n'est pas encore venue, et elle ne doit pas sonner en Afrique. Ce serait déjà fait, si cela avait dû être.
Quand je t'écrivais hier, à cinq heures du soir, d'Oueldja, j'étais loin de penser que quelques heures plus tard, cette oasis n'existerait plus. J^es habitants ont refusé de payer l'impôt, et ont eu l'audace de m'assassiner deux soldats du 20e. L'un a eu la tête couper1, et l'autre est revenu au camp couvert de sang. J'ai demandé les coupables, on me les a refusés. 11 était huit heures du soir. A minuit, la ville était investie et à trois heures et demie, à la pointe du jour, la charge battait, on enfonçait les barricades, on entrait dans la ville, on se battait dans les rues, dans les maisons et, à cinq heures, Oueldja
était en mon pouvoir, ses maisons en feu, et cinquante cadavres sur le terrain ; le reste s'est enfui. J'ai envoyé les femmes et les enfants dans l'oasis voisine de Bou-Hamed, route de Kanga. (l'est une leçon terrible qui effrayera les oasis et les Arabes. Je n'ai eu que quelques blessés, Oueldja n'existe plus.
Au bivouac de Médina, le 6 juin 1850.
J'ai reçu ton jambon, des légumes, du vin, et du pain de Bathna. 11 était temps, notre pain était moisi et nous manquions de légumes depuis longtemps. Je ne me remets pas vite de la secousse que m'a causée la mort de Barrai. Quand j'ai appris cette nouvelle j'étais très-préoccupé de mon affaire d' Oueldja que je faisais déjà investir. Je me suis contenu, et j'ai beaucoup pris sur moi, mais je l'ai payé : hier au soir, j'ai eu mes crampes d'estomac avec violence. J'ai pris douze gouttes de mixture qui m'ont calmé. Depuis, je suis toujours souffrant... Nous allons nous reposer ici demain, pas moi, car les jours de repos pour la colonne sont mes jours d'écriture et de travail.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Au bivouac de Médina (Aures), le 7 juin 1850.
Cher frère, tu ne me gâtes pas dans cette longue expédition. Je n'ai guère de ta prose et j'ai peur que ton silence ne soit une preuve de mauvaise santé. Chacun a ses douleurs dans ce fragile monde. J'ai appris, le 3, la mort de mon pauvre ami Barrai, tombé glorieusement sous le plomb d'un Kabyle.
Les gens d'Oueldja, comptant sans doute sur leurs palmiers, leurs murs et leurs jardins, ont refusé l'impôt, et, par voie de passe-temps, ils m'ont assassiné deux soldats du 20e qui s'en allaient péchant,
« Dans le courant d'une onde pure. »
L'un est resté sur le coup, l'autre est revenu au camp raconter l'attaque. Je me suis fâché, j'ai demandé les coupables, on m'a promené.
Cette nuit, à deux heures du matin, je faisais investir la ville barricadée, et, à la pointe du jour, pendant que je faisais occuper les palmiers et les jardins, trois bataillons pénétraient de vive force dans la ville où l'on se défendait de chaque maison. J'ai passé brûlant tout et laissant, dans les rues d'Oueldja, cinquante cadavres. Tout cela fut l' affaire de deux heures.
Les oasis et les habitants étaient terrifiés! Ils re-
connaissent aujourd'hui, un peu tard, qu'ils ont ce qu'ils ont mérité. L'impôt sera payé.
Demain je pénètre dans la vallée de l'Oued-Âbiad où jamais colonne française ne s'est montrée. Nous verrons quel sera l'esprit de la réception dans ce pays que notre visite n'amuse guère.
La mort de Barrai, les affaires du cercle de Bougie, la nomination provisoire de Lourmel, exigent ma présence à Sétif. Je dois songer à y rentrer.
A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE
Au bivouac de Scnef, le 8 juin 1850.
Chère Louise, je suis biveuaqué par une chaleur de quarante degrés, au milieu de vingt villages superbes, qui ne se sont jamais bien soumis, qui ont plus d'une faute à se reprocher et que je vais punir en une fois de toutes leurs iniquités. Les premiers villages étaient froids et arrivaient lentement me saluer. Je les ai si mal menés, que les autres sont arrivés en masse. Je leur ai donné jusqu'à ce soir pour payer les impôts et les amendes que je leur inflige. S'ils ne s'exécutent pas, je ferai comme à Oueldja, j'enverrai trois colonnes brûler tout. Ce sera dommage, car c'est un beau pays. Je crois et j'espère qu'ils payeront.