‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 14 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

A LA MEME

Tighaminine, le 9 juin 1850.

Je viens d'arriver dans un entonnoir entouré de rochers à pic, qu'on pourrait appeler la fin du monde. Pour seule issue, une bordure de rochers d'une élévation de cinq cents mètres. C'est dans ce défilé dangereux, que je vois demain engager ma colonne. Jamais troupes françaises ne se sont montrées ici. Une inscription taillée dans le roc constatera notre arrivée, notre passage, le numéro des régiments, de la colonne, et mon nom comme commandant de l'expédition. Dans ce moment six cents hommes travaillent à combler les trous, élargir les passages, couper ou faire sauter les rocs ; demain nous passerons tous. Le défilé a environ six cents mètres de longueur, et nous aurons ensuite une montagne à gravir en lacets. La colonne mettra cinq heures à gagner la plaine. Hier, j'ai fait le méchant: j'ai menacé, terrifié les populations pour gagner la force morale dont j'ai besoin avant de m'engager dans un tel passage. Si je devais avoir des coups de fusil, je n'exposerais pas ma colonne dans le Kanga-Tighaminine.

Les Arabes eux-mêmes n'y passent pas et ne comprennentpas comment j'ose m'y aventurer. Je le ferai, je passerai, et j'ouvrirai la route aux Arabes. J'aime mieux cela qu'une victoire. Tous les villages ont payé

hier soir et ils ont bien fait, je les aurais anéantis. Adieu, ma Louise chérie, je vais visiter, surveiller et activer mes travaux. C'est magnifique.

Biskra, le 12 juin 1850.

Je suis arrivé ce matin ici à neuf heures, avec cinquante degrés de chaleur. J'ai placé mes hommes sous les palmiers, j'ai fait couler l'eau partout. Pour moi, je me suis réfugié dans un bain maure en construction. Je suis au milieu des gravats, des planches, de tout l'attirail des maçons, mais je suis protégé contre le soleil par les gros murs et les grosses voûtes et j'y vois clair par les portes. J'espère que je dormirai, car voilà deux nuits que je ne ferme pas l'œil.

Demain j'ai à courir, à visiter Biskra avec le colonel Bizot qui vient d'arriver. Depuis ce matin nous sommes dans les événements et les accidents de tout genre. Tous les chefs arabes sont venus au-devant de moi avec de la fantazzia et des juments. Malek est devenu furieux et s'est cabré tout droit. 11 a failli me désarçonner, mais je tiens bien et je l'ai rudement éperonné. J'en suis quitte pour un petit coup de tête dans le front.... bagatelle. 11 était superbe et faisait

F admiration des Arabes.... Un pacha bai magnifique s'est jeté sur mon Salem noir, l'a abattu à coups de pied et a cassé la selle de Roman qui était dessus. De Place a reçu un coup de pied de cheval et est étendu sur son lit. Ce ne sera rien. De Neveu m'a encore cassé un tabouret. Tu le plaisanteras quand tu le verras avec son long bâton dont il te contera l'histoire.

J'écris à mon frère et à ma mère, et je t'envoie les lettres. Tu ajouteras quelque chose et tu les feras partir. J'attends le courrier de France.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Biskra, le 12 juin 1850.

Me voici dans Biskra, frère , étouffant par cinquante degrés de chaleur. Heureusement, c'est le commencement de la fin. Nos opérations seront bien finies, bons résultats, succès partout.

Les Nemenchas razziés, Oueldja qui voulait jouer le jeu de Zaatcha brûlée et punie, l'Aurès traversé, visité dans tous les sens et toujours en maître, nos baïonnettes brillant où pas une ne s'était montrée avant elles et passant partout, jusque dans ce fameux défilé de Ranga , que les Arabes disaient impraticable. J'y étais à dix heures du matin pour le recon-

naître avec mon capitaine du génie; à midi, j'y jetais six cents travailleurs; le soir, à six heures, la route était praticable, et le lendemain, mes colonnes franchissaient en trois heures et sans accident le passage de Kanga. Entreprise audacieuse qui a prouvé, une fois de plus , que les Français surmontent tous les obstacles; l'effet moral est grand. Je laisse, outre le souvenir d'une difficulté vaincue, le bienfait d'une route où l'on ne supposait pas un sentier praticable.

Nous nous flattions, cher frère, d'avoir passé les premiers dans le défilé de Kanga : erreur. Au beau milieu, gravée dans le roc, nous avons découvert une inscription parfaitement conservée, qui nous apprenait que, sous Antonin le Pieux, P. P. 111.1, père de la patrie pour la quatrième fois, la 6e légion romaine avait fait la route à laquelle nous travaillons seize cent cinquante ans après ; car, si je ne me trompe, c'est cent quarante ou cent quarante-trois ans après Jésus-Christ que, sous Antonin le Pieux, ces événements devaient se passer.

Nous sommes restés sots. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et celui de Biskra est trop chaud.

A MADAME DE FORCADE

Chère bonne mère , je suis arrivé ce matin sous Biskra. Figure-toi une forêt de palmiers entourant des

— 29/i — maisons en terre grise, tristes et affreuses, de véritables taupinières. C'est une singulière idée d'avoir songé à occuper Biskra. Le duc d'Aumale croyait y amener le commerce du sud, il s'est trompé.

J'ai réussi partout, j'ai battu les Nemenchas qui n'avaient jamais rien payé et qui m'ont soldé environ 150,000 francs ; j'ai donné quelques sévères leçons et effrayé le pays. Je suis passé là où personne n'avait osé passer depuis Antonin le Pieux , qui y avait envoyé une légion romaine. J'ai fait reconnaître partout notre force et notre autorité, et je vois avec bien de la joie la fin de mon expédition et de mon absence si longue. Dans douze jours, je serai à Constantine auprès de ma femme... Le 14, je pars pour Sétif où des affaires m'appellent. La mort du pauvre général Barrai rend ma présence nécessaire dans sa subdivision...

A M. LEROY DE SAINT-ARNALD, AVOCAT A PARTS

Sétif, le 20 juin 1850.

Je touche au port, cher frère, je suis à Sétif, et j'y ai trouvé tant de besogne que j'y resterai jusqu'au 22.

Est-ce qu'un tailleur de Lyon ne m'a pas envoyé à Constantine un billet de moi de 550 fr. , payable le 15 juin 1820, à Paris! Je ne me rappelle ni lebil-

let, ni le tailleur. 11 y avait ma foi bien prescription de trente ans ; mais nous n'usons pas de ces moyens. J'ai répondu que l'on payât. Cette queue de jeunesse est plus longue que celle de M. Considérant; mais, quel œil elle possède aussi ' ! Ah ! mon fils, quelles leçons il recevra de moi ! Je ne pense pas qu'il fasse jamais de dettes. Je lui raconterai l'histoire de ma vie, pour garantir la sienne des mêmes dangers. Comme il me tarde de le voir arriver à Constantine auprès de moi! Ces enfants nous poussent. Nous vieillissons, frère, il n'y a que notre cœur et notre amitié qui resteront toujours jeunes et chauds. C'est une consolation. J'en ai besoin en ce moment: je suis dans la maison de Barrai ; tout m'y parle de lui, et je le cherche en vain. Il avait trop d'ardeur pour un général. 11 a regretté la vie qu'il s'était faite belle.

Voilà une longue et intéressante expédition. En rentrant, je ferai avec soin un résumé pour le gouverneur. J'ai organisé l'Aurès et consolidé notre puissance. J'ai stupéfié les Arabes par l'audace de mes marches. Ah ! si je courais après les Prussiens, je passerais bien autre part! Mais Dieu ne veut pas. Tu n'as pas besoin de me recommander des Mesloises qui est avec moi depuis quatre ans, que j'affectionne

1 Le Maréchal avait, à cette époque, liquidé les dettes de sa jeunesse; quelquefois des réclamations isolées et insignifiantes se présentaient connue celle dont il est question dans cette lettre. On voit les observations moitié plaisantes, moitié sérieuses qu'elles suggéraient an Maréchal, et la manière dont il les acquittait.

et que je serai heureux de voir officier et décoré. Nous y arriverons.

AU MEME

Constantine, le 25 juin 1850.

Cher frère, je suis ici depuis le 23. J'ai eu à peine le temps d'embrasser Louise. Des monceaux de lettres et d'affaires, un courrier d'Alger ; une colonne à former et à faire partir; le choléra à Tunis et le bateau qui me vomit cent cinquante Tunisiens à Bone , et que je fais parquer au fort Génois ; un complot avorté à Oran ; les voltigeurs algériens qui font leurs farces à Philippeville, et que j'envoie à Bathna ; les transportés de Bone : il y a de quoi occuper dix bonnes têtes et je n'en ai qu'une.

Que ne viens-tu passer tes vacances à Constantine. Ta toux céderait à l'air chaud de l'Afrique. 11 faut venir. Yoici une lettre pour mon fils.

A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD

Mon cher enfant, j'ai reçu ta lettre et je vais y répondre en détail. Tu dois être dans le coup de feu de tes examens, et je ne passe pas une journée

sans penser à toi et faire des vœux pour que tu* réussisses. Quel que soit le résultat, tu as travaillé : je dois une récompense à tes efforts. Pars donc pour l'Afrique le plus tôt possible, tu es attendu à Constantine, les bras ouverts. Ton oncle te donnera toutes les instructions nécessaires et l'argent de ta route. J'ai, d'ailleurs, encore l'espoir que ton oncle voyagera avec toi: cette distraction lui fera du bien. La chaleur rétablirait sa santé. Je vais le presser beaucoup. J'aurai le temps de t'écrire encore une fois. Je n'ai pas besoin de te recommander d'être en voyage poli avec tout le monde, mais de ne te lier avec personne.

11 faut toujours se méfier dans le monde, et surtout en voyage, des gens qui parlent beaucoup, font patte de velours, et se jettent à votre tête. Le bon sens te dira que les aigrefins recherchent l'inexpérience des jeunes gens. Sois toujours calme et sérieux, regarde les hommes dans le blanc des yeux, la main sur ta bourse : avec ces précautions tu peux voyager. Fais tes petites affaires et n'en parle jamais à des étrangers. Adieu, cher enfant, à bientôt, ta petite mère et moi, t'attendons avec une vive impatience.

A M. LEROY DE SATNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Eh bien, frère, si tu es raisonnable, tu viendras avec mon fils et tu comprendras mes raisons. Ta

inaladie traîne, tes nerfs s'aiguisent par la douleur, ton imagination est tendue vers les mêmes idées, il te faut une secousse, un changement d'air et de régime, un repos complet de tête ; tu as tant travaillé ! 11 te faut un exercice salutaire. Tu trouves tout cela réuni dans le voyage de deux mois que je t'offre. Ne viens qu'en août, tu es à la veille de tes vacances du Palais. Tu n'as qu'une seule objection passable à me faire.... objection de père de famille, l'argent î Eh bien, frère, tu me permettras bien à moi, qui ai reçu si souvent ta bourse tout entière, de t' offrir un morceau de la mienne. Nous partagerons en frère toutes les dépenses du voyage. Notre frère fera ton Palais et tout sera pour le mieux. Tu ne laisseras pas Eugénie seule. N'a-t-elle pas ses enfants, Adélaïde, notre frère, Jean, toute la famille? Tu vois que j'ai pensé à tout, prévu tout.

AL MEME

Constantine, le 5 juillet 1850.

Le courrier d'Alger m'arrive, frère, sans m'apporter de lettre de toi, et ma lettre partira avant que le courrier de France ne me parvienne. Le gouverneur me donne de flatteurs éloges sur mon expédi-

tion, ses résultats, la manière brillante dont j'ai conduit l'opération et débuté dans le commandement. Il a envoyé mon rapport d'ensemble au ministre.

Oui, c'est un beau commandement, tu en jugeras si tu viens. Je croyais ne pas avoir à me préoccuper de politique, et voilà que le complot d'Oran nous a mis la puce à l'oreille. Je me suis constitué une police. J'ai été obligé de faire quelques changements de résidence. Mes transportés de Bone sont toujours en exaltation, en conspiration. L'arrivée d'un certain Hugelmann, enragé de premier ordre, va augmenter ces bonnes dispositions. Ils me feront quelques mauvais coups et je leur laverai la tête avec du plomb. Ils me gâtent mes centres agricoles où ils ont retrouvé des frères en barricades. Tout cela me donne de la tablature. Ajoutes-y le choléra que Tunis vient de communiquer à Bone.

Je viens d'envoyer Eynard avec une colonne sur la frontière de Tunis. Un établissement de mine, assez maladroitement concédé, nous cause des embarras. Je ne l'aurais certainement pas autorisé dans cette situation. La frontière n'est pas régulièrement délimitée et les mines se trouvent sur l'extrême lisière. C'est une question brûlante et qui peut nous amener des conflits avec Tunis. J'en comprends l'importance et je veille au grain.

Je m'arrête avec confiance et bonheur à l'idée de te voir venir avec mon fils. S'il en est autrement, j'en aurai un véritable chagrin. Allons, frère, viens nous voir, viens t' étonner devant la vieille Cirtha.

Embrasse ta femme et pars. .Ne me prive pas du bonheur de t'embrasser comme je t'aime.

A.U MEME

Constantine, les 20 et 25 juillet 1850.

Cher frère, le courrier de France m'apporte tes deux lettres du 26 juin et du 3 juillet. Je me suis d'abord livré à la joie de savoir franchie la première moitié des examens d'Adolphe, J'en suis heureux. C'est d'un bon augure pour le reste. Dans tous les cas, j'approuve tes idées si Adolphe n'est pas reçu; et, dans ce mécompte, il n'y aurait rien de fâcheux , tu le mettras dans une maison spéciale où il piochera de nouveau. Tout est entendu sur ce point.

Si cette première partie de ta lettre m'a parfaitement satisfait, il n'en est pas de même de la seconde. Tu ne viens pas. Je comprends tes raisons, je les sens et je les combats. Qu'est-ce qu'une absence de deux mois? Tu retrouveras tes moutards grandis et plus gentils, ta femme embellie; l'absence sied aux femmes légitimes. Allons, ta première lettre m'annoncera le jour de ton départ et j'en aurai bien de la joie.

Depuis que je sais que mon fils doit venir, le temps me semble d'une durée interminable. J'attends cet

enfant avec une impatience que partage sa petite mère. C'est déjà bien qu'il ait été déclaré admissible. Ce serait magnifique s'il était reçu. S'il ne l'est pas cette année, il sera admis l'an prochain, voilà tout. En attendant, qu'il vienne vite et que je l'embrasse, c'est tout ce que je désire.

Le courrier d'Alger m' arrivera dans quelques jours et fixera mes incertitudes.

J'ai augmenté ma ménagerie de deux lions, Juba et Cirtha. Aussitôt que mon fils en aura joui un peu, je m'en débarrasserai. Ils font une peur terrible à Louise. Du reste, ils sont charmants, joueurs comme des chats, suivants comme des chiens. Rien de plus comique que leurs jeux avec les singes: ceux-ci passent dans leur crinière de familières inspections ; mais quand Juba, ennuyé de ces privautés qu'il souffre, menace et gronde, les singes, en deux bonds, gagnent le haut de leur colonne et, de là, insultent le roi des animaux. Les gazelles, l'autruche, les cigognes aiment peu le moment où mes lions se promènent dans le jardin et, quand ils y sont, les chiens refusent d'y descendre. Tout cela sera bon pour deux mois encore, puis je les proposerai au Jardindes-Plante*.

Le choléra nous entoure sans nous inquiéter. Il sera sur la frontière de Tunis, aidé par son allié le Rhamadan. On finira par ne plus faire attention du tout au choléra et l'on en mourra moins.

AU MEME

Constantine, le 15 août 1850.

Cher frère, j'ai reçu mon fils en bonne santé, heureux , joyeux d'être à Constantine comme nous le sommes de l'y voir. Je l'ai trouvé grandi , presque homme. Tu l'as mis en état de monter son cheval et les miens. Je lui ai fait voir une fantazzia superbe par les plus beaux cavaliers de la province. Tout est nouveau pour lui. Nous avons fait des armes, c'est ton élève. 11 sait déjà se défendre gentiment. Il retournera à Paris cavalier et saura tirer le pistolet comme il faut le savoir. Je le fais travailler, je l'interroge sur l'histoire, la géographie historique. Mon aide de camp l'entreprend sur les mathématiques.

11 est on ne peut mieux avec sa petite mère qui est charmante pour lui. Enfin le jeune homme est choyé, canssé, accueilli partout. C'est une belle et noble nature, nous la cultiverons. Tu t'apercevras de son passage en Afrique. Il t'écrit une longue lettre, sans doute son journal depuis qu'il est ici. H se porte bien et supporte la chaleur en homme ; elle est cruelle en ce moment. Je travaille dans mon cabinet et la sueur coule de mon front.

Je suis content de la force d'Adolphe dans la natation. Tu nous auras à tous enseigné cet art.

Gonstantine, le 15 septembre 1850.

Cher frère, je n'ai jamais été si longtemps sans t'écrire. Je pars demain pour Guelma et Bone, avec une smalah énorme. Ma femme, mon fils, mes aides de camp, six chevaux, etc. Nous ferons un voyage intéressant pour eux, très-occupé pour moi, mais, au moins, je prendrai de l'exercice dont j'ai besoin.

Louise a été sérieusement indisposée, elle a gardé le lit pendant quatre jours; elle pleurait de la peur de ne pas aller à Bone; moi je souffrais de la voir souffrir. Adolphe a été charmant d'attention et de soins pour sa petite mère. Je te dirai avec bonheur que Louise aime beaucoup mon fils, et que celui-ci aime ma femme, comme il eût aimé sa mère. Gela me rend heureux, parce que j'espère qu'il en sera de même avec ma fille. Ta belle-sœur a, quand elle veut, un caractère si gracieux, qu'il est difficile de ne pas l'aimer.

Ton neveu a bien pris à Gonstantine, il y avait des écueils. Ni trop fier, ni trop familier, il est bien. Il a de la tenue et de la bonté à la fois. Excellent naturel, par.out il se fait aimer. Il lui reste encore quelques gestes collégiens qui ne sentent pas la bonne société. II se formera.

Il rentrera à Paris, bourré de cadeaux pour ses

tantes et sa sœur, il en saute de joie.... Sa mère lui a changé sa montre en argent pour une montre d'or très-jolie. On le gâte un peu et je laisse faire. Je ferai mouvoir les grands ressorts quand on partira. 11 faudra travailler ferme. Il en sent la nécessité. Il s'en ira sous l'impression de bons conseils et de frappants exemples. 11 appréciera ma position et tâchera de se montrer digne de son père et de notre nom.

Tu travailles trop, tu ne songes ni à ta femme ni à tes enfants. Tu négliges ta santé. Je vois ton voyage de Lyon avec plaisir, ce sera de la distraction et un peu de repos en outre. Ah ! si tu avais voulu venir !

Louis -Philippe est donc mort, hélas! et dans l'exil ! Les Bourbons ne sont pas heureux. S'ils ont quelques défauts, ils ont de royales qualités. Que feront les autres, aînés et cadets, et la duchesse d'Orléans, et le comte de Paris, et la République et l'Empire? Pauvre France! Nous sommes plus tranquilles ici. On ne bronche pas dans mon gouvernement. Ma foi, je frapperais dur.

AU MEME

Constantinc, le G octobre 1850.

Cher frère , pendant que ma femme et mon fils s'amusaient et jouissaient d'un voyage agréable,

moi, je piochais, j'inspectais régiments et villages, et je me couchais harassé de fatigue. Ajoutez à cela la représentation , les réceptions, les discours et les dîners. Louise et mon fils ont fait plus de cent- vingt lieues à cheval gaîment et enchantés. Ils ont tout supporté, ondées cle pluie et de soleil, et se font une fête d'aller à Bathna et à Lamhessa.

Le 13, j'ai des courses, le soir bal au palais ; le 16, nous partirons.

Adolphe a eu un bon moment : il m'a demandé de lui-même à partir par le bateau du 23, pour pouvoir reprendre son travail à Paris, le 2 novembre. J'ai trouvé cela bien. C'est un garçon qui a un bon fonds, de l'esprit, un peu cle légèreté, du cœur et du sens.

11 n'a pas fait grand' chose ici; c'est vrai; mais comment travailler au milieu de tant de sujets de distraction! 11 a vu beaucoup d'officiers et nourrit le désir de porter l'épauletle. Il emportera de bons souvenirs, et l'envie de se revoir sous le toit paternel.

Quand il te reviendra, fais-lui comprendre la nécessité du travail. J'espère que ma sœur Eugénie ef ses enfants sont toujours florissants. Adieu, frère.

AU MÊME

Coiistiintine, le 15 octobre 1850.

11 faut que je trouve un moment pour t'annoncer une bonne nouvelle, frère. Bou-Akkas, dont je t'ai parlé, ce fameux Bou-Akkas qui jamais n'avait voulu se faire voir à Gonstantine, refusant d'y venir, au Prince, à Galbois, à Bedeau, à Herbillon ; Bou-Akkas, le dernier des grands chefs non entièrement soumis, est ici depuis le 12. 11 assistait le 13 à nos courses, le I h il a déjeuné chez moi avec tous les chefs arabes, auxquels je l'ai bien fait voir. C'est un grand bonheur pour moi que le succès de cette longue et délicate négociation. Gela me fera plus d'honneur qu'une victoire.

Le ministre sera satisfait. Ge sont des résultats comme il les aime, positifs et sans perte d'hommes ni d'argent. La porte de Djidjelli est ouverte : me permettra-t-on d'y passer?

La soumission de Bou-Akkas, c'est l'inviolabilité du Ferdjouah disparue au souffle de la puissance française îî Dis cela à tous ceux qui te demanderont ce que c'est.

AU MEME

Constantine, le 22 octobre 1850.

Cher frère, il y a quelques heures, j'ai mis mon pauvre Adolphe en voiture. J'ai le cœur d'autant plus serré que je me suis contraint davantage. Cette lettre le précédera auprès de toi tout au plus d'un jour.

Il m'a laissé de lui une heureuse et douce image. Son caractère bienveillant, son humeur agréable, l'ont fait aimer ici. Ce voyage lui aura servi beaucoup. Il a vu notre métier sous son plus séduisant aspect, il le trouve superbe. Je ne lui ai montré que des officiers bien nés, bien élevés, animés de bons sentiments. 11 les croit tous de même. Au jour de la désillusion, il saura faire un choix.

Sa petite mère et lui se sont embrassés en pleurant. Louise l'aime comme son fils.

Adolphe te racontera Lambessa, ses ruines, la forêt des cèdres... il a beaucoup vu et partant beaucoup retenu. 11 faut maintenant, frère, me faire travailler ce monsieur fort et ferme. Qu'il soit reçu ou la giberne l'attend.

Tu me diras si tu l'as trouvé grandi, formé.

Que dis-lu de Bou-Akkas? Un événement qui, en Afrique, a retenti jusque dans le désert, passera-t-il inaperçu chez vous? C'est ma foi possible. Ça n'en serait pas plus agréable. Cependant le gouverneur en

écrit au ministre, et m'a fait à moi de sincères compliments.

Voilà cette pauvre reine des Belges morte aussi ! Encore une noble femme éteinte avant le temps î Encore une poignante douleur pour la reine Amélie ! Le ciel n'a pas pitié de cette noble famille. Les détails de cette mort nous ont tous attristés.

AU MÊME

Constantine, le novembre 1850.

Encore une révolution algérienne, frère, le général d'Hautpoul remplace le général Charron dans le gouvernement de l'Afrique ; le général Schramm prend le portefeuille delà guerre. Je regrette le premier, je n'ai rien à redouter du second, le troisième me connaît. Donc tout ceci me touche peu. C'est M. d'Hautpoul qui m'a nommé où je suis. Je ne suppose pas que le gouverneur regrette l'œuvre du ministre. Depuis huit mois, j'ai travaillé, j'ai grandi, je me suis assis.

Je sais mon devoir; j'ai demandé l'autorisation de me rendre à Alger pour prendre les instructions du nouveau gouverneur.

Le départ de Charron m'attriste. C'était un ami, et c'est nn homme lovai.

J'allais oublier de te dire que je viens d'être l'objet d'une haute faveur de la part du Pape. Sa Sainteté aura su l'appui que je donne à la religion et aux bons prêtres , elle m'a nommé grand officier de l'ordre du Christ.

Mon affaire de Bou-Akkas est arrivée à Paris dans un mauvais moment, elle a passé inaperçue entre les deux ministres.

J'ai dans ce moment trois colonnes dehors sous les généraux Bosquet, Luzy et le colonel Marulaz. Je ne laisse guère reposer les Arabes.

As-tu lu l\Ère des Césars par Romieu? livre spirituel, érudit, bien écrit, audacieux, et qui a du vrai. Il est certain que moi , homme loyal , homme de cœur, je ne me laisserai jamais dominer par la rue, Plutôt mille fois lever la bannière du chef de bande ! Et de là à devenir César, ou donc est l'impossible?

J'ai reçu du duc d'Aumale une lettre vraiment gracieuse au sujet de Bou-Akkas. Ce pauvre Bou- Akkas, il a déposé sa carte sur un fauteuil vide. Cependant le ministre Schramm m'a complimenté.

AU MEME

Alger, le 20 novembre 1850.

Cher frère, je t'ai annoncé quatre lignes d'Alger, et je tiens parole. J'ai été bien accueilli par le non-

\(m\u gouverneur. 11 me témoigne une confiance que je mérite. Ma politique , mes plans de campagne, mes projets, il les apprécie et me laisse la plus grande latitude. Connais-tu le gouverneur? C'est un homme intelligent et spirituel. Il a de la décision et du commandement. La responsabilité ne le fait pas reculer devant elle. Il a eu la politesse de dire que le gouvernement de l'Algérie récompenserait un jour mes succès. Que Dieu l'entende !

Il me fallait cette réception satisfaisante pour compenser de tristes préoccupations.

Je suis tombé ici au milieu d'un choléra effrayant. Avant-hier, à dix heures, je prenais le thé chez Mme d'Avanne dont la fille est l'amie de Louise , la brave clame me versait du thé de sa main. Je la quitte à onze heures et hier matin, à six heures, on m'envoyait chercher : elle était à la mort. Je lui ai fermé les yeux à trois heures. Nous l'enterrons aujourd'hui. C'est foudroyant! Comme j'ai été bien inspiré de ne point amener Louise. Cette mort l'eût effrayée.

Le résumé du message présidentiel est remarquablement bien. Le général d'Hautpoul dit qu'il est de la main du Président; mais alors, c'est un homme ', c'est plein de cœur et d'esprit.

1 Parti pour l'Afrique au mois d'avril 1848, le général de Saint- Arnaud ne connaissait pas encore le Prince, alors Président de la République.

— Mi —

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