‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 15 sur 52 · MEME · texte numérisé non relu

MEME

Décembre 1850.

11 y a un siècle, frère, que tu n'as de mes nouvelles : je suis dans le coup de feu de mon inspection générale et si occupé que ma santé en souifre.

La politique me paraît toujours la même, fausse et embarrassée. La situation est bien tendue. Le message produit un bon effet partout. C'est droit et habile, et cela finit bien l'année.

Et vous, comment la finissez-vous? Gomme je serais heureux de me sentir auprès de vous! L'absence et l'éloignement me pèsent d'autant plus que je n'aperçois pas encore le moment de la réunion. Dans quelques mois, déjà trois ans de séparation. Nous ne nous verrons pas avant 1852.

Tu auras la visite d'un capitaine de mon étatmajor, M. de Serionne, bon officier, excellent dessinateur, neveu de no re ami de Lurieu.

N'oublie pas d'aller à notre annuel Napoléonien. Tu y verras de vieilles figures, nos condisciples ; ils en disent autant de nous. Qui est-ce qui est jeune? Ta décision suprême sur les voyages projetés est raisonnable, mais ne me va que tout juste. Pauvre frère, encore deux ans sans te voir. Songe donc que je ne puis aller en France qu'à la fin de 1852. Je serai certes heureux et bien heureux de recevoir

mon frère et sa femme, mon fils et mon neveu, mais plus j'en aurai, plus tu me manqueras.

AU MEME

Gonstantiné, les 12 et 22 janvier 1851.

Le courrier de France ne nous apportait rien de toi. cher frère. Un mot seulement de notre sœur Adèle, écrit entre deux petits sommes réparateurs de la fatigue des bals. Nous sommes sous la neige. Constantine a sa coiffure blanche, et je dois à la température un fort rhume que Louise soigne au lieu d'aller au bal, ce qui est d'une bonne femme.

Voici donc que nos cartes se brouillent ; les portefeuilles vont encore changer de mains. Ne voiton pas le mois de mai 1852 qui s'avance à pas de géant?

Sermonne mon fils. Dis- lui que la polka et la danse ne vont pas avec les mathématiques, l'histoire et l'allemand. 11 aura le temps de polker dans trois ans d'ici.

Adieu, frère, je t'embrasse entre deux accès de toux.

Gonstantine, le 7 février 1851.

Ta lettre, frère, me rend perplexe; on dit que je suis général de division et rappelé. Ta lettre n'est pas la seule qui relève ce bruit. Vous êtes nommé, disent les uns ; il n'est bruit que de votre nomination, me disent les autres et toujours avec le « rappelé à » Paris. » C'est ce qui m'arrange le moins et ferme la porte à toute joie. Jamais je ne puis avoir commandement plus beau, plus intéressant, plus selon mes goûts. Je passerais volontiers un bail pour rester encore deux ans ici avec deux étoiles. Ce que je désire, c'est de faire l'expédition de Kabylie. Je L'ai préparée avec amour, je la ferai avec succès. Elle me fera connaître comme général et comme administrateur. Ce à quoi je dois viser, c'est à une réputation militaire pure de politique. Je ne suis ni usé, ni coulé comme tant d'autres. Je suis jaloux de ne pas perdre cette rare et précieuse virginité.

Gagnant ma troisième étoile avec l'expédition de Kabylie, je regretterai moins de rentrer en France. 11 faudra bien toujours que j'y rentre pour revenir plus tard , car c'est là mon but avoué et bien avouable, pour revenir au gouvernement général. Tels sont bien clairement ma pensée, mes désirs ; mais que fait tout cela contre la volonté du destin! Je suis militaire : j'obéirai, je tâcherai de faire bien partout.

Dans un moment d'embarras, et ils ne sont pas rares, on peut bien songer à des hommes nouveaux. A-t-on pensé à moi? C'est possible; mais, la crise passée, on me laissera ici, on m'oubliera : ce que je souhaite du fond de mon cœur.

Si l'on m'appelle à Paris, mon thème est fait, ma ligne tracée, je n'en sortirai pas. Je suis militaire avant tout, résolu à devenir homme politique à mon aise et à mon heure. Le droit chemin toujours et toujours le dévouement à la France.

Cela ne convient-il pas? Je prends ma disponibilité et, avec 8,000 francs, je vais vivre avec Louisetle dans un coin d'Ittre. Voilà mon plan , frère : l'approuves-tu? Je le crois simple et sage.

Dans toutes ces prévisions d'avenir , ma compensation c'est de vous embrasser et de me retrouver au milieu de vous. Mais je regretterai amèrement que vous n'ayez, ni les uns ni les autres, fait le voyage de INumidie. Ma femme regrettera plus d'une fois son palais de Constantine; tout y a été pour elle jouissance et plaisir. Je garde les soucis pour moi seul, et ceux du commandement semblent lourds quand on prend les affaires à cœur.

Enfin, fière, ne nous creusons pas la tête et attendons. Si je suis nommé, jamais grade ne m'aura fait moins de plaisir; c'est cependant le dernier auquel je puisse prétendre.

Le lieutenant-colonel Espinasse se rend à Paris, il ira te voir.

AU MÊME

Constantine, les 12 et 22 février 1851.

Cher frère, tu crois à un répit pour ma rentrée en France. J'en serai bien satisfait, si je puis faire mon expédition de Kabylie; ma position sera faite au retour, et je pourrai voir, à Paris, se dessiner mon but final : le gouvernement de l'Algérie. Souvent je me rassure à penser que Louise aura bien le temps de voir pousser les fleurs qu'elle a semées dans ses jardins. L'eau nous arrive au palais ; dans deux mois nous aurons un bassin en marbre blanc. C'est une belle habitation que je regretterai, fût-ce même dans l'hôtel d'Alger. Rien, en Afrique, ne me paraît comparable au palais de Constantine. Est-ce parce que j'y suis heureux? Dix ans général de division, je les y passerais volontiers. Je crois que Louise y toperait, quoiqu'elle ait bien son petit grain d'ambition.

Les bals continuent à Constantine. 11 y en a trois cette semaine, c'est un peu trop. Je crains que Louise ne se fatigue. Heureusement voici le carême, et je le ferai saintement... par raison.

J'attends le printemps pour aller en guerre. J'envoie par ce courrier mon plan définitif de campagne. Je ne demande pas un sol à l'État. Si l'on me refuse, on fera plus qu'une faute.

A quoi pense l'Assemblée? Refuser la dotation.

c'est faire fausse route. Le discours éloquent du comte de Montalembert est d'un maladroit ami, s'il est d'un ami.

Le gouverneur donne la préférence à l'expédition de la grande Kabylie; je regarde l'expédition de la petite Kabylie comme plus opportune et plus facile. Oui aura raison?

AU MEME

Constantine, les 7 et 12 mars 1851.

Frère, je me suis laissé acculer jusqu'au dernier jour ; puis la besogne commande et la correspondance particulière en pâtit. Je prends sur le temps de dîner pour t'écrire. Nous avons honorablement clos les soirées et le carnaval par un beau bal, gai, animé et qui a réuni les suffrages unanimes, chose rare ici comme partout. Illumination à giorno, tapisseries, tentures, verres de couleurs serpentant autour des colonnes et sous les arceaux des galeries garnies de fleurs et de verdure ; la neige, tombée à flocons, couvrant la terre et les orangers des jardins, faisait un magnifique contraste : rien ne manquait, c'était féerique. On a bu, mangé, dansé jusqu'à six heures du matin, et l'on a fini au jour par un combat de boules de neige. Louise était charmante de toilette et de grâce; elle a fait à ravir les honneurs de son palais et de son bal.

Le carême commence : plus de soirées ; nous nous reposons, heureux du repos. Nous en sommes toujours à préférer le tête-à-tête aux réunions et au monde.

Forcade m'écrit pour me recommander La fer té qui est à Alger. S'il vient ici, je le recevrai comme un parent.

Je viens encore d'obtenir un succès dans le genre de celui de Bou-Akkas. Les Tolbas de Ben-Driss, marabouts très-influents, ont fait leur soumission qui entraînera probablement celle des Zouaouas et de presque toute la Kabylie. Cet heureux événement me donne raison et fera sans doute adopter mes plans.

Je ne m'occupe pas, frère, de ce que disent les journaux. Je ne m'y arrête pas et je vais droit mon chemin. Quel homme est à l'abri de leurs attaques? C'est une sottise que de les relever.

Nous recevons une petite lettre de Louisette à sa mère, lettre fort gentille, bien écrite et bien tournée. J'en ai été bien satisfait. Les larmes m'en sont venues aux yeux. Tu embrasseras dix fois Louisette pour moi. Sa petite mère lui écrit. Ce que tu me dis de mon fils me remplit de joie; je serais si heureux de le voir réussir cette année ! C'est ma préoccupation continuelle et le sujet de nos conversations avec Louise qui aime beaucoup mes enfants.

J'ai reçu de Paris un intéressant courrier.... D'abord acceptation complète de mon plan, autorisation de faire la campagne comme je l'entends. Je ne suppose pas qu'on me rappelle avant trois mois.

AU MÊME

Constantine, le 21 mars 1851.

Cher frère, le courrier de France nous apporte une nouvelle qui n'est que justice, la promotion du général Exelmans au maréchalat. Et moi, je fais l'expédition de Kabylie. Mes idées sont adoptées, on me les tronque un peu, mais je me contente de la part qu'on me laisse.

Fleury m'écrit qu'il a bien envie de venir faire l'expédition avec moi. Je lui réponds qu'il sera le bien venu. Je lui ferai entendre une musique qui vaut mieux que celle des concerts de Paris. Gela lui refera l'oreille et lui donnera l'épaulette de lieutenantcolonel.

J'ai écrit à mon fils pour l'encourager. Ne le laisse pas se refroidir, chauffe son ardeur. 11 faut qu'il emporte Saint-Cyr d'assaut.

Le soleil est revenu; je pars pour Milah avec Louise. Je vais préparer mon expédition, voir les montagnes que je traverserai avec mes colonnes. Une division de huit mille hommes , c'est quelque chose.

Je fais venir à Milah Bou-Akkas et les frères Ben- Azzeddin. Il faut que je fasse causer ces chefs. Mon intention est d'entrer à Djidjelli le 13 mai. C'est le 13 mai 1839 que j'y entrais le premier à la tête de

ma compagnie de voltigeurs. Comme les événements ont marché, frère! Qui m'eût dit en 1837, le 13 octobre, quand je montais à l'assaut de Gonstantine où j'entrais par la brèche, que, douze ans plus tard, je passerais sous la porte comme chef de la province ! Et tu ne crois pas qu'il y a une destinée. ... Et si je suis gouverneur dans ce palais d'Alger, où j'ai monté la garde comme lieutenant ! Puisse mon étoile me garder cette fin-là ! Dans ce monde il ne faut vraiment jurer ni désespérer de rien. Avec un peu de bonheur, de l'audace, de l'intelligence, on doit toujours arriver quelque part. Le diable m'a tendu bien des pièges, mais, à présent, je me ris de lui.

Enfin, frère, laissons aller la barque, seulement tâchons d'éviter les écueils.

AU MEME

Gonstantine, le 6 avril 1851.

Je suis dans un terrible coup de feu, cher frère. C'est dans ces occasions que l'homme intelligent et vigoureux se pose ; aussi, suis-je assez satisfait, bien qu'entouré d'une foule de difficultés. Le gouverneur ne nous a pas encore envoyé d'ordres ni communiqué les instructions du ministre, mais cela n'arrête pas mon activité. J'irai à Djidjelli, tout aussi bien

avec dix bataillons qu'avec quatorze. Je me suffirai avec mes propres ressources. Le gouverneur projette une tournée sur le littoral jusqu'à Bone avant son départ, et me prescrit de me trouver à son passage le 7 ; je pars demain et j'irai recevoir ses instructions.

Les événements généraux me contrarient. Les Kabyles du Djurjura et de ses pentes se soulèvent.

Les Beni-Mellikens, conduits par une parodie de Bou-Maza, un chérif nommé Bou-Barghla, ont attaqué et chassé de chez lui notre allié Si-ben-Aly Chérif. J'ai, tout de suite, écrit à Bosquet de partir avec une petite colonne pour prendre position aux Bibans. D'Aurelles est également sorti d'Aumale. Rien ne périclite, mais je fais un second plan de campagne qui puisse s'adapter aux circonstances. Je proposerai mes deux plans au gouverneur. Ces deux plans me conduisent l'un et l'autre à quatre mois de campagne. Ce sera long, mais quel résultat je me promets !

Je serai fixé demain à Philippeville. Si j'ai le temps, je t'écrirai quatre lignes. Ai-je raison de te dire que je suis dans le coup de feu? Mes ordres sont prêts pour tous les cas. Je ne pense pas que devant cette complication, le gouverneur m'emmène à Bone.

AU ME M

Constantine, !c 12 avril 1851.

Cher frère, le gouverneur nous quitte. 11 vient de partir enchanté de la division. Il a été bien reçu partout, a tout vu en détail, quoique vite, et ne s'est montré contraire à aucune de mes propositions.

J'ai une colonne superbe, forte de douze bataillons qui forment deux brigades, sous les ordres des généraux Luzy et Bosquet. Je suis prêt, à tout événement, à me porter sur le Djurjura par Sétif ou sur Djidjclli ; mais je crois que c'est à Djidjelli que j'irai. Dans tous les cas, je ferai une belle et utile expédition. Peut-être en ferai- je deux ?

Blangini a porté son quartier général à Aumale avec dix bataillons ; le général Camou vient à Sétif avec quatre autres, pendant que Bosquet m'accompagne. Toutes les mesures sont bien prises. Le gouverneur part pour Paris le 25, et se rend à l'Assemblée. 11 lui demandera son expédition de la grande Kabylie. Si l'on la lui refuse, il ne veut pas revenir. Pélissier fera l'intérim et pourrait bien, cette fois, passer en titre. Je pourrais bien, polir mon compte, et voudrais bien surtout rester à Constantine jusqu'après mai 1852. Au delà, l'horizon n'est plus visible. Voilà cinq nuits que je ne prends pas de sommeil. J'ai bien. pensé à mon expédition et à vous tous que j'aime.

Page 1