‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 16 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

AU MEME

Constantine, le 22 avril 1851.

J'ai écrit à Eugénie par le courrier du 19 et je réponds, frère, à ta lettre du 11 ; tu connais la visite du gouverneur avec qui je suis dans les meilleurs termes. Il m'accorde tout ce que j'ai demandé ; ses instructions pour la campagne s'accordent avec mes projets. Ma colonne sera réunie à Milah le 8, j'entrerai dans la montagne le 10; le 1:2 et le 13 j'aurai déjà frappé de grands coups, et le 16, je veux être à Ujidjelli.

Mon expédition a partout du retentissement; on a l'œil sur elle. Le Président m'envoie Fleury ; le ministre m'envoie Waubert ; le roi des Belges, trois officiers de son armée. Nous ferons en sorte de satisfaire tout le monde. J'en ai bien pour mes deux mois et plus.

Louise va rester presque seule dans son palais. La plupart des dames de Constantine rentrent en France pour l'été. Je pense que vers le 10 juin, au moment où je ramènerai ma colonne à Philippeville pour la ravitailler, Louise pourra m'y rejoindre. Cela coupera son veuvage.

Je serai quelque temps sans t' écrire. La besogne me déborde. Organiser le départ, veiller aux approvisionnements, laisser des ordres et des instructions

pour toutes les éventualités, cela n'en finit pas. Les détails fatiguent, mais ce sont les détails qui sauvent. J'écris vingt lettres par jour.

Je ne puis partir avant le 7 et, pour bouquet d'adieu, j'ai les fêtes et la cérémonie du h mai.

AU MEME

Constantine, le 2 mai 1851.

La guerre que j'entreprends sera sérieuse, frère ; de Milah à Djidjelli, de Djidjelli à Collo, j'aurai devant moi dix mille fusils qui défendent un pays difficile. Je n'ai que sept mille baïonnettes et déjeunes soldats. Ces conditions n'altèrent pas ma confiance dans le succès. Je frapperai des coups si vigoureux et si rapides, que les Kabyles auront bientôt perdu de leur audace.

J'ai écrit une longue lettre au ministre sur la situation du pays. Je ne sais s'il m'écoutera ; il ferait bien. Au milieu de ces graves affaires qui m'occupent, je ne puis, comme je le voudrais, causer avec toi de ta santé. Elle me tourmente, non que j'en sois inquiet, mais parce que toi-même tu te laisses aller à l'inquiétude. Tu te frappes l'imagination, mauvaise condition pour prêter aux médecins un aide dont ils ne peuvent se passer. Il faut que tu changes d'air, viens

à Constantine. Rassure-nous et fais ce que je te dis. Les trois Belges et le Néerlandais envoyés par le ministre à ma colonne, dînent chez moi ce soir. Ce sont des hommes d'élite. Adieu, embrasse tes enfants et les miens.

A MADAME DE SALM-ARNAUD, A CONSTANTINE

Au bivouac, sur l'Ckied-L..., les 9 et 10 mai 1851 .

Chère amie , je ne désirais que deux choses: tes lettres et le beau temps. Je les ai toutes deux. Aprèsdemain, je battrai les Kabyles, non dans le brouillard, mais au grand soleil... Nous sommes dans un délicieux bivouuC. Le colonel Creuly a déjeuné avec nous et nous avons bu à la santé de nos femmes, laissées à Gonsîantine.

Bou-Akkas et les frères Ben- Azzeddin sont à mon camp et pleins de confiance comme tout le monde. Les affaires s'embrouillent fort du côté de Sétif et de Bougie, et il est temps que je frappe des coups décisifs pour arriver à Djidjelli et rétablir les affaires. Les Kabyles m'attendent au col des Beni-Askar. J'ai été visiter les positions qu'ils défendent. Elles sont superbes à attaquer et à enlever, et demain, à dix heures du matin, ce sera une affaire faite.

A LA MEME

Au bivouac d'EÎ-Aroussa, le 12 mai 1851.

Je suis fatigué, mais bien portant et je puis décrire quelques lignes. J'ai eu une belle affaire. Nous avons enlevé avec une grande vigueur des positions très-fortes, défendues par quatre à cinq mille Kabyles. Les troupes et les officiers ont été admirables; mais j'ai un grand chagrin de la blessure du pauvre commandant Valicon , qui a été brave comme un César. 8a blessure est grave, il a une balle dans l'aine. J'espère qu'il en reviendra. Prépare sa femme tout doucement. . . .

Je viens d'accomplir un triste devoir : je sors de l'ambulance où j'ai été visiter, encourager mes braves blessés , officiers et soldats. J'ai sept officiers à l'ambulance et soixante-trois soldats. Les Kabyles ont perdu plus de trois cents des leurs. Ils avaient promis de venir m'attaquer cette nuit et ils ne l'ont pas osé. Tout le monde a dormi tranquille.

Je fais séjour aujourd'hui pour reposer mes blessés et battre à mon aise les Kabyles qui sont dons les bois autour du camp, et qui essayeront de défendre leurs maisons que je brûlerai. Les troupes sont pleines d'ardeur.

P.- S. Mes colonnes viennent de partir, et de ma tente, en f écrivant, je vois brûler les villages arabes. J'espère. que la leçon sera bonne et leur profitera.

A M. LEROY DE SA1INT-ARISAUD, AVOCAT A PARIS

Au bivouac de Kounar, le 15 mai 1851.

Cher frère, depuis que j'ai quitté Constantine, j'ai été bien occupé. Tu t'en es aperçu à mon silence. Voici une campagne comme je n'en ai point encore faite en Afrique, malgré mes quinze années de vie militante.

De M il ah h Djidjelli, dont je ne suis plus séparé que par cinq lieues, j'ai trouvé les Kabyles en révolte et en armes. Partout, depuis le 11, et tous les jours j'ai eu cinq mille fusils devant moi, derrière moi, sur mes flancs. J'ai un convoi de quinze cents têtes, et une colonne tenant plus de deux lieues de longueur à cause des chemins étroits que je dois suivre. Je ne sais comment je n'ai point éprouvé quelqu'échec partiel. J'ai passé partout, brûlant les villages ennemis sur mon passage. Les il, 12, 13, 14 et 15, je me suis battu depuis cinq heures du matin jusqu'au soir. Le 11 j'enlevais les cols des Ouled-Àskar que les Kabyles avaient fortifiés et défendaient avec quatre mille fusils. Je ne suis arrivé à mon bivouac de El- Aroussa qu'à six heures du soir et mon arrière-garde à neuf heures, toujours se battant. Le 12, je suis resté à El-Aroussa pour faire reposer mes troupes et répandre autour de moi la terreur. Le 13 a été une

journée difficile. J'ai eu, dans les bois qu'il m'a fallu traverser, cinq mille Kabyles toute la journée sur les bras. 11 fallait prendre toutes les positions pour flanquer mon énorme convoi. Deux compagnies du 10e de ligne, régiment neuf, se sont laissé surprendre par une charge de cinq à six cents Kabyles parvenus à se glisser autour d'elles : cinq officiers et quarante soldats ont payé cette faute de leur vie.

Le 9e, en dégageant les compagnies compromises, a tué plus de cent Kabyles : chance de guerre qui ne doit pas troubler un chef.

Je ne suis arrivé à Heursa qu'à la nuit, et après avoir chargé moi-même avec quelques compagnies pour empêcher que mon convoi ne fût attaqué et coupé. Le 14, bonne journée, le pays devient plus facile. Une vive attaque des Kabyles a été repoussée, et ils ont subi de grandes pertes. J'établis à cinq heures mon bivouac à Djenaah, sur l'Oued-el-Kébir. Le 15, bonne route et beau combat. J'arrive à deux heures à Kounar d'où je t'écris.

La pluie tombe à torrents ; c'est un déluge. Cela ne me favorise pas pour la journée de demain, à cause de mes blessés. Je rentre à Djidjelli avec deux cent soixante-dix blessés et quatre-vingt-sept tués. Toutes ces pertes sont peu nombreuses pour cinq jours de combat, si l'on songe aux difficultés du pays, à la lourdeur de ma colonne , mais c'est beaucoup pour l'Afrique.

J'espère que demain je me battrai peu. Le pays est découvert ; les Kabyles ne s'exposeront pas, et, si je

puis passer les rivières, je serai à Djicljelli à trois heures.

Tu vois la valeur des opinions sur la prétendue promenade militaire que j'allais entreprendre. Vous irez à Djicljelli, me disait-on, en vous promenant le fusil sur l'épaule. Toute la rive gauche de l'Oued-Sahel est en armes, la route de Bougie à Sétif interceptée, les Beni-Seliman, que j'ai soumis il y a deux ans, sont révoltés. Bougie a été attaquée le 11, et le chérif Bou-Barghla grandit et compte avec lui six mille Kabyles. Si je ne reste pas sous Djidjelli dix jours pour peser sur le pays et forcer les soumissions, Djidjelli ne sera pas débloqué. Je ne m'occupe pas de Gollo maintenant. Collo peut rester insoumis sans grand dommage actuel , si ce n'est avec de justes inquiétudes pour les centres agricoles de la vallée de Saf-Saf, et la route de Constantine à Philippeville; mais qu'y faire? Les gros intérêts sont Bougie et Sétif, qu'il faut dégager et relier. La résistance que j'ai trouvée par ici n'est que le reflet de la révolte de Djurjura et de l'Oued-Sahel. Tout cela est grave, frère, et me voici en campagne pour longtemps.

Je finis ma lettre aujourd'hui 16 mai, à Djidjelli, après cinq jours de rudes combats. J'ai trouvé ici Pélissier qui m'a très-bien accueilli. Je te laisse pour achever mon rapport au ministre ; Pélissier l'emporte. J'ai deux lettres de toi, je n'ai pu que les parcourir; je les lirai plus tard.

AU MÊME

Au bivouac de Dar-el-Guidjely, le 20 mai 1851.

Quatre lignes à la hâte, cher frère, pour te donner de mes nouvelles. Tu les répandras dans la famille. Nous faisons une guerre sérieuse , la résistance est générale et bien organisée. Les nouvelles de Bougie sont bonnes. Le chérif s'est retiré chez les Beni-Mellikens. L'insurrection ne s'étend pas, les tribus font des ouvertures. Gela me permet de garder mes bataillons. Le général Camou se porte à Aïn-Roua; à cheval sur les routes, il est bien placé pour observer et contenir les Kabyles. Je pourrai débloquer Djidjelli et dégager la route de Gonstantine à Philippeville. Hier, mon camp était entouré de Kabyles se tenant sur les hauteurs, à une lieue et demie. J'ai choisi les plus gros paquets, et avec trois colonnes sans sacs, de trois bataillons chacune, je les ai attaqués. Toutes les positions ont été enlevées à la baïonnette. Ma cavalerie a fait un heureux mouvement. Elle s'est trouvée en face et à portée des Kabyles que nous rabattions dans la plaine. Beaucoup de fusils de prix ont été ramassés, ce qui prouve la valeur des pertes chez l'ennemi.

Aujourd'hui , je vais poursuivre les contingents. Mes troupes sont pleines d'ardeur et de confiance.

J'envoie un rapport que tu trouveras des plus simples: les faits parlent.

Écris au marquis de Trazegnies que la Belgique est bien représentée par ses trois officiers : MM. Hannoteau, Hennel et Wandermissen. Ce dernier a tué deux Kabyles de sa main, le 11, au col. Tu sais que j'ai, en outre, à mon état-major, un officier hollandais, M. Booms, et un major piémontais, M. Cardena.

J'aurai de grands résultats; mais ce pays est neuf. Personne n'y est encore venu. Parle de mes combats à mon fils. J'espère que celui qu'il livre sera aussi heureux. Je me porte bien. Clermont- Tonnerre va bien aussi. Envoie de ses nouvelles à sa famille.

6 heures du soir.

Cher frère, encore un mot avant de fermer ma lettre. Je t'écrivais, ce matin, que je me réservais de traiter les contingents, comme les tribus: c'est une affaire faite et bien faite.

Avec deux attaques d'infanterie en tête et sur la droite, j'ai amusé les Kabyles ; puis, massant ma cavalerie dans un pli de terrain, j'ai commencé la charge au signal d'un coup de canon. L'ennemi culbuté, acculé à un ravin, ne pouvait trouver d'issue que par la plaine, où la cavalerie le sabrait sans pitié. Plus de trois cents ennemis ont mordu la poussière, et je n'ai cette fois que deux ou trois tués et quelques blessés. C'a été une brillante affaire. Elle

a déjà porté ses fruits. Les Beni-Amram, les Béni- Ahmet, sont à mon camp encombré d'armes ramassées sur le champ de bataille.

A M. DE FORGADE.

Au bivouac de ...., le 25 mai 1851.

Cher frère, au moment où tu m'écrivais ta lettre du 11 mai, j'entrais dans les montagnes de la Kabylie. Les journaux te raconteront les détails de mon expédition, une des plus rudes et des plus belles qui aient été entreprises en Afrique... Depuis le col franchi le 11, jusqu'à Djidjelli où je suis arrivé le 16, je me suis battu presque toujours, de cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir ; j'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés. Nous avons passé, le lu, non loin du lieu où l'armée du bey Osman avait été complètement détruite en 1804. Les Kabyles avaient annoncé qu'ils feraient subir le môme désastre à ma colonne. J'ai passé le fer à la main. J'ai fait reposer ma colonne à Djidjelli le 17 et le 18, et je suis reparti, le 19, pour soumettre les tribus au sud de la ville. J'ai été m'établir au milieu des Beni-Amram, la plus grande tribu du cercle. Mon bivouac était

entouré de tous les contingents du pays. Le 19, j'ai poursuivi les Kabyles pendant deux lieues, en leur tuant cent vingt hommes, mais la journée du lendemain devait leur coûter bien plus cher. En effet, le lendemain 20, j'ai pu livrer une vraie petite bataille. Les Kabyles, au nombre d'environ deux mille, avaient fait la faute de s'entasser sur une longue crête boisée, défendue à leur gauche par un ravin profond et à leur droite par une plaine accidentée, qui permettait de tourner la position et d'arriver par derrière jusqu'au ravin de gauche. D'un coup d'œil, j'ai vu la faute et de suite j'en ai profité. J'ai ordonné au général Bosquet d'amuser en avant l'ennemi par une fusillade, et d'attendre mon signal pour charger. Puis, j'ai envoyé dans le ravin le bataillon de tirailleurs indigènes. Toute la cavalerie, soutenue par le bataillon de chasseurs à pied, était massée à l'entrée de la plaine, derrière un pli de terrain. Au signal d'un coup de canon, toutes les troupes se sont élancées au pas de charge. La cavalerie a été couper la retraite aux Kabyles à plus de deux kilomètres, et les a rejetés dans le ravin et sur les baïonnettes des zouaves. Alors ce n'a plus été qu'une déroute et un massacre. Quatre cent trente et un Kabyles comptés sont restés sur le terrain. On a rapporté au camp cent cinquante fusils, quatre-vingt-dix yatagans, des centaines de burnous. Depuis ce jour , la grosse guerre est finie près de Djidjelli. Les Beni-Amran, les Beni-Ahmed et toutes les tribus au sud de Djidjelli se sont soumises. Dans les combats du 19 et

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du 20, je n'ai eu que trois hommes tués et trentecinq blessés.

J'attaque maintenant et je soumets les Beni-Fou-ghal et les tribus à l'ouest de Djidjelli , puis je repartirai pour l'est en marchant sur Collo. Plus tard, je t'apprendrai la fin de mes opérations.

A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE

Au bivouac de ...., le 25 mai 1851.

Chère amie, tu sais enfin tous nos succès, et ces nouvelles ont fut taire la malveillance et la méchanceté. Te voilà tranquille, il n'y a plus de grosses affaires possibles. Tous les contingents sont dispersés, et je n'aurai plus à combattre que les tribus isolées quand j'exigerai leur soumission. C'est un jeu, en comparaison de ce que j'ai eu à faire jusqu'au 20.

Gérard *, Androclès, comme l'appelle Fleury, te remettra fusil, yatagan et cartouchière, qui ont le mérite d'avoir été arrachés à des ennemis qui les défendaient.

Mareuil, qui nous quitte, m'a promis de te raconter tout ce qu'il a vu. Il te montrera quelque chose qui te fera plaisir. Ce sont trois dessins faits par le

1 Le chasseur de lions.

capitaine de Serionne, représentant les combats des 11, 19 et 20 mai. Ces croquis te donneront une idée juste, mais en petit, de nos combats. Plus tard on en fera trois jolis tableaux.

Tu as bien fait d'aller au service pour le brave Valicon. Nous le regrettons tous beaucoup. La tombe de Yalicon est placée à côté de celle du commandant Horain, tué comme lui sous Djidjelli en 1839. Nous lui ferons faire un monument semblable.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Djidjelli, le 2 juin 1851.

Frère, j'obtiens des résultats plus complets que je n'osais l'espérer. Les soumissions abondent. La plupart des tribus formam le cercle de Djidjelli, à l'ouest, se sont rendues. J'attends les autres jusqu'au h ; si elles ne sont pas venues, je retourne dans l'ouest le 5. J'aimerais mieux ne pas être contraint à cette course, cela m'épargnerait du temps et des malades ; mais je veux terminer complètement ma tâche. Aujourd'hui Djidjelli respire débloqué au sud, et à cinq lieues à l'ouest ; l'est m'attend pour se soumettre jusqu'à l'Oucd-el-Kébir. Alors le cercle sera totalement libre, et les communications seront ouvertes, entre Djidjelli et Constantine, par le Ferd-

jouah... Ce sont de rapides et beaux succès. J'aurais quelque droit d'en être fier, je me contente d'en être heureux.

AU MEME

Au bivouac, sur l'Oued-Bou-Kchaïd, le 6 juin 1851.

Voici une lettre que je commence sans savoir où je la finirai ni quand elle partira. Gomme je te l'écrivais rapidement le 2 juin , je n'ai plus eu de coups de fusil depuis le 27 mai. Les Beni-Foughal ont effrayé et entraîné dans leur soumission les tribus plus faibles en redescendant vers Djidjelli. Ce qui restait encore d'insoumis dans la partie ouest la plus considérable s'est résolu à la soumission. L'autre partie, qui devait venir à Djidjelli, a suivi la méthode arabe ; voyant le danger passé avec ma colonne, ils ne parlent plus de se soumettre. J'y retourne, ce sera l'affaire de huit jours.

Ce mouvement aura cela de bon , qu'il aidera les opérations de Camou entre Sétif et Bougie. Le 1er juin, Camou et Bosquet battaient le chérif Bou- Barghla qui s'est sauvé en abandonnant ses armes, ses bagages. Les affaires vont bien de ce côté ; mais j'ai de la besogne en bien d'autres lieux. La frontière de Tunis remue, et il me reste l'est de Djidjelli et le pâté de Gollo.

Je trouverai là de sérieuses difficultés. Je voudrais avoir terminé vers le 10 juillet. Les troupes se fatiguent, les chevaux et mulets se blessent. Quand on combat longtemps, on n'est plus aussi bien outillé pour combattre avec vigueur.

Que de choses à faire dans ma province de Constantine ! Il me faudrait encore quatre ans pour en faire une perle.

J'en sortirai toujours avec une belle réputation, et qui sait ce que le ciel me réserve. Si j'aime la guerre, je n'aime pas la politique. Enfin, il faut obéir à sa destinée.

Je serai de retour à Djidjelli le 12 ou le 13. Je recevrai un intéressant courrier de France. Le 14 ou le 15, je partirai pour l'est. Nous verrons comment à Paris on aura su juger notre expédition. Serionne a fait trois jolis dessins des combats des 11 , 19 et 20 mai. C'est réellement exact. 11 croit que l'Illustration les reproduira.

Mets les examens de mon fils en bon chemin.

AU MEME

Au bivouac de Ziama, le 13 juin 1851.

Quelques lignes pour t' empêcher d'être inquiet. Je t'écris du milieu des ruines de Ziama, entre

rOued-Ziama et l'Oued-Mansouria, limite extrême du cercle de Djidjelli. Je vois Bougie, j'y serais en deux heures par mer.

J'ai une mosaïque à dix pas de moi , et sous mes yeux un bel aqueduc et un cirque. Nulle colonne française n'était venue ici ni dans tout le pays que je parcours depuis un mois. Le Titan m'apporte un ravitaillement nécessaire, il est devant mon camp. Le tableau est pittoresque : une ville de tentes sur les ruines de la vieille Thoba , un port improvisé auprès du port de Mansouria, la mer animée par tous les soldats qui s'y baignent, la gaieté qu'entretient le succès; car hier, le canon grondait encore et les Kabyles fuyaient leurs villages et abandonnaient leurs troupeaux. Point de morts, peu de blessés : la guerre est belle ainsi.

En résumé, frère, non-seulement Djidjelli est débloqué et les tribus soumises à l'ouest et au sud, mais d'importantes tribus dépendant de Bougie sont également venues se soumettre. Bien de plus complet que mes opérations.

Vos journaux saisissent mal cette série de mouvements prévus, combinés, amenant des résultats que le temps ne détruira point. D'un autre côté, l'esprit de parti enlève toute justice à l'appréciation.

Je repars demain pour Djidjelli, j'y arriverai le 10 ou le 17, et le 19 je me dirigerai vers l'est.

A MADAME DE SAINT- ARNAUD, A CONSTANTÏNE

Au bivouac, sur l'Oued-Menchar, le 18 juin 1851.

Je viens de recevoir ta lettre des 15 et 16 , ma chère amie, je crois que tu te préoccupes un peu trop des articles de journaux. On sait ce que cela vaut, et d'ailleurs il faut nous y accoutumer. Je répondrai à ces mensonges par de nouveaux succès et par des résultats incontestables. On m'avait aussi désigné à Djidjelli un misérable employé subalterne des vivres, que l'on supposait être l'auteur des calomnies. Je n'ai voulu le voir ni l'interroger. Remercie M. et Mme de Brandon de leur chaleureuse amitié, mais qu'ils fassent comme moi , qu'ils méprisent la calomnie. Les faits sont là, et ils parlent plus haut que les mauvais petits journaux.

Bou-Akkas est venu me voir à Djidjelli. C'est un homme habile, plein de tact et de finesse, que je crois sincère et qui m'a bien servi. 11 va à la Mecque faire son pèlerinage.

Je n'ai nulle envie de m' avancer ni de me compromettre dans la politique. Vois le triste rôle que joue à présent Ghangarnier. Il est monté à la tribune, a brûlé ses vaisseaux avec l'Elysée, et annoncé aux mandataires du peuple qu'ils pouvaient dormir et délibérer en paix. A qui croit-il faire peur? Et ce qu'il y a de fâcheux, c'est que c'est le rôle de presque

tous les généraux d'Afrique, excepté Baraguey-d'Hilliers. Cavaignac, Changarnier, Lamoricière font fautes sur fautes ; sur des échelons moins élevés, Le Flô... et plus bas encore, Charras qui tourne au fanatique.

Daumas et Canrobert restent dans leur spécialité, Randon aussi. La scène du monde et de la politique est glissante. Le sage reste dans la coulisse, observe et ne paraît qu'à propos. Les Africains qui se sont mis en avant n'ont fait encore que de fausses entrées et de fausses sorties. Le public rit quand il ne murmure pas. Avec tout cela j'aimerais mieux rester en Afrique , quand je devrais faire chaque année une expédition de deux ou trois mois. Ici l'on a sa réputation dans sa main. A Paris, on la joue sur une phrase, sur un mot, sur une démarche, sur un sourire. J'aime mieux l'Afrique; m'y laissera-t-on? Nous saurons cela dans un mois... Adieu, j'ai bien bavardé et presque parlé politique, Dieu me pardonne !

A LA MEME

Au bivouac de El-Kriba, le 20 juin 1851.

Chère amie, encore un beau succès et un bon résultat. Hier , en arrivant au bivouac, les Beni-lder m'ont accueilli à coups de fusil. Ils ont blessé Bournan

à coté de moi. Je me suis élancé sur eux avec l' avantgarde, j'ai enlevé un bois d'oliviers qu'ils avaient fortifié avec des fossés et des abatis d'arbres, et de suite j'ai envoyé quatre bataillons sans sacs poursuivre l'ennemi. Le combat a duré jusqu'à cinq heures du soir. L'ennemi a perdu beaucoup de monde et nos soldats ont fait un butin immense. Cette nuit, les Kabyles furieux sont venus tirer sur le camp une centaine de coups de fusil. On ne leur a pas répondu, et ce matin les grands sont à mon camp et la tribu se soumet. Nous leur avons fait bien du mal , brûlé plus de cent maisons couvertes en tuiles, coupé plus de mille oliviers. Les insensés î Et ils se soumettent après î

La soumission des Beni-Ider en entraînera d'autres, c'est une des plus influentes du pays. Tout cela avance mes affaires et j'en ai besoin, car la chaleur arrive. J'ai eu cette nuit une petite crise d'estomac qui m'a tenu éveillé avec les coups de fusil. Aussi, ce matin, j'ai la tête pesante et des douleurs d'entrailles. Je mangerai peu.

Les tribus qui se soumettent affaiblissent la coalition, les rassemblements se dispersent et je marche à mon but d'un pas ferme et sûr. Il ne manque plus que deux ou trois tribus pour compléter le cercle de Djidjelli. Chaque tribu que je soumets est bien soumise, et c'est une pierre que je détache de l'édifice kabyle.

Je suis à cinq lieues est de Djidjelli , et j'en ai encore jusqu'au 25 à tourner dans ces parages.

A LA MEME

Au bivouac de Tabcnna, chez les Oulecl-Habibi, le 1l\ juin 1851.

Chère bien-aimée, je viens de célébrer la Saint- Jean par un beau combat. Les Beni-Habibi m'ont amusé par de belles paroles. Je suis venu m' établir chez eux où j'ai trouvé des contingents nombreux. Je les ai fait attaquer par deux colonnes que Luzy et Marulaz ont vigoureusement menées. Ils ont bien compris mes instructions. On a jeté les Kabyles dans les ravins et on leur a tué plus de deux cents hommes, brûlé de superbes villages, et maintenant on coupe leurs oliviers. Croirais-tu qu'aujourd'hui 24 juin, en Afrique, nous avons un brouillard tel que deux fois j'ai été obligé d'arrêter mes colonnes et de suspendre le combat? Mes troupes deviennent excellentes; il n'y a plus qu'à leur montrer l'ennemi. Cette colonne sera terrible à la fin de l'expédition... Les officiers de la colonne qui, à d'autres époques, ont fait des expéditions dans la province et qui voient que tous les combats sont clés victoires suivies de soumissions et de résultats, ouvrent les yeux et disent : « Nous n'avons jamais assisté à de pareilles » fêtes. » 11 y a dans la colonne la confiance et l'élan avec lesquels on fait de grandes choses.

A LA MEME

Au bivouac de Kounar, le 27 juin 1851.

Chère amie, je ne t'écris plus que pour te parler guerre et combats, ce qui ne doit pas toujours t'amuser. Hier, nous avons eu une chaude et belle affaire d'arrière-garde. Malheureusement, elle a été meurtrière. Les Kabyles étaient très-nombreux et les chemins difficiles. Jls ont souffert des pertes énormes. De notre côté, nous avons eu vingt-huit tués, dont deux officiers, et cent trois blessés. J'étais à l' avantgarde au bivouac, quand j'ai appris qu'on se battait à l'arrière-garde. Je suis parti au galop avec des bataillons sans sacs et je suis arrivé trop tard. Les zouaves avaient fait une charge offensive qui avait arrêté les Kabyles. Ce combat fait encore du bien à nos affaires qui marchent toujours. Tous les Kabyles du cercle de l'est de Djidjelli sont soumis et organisés. Le programme du gouvernement est rempli en partie. Nous allons procéder à la fin et frapper sur Collo. J'irai où l'ennemi sera le plus fort pour en finir plus vite.

Dans tout ce tracas d'affaires, avec cette énorme responsabilité, je n'ai pas une minute à moi. Je suis descendu de cheval hier à cinq heures du soir. J'y étais depuis cinq heures du matin. J'ai fatigué deux chevaux, et depuis ce moment je ne fais qu'écrire ou

donner des ordres. Je me suis levé à trois heures du matin aujourd'hui, et j'en ferai autant demain. Mon corps et ma tête travaillent ensemble, et quelquefois je tombe anéanti. Oh ! comme il y a des moments où je préférerais le calme et le repos sans honneurs ! En jouirons-nous jamais? J'en doute. Je n'aime ni la politique ni les affaires. Je suis fourré jusqu'aux oreilles dans les affaires, et la politique me menace comme l'épée de Damoclès. L'homme n'est jamais content de son sort. Je voudrais voir à ma place bien des gens qui me portent envie.

J'ai trouvé le Titan hier ici , et la mer était si mauvaise qu'on n'a pas pu débarquer mes vivres. Nous avons encore eu des brouillards et du froid. En vérité, je ne comprends plus rien aux saisons. Je vais écrire à ma mère et à mon frère. Mes lettres ne partiront que le 5 juillet.

28 juin 1851.

Je viens de recevoir le courrier de France. Tout le monde est content. Le Prince, le ministre me comblent d'éloges. On me nommera général de division à ma rentrée de l'expédition. Charron m'écrit une longue et charmante lettre. D'Hautpoul, Daumas,

Fleury m'ont écrit également. Enfin, j'ai reçu une curieuse lettre anonyme de Ca hors que je t'envoie pour t'amuser. On me compare à Bugeaud, Soult, etc.... pour les crimes. J'ai lu les articles de journaux qui parlent de l'expédition. Ils sont généralement bien. Le portrait qu'on a voulu faire de moi dans l'Illustra* tion est comique.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Au bivouac de Sra-Mila, Djebella, le 5 juillet 1851.

Je ne veux pas laisser partir le courrier, cher frère, sans te dire que je me porte bien malgré les fatigues, les préoccupations d'esprit, la chaleur et la guerre. Mes affaires politiques vont à merveille. Les événements se chargent de me donner raison à Alger et partout. J'avance en soumettant.

Depuis le !" juillet, j'ai eu trois beaux combats et une attaque de nuit. J'ai à regretter dix tués et cinquante blessés , mais j'ai fait subir à l'ennemi des pertes considérables, et, ce qui est mieux, j'ai eu d'importantes soumissions. Autant de pierres détachées d'une coalition qui tombe pour ne plus se relever, si l'on sait se conduire.

Le 4, la journée a été complète ; j'ai manœuvré, j'étais content de moi et de mes soldats aussi. Ils se

battent comme des démons. J'avais quitté mon camp à quatre heures du matin. J'étais inquiet, j'avais un mauvais passage à franchir, chemin difficile et étroit à n'y passer qu'un à un. Je craignais pour mon arrière-garde. Je me hâtai de gagner les hauteurs et d'examiner le terrain. L'ennemi occupait de bonnes positions, des villages, des crêtes. Mon plan fut arrêté de suite. Je manœuvrai pour inquiéter l'ennemi et l'empêcher de descendre sur mon convoi.

Sur mon ordre, le général Luzy, prenant une bonne position, amusa les Arabes par une fusillade de riposte; puis, je lançai le colonel Perigot avec trois bataillons sur une crête qui s'avançait à ma droite, parallèlement à celle que j'occupais, et se joignant par le sommet aux villages que tenait l'ennemi.

Je maintins cette situation pendant deux heures par une fusillade sur place, et mon convoi montait, se massait, et l'arrière-garde suivant mon mouvement avait coupé les contingents. A un signal convenu, l'attaque générale a commencé. Les troupes, au pas de charge, ont tout enlevé devant elles, pris les villages, poursuivi les Kabyles, et accompli cette brillante affaire avec huit hommes tués et seize blessés.

A une heure, toutes mes troupes étaient campées. Mon arrière-garde n'avait pas eu un coup de fusil. C'est une belle journée, un bon succès, et les résultats étaient au bout ; mon camp regorge de soumissions.

Tu vois , frère , comme tout cela se déroule et avance. Yoilà le pâté entre l'Oued-el-Kébir et l'Oued- Z... soumis comme je l'avais annoncé. Je me dirige-

rai vers Gollo sans laisser d'ennemi derrière moi, et n'ayant plus que des gens démoralisés à combattre. Ces conditions me sont nécessaires pour ma colonne affaiblie. Ma situation au 9 mai était de huit mille quatre cent soixante-sept baïonnettes. J'ai donné deux bataillons à Bosquet pour aller renforcer Camou sur la route de Sétif. La marche et les combats m'ont affaibli. Je n'avais plus, au 27 juin, que six mille trois cent douze baïonnettes. Je ne me suis pas plaint ; j'ai continué mon œuvre et le succès m'appartient. J'aurai fait en Afrique une des plus rudes, des plus longues et des plus belles expéditions qui aient été faites. Je serai général de division comme il est bon de le devenir.

Et mon fils, que fait -il? Je le vois piochant ses examens. Comme il me tarde de connaître le résultat ! Et les Écossais, sont-ils revenus? J'ai reçu une lettre de Forcade, datée d'Edimbourg. Je n'ai pu lui répondre. J'espère bien rester assez longtemps à Constantine pour l'y recevoir avec Adèle et vous tous. C'est mon rêve.

Ma gracieuse femme m'écrit tous les jours. Dans douze jours je serai près d'elle.

AU MEME

Au bivouac de Melia-O-Kébir, le 10 juillet 1851.

J'ai le cœur gonflé de joie, cher frère : toutes mes opérations ont réussi, comme je l'avais prévu, selon mes plans et au delà de mes espérances; après vingttrois combats, les Kabyles, les contingents, la coalition se sont avoués vaincus. J'ai achevé le 6 l'œuvre de la soumission au centre même du pays insurgé. Tous ont baissé la tête et sont venus à mon camp. Ce soir, le pays sera organisé et les chefs investis. Que me reste-t-il à soumettre? Le pâté de Colio avec ses quatre ou cinq tribus qui ne tiraient leur force que des contingents et qui, abandonnées à elles-mêmes, vont tomber au premier choc. Demain, je marche sur Colio. J'y serai le 15. Mon plus redoutable ennemi sera le sirocco qui, le 6, rn'a tué trois hommes par asphyxie. Vers le 20, je serai à Gonstantine où m'attend la milice avec des cris de triomphe et des banquets.

Je t'envoie la copie d'une lettre autographe du Président. Cette lettre m'annonce que je suis général de division. Eh bien , cher frère , la voilà cette troisième étoile! Maintenant, que fera-t-on de moi? Qu'on me laisse ici et que tu y viennes, voilà mon vœu. Aller en France autrement que pour y passer un mois, t' embrasser , soutenir au comité les droits de mon

arrondissement d'inspection générale, certes, je ne le désire point. Si l'on me consulte, je resterai ici et n'irai passer à Paris que décembre et janvier. Le printemps me retrouvera à Constantine où j'ai encore tant à faire.

J'aurai donc en soixante- quinze jours, et tout d'une haleine, accompli une opération depuis si longtemps jugée nécessaire. Nous raconterons bien des épisodes à nos enfants , toi aussi tu les écouteras avec plaisir.

AU MEME

Collo, le 15 juillet 1851.

Cher frère, je suis ici depuis le 15. C'est te dire que la campagne est finie, et glorieusement, comme elle a commencé. Hier, j'ai malmené les contingents de Collo. Marulaz a été superbe, il les a chargés avec quatre bataillons et les a terrifiés par sa vigueur.

La journée a été belle, mais elle me coûte cher. Le commandant Former, des spahis, a été tué. C'est la seule victime.

le commandant Valicon a péri dans la première journée, Former dans la dernière. Tous deux m'avaient supplié de les emmener.

Quatre-vingts jours d'expédition, vingt-six combats, lutte vive et acharnée , mille hommes touchés

par l'ennemi. Un sur sept et toujours des succès. Expédition critiquée au début, rude à conduire, aujourd'hui juste sujet d'éloges.

Louise vient me rejoindre ici le 20, je serai bien heureux de la revoir. Je commence demain mon rapport d'ensemble et mon inspection générale. J'aimerais mieux dormir trois jours.

AU MEME

Philippeville, le 23 juillet 1851.

Ta lettre du 7 juillet, frère, m'est parvenue ici le 20. Tu sais à présent que je suis général de division. J'ai reçu mon brevet. Voilà marnasse complète, ma carrière accomplie, le but touché. Je suis parvenu au grade le plus élevé de l'armée, car je ne

songe point au maréchalat à moins qu'on ne

fasse la grande guerre en Europe, et que les boulets me respectent comme ici les balles m'ont respecté. Quant aux positions, mon étoile et la destinée y pourvoiront. Je m'efforcerai seulement de me maintenir à leur hauteur. Je me repose donc, frère, dans ce grade, objet d'un long et saint labeur. C'est un rang assez élevé, surtout quand il s'y joint quelque réputation militaire.

Qu'est-ce qu'on dit? Que Baraguey a donné sa démission, que Castellane le remplace, que la pre-

mière division de Paris m'attend !.... Mon Dieu, je préfère bien rester en Afrique, sauf à t' aller voir un peu en décembre. Je ne demande que ce congé après ma tâche finie et bien finie.

Les Philippevillois, milice, autorités civiles, commerce, population m'ont fait, ainsi qu'à mes troupes, une réception cordiale. Les toasts à l'armée, à la France, à l'Algérie, au commerce, tout cela roulait, mais de politique point. Je n'avais pas permis qu'il en fût question. Ce soir, j'aurai rejoint ma colonne à son dernier bivouac avant Constantine, et demain j'entrerai ovans et triumphans. Ces manifestations sont d'un bon esprit; pourquoi m'y serais-je opposé? C'est la première fois qu'en Afrique je vois la population civile fêter ainsi les colonnes expéditionnaires qui viennent de se battre pour la sécurité et le progrès de nos intérêts algériens. C'est ainsi que notre expédition se distingue un peu de toutes les autres, lsly à part, elle est peut-être la première \

J'ai trouvé Louise ici le 20. Tu conçois le charme de notre réunion. Je te remercie bien de m'avoir annoncé que mon fils est admissible. Encourage-le ; je lui écris quatre lignes.

J'ai reçu du duc d'Aumale une lettre affectueuse et pleine de compliments sur mon expédition.

1 On trouvera dans l'Appendice, à la fin du volume, les principaux passages du rapport présenté le 16 août 1851, par le général Randon, ministre de la Guerre, au Prince, alors Président de la République. Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher ce rapport de la correspondance pour bien saisir la suite et l'ensemble des opérations militaires, et l'importance des résultats obtenus par le Maréchal.

A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD

Constantine, le 23 juillet 1851.

Cher enfant, tu es admissible et moi je suis général de division. Nous avons fait tous deux un pas de plus dans le monde. Il t'en reste à toi beaucoup à faire en montant. Je viens d'atteindre le sommet de l'échelle militaire. Ma nomination , l'expédition que je viens d'achever avec quelque succès, aplanissent devant toi les difficultés de la route, je l'espère du moins. Mais que jamais cette idée ne ralentisse tes efforts et ton zèle. Cher Adolphe, il est doux de ne devoir rien qu'à soi-même. C'est une grande satisfaction pour les cœurs bien placés. Fais ta carrière à force de persévérance, d'étude et d'énergie. J'ai plus commandé à la protection que je n'y ai eu recours. Tu feras comme ton père. J'espère qu'au moment où je t'écris, tes affaires sont bien avancées. Que j'aurais de plaisir à presser sur mon cœur un Saint-Cyrien ! Adieu, ta petite mère t'embrasse, nous sommes sûrs de te revoir cette année, soit ici soit à Paris.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Constantine, le 31 juillet 1851.

Cher frère, j'ai reçu ta longue lettre du 10 au 21 juillet, et tu dois penser si je l'ai lue avec intérêt et émotion. Je n'ai pas de temps à perdre en correspondance, puisque dans quinze jours nous pourrons échanger de vive voix nos idées.

Une dépêche télégraphique du 23 me donne avis que je suis nommé au commandement d'une division active à Paris, et me transmet Tordre de me rendre sur-le-champ à mon poste. Je donne mes instructions et je pars. Où dois-je descendre? Je l'ignore. Je ne connais pas la division qui m'est donnée. Je compte sur toi pour ce détail, si je ne suis pas suffisamment renseigné à Lyon d'où la dépêche est partie.

J'arrive avec ma femme. Je ne te fais part d'aucune réflexion sur la voie qui s'ouvre devant moi. C'est ma destinée. Je la suis ; j'obéis. J'arrive avec un renom militaire qui n'est pas sans valeur, et je saurai le soutenir. Quant à la ligne à suivre, nous serons trois pour trouver la bonne. Le conseil s'assemblera et décidera.

L'idée qui me domine et qui étouffe bien des regrets, c'est le plaisir de te revoir, de t' embrasser, de te serrer sur mon cœur, toi et mes enfants. J'écris à notre mère que je ne puis passer par Bordeaux, mais

que j'irai la voir dès que j'aurai pris à Paris terre et langue.

Me voilà donc lancé, frère, dans la politique où Dieu seul sait ce qui m' adviendra.

Mon fils est-il reçu? Notre frère et Adèle seront bien tristes de manquer leur voyage d'Afrique. Aussi pourquoi ont-ils tant attendu!.... Ils viendront plus tard.... à Alger.

A MADAME DE FORCADE

Constantine, le 1er août 1851.

Bonne mère chérie , j'ai reçu par le télégraphe l'avis que je suis appelé au commandement d'une division de l'armée de Paris, et l'ordre de partir surle-champ.

Je m'embarque le 8 pour France, je serai à Paris le 14 ou le 15. J'avais d'abord la pensée de passer par Bordeaux et Malromé, mais je n'aurais pu rester que vingt-quatre heures avec toi. Je vais donc directement à Paris, et quand je serai un peu casé, que j'aurai pris l'air du pays, je monterai dans un wagon et j'irai t' embrasser ainsi que ma fille chérie.

Me voilà rapproché de vous tous. Sera-ce un bien? Sera-ce un mal! L'avenir le dira. Je regrette l'Afrique où j'ai grandi, mais je ne peux pas ne pas obéir

il. 23

à un ordre, et refuser un poste qui n'est pas sans danger.

Je serai bien heureux de te voir., bonne mère, de causer avec toi et de t' embrasser. Que de choses nous aurons à nous dire !

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