A M. DE FORCADE, A LIMOGES
Paris, le 15 février 1852.
Cher frère, je viens de recevoir tes deux lettres. Je ne suis pas content des nouvelles que tu me donnes. Je vois une maladie très-grave, que les médecins ont de la peine à définir, qui tourne en longueur, une complication de maux et de souffrances pour mon pauvre enfant, et je suis dans une inquiétude mortelle. Si je n'étais pas lié ici, je partirais de suite.
Tu as beau me dire qu'il n'y a pas de danger, je ne me défends pas de mes inquiétudes. J'attends ta lettre demain avec impatience.
Remercie Mine de Brandon et son excellent mari de leurs soins pour mon fils.
1 M. de Forcade s'était rendu à Limoges. La flirxion de poitrine de son neveu s'était compliquée d'une fièvre typhoïde.
AU MEMi:.
Paris, le 17 février* 1852.
Cher frère, nous avons reçu ta lettre ce matin. Le conseiller d'État est venu avec la sienne. J'ai le cœur un peu moins brisé, mais toujours gros, bien inquiet. Cette maladie traîne trop. Je me débats contre l'anxiété. Mes cheveux en blanchissent encore.
Embrasse mon fils et donne-lui du moral et du courage. Pauvre enfant , tant souffrir si jeune î
AU ME MU
Paris, le 19 février 1852.
Cher frère, je suis anéanti de douleur, j'étouffais depuis quinze jours, car mes pressentiments ne me trompent jamais. Je n'ai pas une lueur d'espoir, il y a mieux, je n'en ai jamais eu.
Ne quitte pas mon pauvre enfant.
AU MEME
Paris, le 21 février 1 852.
Je n'ai pas la force de t'écrire, mon frère; moi je n'ai jamais espéré, moi je souffre depuis vingt jours et je renferme mes larmes et ma douleur profonde, éternelle, et je travaille. C'est ma vie qui commence à partir avec mon pauvre enfant
A M. LEROY DE SAIIST-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT
Elysée, le 23 février 1852.
Cher frère, je t'écris quelques lignes du Conseil où ma pensée n'est pas avec ma personne. J'ai reçu, ce matin, la lettre collective de mon frère et de toi. Je ne te parle pas de mon désespoir, je vis de cela depuis six jours. Que faire! Qu'imaginer î Je n'ai même plus la force de prier ni de me révolter. J'attends mon frère Adolphe ce soir. Viendra-t-il, ne viendra-t-il pas? Que me dira-t-il? Que m'écriras-tu demain? Mon Dieu, je crois être préparé à tout et je sens que je redoute encore tout. Quelle épreuve, mon frère! Aurai-je la force d'y résister? Pauvre enfant, si noble, si fort, et le perdre!... Ce ne sont que ceuxlà qui s'en vont.
AU MEME
Paris, le 23 février 1852.
Cher frère, Adolphe est arrivé et m'a donné les plus déchirants détails. Je n'ai pas plus d'espoir ni plus de souffrance.
Je fais partir, ce soir, M. de Place, Gœuret et Delattre. Si mon pauvre fils vit encore, reconnaît encore quelqu'un, il aura un moment de douce émotion, et quelques baisers de plus de la part de son père.
Je respire encore jusqu'à demain au moment où je recevrai ta lettre. . .
A M. DUFAY DE LAUNAGUET,