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PRÉFET DE TARN-ET-GARONNE

25 février 1852.

Cher Henri, le même malheur qui t'a frappé et dont tu souffriras toujours est venu m'accabler. Je n'ai plus de fils. Je vais rouvrir toutes tes plaies. Mais à qui veux-tu que je dise mes tortures, si ce n'est à mon meilleur ami? Pleurons ensemble, ami, car pour des consolations, pour du bonheur il n'en est plus pour nous. J'étais trop fier de lui, trop heureux par lui. Dieu m'a frappé. Dieu me l'a retiré. Sa volonté soit faite ! Mais elle est par trop cruelle,

A MONSIEUR DE FORGADK,

MAITP. E DES T. EQUÊTES AU CONSEIL 1) ' É T A T.

Paris, le 23 mai 1852.

Cher frère, j'ai bien pensé au triste vide qui t'entourait dans ce Malromé, où tant de doux souvenirs nous suivaient '. Je t'ai plaint du fond du cœur, tout en me promettant de ne plus aller chercher là des regrets que je retrouve partout. Tu as raison de foccuper beaucoup pour ne plus penser. Finis-en vite avec les affaires, et reviens-nous.

Je suis dans une mauvaise veine de santé. Mon estomac me fatigue. J'ai bien besoin de Vichy et de son secours.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

Vichy, le 17 juin 1852.

Cher frère, nous sommes arrivés hier à cinq heures. Mauvais temps, mauvaises routes, froid, installation petite, étroite, peu convenable ; d'ailleurs, tout

1 Six semaines après la mort de son fils, le Maréchal avait perdu sa mère.

paraît triste par une pluie battante. Vichy est un grand et beau village ; les établissements de bains sont remarquables. C'est un curieux spectacle que cette procession de malades de tout rang, de tout âge, de tout sexe, de toute figure, qui se presse en tout sens, et n'a d'autre but, d'autre occupation, que de boire de l'eau, de prendre des bains et des douches. C'est une distraction pour les oisifs... Ce matin, nous avons bu notre premier verre et pris notre premier bain. Les deux Louise boiront une eau différente de la mienne, eau ferrugineuse et provenant d'une autre source. Du reste, la mauvaise humeur de toute mauvaise installation à part , les deux Louise vont bien.

J'ai trouvé du travail ici, et je n'en suis pas fâché. Je n'aime pas l'oisiveté. Je me suis arrêté à Nevers et à Moulins, où j'ai vu les autorités et visité les établissements militaires et les casernes.

Le pays n'est pas bon. Les fonctionnaires m'ont paru inférieurs aux difficultés du temps. C'est un mal à peu près général.

/VU MÊME

Vichy, le 20 juin 1852.

Cher frère, je t'avais déjà écrit quand j'ai reçu ta lettre du 16. Depuis, j'ai reçu une lettre de notre

frère. Je lui ai répondu. 11 a dû te com munie mer ma réponse suivant nos us et coutumes.

Il y a du vrai dans ta lettre, cher frère ; mais du vrai applicable aux situations ordinaires de la vie politique et officielle. En thèse générale, tout homme politique qui quitte sa place, s'expose à ne plus la retrouver; mais, grâce au ciel, je n'en suis pas là; et si je devais défendre ma position, j'aimerais mieux me retirer de suite. Je n'userai jamais mes forces et ma valeur dans des luttes cachées de cabinet. Quand on ne me croira plus utile, je suis prêt à m'en aller. Les eaux de Vichy m'étaient ordonnées, elles me sont nécessaires; jusqu'à présent elles me vont bien, j'y reste..., non pas en homme trop sûr de lui et de sa position , puisque je devais y passer au moins six semaines, et que je n'y resterai que vingt-cinq jours. Tu vois donc que je fais la part de toutes les nécessités.

Après des déluges, une inondation véritable, car F allier a envahi les promenades, et comble la source des goutteux qui fulminent, les eaux baissent, le soleil se montre sous un ciel grisâtre. 11 y a lutte et j'espère des jours meilleurs.

Tu sais que nous faisons ménage commun ', mais dans les meilleures conditions. On est peu chez soi. Vingt jours sont bien vite passés; c'est un bivouac de plus, moins la compensation des coups de fusil. Je bois, je baigne, je douche. L'appétit revient. Je

1 Avec lu famille Ferav.

sens la force me pénétrer et tendre mes muscles. Ecris-moi. Rends-moi compte de ce qui se passe dans la grande ville.

AU MEME

Vichy, le 24 juin 1852.

Je viens de lire ta lettre à ma femme : je l'ai trouvée si gentille, si gaie, que j'ai auguré que tu te portais bien. Je devrais aussi écrire gaiement, car les eaux me vont, c'est positif; je reprends le teint clair et les couleurs de la famille. Je m'occupe toujours d'affaires et d'affaires sérieuses. Je réfléchis de loin sur la politique. Combien de gens s'égarent, qui croient se donner du relief en se pavanant dans une hostilité futile, car elle ne repose sur rien. Le devoir des hommes du gouvernement, c'est de l'éclairer et de le soutenir à la fois, non de le miner sourdement sous le prétexte de le servir en niant sa force et son droit.

11 n'est pas de pouvoir qui n'ait fait des fautes; mais il n'est pas de corps qui ne subisse l'influence de quelques mineurs. Tant que je serai aux affaires, je ne céderai rien à ces faiseurs d'opposition, que l'ambition et le regret de n'être plus rien consument. Tristes gens, mais peu à craindre aujourd'hui !

A M. DE FOUCADE

Vichy, le 1er juillet 1852.

Cher frère, le moment de mon départ approche, et les occupations de tout genre se multiplient tellement que je n'ai plus un moment à moi pour t' écrire. Dans deux heures je pars pour la Palisse, et cette tournée va me prendre ma matinée.

Je connais ta faiblesse pour les traditions parlementaires. Tu manques encore d'expérience politique, cher frère, puisque tu n'as pas tout à fait abandonné ces idées anti-gouvernementales. Rappelle-toi ce que je le dis : il n'y a pas de gouvernement possible , en face des idées dominantes, le socialisme et la révolte, en suivant les idées parlementaires, vieilles ornières remplies de boue où l'on tombe... et où l'on tombe misérablement. Rappelle-toi cet aphorisme, c'est le vrai.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Vichy, le 5 juillet 1852.

Cher frère, je ne voulais plus t' écrire, mais un petit événement, arrivé hier soir, me remet la plume

à la main pour f épargner toute inquiétude à mon sujet, au cas où le fait embelli arriverait à Paris jusqu'à toi.

Hier, après midi, je suis monté à cheval avec ma femme, le sous-préfet de la Palisse et sa femme. Je voulais voir l'embarcadère du chemin de fer de Clermont qui sera à Saint-Germain, gros bourg à trois' lieues de Yichy. C'était la fête. La population de Saint-Germain est très-augmentée par les ouvriers qui viennent travailler au chemin de fer, et par un assez grand nombre d'internés politiques appelés là par le même motif. 11 y avait beaucoup d'ivrognes. En sortant du village, nous avons donné sur une bande qui barrait le chemin. Mécontents d'être troublés, ils ont été insolents et ont passé de la menace aux violences. Ils ont crié aux pierres dont les tas bordaient la route. Nous avons fait filer les femmes et tâché de faire entendre quelques paroles de raison, puis résisté à la violence. Les coups de pieds aux chevaux roulaient, les pierres volaient ; j'en ai reçu une très-grosse à la tête. Mon chapeau est tombé, le sang coulait abondamment. J'ai donné le signal de la retraite. Le crépuscule était venu et j'ai pu, en me mettant du bas côté, dissimuler à Louise ma blessure jusqu'au moment où j'ai trouvé de l'eau pour me laver la tête. A dix heures, j'étais à Vichy, pansé et arrangé. J'ai bien dormi, je suis pansé de nouveau ce matin. Ce ne sera rien et je partirai toujours le 8.

Ce n'est pas au ministre que les pierres ont été

lancées, c'est tout simplement aux aristos. C'est la guerre de la veste contre l'habit. C'est l'esprit général du mauvais peuple. Et vous rêvez des ménagements, vous préparez des grâces , vous doublez une dangereuse audace, vous creusez l'abîme et vous y tomberez tôt ou tard, tôt si vous n'y faites pas attention ! Du reste, rien de nouveau qu'une chaleur étouffante.

Nous avons été voir Effiat.... souvenir de la folie de Cinq-Mars et de Thou qui voulaient conspirer contre un grand homme, pygmées qu'ils étaient, sacrifiant leur pays à leur ambition et à leurs passions! Les femmes les plaignent, tous les hommes sensés les auraient condamnés. Les meubles, les tapisseries, le style, les arbres séculaires, tout parle du maréchal d' Effiat et de ses fils. C'est un paysan enrichi qui possède Effiat. 11 vit dans sa cuisine et va la faire couper en deux par une cloison, parce qu'il la trouve trop grande. Il veut vendre et demande 750,000 francs. Il faudrait en dépenser 300,000 pour rendre le château habitable. C'est beau de souvenir, mais sans agrément. Adieu, frère, à toi de cœur.

A M. DE FORCADE

Strasbourg, le 19 juillet 1852.

Cher frère, un mot avant de monter à cheval et de faire exécuter un passage du petit et du grand Rhin. Le voyage se continue au milieu des acclamations et d'une pluie, d'une mitraille de bouquets et de fleurs. Demain je vais à Baden avec le Prince accompagner la grande duchesse Stéphanie. Cela prolonge mon absence de deux jours.

Strasbourg a sa robe de fête. Le soir, la ville est en feu. 11 aurait fallu mettre les incrédules sur le passage du Prince. J'en aurais volontiers attaché quelques-uns derrière le train de ma voiture. C'est un curieux voyage et j'en jouirais si j'étais maître de moi.

AU MÊME

Baden, le 21 juillet 1852.

Cher frère, je t'écris d'Allemagne, dans un magnifique pays où tout en admirant, tout en nous reposant, nous faisons de bonnes affaires pour notre pays à nous.

Je ne te décrirai pas Baden, où l'on vient, de tous les coins de l'Europe, chercher moins la santé que le plaisir et l'aspect de la belle nature. Otez les jeux, il serait impossible de ne pas goûter ici un profond calme d'esprit.

Notre frère a retrouvé ses vingt-cinq ans, sa santé, sa gaîté. Je ne peux plus le tenir. Tu le crois à Baden avec moi, pas du tout. Hier et ce matin, il a tout vu , tout visité, et il est parti pour Garlsruhe avec Canrobert qui va en mission. Moi , je ne suis pas gai; je pense beaucoup et ma santé, très-belle en apparence, n'est pas ce que je la voudrais.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Moulins, le 17 septembre 1852.

Cher frère , je trouve un moment de liberté. Je m'enferme chez moi et je t'écris. J'assiste, depuis mon 'départ de Paris, à un spectacle incroyable. Je me replie sur moi-même, j'ouvre les yeux, je les referme et je me demande si je suis en France, et sous quel millésime je vis. Quelle nation !.. Quel peuple !.. Qu'est-ce que l'opinion! A Bourges, vive Napoléon ; à Nevers, vive Napoléon , vive l'Empereur ; à Moulins, vive l'Empereur seulement. Une foule, un concours immense, malgré la pluie une sympathie

visible.... parfois de la frénésie.... toujours l'ombre de l'Empereur au fond du tableau, quand elle n'est pas au fond des cœurs. C'est étourdissant, c'est parfois même attendrissant et, chose consolante et rassurante à la fois, l'homme que l'on entoure de cette ovation continue, toujours calme sans être insensible, ne s'enivre pas, ne se monte pas, il reste dans son imperturbable sang-froid. Bien des têtes partiraient.... 11 veut que la vérité se fasse jour et voilà tout.

Frère, l'Empire est fait; mais il ne sera proclamé qu'à son moment utile.

Nous sommes dans les mauvais départements, que sera-ce plus loin? Je vais traverser de nouveau

ce bouge de la Palisse. Je vais bien , me ménage et me sens fort. Je comprends que je ne puis pas être malade. Je te recommande mes Louise.

AU MlîMK

Grenoble, le 23 septembre 1852.

Cher frère, je t'écris quatre lignes en poste. Où es-tu? A Ittre, à Paris? Ma lettre te trouvera. Quelle manifestation, frère, quelle signification! Voilà un peuple qui retrouve un nom, un souvenir, un homme, le prend, l'élève, écrase de son ombre une ridicule Piépublique, et sur ses débris rebâtit un trône impérial î

Dieu fasse que le trône soit solide et que ses bases compriment à jamais les révolutions.

Les étrangers qui sont avec nous n'en reviennent pas. Ils sont plus impérialistes que nous-mêmes. Le département de l'Isère et les départements voisins se sont levés poussant un seul cri : Vive l'Empereur !

Nous marchons sur Toulouse. Je voudrais y être. Dieu protège la France et le Prince. C'est ce qui me donne de la force. Je reçois une lettre de Forcade ; il goûte les douceurs d'Arcachon.

AU MEME

Avignon, le 26 septembre 1852.

Eh bien! frère, qu'en dis-tu? Nous avons gagné notre Austerlitz. Vit-on jamais route mieux tracée? A Avignon, l'enthousiasme était impossible à décrire. Jusqu'à la corporation des portefaix enrégimentée et gardant le Prince î

Lis le Moniteur. Porte-toi bien et sois le plus fortuné des chasseurs.

A M. DE FORCADE

Marseille, le 26 septembre 1852.

Cher frère , nous arrivons dans cette ville où une nouvelle machine infernale devait nous envoyer dans un monde meilleur et changer nos triomphes en massacre. Dieu ne l'a pas permis; la tâche du Prince n'est pas terminée.

Nos triomphes continuent malgré cette machine qui devait éclater au milieu des roses et des bouquets. Nous voguons en plein Empire, et les oreilles me cornent : Vive l'Empereur!...

AU MEME

Aix, Je 29 septembre 1852.

Nous nous rapprochons, et ce n'est pas sans un vif plaisir que je pense que je me reposerai près de toi, à Bordeaux. Je remercie le ciel de me donner la force nécessaire pour supporter les fatigues de tout genre qui m'accablent jour et nuit. Quelle responsabilité ! Que de soucis ! Nous avons déjà eu le complot de Marseille, mais nous n'en sommes pas quittes. Je ne puis pas te dire ce qui se trame, mais je puis t'assurer que je veille sur l'homme qui sauve et grandit la France. Je le couvrirai de mon corps, car je comprends où sa mort mènerait notre pays. Comme un généreux cheval de course, j'irai jusqu'au bout et j'espère ne pas tomber en touchant le but.

Nous allons toujours de triomphe en triomphe. L'enthousiasme fait la traînée de poudre, la présence du Prince y met le feu. A Toulon, nous avons eu un spectacle grandiose: l'entrée en rade en présence de la flottille pavoisée, parée, enthousiaste et faisant feu comme un volcan continu ; le soir une fête vénitienne, un épisode des Mille et une nuits, un bal sur mer ravissant, merveilleux. Je raconterai cela à ma sœur pour la faire enrager. Je vous embrasserai dans huit jours.

A M. LEROY DE SAINT- ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT

1er octobre 1852.

Cher frère, je t'écris à Paris où tu arriveras le k ou le 5. Encore une entrée, et une belle entrée. L'Hérault a fait son sacre comme les autres départements. C'est égal, je veille ; dans les contrées méridionales, derrière l'enthousiasme on peut trouver le fanatisme. Je voudrais être à Bordeaux.

Hier, à Nîmes, les rues étaient encombrées. Trente mille blouses, vestes et bonnets, nous rappelaient drôlatiquement aux arènes les anciens Romains assistant à des jeux plus sérieux que ceux où nous avons vu de tristes taureaux rossés à coups de pieds et à coups de bâtons.

Tu as ramené Louisette. Je suppose Louise également de retour. Nous serons le 17 à Bordeaux où j'aurai le plaisir de revoir mon frère Forcade.

AU MEME

Carcassonne, le 4 octobre 1852.

Cher frère, je t'écris de la préfecture de l'Aude. J'ai parcouru dans tous les sens et avec un mélancolique plaisir ces lieux où a vécu notre père, ces

salons où notre mère a brillé*. J'habite l'appartement qu'occupait notre grand-père. Carcassonne est encore plein du souvenir de notre père... probablement parce que son fils y revient ministre. J'ai reçu une foule de lettres et de demandes de vieilles momies qui toutes étaient les amies de la préfecture de 1803. C'est toujours ainsi.

La réception de Carcassonne a été très-bonne, comme partout, bruyante, napoléonienne, impérialiste. Le bal n'a fait entendre qu'un cri : Vive Napoléon III.

Nous partons pour Toulouse. Là finissent mes appréhensions. On dit que les socialistes battus partout se sont réunis à Toulouse pour faire une dernière résistance. Ce sont gens la plupart graciés.

Il en sera à Toulouse ce qu'il en a été partout, La présence du Prince fait comme le soleil, elle fond la glace.

Adieu, frère, j'aurai bien du plaisir à t' embrasser.

AU MEME

Bordeaux, le 9 octobre 1852.

Cher frère, j'avais chargé Forcade de t'écrire, pensant ne pouvoir le faire moi-même, je trouve cinq minutes et je t'écris.

1 Le père du Maréchal avait été préfet de l'Aude, sous le Consulat,

Bordeaux s'est montré la première ville de France par sa réception. A Grenoble, enthousiasme de cœur; à Toulouse, enthousiasme de tête ; ici, enthousiasme de conviction et bonne société. Curieuse page d'histoire. Le Prince a fait un discours qui aura un long retentissement.

Que j'aurai du plaisir , après tant d'émotions , de me retrouver au milieu de vous. J'ai présenté le Conseil général au Prince. Dans une courte et gracieuse réponse, il m'a donné le nom d'ami.

Nous partons demain après la messe, quittant Bordeaux enchantés, et le laissant sous le charme.

Eh bien ! toi qui n'aimes pas les discours, comment trouves-tu celui de Bordeaux? Voyons? C'est un beau et noble manifeste qui satisfera l'Europe, ou elle est bien difficile. Tout le discours est dans cette pensée française : « Quand la France est satisfaite, l'Europe est tranquille. »

Il faut qu'on s'accoutume à voir la France prendre son rang.

Je n'ai plus que quatre bals, c'est-à-dire quatre jours. J'en ai assez. Je demande le silence et des pommes de terres en chemise.

Beau soleil, mais vent du nord. Gros rhume, esprit content, espoir de te voir, voilà la situation, elle est satisfaisante. Fais comme l'Europe, sois tranquille. Je t'embrasse de cœur.

J'espère que tu seras à la gare avec le Conseil d'État... je me trompe, Monsieur le maire, vous serez à votre poste.

Hyères, le 17 mars 1853.

Cher frère, je t'écris à tout hasard, car je crains bien que tu ne sois parti et en route pour Hyères. Louise s'est inquiétée un peu vite le jour de mon arrivée à Marseille, et a sonné l'alarme.

11 est vrai que j'ai été rudement atteint, mais je suis resté le plus fort. Je suis en convalescence. Je cours après les forces, je le fais avec une prudence dont ce que j'ai souffert m'a fait comprendre l'absolue nécessité. Si donc tu n'es pas parti, ne t'expose pas à faire inutilement un ennuyeux et long voyage. Si tu es parti, tu seras le bien venu et le bien reçu. Ne permets à personne de la famille de courir les routes. En vérité, nous sommes trop loin. Je suis bien soigné, bien tranquille. Tout ira bien.

A M. DE FORCADE

Hyères, le 22 mars 1853.

Cher frère, le conseiller d'État vient de partir pour Toulon, heureux, tranquille, autant qu'il était arrivé

inquiet et bouleversé. 11 a vu les progrès d'un vilain mal arrêtés, la santé revenir comme par enchantement avec les forces qui augmentent chaque jour. 11 se passait chez moi quelque chose d'extraordinaire. Le corps, l'esprit, tout était malade, et cet état avait occasionné un grand désordre qui avait attaqué le principe de la vie. Je me suis réfugié dans la méditation, de la méditation dans la prière. J'ai élevé mon àme vers Dieu, et le calme est rentré dans mon cœur.

J'ai trouvé dans le curé d'Hyères un prêtre comme je les comprends et les aime. Nous avons eu de longues conférences, et dimanche je communierai comme un vrai chrétien. Cette conversion t' étonnera peut-être, et tu verras en moi une grande transformation. La prière est un excellent médecin, rappelletoi cela dans l'occasion. Tu feras lire cette lettre à ma gracieuse sœur, son âme élevée me comprendra.

Notre frère est donc parti ce matin, et cette fois en touriste, l'esprit libre et le cœur léger. Il arrivera vendredi et vous donnera des détails. J'ai été bien bas et il m'a vu ressusciter. Le général Yusuf et sa femme, dont l'amitié dévouée était venue soutenir la Maréchale dans une dure épreuve, sont aussi partis ce matin quand ils m'ont vu dans le port.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Hyères, le 27 mars 1853.

Frère , clans la nuit d'hier, j'ai eu une crise bien douloureuse. Une. névralgie s'est promenée dans mes bras, dans mes reins, s'est fixée au milieu de ma poitrine. Quelles atroces douleurs ! Pas une seconde de repos ni de calme, bains sulfureux, ventouses; la douleur a cédé. Elle m'a permis de respirer, j'étouffais.

Ce matin, le curé d'Hyères est venu me dire la messe dans mon salon. La Maréchale et moi nous avons communié. C'était une cérémonie digne et simple qui élevait l'âme vers la prière. J'en étais ému et j'en ai retiré autant de calme que de satisfaction. Donne ces détails à mon frère et à ma fille.

La névralgie devait sortir, elle est sortie. Si elle ne doit pas revenir, je ne l'ai pas payée trop cher. Je n'ai rien perdu de mes forces.

Marseille, le 29 mars 1853.

Cher frère, j'ai levé mon camp d'Hyères, et je suis à Marseille en bon état. J'établis mon quartier

général au Prado, dans une jolie maison, sur le bord de la mer, avec jardin, rivière, billard, et en plein midi. Je suis là, seul avec ma smalah, en bon air, maître de me promener, de me renfermer, de recevoir, de me celer, enfin, dans toutes les conditions nécessaires à une bonne convalescence. Je resterai là tout le temps convenable pour suivre sévèrement sous les yeux de Chargé, qui en est ravi, le traitement qui doit me rendre la vigueur dont les affaires d'Orient rendront l'emploi utile... si cela marche mal.

L'Empereur m'ordonne de me soigner. Il ajourne, à cause de ma santé et des affaires d'Orient, l'expédition de la Rabylie à l'année prochaine. Je suis donc libre de toute préoccupation et je resterai ici huit, dix, quinze jours s'il le faut. Ma convalescence marche d'un pas ferme, malgré les rudes assauts que j'ai supportés. Les jambes reviennent, je prends un exercice modéré, l'appétit est bon. J'en suis à la poule au riz sans pain.

L'Egyplus, arrivé de Stamboul, apporte d'assez graves nouvelles. Le gouvernement se montrera prudent, mais ferme et décidé à maintenir la dignité de la France. Je ne sais pas, frère, mais il me semble que d'ici à peu de temps, il faudra en découdre quelque part. A la volonté de Dieu, nous sommes prêts.

A M. DE FORCADE

Marseille, le 30 mars 1853.

Cher frère, me voici installé à Marseille, aussi bien que possible pour n'être pas chez moi...

La partie religieuse de ta lettre m'a fort touché. Chez les hommes de cœur, chez les hommes de bien, Dieu finit toujours par parler, parce que sa voix est la seule vérité, la seule consolation. Une fois cette voix sainte entendue, on ne prête plus l'oreille à autre chose. J'ai été tout naturellement conduit à Dieu par la voie ordinaire que parcourt la faiblesse humaine : la douleur, la méditation, la prière. Dieu ne m'a pas repoussé, et tu peux être sûr que je ne ferai plus un pas en arrière. A la fougue, à l'irritation qui me dominaient, ont succédé le calme et une gravité peut-être trop sérieuse, mais qui tient encore à ma maladie. J'ai tant souffert î J'espère retrouver bientôt une douce gaieté, mais je ne me dissimule pas que toutes mes idées sont graves et sérieuses. Je lis beaucoup V Imitation de Jésus-Christ, et cet admirable livre qui me pénètre d'admiration m'inspire aussi une défiance pénible de mes forces. Dieu me donnerat-il assez de puissance de volonté, assez de persévérance pour rester dans cette noble voie qu'il me montre? C'est ce que je lui demande tous les jours avec ferveur.

Je ne pense pas quitter Marseille avant d'être en excellente situation... Il faut que je me prépare pour les événements qui peuvent nous arriver d'Orient. De toutes manières, je puis rendre encore quelques services, soit au dedans, soit au dehors. Je sens que ma tâche n'est pas terminée et je veux être à sa hauteur.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Marseille, le 31 mars 1853.

Cher frère, pendantquejeme porte bien ici, quemes forces reviennent, que je me nourris, que je digère, que je dors, que j'oublie mes douleurs, tu broies trop de noir à Paris et tu me déclares.... incurable. Mais j'espère bien guérir, et radicalement. Je ne suis pas assez ennemi de moi-même pour repousser tout régime, et même un régime très-sévère et très-long. Je ne le redoute pas, je m'y soumettrai. J'appellerai à mon aide tous les moyens que la prudence, l'expérience, suggéreront. Je guérirai, Dieu aidant. Tu enveloppes dans le même anathème allopathie, homœopathie ; alors il n'y a plus de médecine, il faut laisser voguer la barque au hasard. Je suis plus reconnaissant que cela. J'honore l'homœopathie à laquelle je crois devoir un fameux cierge; il n'y a que

la foi qui sauve. Tu écrivais sous l'influence de tes névralgies accumulées dans le voyage; quand tu seras dégelé tu penseras autrement. Tu aurais été mieux à Marseille qu'à Hyères, qui n'a eu pour nous que le mistral et la neige. Ici nous avons des jours mêlés de soleil. La température est douce, et voici venir avril qui n'a pas les caprices de mars.

AU MEME

Marseille, le 5 avril 1853.

Tu persistes dans tes conclusions, cher frère, et tous tant que nous sommes qui nous trouvons, par la grâce de Dieu, on the wrong sicle of fifty \ nous sommes, nous devons être incurables et végéter la proie des infirmités. ... Tu pourrais bien avoir raison; plus j'y réfléchis, plus je suis porté à le croire. Cependant je lutterai sans laisser peser dans la balance ni espérance, ni crainte, mais comme un chrétien doit le faire. Sais-tu, frère, ce que l'on nomme épiphénomène ? La science appelle de ce nom une des mille misères qui, dans le cours d'une maladie, surtout dans une maladie grave, tombent sur un pauvre malade déjà las de souffrir.

1 Dicton anglais qui signifie : être du mauvais côté de cinquante ans, avoir dépassé cinquante ans.

L' épiphénomène ne tient pas à la maladie et n'a de valeur qu'en raison de la masse de souffrances qu'il apporte. Tu comprends? Eh bien! frère, je viens de supporter un second épiphénomène, c'està-dire un second accès de névralgie en pleine poitrine, comme le premier, et qui, pendant douze heures, m'a arraché un long cri de douleur. C'est lemartyre ou je ne m'y connais pas. Aujourd'hui je suis dans le paradis. La douleur a disparu; mes forces n'ont pas souffert, car je rentre de faire une promenade de deux heures ; malgré cela, je ne pense pas partir lundi. Je veux réparer le-mal de ce maudit épiphénomène. Quand les médecins ne comprennent pas quelque chose, ils font les plus drôles de raisonnements. Tout cela ne prouve qu'une chose, c'est que la pauvre humanité est bien frêle, bien chétive, et qu'il faut toujours être prêt à plier bagage et à s'en aller.

Donne ce bulletin à la famille, cher frère, il n'a rien de mauvais. L'œil est vif, la tête bonne et les jambes assurées. Le cœur t'aime toujours.

A MADAME DE FORCADE

Marseille, le 9 avril 1853.

Chère sœur, je suis en retard avec vous et je réclame l'indulgence qu'on ne refuse pas aux malades

même en convalescence, et j'y suis grâce à Dieu, qui m'a donné la force de supporter bien des souffrances. Aujourd'hui que je me vois dans le port, je puis bien dire que j'ai aussi, d'un œil calme et résigné, vu le naufrage de bien près. . . .

Le calme et le repos me sont désormais nécessaires. Quand la vie a été ébranlée dans sa base, il faut si peu de chose pour la briser, surtout quand on végète sur cette terre depuis plus d'un demi-siècle! Que d'hivers à côté des printemps qui vous bercent de leur riant avenir !

Nous causerons en famille de ma vie, de mes méditations d'exil à Hyères : c'est un souvenir qui ne s'effacera pas facilement de mon esprit.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT

Marseille, le 13 avril 1833.

Je ne t'écrirai plus de Marseille, ni de la province, frère, et je vois arriver avec un vif plaisir le moment de t'embrasser. Je pars samedi 16, je dînerai avec toi et la famille ; ce sera une véritable fête. Ma santé est bonne, la maladie est morte, le progrès continu, sûr et lent. Les forces renaissent ; la graisse reparaît par places, pas encore sur mon visage qui a cependant repris ses couleurs. Le coffre était d'airain, il

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