‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 24 sur 52 · II. 2 G · texte numérisé non relu

II. 2 G

ne sera plus que de fer; il a reçu une fière secousse qui aurait fait sombrer bien des bâtiments.

Le curé d'Hyères est venu me voir. C'est un digne prêtre.

Marseille, le 15 avril 1853.

Je ne voulais plus t'écrire de ce Marseille, dont le mistral me chasserait aujourd'hui, si je n'étais décidé à le quitter demain. Demain je coucherai à Avignon qui vaut moins, et j'irai à Valence, qui ne vaut pas mieux.

Tu prêches bien, cher frère, mais je voudrais te voir ministre et composer ta bile. Des ennemis, qui n'en a pas? J'en ai, mais ils ne valent pas mes amis.

Je ne suis pas encore assez chrétien pour professer le calme dont tu parles et dont je comprends toute la nécessité, tous les avantages, tous les mérites. Quoique vieux, je suis un homme d'Etat encore jeune, mais on apprend autant sur ce terrain que sur celui des batailles; j'ai encore le temps de travailler et je travaillerai à me refaire.

Ainsi donc, frère, jeudi 21 , je t'embrasserai. Je me rejette avec complaisance sur cette pensée qui adoucit pour moi les derniers sifflements du mistral.

Nous allons nous retrouver en famille. C'est une bonne chose et qui vaut mieux que toutes les grandeurs. Préviens toute la famille. Que personne ne manque à l'appel.

AU MEME

Saint-Omer, le /ijuin 1853.

Cher frère , quatre lignes pour te donner de mes nouvelles. Je me porte à ravir, et malgré des journées très-fatigantes, cinq à six heures à cheval. C'est une remarquable épreuve. Maintenant je puis marcher sans crainte de rechute.

J'ai été reçu partout avec faveur et sympathie. C'est un bon voyage qui prépare bien celui de l'Empereur. 11 faut que toutes ces populations aiment l'Empereur, pour qu'elles reçoivent si bien son ministre de la guerre que l'on sait être la personnification du dévouement à sa personne. Il paraît que j'ai plu aussi aux Lillois. Le temps m'a favorisé jusqu'ici. Je n'ai plus qu'un jour de fatigues. Je serai lundi à Paris. *

A M. DE FOUCADE

Paris, le 11 juin 1853.

Il y a quelques jours que j'ai reçu ta lettre, cher frère, et je m'empresse de te reconforter contre le spleen anglais qui menace de te saisir à Londres. Vois tout, promène-toi, admire, fais tes affaires et reviens-nous. Comment es-tu arrivé à ton âge et à une expérience que donnent toujours le maniement des affaires et le frottement avec les hommes , sans être pénétré de cette vérité que, dans ce monde, tout marche lentement, quand cela marche? Le statu quo, l'inertie, c'est l'état naturel des choses, et plus on désire le mouvement, le progrès, plus on voit à quel point il est difficile de l'obtenir. Tu quitteras l'Angleterre sans avoir terminé les affaires de ta femme. Le palais de la chicane, à Londres, est un antre où l'on se perd. Il y a des procès qui durent trois siècles, et ils ont traversé six générations. Laisse 8aint-Paul et reviens admirer Notre-Dame : c'est plus facile. A Londres, la vie n'est supportable qu'avec un grand luxe de voitures et de chevaux, beaucoup de société, de distraction et des parties de campagne tous les dimanches. Ne quitte pas Londres sans avoir été dîner à Kichmond au Star and garter et n'y bois pas de bourgogne.

Je pars jeudi pour Metz et Lunéville.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD. CONSEILLER D ETAT

Luné ville, le 19 juin 1853.

Cher frère, tu me crois eu route pour Paris. J'ai le cap sur la Prusse. Il a plu à S. A. R. le prince de Prusse d'aller inspecter Sarrebruck, pendant que j'inspecte Metz, et l'Empereur, qui songe à tout, m'a ordonné d'aller de sa part saluer le prince de Prusse. J'espère me tirer convenablement de la commission ; je sais mon monde. Cette excursion m'intéresserait, si je ne me sentais tant d'affaires derrière moi. C'est égal, je vais voir les troupes prussiennes. Je comparerai. Je viens d'en inspecter de si belles et de si bonnes! Si je pouvais les emmener à Sarrebruck, le Prince rirait et moi aussi.

Ma santé tient bon. Le mouvement, l'action, me réussissent. Quand je suis au milieu des troupes, je ne suis jamais malade.

J'ai fatigué, j'ai eu des journées cruelles à Metz où j'ai voulu tout voir; mais je suis reposé et cela va bien. En Prusse je me reposerai, tout en voyant et en observant tout.

AU MEME

Sarrebruck, le 20 juin 1853.

Me voici en Prusse, cher frère. Beau pays, bons chevaux, femmes.... nous avons mieux. J'ai visité les casernes, les écuries, les magasins du 8e hulans.

J'ai été fier d'être français. Nous n'avons rien

à envier à nos voisins. Nous verrons l'ensemble demain à la revue.

J'ai envoyé un aide de camp prendre les ordres du prince de Prusse qui arrivera ce soir à Sarrelouis. J'irai, je pense, trouver son Altesse Royale demain de grand matin. Je l'accompagnerai dans ses revues et je reviendrai avec elle à Sarrebruck, je dînerai et je m'arrangerai de manière à partir immédiatement. Gela s'appelle marcher, mais je n'aime pas à perdre le temps.

Je me repose un peu de mes revues, réceptions et ovations de Metz et de Lunéville. Comme j'ai été reçu ! Il paraît décidément que je suis quelque peu populaire en France. Les civils m'accueillent aussi bien que l'armée.

Ce soir, je traite les autorités civiles et militaires de Sarrebruck, des braves gens bien raides qui ne disent pas vingt paroles de français, et, dans ma smalah, nous avons de la peine à rassembler trente

mots d'allemand. Cela va faire une conversation bien intéressante.

Que de besogne je vais retrouver dans mon cabinet î

A M. DE FOUCADE

Paris, le 7 août 1853.

Te voilà, cher frère, dans les montagnes, dans les paysages, dans les surprises et les grandeurs de la nature si belle et si imposante des Pyrénées. J'envie ton sort, moi qui viens des brouillards de la Saône et des pavés de Lyon. La ville des révoltes a cependant été hospitalière pour moi: j'ai été reçu très-chaudement, et en songeant à l'accueil de sifflets fait au brave maréchal Bugeaud, j'ai pensé à l'injustice et à la sottise des hommes. Les socialistes s'étaient donné rendez-vous à Sathonay pour m' examiner. Je les ai vus et j'ai été me jeter dans leur masse en disant : « Vous voulez voir le ministre de la guerre, regardez-le bien; moi j'aime assez regarder les gens en face. » Le procédé leur a plu et ils l'ont dit. Tu juges si je suis flatté.

L'affaire d'Orient est toujours en suspens. La Russie nous joue et traîne en longueur pour arriver au temps où l'on ne pourra plus tenir la mer. Dans

mon opinion, les Russes garderont ce qu'ils ont pris et ne quitteront les provinces que contraints et forcés. 11 faudra en venir à la guerre.

La question des subsistances nous prépare aussi des embarras. On prend toutes les mesures possibles, mais tout est délicat. Ce n'est pas une chose facile que d'administrer et de gouverner. La disette est un mal dangereux. De la disette à la révolte, et de la révolte à la révolution il n'y a qu'un pas, et le pas serait bien vite franchi dans la situation des partis, qui ne pensent qu'au mal sans songer à la patrie qu'ils ruinent.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT

Boulogne-sur-Mer, le 27 septembre 1853.

Je voulais f écrire, frère, hier en arrivant, mais j'ai été saisi par le froid à Calais, je me suis mis au lit. Bien frotté, bien chauffé, j'ai retrouvé la chaleur et le repos. Aujourd'hui je vais bien, malgré les caprices de l'équinoxe: froid, pluie, peu de soleil. Je supporte bien le voyage. Nous voici à Boulogne.

Quel rapprochement, frère! Mesure le temps de 1840 à 1853. Celui que l'on traînait en prison rentre Empereur, salué, fêté, reçu avec un enthousiasme impossible à décrire. Quelles pensées ont dû remuer

son cœur î Et, sans compter le doigt de Dieu, que de persévérance, de patience et d'habileté il a fallu pour en arriver là ! Mon frère, tout est écrit: l'homme s'agite et Dieu le mène. Comme cela est vrai ! Et Dieu a bien choisi son élu. L'Empereur le fera voir dans des circonstances peut-être plus graves encore que celles dont il a su faire les marches de son trône.

Ce voyage a été une longue suite de triomphes et d'enthousiasmes de bon aloi.

LL. MM. sont satisfaites et heureuses, elles se portent bien. L'impératrice a de la volonté et de l'énergie, elle ne veut pas être fatiguée.

Adieu. L'Empereur me fait appeler.

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