‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 4 sur 52 · AU CHATEAU DE LAUNAGUET ( HAUTE-GARONNE · texte numérisé non relu

AU CHATEAU DE LAUNAGUET ( HAUTE-GARONNE

Paris, le 20 mars 1848.

Mon cher Henri, je ne t'ai pas écrit depuis les événements sans exemple et sans nom qui , en quel-

ques heures, ont changé une vieille monarchie en une jeune république. Tant de choses se sont passées depuis ce temps-là, que je crois vivre dans un autre siècle, dans un autre monde. Ce n'est pas une simple révolution politique; la société est bouleversée, frappée au cœur. Que sortira-t-il de ce chaos, de ce cataclysme? Personne ne peut le prévoir, et si Dieu ne nous protège pas, si quelques têtes bien sûres, bien bonnes ne nous dirigent pas, je ne sais pas où nous irons. La destinée semble être pour nous, car ce qui se passe en Allemagne, à Vienne, à Berlin, donne quelque grandeur à notre révolution, qui péchait par là.

Dans tous ces événements, j'ai fait mon devoir jusqu'au bout. J'ai été blessé, heureusement sans gravité. Mon cheval a été blessé, celui de mon officier d'ordonnance tué; mon aide de camp a été renversé de cheval, meurtri, etc. Je n'ai dû la vie qu'à un miracle, et je ne me suis pas senti la force de remercier Dieu de l'avoir fait. Quelque jour, je te raconterai ces tristes détails; il serait trop long de te les écrire \

1 Dans la nuit du 23 au 24 février, à deux heures du matin, le maréchal Bugeaud fit appeler auprès de lui le général de Saint-Arnaud, qui était en congé à Paris, et lui donna le commandement d'une brigade. Dans la matinée du 2U, le général enleva au pas de course les barricades de la rue Richelieu, qui furent à peine défendues, mais se réorganisaient après le passage des troupes. De retour sur la place du Carrousel, le général reçut l'ordre d'aller occuper la Préfecture de police avec trois bataillons de l'armée et un bataillon de garde nationale. Celui-ci se débanda au Pont-Neuf. Défense était faite au général de faire usage de ses armes. Malgré cet ordre, et\out en l'observant, le général occupait la Préfecture et s'y maintenait, lorsqu'il apprit l'ab-

Après ce grand événement public , je vais t'en dire un tout particulier qui a bien son importance : je me marie. Se marier au milieu des orages révolutionnaires, lier à sa destinée la destinée d'une femme, c'est de l'audace, n'est-ce pas? Que veux-tu ! j'ai foi en moi et en ma femme. J'épouse la sœur de la femme de mon frère , la fille du marquis de Trazegnies ; je dis marquis, parce que le niveau révolutionnaire n'a pas encore passé en Belgique, et que la famille de ma femme est belge et habite la Belgique.

Mlle Louise de Trazegnies est gracieuse, spirituelle, parfaite d'éducation, de tenue, de principes. Je désire ardemment que tu sois à Paris pour mon mariage ; il ne peut avoir lieu avant les dix premiers jours d'avril ; arrange-toi pour venir. Ma femme me suit en Afrique ; elle est très-dévouée. Je deviens par elle neveu du comte de Mercy-Argenteau, cousin du prince de Ligne et des Mérode.

Adieu, mon ami, réponds-moi de suite et annoncemoi ton arrivée.

dication et le départ du roi , l'envahissement des Tuileries et de la Chambre des Députés. Il essaya de se retirer sur Vincennes avec ses troupes, au milieu desquelles il avait placé les gardes municipaux. Arrêté sur le quai de Gèvres et la place de l'Hôtel-de-Ville par les barricades, le général ne put empêcher les soldats de se disperser aux cris d'abdication. Il fut pressé, entouré, renversé de cheval, contusionné, menacé de mort ; dégagé par un officier de la garde nationale et conduit à l'Hô: el-de-Ville où se constituait le Gouvernement provisoire, introduit et gardé dans une des salles, il reprit sa liberté avec l'aide d'un ouvrier bijoutier nommé Caylus. Il sortit de l'Hôtel -de-Ville et se rendit chez M. Leroy de Saint-Arnaud, pendant que celui-ci, prévenu des dangers que courait son frère, venait de se rendre à l'Hôtel-de-Ville à sa recherche.

A M. LEROY DE SAliNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS.

Marseille, les 24-25 avril 1848.

Nous sommes arrivés hier à Marseille, frère. Ma femme a parfaitement supporté le voyage : elle était moins fatiguée que moi. Nous avons été à la messe ; nous avons couru la ville, et, ce matin, nous sommes frais et dispos. Demain, à midi, nous serons à bord de l'Enrôlas, corvette à vapeur de l'État de cent soixante chevaux; à défaut des bateaux Bazin, tous en réparation, elle nous transporte à Alger. N'est-ce pas un bonheur ? Ces gros bateaux ont une bonne installation et tiennent bien la mer; Louise sera moins malade.

J'ai trouvé Marseille calme, au milieu de l'agitation fébrile des élections. Tout se passe tranquillement ; les honnêtes gens sentent partout le besoin de l'ordre et de l'organisation. J'ai trouvé en route l'image grotesque de notre situation politique : la désorganisation, le désordre, l'anarchie jusque dans la poste ; le chemin de fer qui n'avançait pas ; la malle devant quitter Bourges à deux heures du matin et ne partant qu'à six heures; la vitesse réduite de plus de moitié, de sorte que l'on se serait cru en patache; les postillons compétitant; les chevaux faisant une manifestation continuelle pour ne plus marcher qu'au pas. Ne plaisantons plus; je t'ai quitté

dans des idées politiques très-noires; pourtant j'ai confiance que la tourmente révolutionnaire se lassera et que nous nous réunirons.

Je te recommande mes enfants. Écris à ma mère ; elle ne recevra de nos nouvelles que d'Alger. Adieu, je t'aime toujours comme tu sais.

J'ai vu hier le commissaire du gouvernement pour le département des Bouches-du- Rhône ; c'est un jeune homme de vingt-quatre ans, qui porte lunettes. Les élections feront sortir de l'urne Thiers et Berryer; en général, les choix sont bons. Cette assemblée-là ne sera pas du goût de tout le monde.

GUERRE D'AFRIQUE

Commandement supérieur des subdivisions de Mostaganem et d'Alger. — Expédition étiez les Beni-Seliman, aux environs de Bouçie. — Réflexions sur l'état de la France. —

Mort du maréchal Bugeaud.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Alger, le 29 avril 1848.

Cher frère, nous sommes arrivés hier à Alger à six heures du soir, après une traversée mêlée de calme, de roulis et de tangage. Louise a été malade beaucoup moins que je ne craignais ; elle a supporté ce mal cruel avec énergie : elle serait promptement faite à la mer.

J'ai été bien reçu par Cavaignac, il voulait absolument me faire loger au palais avec ma femme.

J'ai refusé poliment. Il n'a pas voulu me laisser le commandement d'Orléansville, trop peu important pour moi, disait-il ; il m'a laissé le choix entre Tlemcen, Mostaganem, et Mascara. J'ai choisi Mostaganem à cause de ma femme qui sera mieux dans un port de mer, et dans une ville offrant quelques ressources. Nous allons donc à Mostaganem. Je m'y rends seul avec mes chevaux. Je reviendrai prendre Louise à Alger. J'ai peur que Gavaignac un peu dégoûté ne veuille rentrer en France. Qui nous donnera • t-on?

AU MÊME

Orléansville, le 6 mai 1848.

Cher frère, j'ai reçu ta lettre du 25 avril à Orléansville, où je suis arrivé en poste jeudi.

J'ai eu à Ténès, à Orléansville surtout, une réception superbe. Tous les civils sont venus au-devant de moi à cheval. Banquet, manifestation, pétition au gouvernement pour me conserver ici, rien n'y a manqué. Mais plus je vois Orléansville et l'inflexible misère qui pèse sur elle , plus je me trouve heureux de partir. Je ne pourrais plus faire de bien, j'aime mieux m'en aller. La colonne était en expédition chez les Beni-Ourraghs, mais le colonel Bosquet, les ca-

capitaines Richard, Fleury et Lambert, sont venus du camp et ont fait bien du chemin pour me serrer la main. J'ai été bien touché de cette marque d'attachement.

Je te dis donc que j'ai trouvé Orléansville bien pauvre : les arbres y poussent bien, et ma maison eût été une belle habitation, mais je n'aurais pu y entrer avant six mois. Le gouvernement a retiré tout argent au génie qui est obligé d'arrêter les travaux . nouvelle cause de misère pour le pays. Je pars donc pour Mostaganem sans regrets. Nous aurons maille à partir avec les Arabes, ils se remuent; après la récolte nous nous reverrons.

Je crois que nous nous battrons plus ici qu'en Italie. Je ne m'occupe pas de politique, elle me fait mal.

Adieu, frère.

AU MÊME

Mostaganem, le 13 mai 1848.

Nous voici donc arrivés et installés , ma pauvre femme a été plus fatiguée de cette courte traversée que de la première. Elle a eu son installation pour se reposer. Sous sa main de fée tout se range et s'embellit. Elle commence à se plaire et à sour're, j'en suis heureux. Leflô est encore ici, sa femme est une

ressource pour Louise; mais Leflô va rentrer avec son régiment, et s'il est nommé général, comme je l'espère, il ira sans doute à Mascara.

Voilà Cavaignac parti et remplacé par Changarnier. Je regrette Cavaignac, il a été bien pour moi.

Les élections sont trop bonnes, frère ; nous aurons la guerre civile. Elle a déjà commencé à Lyon, Rouen, Limoges, Nîmes, où est mon 53e. Les provinces sont mal disposées pour la république, la Bretagne surtout. Avec la guerre civile, viendra la guerre extérieure , la guerre européenne. Tel est notre avenir. En vue de tels événements, il faut se préparer et se pétrir un cœur d'airain, c'est ce que je fais.

Adieu, cher frère, Louise vous embrasse tous, enfants et neveux. Je suis le mouvement de toute mon âme.

AU MEME

Mostaganem, le 27 mai 1848.

Cher frère, tu dois penser avec quelle joie nous avons reçu tes deux lettres, la dernière du 15 et 16 mai; l'heureuse délivrance de notre sœur Eugénie, qui a si bien répondu à son énergie. Vraiment, nous avons cru n'apprendre la naissance que quand l'enfant marcherait seul. Cette incertitude nous était pénible.

Tout est heureusement fini ; une Française de plus est arrivée pour saluer la république et m'appeler son oncle!

L'assurance qu'il ne t'était rien arrivé dans les échauiïourées humiliantes, déplorables des 15 et 16, nous a remis du baume dans le sang. Quelle scène, frère, que cette honteuse séance ! Quoi, dans neuf cents représentants de la France, pas une tête, pas un cœur! Ni force, ni dignité, ni courage ! Un président plus faible que ne le fut Sauzet! Notre pauvre pays s'en va. Pas un homme, pas l'ombre d'un homme ! Des criards, des phraseurs, des trembleurs. Caussidière est celui qui m'a diverti davantage. Quel drôle de discours!

Je commence à croire la guerre inévitable quelque part et bientôt. Elle devient utile pour nous comme contre nous. Je regrette presque de n'avoir pas accepté un commandement aux Alpes.

Mostaganem, le 17 juin 1848.

Cher frère, ce courrier ne nous a rien apporté de France. Ma femme est toute colère, et moi tout triste.

Que te dirai-je des affaires publiques? Rien de bon. Tout est pâle, et l'assemblée plus pâle que tout.

Que font donc tons ces gens? Ont-ils une idée, un but? Ils bannissent les d'Orléans, proposent de rétablir le divorce, diminuent ou suppriment certains impôts, sans remplacer les ressources dont ils se privent. Que de petites et tristes choses, quand ils en auraient de si grandes à faire! Les Italiens se battent et veulent un roi ; les Napolitains ne veulent plus de celui qu'ils ont ; les Autrichiens sont mal à leur aise. Ce pauvre globe où nous tournons compte bien peu de gens heureux et paisibles.

Nous attendons une longue lettre par le premier courrier. Adieu, frère, à toi de cœur et d'Ame.

Ali MEME.

Mostaganom, les 1er et 8 juillet 1848.

Je reçois ta lettre du 20, puis une dépêche télégraphique qui nous apprend que l'on se bat à Paris depuis le 22. La garde nationale et l'armée, cette fois réunies, ont affaire avec les ateliers nationaux. C'est la bourgeoisie et le vrai peuple, les bons ouvriers contre les Cabétistes, communistes, séquelle de Ledru, Barbes et Louis Blanc. C'est aussi un peu la misère qui descend dans la rue , un fusil à la main , pour chercher fortune. . . Dieu ! que je voudrais être P> ! Voici , frère ,

des moments ou l'éloignement me pèse de tout son poids.

J'espère que tu auras été prudent pendant tout ce gâchis. Je ne te recommande pas de ne pas te battre, ce serait inutile ; je te recommande seulement de te bien battre, et de t'arranges* de façon à sortir de la bataille avec ce qui te reste de cheveux. C'est un grand art de tuer sans se faire tuer, et, dans c siècle, il faut le connaître et en user.

Le mot d'ordre était donné, le plan concerté pour toute la France. Le 22, au matin, les barricades s'élevaient, et le feu commençait dans beaucoup de grandes villes. La poudre aura sa traînée, la conflagration sera générale. Tant mieux ! finissons-en tout de suite. Voilà Cavaignac dictateur! A-t-il la taille d'un tel rôle? Les Napoléon sont loin. Qu'il fait sombre dans l'avenir! 11 faut laisser couler le torrent; vouloir l'arrêter, c'est folie. Ce cataclysme aura sa fin; on s'arrêtera pour reconstruire ouréparer, en se repentant. Passer la vie à faire des sottises et à les regretter, n'est-ce pas l'histoire du monde?

A part les moments où nous souffrons de vos agitations, de vos dangers; à part aussi les heures où nous payons notre tribut à la société et au devoir, nous sommes tranquilles et heureux.

Nous pensons à vous, nous parlons de vous, nous vous aimons avec autant de dévouement que de tendresse

Nous recevons ta lettre du 25 ; n'aurais-tu pu nous

écrire encore le 26 et le 27? Ce n'était pas fini. Que de barbarie! Sont-ce des sauvages, ces honnêtes républicains qui assassinent? Le dernier mot n'est pas dit ; le Janus de la guerre civile a ouvert son temple : il ne le fermera pas de sitôt. J'ai l'âme navrée. Que de victimes! Je ne parle pas de celles de l'armée ; c'est notre métier, notre devoir de finir ainsi. Heureux ceux qui n'ont pas trop souffert en tombant sur les barricades et qui n'y ont pas été mutilés! Mais la garde nationale ! elle paye cher son stupide aveuglement de février.

J'ai vu, parmi les amputés de la 2e légion, Paillot fils; est-ce celui que nous connaissons? Dis-le moi, que j'écrive à sa famille.

Je suis bien inquiet de mes enfants. On s'est battu dans le lycée Corneille ; on s'est battu à Saint-Denis. Où sont-ils? Quels événements! J'y pense sans cesse. Je n'aurais jamais cru qu'une telle bataille pût durer quatre jours avec ces atroces épisodes!

Partout la liberté et la fraternité apparaissent le poignard en main et dans des mares de sang !

Voici les noirs qui, dans l'autre monde, ont massacré les blancs : beaux fruits de l'émancipation ! Les utopistes, frère, la terre devrait s'entr'ouvrir sous leurs pas !

En Afrique, nous sommes tranquilles, mais tristes. Donne-moi de tes nouvelles sans délai ; écris-nous avec détail.

A MADAME DE FORCADE

Mostaganem, le 18 août 1848.

Chère mère, ma lettre va te trouver au milieu de toute la famille, et je suis heureux de ne plus te savoir isolée. Notre pensée te suit pas à pas à Taste et clans les environs. Nous serions bien mieux là qu'à Mostaganem! L'Afrique n'est pas la France, toute gâtée, toute souillée qu'elle soit. Nous ne nous ennuyons pas, parce que l'on ne s'ennuie pas avec les gens qu'on aime; mais nous appelons de tous nos vœux le moment où nous serons réunis pour ne plus nous séparer. Louise se porte bien ; toujours gentille, toujours gracieuse, toujours dévouée. Elle me protège contre mes colères, mes mauvaises humeurs, mes tristes pensées; car je deviens de jour en jour plus irritable. Quand je tombe dans mes noirs en pensant à notre avenir politique et à nos misères futures; quand je vois l'enfer de notre gouvernement, un sourire de ma femme me ramène doucement sur la terre, et je la remercie de me forcer à croire que le bonheur n'a pas encore fui pour toujours.

La république vient encore de m' enlever d'un coup cle filet 3,200 francs. De 4,600 francs, nos frais de représentation sont réduits à 1,400. Tu comprends quelle économie nous devons déployer pour vivre , avec une maison aussi lourde que la

nôtre. Plus de dîners, plus de réceptions. Nous vivons dans notre intérieur. Louise touche du piano, prend des bains de mer, monte à cheval, et le temps passe.

A M. LEROY DE SAIÏNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Mostaganem, le 25 août 1848.

Vous voici en Belgique, frère, à Ittre, à Argenteau, partout au milieu des vôtres. Je voudrais bien me trouver avec vous ,

« Libre du joug superbe où je suis attaché. »

Nous menons toujours même vie. Je ne te parle pas politique, mon pauvre cœur en est ridé. Les Italiens et les Autrichiens se battent : ils sont bien heureux. En attendant, chez nous, les hommes se dessinent et s'usent.

Est-ce que tu crois que c'est fini? Les insurgés ont été et seront ménagés. Les républicains de la veille et du lendemain ont peur d'eux ; il n'y a que ceux qui ne sont républicains ni du lendemain ni de la veille qui ne les craignent pas.

Yoici encore pour nous un déplacement inattendu. A peine installé à Mostaganem, je reçois l'ordre de venir prendre à Alger le commandement de la subdivision et du territoire. C'est l'ordre du ministre.

Il est la conséquence de la nomination au grade de général de brigade du colonel Bosquet. Bosquet vient prendre la subdivision de Mostaganem, où il a, pendant cinq ans, dirigé le bureau arabe avec une réelle distinction. C'est après neuf mois de grade de colonel, que Lamoricière l'a nommé général. Quel avancement ! Le ministre me donne un semblant d'avantage en m' appelant à Alger.- Je n'ai rien à dire; j'obéis et je me tais.

Ce gouvernement, frère, fait comme celui qu'il a renversé. Il veut la paix à tout prix ; il périra par là. Mon Dieu, que ce soit clone bien vite ! Ils ne comprennent ni la France, ni les Français, ni la position qu'ils se sont faite. Tombés dans le chaos, ils n'en sortiraient que par un immense effort et beaucoup d'éclat : c'est une chance qu'il faut savoir courir. Il faut la guerre, imposer au monde, faire la loi, parler haut, se battre, ou il faut mourir avec cent pieds de honte sur la tête !

AU MÊME

Blidah, le 1/j septembre 1848.

Tu vois, cher frère, par l'en- tête de ma lettre, où je suis ; j'exerce par intérim le commandement de la division. Arrivé d'hier, j'ai déjà retourné la division.

Je fais partir, ce soir, une colonne pour châtier les voleurs et les mauvaises têtes de quelques tribus. Je connais les Arabes; il faut frapper d'abord, on s'explique après. Je suis seul à Blidah. Je me débrouille, Louise viendra plus tard. L'élévation de Charron au gouvernement me va. C'est un homme de bien et un homme capable.

Je ne me fais pas illusion, frère, sur ma position. Je sais que je suis noté comme hostile, d'opinion du moins, à la république. Je la souffre; c'est vrai, je ne l'aime pas. J'aime mon pays et je le sers en homme loyal. On utilise mes services, ma spécialité africaine, ce que je vaux; mais on me tient éloigné et l'on n'est porté pour moi d'aucune bonne volonté.

Qu'ai-je à dire? Je ne suis général de brigade que depuis un an et je n'appartiens à aucune coterie.

D'ailleurs, frère, en ce temps, l'homme sage et droit attend les événements avec calme, prêt à y faire face toujours, à les dominer, s'il le peut. Rien de ce qui est aujourd'hui ne sera probablement dans trois mois, dans six mois, dans un an , le temps n'y fait rien. Mais il est impossible, par cela même, de saisir un clément de durée et de ne pas voir une fin quelle qu'elle soit. Les révolutions, et nous y pataugeons toujours, usent vite les hommes. Où est Lamartine? Où sera bientôt Cavaignac, et ceux qui lui succéderont dans cette route de l'oubli. J'en serai fâché pour Cavaignac, cœur chaud et noble auquel je ne reconnais qu'un défaut, celui d'être un des petits du National; et le National, comme Saturne,

dévorera tous ses enfants et sera dévoré lui-même quand l'équilibre de la raison el de l'ordre aura mis chacun à sa place.

Le prince Louis a des chances énormes d'être nommé président, si le suffrage universel nomme.

Comme cette pauvre constitution se traîne! Tu verras qu'ils ne voudront qu'une chambre. Ces gens repoussent tout ce qui les sauverait. C'est leur destinée!

Adieu, frère, espérons des temps plus calmes et meilleurs. Dîmellora!

AU MEME

Blidah, le octobre 1848.

Je trouve un moment et me hâte, frère, de t'écrire quatre lignes. Je commence à croire qu'on me laissera à la division. Le maréchal Bugeaud, qui m'a écrit le 10 et le 14, pense qu'on m'a mis là pour m'y laisser jusqu'à ma troisième étoile. Nous y sommes heureux et tranquilles, chevauchant, promenant, lisant, pensant à vous quand nous n'en parlons pas. Louise est toujours charmante , sa santé est bonne. Nous avons écrit au marquis de Trazegnies pour l'inviter à venir passer l'hiver. La distance, l'âge et la mer nous priveront peut-être de sa visite.

Que dis-tu des affaires de Vienne? Cela se complique. Notre gouvernement est encore de plus en plus incolore et indécis. Cela m'afflige à cause du sabre qui y domine. 11 est vrai que les avocats y sont encore moins brillants. Plus de tribune, plus d'éloquence, plus de dignité : c'est une descente de Cour, tille

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