‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 5 sur 52 · AU M EMIS · texte numérisé non relu

AU M EMIS

Bliduli, le 24 novembre 1848.

Notre sort vient de se décider , frère , Blangini reprend sa division. Je redescends à Alger. Charron n'est pas content, Blangini non plus, moi, je m'incline.

Je me tue le corps et l'âme pour installer, organiser les émigrants, dont on nous accable clans la saison la plus défavorable aux établissements. J'ai préparé les projets pour la division. Approuvés par le gouverneur, ils sont modifiés par le ministre, renvoyés au gouverneur qui persiste et récrit. De là des ordres, des contre-ordres, un surcroît d'embarras dans la situation la plus urgente

Te parlerai-je de toutes les intrigues qui préludent au grand événement du 10 décembre. Les biographies pleuvent. Nous y apprenons de curieuses cho-

ses. Ce n'est ni Glausel , ni Valée , ni Bugeaud qui ont conquis et pacifié l'Algérie. Le maréchal Bugeaud n'a rien fait que par le conseil des hommes qui ne devraient pas souffrir qu'on abusât ainsi de leur nom. Quoi ! ils ont pris Alger , Constantine et gagné la bataille d'Isly! risum teneatis Tout cela est imprimé; et on parle d'intrigues électorales! Cinq cent mille exemplaires de ces morceaux d'histoire! Qui paye cela? Quel gouvernement a vu de pareilles choses?

AO M k M K .

Alger, le 14 décembre 1848.

Cher frère, nous avons fait un pas de plus : si les élections de France ressemblent à celles de l'Algérie, Bonaparte est élu. Constantine n'a pas encore envoyé son résultat, et il sera plus Bonapartiste encore que le nôtre.

Pourquoi s'étonner? Chacun ne cherche-t-il pas l'inconnu pour échapper au connu? Sans nous être consultés, nous avons laissé tomber tous les trois le même bulletin dans l'urne.

Où tout cela va-t-il nous conduire? Le maréchal Bugeaud est appelé à Paris, il sera toujours l'homme

du pays; sa place est peut-être marquée à notre tête au printemps.

Pour moi, frère, j'attends les événements non sans inquiétude, mais comme un homme préparé à choisir sa ligne. Nous faisons des économies. La république a cela de bon qu'elle ne pousse pas à la dépense.

Louise se porte bien et est heureuse. Je jouis de son bonheur qui est mon étude. Nous avons reçu des lettres de mon fils , de ma fille, des Forcade. Je vais répondre. Je voudrais être vieux de quelques mois. Pauvre France, si grande, si forte, si glorieuse, olim! se réveillera-t-elle? Et Dieu voit tout cela! Il le souffre! Et le pape qui se sauve du Vatican !! Je lui pardonne, parce qu'il sera peut-être un casus belli.

Embrasse bien mes enfants, ta femme, et tes marmots. Ecris-moi longuement.

A M. ADOLPHE DE FOUCADE

Alger le 15 décembre 1848.

Cher frère, il y a un siècle que je ne t'ai écrit; la faute n'en est pas à moi, qui ai bien pensé à toi, mais à toutes les promenades qu'on m'a fait faire, aux installations répétées qu'il nous a fallu subir, aux occupations sérieuses que l'organisation des colons m'a données. Enfin, me voilà à Alger, et je respire aulant

qu'on peut respirer dans l'atmosphère de tristesse qui enveloppe notre pauvre pays. Louise voulait écrire à ta femme aujourd'hui, mais elle est encore au milieu des paquets qu'elle défait, des rideaux qu'elle attache, etc.. C'est son métier depuis quatre mois, métier le plus sot, le plus ruineux et le plus fatigant du monde. Puis les visites, puis les rangements, les dérangements. Et, après tout cela, qui sait si nous resterons, ce que nous ferons, ce que nous deviendrons? Qui peut dire où il sera dans quinze jours?

Nous sommes à la veille de grands événements, et je les vois sous les couleurs les plus noires. Nous n'échapperons pas à la guerre civile, et la guerre européenne suivra de près. Celle-là nous sauvera peut être : il y aura du moins de l'honneur à la faire. Comme toi, comme mon frère, j'ai voté pour le prince Louis, parce que c'est l'inconnu et que, dans l'inconnu, il y a de l'espérance. Il n'y en a pas pour moi dans ce qui existe. Tout mon sang, toute ma raison , tout mon orgueil se révoltent à l'idée d'être gouvernés par la coterie du National.

Ton chef Changarnier doit travailler sa garde nationale ; si vous allez franchement, il vous mènera bien : il est plein d'audace et d'énergie. Mais serezvous unis? N'aurez-vous pas peur de la garde mobile ? Si vous comprenez qu'il faut se battre vigoureusement et ne pas craindre quelques jours de fatigues et de périls, vous entraînerez l'armée et vous sauverez la France. J'ai peine à croire que l'armée se divise ; le maréchal Bugeaud, s'il se met à sa tête,

ralliera tout. Je voudrais être là, frère, et, si je n'étais pas marié, je m'y fourrerais jusqu'au cou, et un peu plus vigoureusement que tous les autres. J'ai écrit au maréchal : j'attends.

Je n'ai pas besoin de te recommander d'être calme dans les événements qui se préparent. Fais ton devoir suivant ta conscience. Si tu descends dans la rue, sois bien armé et ouvre l'œil ; le sang-froid est un bon bouclier; il faut regarder devant toi, à droite et à gauche, et être toujours prêt à faire feu. Je te recommande le fusil à deux coups, et, dans les bonnes occasions, deux balles dans chaque canon, ou une balle et quatre chevrotines. Ne fais pas la bêtise de te faire blesser comme un niais; je voudrais t' avoir près de moi au feu. Je souffre bien des soucis que les événements nous préparent; que veux-tu?

Avxyyri.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Alger, le 26 décembre 1848.

Cher frère, voici une lettre qui vous arrivera dans les premiers jours de 1849, différent de 1848, espérons-le.

Nous avons un président et un ministère : voyons venir. Le président n'est encore qu'un nom ; le mi-

nistère essuie les plâtres. Le maréchal est à l'armée des Alpes ; est-ce une signification, une position visà-vis des étrangers?

Cnangarnier a bien tiré son épingle du jeu ; il est ambitieux et fin ; avec son énergie jointe à cela, on va bien , jusqu'à ce qu'on tombe.

On ne parle pas de notre Afrique. Nous espérons qu'on nous laissera Charron ; ce n'est pas un homme politique; mais, je te l'ai dit, il est sage et capable.

Je n'ai jamais autant souhaité d'être obscur et tranquille ; à moins que ce ne fût pour faire une bonne guerre, je ne voudrais bouger de deux ans.

J'entre dans l'année 4 849 avec quatorze mois de grade de général. Je ne suis en position pour rien ; il faut attendre et laisser aux autres le temps de s'user. Le dernier mot de ce drame n'est pas plus dit que le dernier acte n'est joué. Notre tour viendra peut-être d'entrer en scène. Je ne voudrais de rôle que dans la guerre; j'ai la politique en aversion: elle est rarement honorable.

Je passe des revues. Vous en aurez à Paris sur une grande échelle ; je suis sûr qu'on y criera vive l'Empereur!...

ta

AU MEME

Alger, le 2 janvier 1849.

Cher frère, Tannée commence pâle; rien à dire de la nouvelle forme de gouvernement. Je ne crois ni à sa solidité ni à sa durée. Les pouvoirs confiés à Changarnier ont provoqué à la tribune des explications aigres, passionnées et de mauvais goût. Rien n'est changé : mêmes hommes, mêmes idées, mêmes ambitions.

Je ne pense pas que le maréchal m'appelle à l'armée d'Italie si nous n'avons pas la guerre. Si l'on se bat, tout le monde en sera; en cas de paix, je préfère l'Afrique. J'y attendrai mes trois étoiles, et, si je le puis, j'y resterai même comme général de division. 11 n'y a point de projets à faire sur l'avenir ; laissons arriver les événements.

Louise se porte bien et vous embrasse. Nous sommes heureux; nous nous aimons beaucoup, et nous n'aurions rien à désirer si vous étiez près de nous. Quelle chose triste de vivre si loin les uns des autres !

Nous espérons garder Charron ; on fera bien. On parle déjà de changer le cabinet. Allons, courage!

Adieu , frère ; je t'aime , cette année , comme celles qui sont derrière nous, comme celles qui courent devant.

AU MEME

Alger, le janvier 1849.

Ta lettre, cher frère, ne reflète pas des idées couleur de rose. Quel tableau î Et, ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'il est vrai. Partout la crainte pour l'avenir; chacun est mécontent, honteux de soi-même ; on se regarde avec défiance, on n'ose pas s'interroger. Le secret de cet état insupportable est dans notre turpitude ; on est humilié de ce qu'on a fait et laissé faire ; on s'avoue avec terreur que, d'ici à longtemps, il n'y a pas de gouvernement à espérer, je veux dire de gouvernement stable, raisonnable, glorieux.

La monarchie n'est pas possible ; qui tiendrait l'emploi de roi? Les idées du peuple ne vont point de ce côté, et, pour aborder le trône, il faudrait un cœur, une main, une tète de fer.

En Algérie, nous sommes tranquilles, mais, tout autant que vous, en désarroi. Tout y sent le provisoire. La métropole nous oublie, nous délaisse ; on nous ôte des courriers, et nous en sommes prévenus par les journaux , notre ministre ne nous écrit pas, les autres écrivent au préfet d'Alger, et lui parlent d'un directeur général comme d'un défunt , tandis qu'il y a encore un directeur général et pas de préfet Rien ne se fait, rien ne marche, si ce n'est le

temps, qui traîne après lui la tempête qui nous bouleversera!

Je te dirai en passant que, dans un remaniement du personnel africain, je pourrais bien être envoyé à Constantine. Gela m' irait ; à Louise aussi, qui aime les voyages.

On parle de dix mille hommes qui vont débarquer à Civita-Vecchia ; cela peut devenir grave. Le roi de Naples est le seul qui ait su faire son métier de roi : il m'intéresse. Les affaires d'Italie ne sont pas claires ; quelques éclats nous atteindront.

A M. ADOLPHE DE FORCADE

Alger, le 1er février 1849.

Cher frère, ta lettre m'est parvenue hier. Elle est venue nous délivrer d'un énorme poids, en nous rassurant sur la santé de notre frère et de ta femme

Qu'as-tu l'intention de faire au milieu de notre gâchis politique? Rester avocat, c'est peu de chose quand on ne veut pas vociférer à l'endroit de la chose publique.

Nous sommes tellement dans le provisoire, que l'homme sensé est impuissant à former des projets et des plans de conduite. Qui prévoit l'avenir? Qui serait assez intrépide pour se fier à lui? J'attends les événements, et je me tiens à l'écart : le printemps nous amènera autre chose que des feuilles.

En attendant , vous ne gagnez pas la santé. A peine sorti du chevet de notre frère, tu te réinstalles dans les fonctions de garde-malade auprès de ta femme; c'est, en vérité, un triste début d'année. Ma pauvre petite sœur va passer un fâcheux hiver. Louise écrit à Adèle. Ne nous laisse pas sans nouvelles, et rappelle-nous au souvenir de Mme de Praingy, qui a bien dû souffrir de la maladie de sa fille. Ce sont de vilaines douleurs , que les rhumatismes articulaires; mais où donc Adèle a-t-elle pu prendre cela? On laisse ces misères aux vieux soldats comme moi. 11 est odieux de penser que cela se ramasse dans un bal, au milieu des fleurs, comme dans nos bivouacs.

Pendant que tu seras auprès de ta femme, tu ne courras pas les rues et ne rencontreras pas l'émeute; c'est une compensation. Je m'attends bien tous les jours à vous voir vous fusiller dans Paris. Vous ne vous débarrasserez de vos montagnards que le fusil à la main. Adieu, frère.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Alger, le 19 février 1849.

Cher frère, j'ai reçu tes quatre lignes, qui ne m'ont que médiocrement satisfait. Au nom de notre vieille amitié, soigne-toi comme tu as l'habitude de

soigner les autres. Puisque tu ne dis rien de ta maison, c'est que tout y est bien.

Le maréchal m'a écrit de Moulins en m' envoyant

son discours de Bourges , passe ; mais, à Lyon,

autres discours nombreux , bons par la pensée, péchant par la forme, l'opportunité. Les furieux de la chambre s'en sont emparés. M. Barrot y a trouvé l'occasion de quelques malignes bonnes choses, dont je serais peu flatté si j'étais le maréchal.

As-tu vu ces montagnards criant : A bas les Africains ! Ils ont raison de les vouloir à bas ; ce sont les Africains qui les écraseront, et Dieu veuille que je sois de la fête ; je ne m'y épargnerai pas : ils perdront la France si on les laisse faire.

Tous ceux qui reviennent de France s'accordent, avec les lettres qu'on en reçoit, pour dire que la république n'est plus en faveur et que l'on demande un roi ; mais lequel? Monarchie, Empire? Il faut que le nom et la forme du gouvernement changent. Chacun en a assez de cette inconcevable surprise qui a jeté la France à la merci de quelques fous, pour faire un essai nouveau de république tout aussi malheureux que le premier.

En attendant, les représentants continuent à se moquer de la France. Ces messieurs parlent de leurs petites affaires et de leur amour-propre en pleine tribune ; de petits grands hommes s'y insultent à la face du pays, comme si le pays faisait grande attention à tout cela. Que de haines invétérées ornées d'envie se font jour dans ces tristes débats ! Quelle

garantie pour l'avenir, si tel est l'accord qui règne dans ceux qui sont la tête et l'espérance de l'armée?

Le pape veut à toute force rentrer au Vatican et ressaisir ses pouvoirs : il a remué les cendres sous lesquelles couvait l'incendie.

Les Arabes aussi se remuent; ils attendent un chef et il en naîtra un. Depuis nos événements politiques , qu'ils comprennent mal, les Arabes nous méprisent; ils disent que nous n'avons ni roi ni raison.

Adieu, frère, je laisse ma plume à Louise, qui veut gronder sa sœur. Embrasse tout notre monde, petits et grands.

AU MEME

Alger, le avril 1849.

J'ai eu tant de lettres à écrire, frère, que j'allais te remettre encore au bateau du 5, quand les nouvelles d'Italie sont arrivées. J'aurais bien désiré avoir une lettre de toi, pour connaître ton avis et l'effet que ces nouvelles ont produit à Paris et en France. C'est grave. Les Autrichiens à Turin, Charles-Albert abdiquant et retiré en France. Que de conflits cela peut amener ! Et cependant je ne crois pas à la guerre. Je sens, je vois que nous n'avons pas les moyens de

la faire. En présence des factions qui déchirent la France, serait-il sage d'envoyer l'armée , seule garantie de l'ordre, guerroyer au dehors, pendant qu'on brûlerait le dedans?

Notre Afrique s'en va, frère, nous ne pesons plus dans la balance... Les ministres lui refusent tout. On dirait qu'ils veulent abandonner l'Algérie. Notre gouverneur a reçu la défense d'entreprendre aucune expédition sérieuse. Celle de Kabylie était indispensable. Les Arabes s'agitent. Si l'on ne va pas chez eux leur montrer que nous sommes toujours forts, ils attaqueront nos avant-postes.

Je me renferme dans ma coquille. Je me raisonne, puisqu'il faut que je reste ici, mais nos beaux jours sont passés. Il faut à l'Afrique un ministre qui l'aime et la comprenne. Je fais mon métier en conscience , mais tout cela ne me satisfait pas...

Nos affaires se gâtent décidément en Afrique. Auprès de Bougie, dans ma subdivision, les Kabyles ont brûlé trois villages amis. La fermentation chez les Kabyles est générale. Je m'embarque le 21 sur le Titan avec quatre compagnies d'élite, je vais voir par moi-même.

Dans ma petite tournée préparatoire, j'emmènerai Louise; cela lui fera voir Dellys et Bougie. C'est intéressant et mérite le voyage. Nous serons huit à dix jours absents d'Alger. Puis je repartirai seul pour trois semaines environ,

Je t'écrirai à mon retour à Bougie, et te marquerai 'époque fixe de mon expédition.

AU MEME

Alger, le 30 avril 1849.

Cher frère, ta lettre du 16 nous arrive quelques heures après notre débarquement. Nous avons terminé notre excursion à Bougie. Louise a été malade; mais elle prétend n'avoir pas payé trop cher les intéressantes courses qu'elle a faites autour de Bougie. En effet, jamais femme n'a été si loin, ni si haut. Nous sommes montés au Gouraya à cheval, ascension longue et périlleuse qui dure une heure et plus, par un chemin à lacet toujours suspendu d'un côté sur un précipice. Louise n'est descendue de cheval ni pour monter ni pour descendre, et c'est très-brave. J'avais plus peur qu'elle, mais elle montait un cheval sûr.

Jamais mes prédécesseurs n'en ont fait autant avec deux bataillons : j'ai vu toutes ces positions ; j'ai plongé dans l'historique de Bougie avec un vif intérêt. Je n'ai pu m'empêcher de m' étonner que, depuis quatorze ans, on se soit laissé bloquer dans Bougie. Un seul chef de bataillon, M. de Wengy, avec sept cents hommes, est maître chez lui dans un rayon de quatre lieues.

J'ai vu les affaires de ce pays; il faut que j'y retourne pour punir les Beni-Seliman. Je n'aurai que. dix-huit cents baïonnettes à cause des difficultés du transport. On laisse Alger sans bateaux à vapeur, mais Herbillon viendra de Sétif avec quatre mille hommes. Nous aurons devant nous cinq à six mille fusils et un pays effroyable. Je pars le 11 mai, je commencerai le 14. Je serai de retour dans les premiers jours de juin.

Louise a des invitations pour son veuvage chez les Feray, les Saint-John au consulat d'Angleterre; mais elle restera chez elle pour préparer le logement des Rougé, qu'elle espère voir arriver prochainement.

Puisque ta femme est à Noisy, dis-lui de me rappeler au souvenir du docteur Sureau. Et moi aussi je voudrais bien être à Noisy, ne fût-ce que vingt-quatre heures. Nous aurions bien à causer, mais je suis lié à l'Afrique. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je crois que c'est ce qui me convient le mieux.

Adieu, frère, je vais présider à un embarquement de troupes et de matériel pour Bougie. Tout part demain par le Phare que commande le fils de Kergrist. Il dîne aujourd'hui chez moi. Tu l'as vu élève de marine à Brest.

AU MEME

Au bivouac de Bougie, le 16 mai 18^9.

Je suis ici depuis le 13, frère, et j'ai déjà fait une rude visite aux Beni-Seliman. Je leur ai tué une trentaine d'hommes et brûlé un village. Le soir, je suis rentré à mon camp avec trois blessés et quelques contusionnés. Les affaires de ce pays s'embrouillent.

Herbillon a des soucis dans sa province. 11 a pris Barrai et toutes les troupes de Sétif, pour aller combattre un fantôme de chérif qui vient de paraître.

S'il n'y a plus à Sétif assez de troupes pour composer une colonne, je ne puis rien faire seul. Je saurai cela cette nuit.

J'ai laissé Louise chez Mn,e Feray. Elle ira m' attendre à la campagne du gouverneur. Mme de Rougé ne viendra pas, le voyage l'effraye. On nous annonce à Alger la visite de M. le duc d'Uzès, chez qui Louise a été si bien reçue. Il me contrarie bien de ne pas être là pour le recevoir comme je le voudrais.

Pendant ce temps, que deviennent les affaires d'Italie? Elles boitent plutôt qu'elles ne marchent. L'armée est toujours à San-Paolo, ce n'est pas Rome.. Le proverbe a menti : tout chemin n'y mène pas.

C'est triste pour notre armée d'être arrêtée par une telle tourbe, la première fois qu'elle prend sérieusement les armes en Europe.

Nous sommes loin de la paix et de la tranquillité, mon pauvre frère, plus encore de la véritable grandeur et de la gloire. Notre pays est en décadence. J'en suis fâché pour l'auguste corps auquel tu appartiens : nous devons ces malheurs surtout aux avocats. Avec la nouvelle loi électorale, l'Assemblée sera empoisonnée de petits avocats, de petits médecins, de petits propriétaires, et tout cela ne fait ni de grands orateurs ni de bons représentants.

L'Afrique est comme la France, elle craque avant de s' entr' ouvrir. Sera-ton donc obligé de renvoyer Bugeaud et cent mille hommes, si l'on ne veut pas être chassé d'Afrique?

Écris-moi toujours à Alger, ma Louise me fera passer tes lettres.

AU MEME

Au bivouac, sur l'Oued-Djemma, le 25 mai 1849.

Cher frère, il est tard, je suis fatigué. Je t'écris pour te donner seulement de mes nouvelles, et te dire que, selon mon usage, j'ai battu les Kabyles. Ils croyaient avaler ma petite colonne de quatorze cents baïonnettes avant ma jonction avec la grande colonne. Ils se sont tournés tous contre moi et je les ai bien mal menés le 21. Le 21, après la jonction, quand il a fallu enlever les positions qui défendaient

le coldeTizy, j'ai fait la besogne avec trois bataillons.

J'aurai terminé mes opérations vers le 5.

Le maréchal m'écrit qu'en cas de guerre, il me demandera au gouvernement.

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