A SON EXCELLENCE LE MARECHAL VAILLANT, MINISTRE DE LA GUERRE
A bord du vaisseau la Ville-de-Paris, le 12 septembre 185/i.
Monsieur le Maréchal, ma situation sous le rapport de la santé est devenue grave. Jusqu'à ce jour j'ai opposé à la maladie dont je suis atteint tous les efforts d'énergie dont je suis capable, et j'ai pu espérer pendant longtemps que j'étais assez habitué à souffrir pour être en mesure d'exercer le commandement sans révéler à tous la violence des crises que je suis condamné à subir.
Mais cette lutte a épuisé mes forces. J'ai eu la douleur de reconnaître dans ces derniers temps et surtout dans cette traversée, pendant laquelle je me suis vu sur le point de succomber, que le moment approchait où mon courage ne suffirait plus à porter le lourd fardeau d'un commandement qui exige une vigueur que j'ai perdue et que j'espère à peine recouvrer.
Ma conscience me fait un devoir de vous exposer cette situation. Je veux espérer que la Providence me permettra de remplir jusqu'au bout la tâche que j'ai entreprise, et que je pourrai conduire jusqu'à Sébastopol l'armée avec laquelle je descendrai demain sur la côte de Crimée ; mais ce sera là, je le sens, un suprême effort, et je vous prie de demander
à l'Empereur de vouloir bien me désigner un successeur.
Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression de mes sentiments très-respectueux.
Le maréchal de France,
commandant en chef de l'armée d'Orient,
A. de SAINT-ARNAUD.
AU MEME
Au bivouac, à Old-Fort, le 16 septembre 1854.
Monsieur le Maréchal, j'ai l'honneur de vous confirmer ma dépêche télégraphique en date de ce jour.
Notre débarquement s'est opéré, le 14, dans les conditions les plus heureuses, et sans que l'ennemi ait été aperçu. L'impression morale qu'ont reçue les troupes a été excellente, et c'est au cri de Vive l'Empereur ! qu'elles ont mis pied à terre et pris possession de leurs bivouacs.
Nous sommes campés sur des steppes où l'eau et le bois nous font défaut. La nécessité d'effectuer un débarquement difficile et compliqué au delà de tout ce qu'on peut dire, contrarié par un vent de mer qui
a rendu la plage souvent inabordable, nous a retenus jusqu'à ce jour dans ces mauvais bivouacs.
J'avais d'abord voulu occuper Eupatoria, dont la rade foraine est l'unique refuge qui nous soit ouvert sur cette côte difficile. Mais j'ai trouvé les dispositions des habitants si accommodantes, que je me suis contenté d'y établir une station navale et quelques agents qui ont mission de recueillir les ressources qui s'y peuvent rencontrer;
Les Tartares commencent à arriver au camp ; ils sont très-doux , très-inoffensifs et paraissent trèssympathiques à notre entreprise. J'espère que nous obtiendrons par eux du bétail et des transports. Je fais payer avec soin toutes les ressources qu'ils nous offrent, et je ne néglige rien pour nous les rendre favorables. C'est un point très-important.
En tout, notre situation est bonne et l'avenir se présente avec de premières garanties de succès qui semblent très-solides. Les troupes sont pleines de confiance. La traversée, le débarquement étaient assurément deux des éventualités les plus redoutables qu'offrait une entreprise qui est presque sans précédent, eu égard aux distances, à la saison, aux incertitudes sans nombre qui l'entouraient. Je juge que l'ennemi, qui laisse s'accumuler à quelques lieues de lui un pareil orage, sans rien faire pour le dissiper à son origine, se met dans une situation fâcheuse, dont le moindre inconvénient est de paraître frappé d'impuissance vis-à-vis des populations.
J'ai l'honneur de vous adresser, ci-joint, l'ordre
du jour que j'ai fait lire aux troupes au moment du débarquement.
Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression de mes sentiments très-respectueux.
Le maréchal de France,
commandant en chef de l'armée d'Orient,
A. de SAINT-ARNAUD.
ORDRE GENERAL
14 septembre, pendant le débarquement sur les côtes de Crimée.
Soldats, vous cherchez l'ennemi depuis cinq mois. 11 est enfin devant vous et nous allons lui montrer nos aigles. Préparez-vous à subir les fatigues et les privations d'une campagne qui sera difficile, mais courte, et qui élèvera devant l'Europe la réputation de l'armée d'Orient au niveau des plus hautes gloires militaires de l'histoire.
Vous ne permettrez pas que les soldats des armées alliées, vos compagnons d'armes, vous dépassent en vigueur et en solidité devant l'ennemi, en constance dans les épreuves qui vous attendent.
Vous vous rappellerez que nous ne faisons pas la guerre aux paisibles habitants de la Grimée, dont les dispositions nous sont favorables, et qui, rassurés
par notre excellente discipline, par le respect que nous montrerons pour leur religion, leurs mœurs et leurs personnes, ne tarderont pas à venir à nous.
Soldats, à ce moment où vous plantez vos drapeaux sur la terre de Crimée, vous êtes l'espoir de la France; dans quelques jours vous en serez l'orgueil. Vive l'Empereur!
Le maréchal de France,
commandant en chef de l'armée d'Orient,
A. de SAINT-ARNAUD.