‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 44 sur 52 · RAPPORT DE M. LE MARECHAL DE SATNT-ARNAUD · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. LE MARECHAL DE SATNT-ARNAUD

(Extrait du Moniteur.)

L'Empereur a reçu du Maréchal de Saint-Arnaud le rapport suivant sur la victoire de l'A.lma. Personne ne lira sans émotion ce récit si simple d'une grande victoire, où le général en chef parle de tout le monde, excepté de lui-même.

Néanmoins, le Gouvernement apprécie comme elles le méritent l'énergie et l'habileté déployées dans cette circonstance par le Maréchal.

L'Empereur a décidé que vingt et un coups de canon seraient tirés aujourd'hui, à midi, pour célébrer cette victoire.

Au quartier général, à Almà, champ de bataille d'Alma, le 21 septembre 185/|.

Sire, le canon de Votre Majesté a parlé!... Nous avons remporté une victoire complète. C'est une belle

journée, Sire, à ajouter aux fastes militaires de la France, et Votre Majesté aura un nom de plus à joindre aux victoires qui ornent les drapeaux de l'armée française.

Les Russes avaient réuni hier toutes leurs forces, tous leurs moyens, pour s'opposer au passage de l'Aima. Le prince Menschikqff les commandait en personne. Toutes les hauteurs étaient garnies de redoutes et de batteries formidables.

L'armée russe comptait quarante mille baïonnettes venues de tous les points de la Grimée ; le matin il en arrivait encore de Théodosie.... six mille chevaux, cent quatre-vingts pièces de canon de campagne ou de position.

Des hauteurs qu'ils occupaient, les Russes pouvaient nous compter homme par homme, depuis le 19, au moment où nous sommes arrivés sur le Bulbanak.

Le 20, dès six heures du matin, j'ai fait opérer par la division Bosquet, renforcée par huit bataillons turcs, un mouvement tournant qui enveloppait la gauche des Russes et tournait quelques-unes de leurs batteries.

Le général Bosquet a manœuvré avec autant d'intelligence que de bravoure. Ce mouvement a décidé du succès de la journée.

J'avais engagé les Anglais à se prolonger sur leur gauche pour menacer en même temps la droite des Russes pendant que je les occuperais au centre, mais leurs troupes ne sont arrivées en ligne qu'à dix heu-

res et demie. Elles ont bravement réparé ce retard. A midi et demi, la ligne de l'armée alliée occupait une étendue de plus d'une grande lieue, arrivait sur l'Aima, et elle était reçue par un feu terrible de tirailleurs.

Dans ce moment, la tête de la colonne Bosquet paraissait sur les hauteurs. Je donnai le signal de l'attaque générale.

L'Aima fut traversée au pas de charge. Le prince Napoléon, à la tête de sa division, s'emparait du gros village d'Alma, sous le feu des batteries russes. Le prince s'est montré digne du beau nom qu'il porte. On arrivait en bas des hauteurs sous le feu des batteries ennemies.

Là, Sire, a commencé une vraie bataille sur toute la ligne, bataille avec ses épisodes de brillants hauts faits et de valeur. Votre Majesté peut être fière de ses soldats, ils n'ont pas dégénéré ; ce sont les soldats d'Austerlitz et d'Iéna.

A quatres heures et demie, l'armée française était victorieuse partout.

Toutes les* positions avaient été enlevées à la baïonnette au cri de Vive l'Empereur! qui a retenti toute la journée; jamais je n'ai vu enthousiasme semblable ; les blessés se soulevaient de terre pour crier. A notre gauche, les Anglais rencontraient de grosses masses et éprouvaient de grandes difficultés ; mais tout a été surmonté.

Les Anglais ont abordé les positions russes dans un ordre admirable sous le canon, les ont enlevées et ont chassé les Russes.

Lord Raglan est d'une bravoure antique. Au milieu des boulets et des balles, c'est le même calme qui ne l'abandonne jamais.

Les lignes françaises se formaient sur les hauteurs en débordant la gauche russe, l'artillerie ouvrait son feu. Alors ce ne fut plus une retraite, mais une déroute ; les Russes jetaient leurs fusils et leurs sacs pour mieux courir.

Si j'avais eu de la cavalerie, Sire, j'obtenais des résultats immenses, et Menschikoff n'aurait plus d'armée ; mais il était tard, nos troupes étaient harassées, les munitions d'artillerie s'épuisaient: nous avons campé à six heures du soir sur le bivouac même des Russes.

Ma tente est sur l'emplacement même de celle qu'occupait le matin le prince Menschikoff, qui se croyait si sûr de nous arrêter et de nous battre, qu'il avait laissé sa voiture. Je l'ai prise avec son portefeuille et sa correspondance ; je profiterai des renseignements que j'y trouve.

L'armée russe aura pu probablement se rallier à deux lieues d'ici, et je la trouverai demain sur la Katcha, mais battue et démoralisée, tandis que l'armée alliée est pleine d'ardeur et d'élan. Il Tn'a fallu rester ici aujourd'hui pour évacuer nos blessés et les blessés russes sur Gonstantinople, et reprendre à bord de la flotte des munitions, des vivres.

Les Anglais ont eu quinze cents hommes hors de combat. Le duc de Cambridge se porte bien ; sa division et celle de sir J. Brown ont été superbes.

J'ai à regretter environ douze cents hommes hors de combat, trois officiers tués, cinquante-quatre blessés, deux cent cinquante-trois sous-ofïiciers et soldats tués, mille trente-trois blessés.

Le général Ganrobert, auquel revient en partie l'honneur de la journée, a été blessé légèrement par un éclat d'obus qui l'a atteint à la poitrine et à la main : il va très-bien. Le général Thomas, de la division du prince, a reçu une balle dans le basventre, blessure grave. Les Russes ont perdu environ cinq mille hommes. Le champ de bataille est jonché de leurs morts, nos ambulances sont pleines de leurs blessés. Nous avons compté une proportion de sept cadavres russes pour un cadavre français.

L'artillerie russe nous a fait du mal, mais la nôtre lui est bien supérieure. Je regretterai toute ma vie de ne pas avoir eu seulement mes deux régiments de chasseurs d'Afrique. Les zouaves se sont fait admirer des deux armées ; ce sont les premiers soldats du monde.

Veuillez agréer, Sire, l'hommage de mon profond respect et de mon entier dévouement.

Le maréchal de France,

commandant en chef de l'armée d'Orient,

A. de SAINT-ARXAUD.

ORDRE GENERAL

Champ de bataille d'Alma, le 20 septembre 1854 .

Soldats, la France et P Empereur seront contents de vous.

A Aima, vous avez prouvé aux Russes que vous étiez les dignes fils des vainqueurs d'Eylau et de la Moskowa. Vous avez rivalisé de courage avec vos alliés les Anglais, et vos baïonnettes ont enlevé des positions formidables et bien défendues.

Soldats, vous rencontrerez encore les Russes sur votre chemin, vous les vaincrez encore comme vous l'avez fait aujourd'hui, au cri de Vive l'Empereur! et vous ne vous arrêterez qu'à Sébastopol ; c'est là que vous jouirez d'un repos que vous avez bien mérité.

Le maréchal de France,

commandant en chef de l'armée d'Orient,

A. de SAINT-ARNAUD.

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