‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 45 sur 52 · A SON EXCELLENCE LE MARECHAL VAILLANT, MINISTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

A SON EXCELLENCE LE MARECHAL VAILLANT, MINISTRE DE LA GUERRE

Au quartier général, au bivouac sut- l'Aima, le 21 septembre 1854.

Monsieur le Maréchal, ma dépêche télégraphique, en date d'hier, vous a fait connaître sommairement les résultats de la bataille d'Alma. Le croquis cijoint, fait à la hâte, vous en donnera une idée plus complète : vous jugerez par lui des difficultés que nous avons eues à vaincre pour enlever ces positions formidables.

La rivière Aima offre un cours sinueux, très-encaissé; les gués sont très-difficiles et rares. Les Russes avaient posté dans le fond de la vallée couverte d'arbres, de jardins et de maisons, et clans le village de Bourlouck une masse de tirailleurs bien couverts, armés de carabines de précision, et qui ont reçu nos têtes de colonnes par un feu très-vif et très-incommode. Le mouvement tournant du général Bosquet, commandant de la deuxième division, que cet officier général a exécuté sur la droite avec beaucoup d'intelligence et de vigueur, avait heureusement préparé la marche en avant directe des deux autres divisions et de l'armée anglaise. Néanmoins, la position cle.cet officier général, qui s'est longtemps

trouvé sur la hauteur avec une seule brigade, pouvait être compromise dans son isolement, et le général Canrobert, pour l'appuyer, dut faire une pointe vigoureuse dans le sens qu'indique une des lignes directrices du croquis. — Je le fis soutenir par une brigade de la quatrième division qui était en réserve, pendant que l'autre brigade de cette même division, suivant le général Bosquet, allait se mettre à son appui.

La troisième division marchait droit au centre des positions, ayant à sa gauche l'armée anglaise. 11 avait été entendu avec lord Raglan que ses troupes opéreraient à leur gauche un mouvement tournant analogue à celui que le général Bosquet effectuait sur la droite. Mais incessamment menacée par la cavalerie et débordée par des troupes ennemies postées sur les hauteurs, la gauche de l'armée anglaise dut renoncer à réaliser cette partie du programme.

Le mouvement général se prononça au moment où le général Bosquet, protégé par la flotte, apparut sur les hauteurs. — Les jardins, d'où s'échappait un feu très-vif des tirailleurs russes, ne tardèrent pas à être occupés par la ligne des nôtres. — Notre artillerie s'approcha à son tour des jardins, et commença à canonner vivement les bataillons russes qui s'échelonnaient sur les pentes pour appuyer leurs tirailteurs en retraite. Les nôtres, les pressant avec une audace incroyable, les suivaient sur les pentes, et je ne tardai pas à lancer ma première ligne h travers les jardins. Chacun passa où il put, et nos colonnes

gravirent les hauteurs sous un feu de mousqucterie et de canons qui ne put ralentir leur marche. — Les crêtes furent couronnées, et je lançai ma deuxième ligne à l'appui de la première, qui se jetait en avant au cri de Vive l'Empereur !

L'artillerie de réserve s'était, à son tour, portée en avant avec une rapidité que les obstacles de la rivière et la roideur des pentes rendaient difficile à comprendre. Les bataillons ennemis refoulés sur le plateau ne tardèrent pas à échanger avec nos lignes une canonnade et une fusillade qui se terminèrent par leur retraite définitive en très-mauvais ordre , que la présence de quelques milliers de chevaux m'auraient facilement permis de convertir en déroute. La nuit arrivait, et je dus songer à m' établir pour le bivouac à portée de l'eau.

Je campai sur le champ de bataille même pendant que l'ennemi disparaissait à l'horizon, laissant le terrain jonché de ses morts et de ses blessés , dont il avait cependant emmené un grand nombre.

Pendant que ces événements se passaient sur la droite et au centre , les lignes de l'armée anglaise franchissaient la rivière en avant du village de Bourlouk et se portaient sur les positions que les Russes avaient fortifiées et où ils avaient concentré des masses considérables, car ils n'avaient pas jugé que les pentes rapides comprises entre ce point et la mer et couvertes par un fossé naturel pussent être occupées de vive force par nos troupes. L'armée anglaise rencontra donc une résistance très-solidement organisée.

Le combat quelle a livré a été des plus vifs et fait le plus grand honneur à nos braves alliés.

En résumé , Monsieur le Maréchal , la bataille d'Alma, dans laquelle plus de cent vingt mille hommes, avec cent quatre-vingts pièces de canon, ont été engagés, est une brillante victoire, et l'armée russe ne s'en serait pas relevée si, comme je l'ai dit plus haut, j'avais eu de la cavalerie pour enlever les masses d'infanterie démoralisées et tout à fait décousues qui se retiraient devant nous.

Cette bataille consacre d'une manière éclatante la supériorité de nos armes au début de cette guerre. Elle a au plus haut point déconcerté la confiance que l'armée russe avait en elle-même, et surtout dans les positions préparées de longue main où elle nous attendait. Cette armée se composait des 16e et 17" divisions d'infanterie russe, d'une brigade de la 13e, d'une brigade de la 14e division de réserve, des chasseurs à pied du 6e corps, armés de fusils à tige tirant des balles oblongues, de quatre brigades d'artillerie dont deux à cheval, et d'une batterie tirée du parc de réserve de siège , comprenant douze pièces de gros calibre. La cavalerie était forte d'environ cinq mille chevaux, et l'ensemble peut être évalué à cinquante mille hommes environ , que commandait le prince Menschikoff en personne.

11 nous est difficile d'évaluer les pertes de l'armée russe, mais elles doivent être considérables, si on en juge par les morts et les blessés qu'elle n'a pu emporter et qui sont restés entre nos mains. Dans les

ravins de l'Aima, sur les plateaux en avant, sur le terrain formant la position enlevée par l'armée anglaise , le sol est couvert de plus de dix mille fusils, havre-sacs et objets divers d'équipement. — Nous avons consacré la journée d'aujourd'hui à enterrer leurs morts partout où ils ont été rencontrés , et à donner des soins à leurs blessés , que je fais transporter avec les nôtres sur les bâtiments de la flotte pour être conduits à Constantinople. Tous les officiers russes, généraux compris, sont vêtus de la capote grossière des soldats, et il est conséquemment difficile d'en faire la distinction au milieu des morts ou du petit nombre de prisonniers que nous avons pu faire. Cependant il reste acquis que parmi ceux qu'a l'armée anglaise figurent deux officiers généraux.

La bataille d'Alma , où les armées alliées se sont réciproquement donné des gages qu'elles ne sauraient oublier, rendra plus étroits encore et plus solides les liens qui les unissaient. La division ottomane qui marchait à l'appui de la division Bosquet dans son mouvement tournant a fait des merveilles de rapidité pour arriver en ligne en suivant le chemin du bord de la mer que je lui avais tracé. Elle n'a pu prendre une part active au combat qui se livrait en avant d'elle; mais ces troupes montraient une ardeur au moins égale à la nôtre, et je suis heureux d'avoir à vous dire tout ce que je fonde sur le concours de ces excellents auxiliaires.

Tout le monde a fait brillamment son devoir, et il me sera difficile de faire un choix entre les corps

de troupes , les officiers et soldats qui ont montré le plus de vigueur dans l'action et qui doivent être l'objet d'une mention particulière. J'ai déjà fait connaître dans ce rapport l'importance du rôle qu'a joué la division Bosquet dans son mouvement tournant, pendant lequel sa lre brigade, établie seule sur les hauteurs, est restée longtemps exposée au feu de cinq batteries d'artillerie. — La Indivision a gravi les hauteurs par ses pentes les plus roides avec une ardeur dont son chef, le générai Ganrobert, lui donnait l'exemple. Cet honorable officier général a été .frappé à la poitrine d'un éclat d'obus; mais il a pu rester à cheval jusqu'à la fin de l'action, et sa blessure n'aura aucune suite fâcheuse. — La 3e division, conduite avec la plus grande vigueur par S. A. 1. le prince Napoléon , a pris au combat qui s'est livré sur les plateaux la part la plus brillante, et j'ai été heureux d'adresser au prince mes félicitations en présence de ses troupes.

Le général Thomas, commandant la 2e brigade de cette division, a été grièvement blessé d'un coup de feu en conduisant énergiquement ses troupes à l'attaque du plateau. La 2e brigade de la division Forey, marchant à l'appui de la lre division, sous les ordres du général d'Aurelle , a dignement figuré dans le combat. Le lieutenant Poitevin, du 39e de ligne, a tenu sur le bâtiment du télégraphe, qui formait le point central de la défense de l'ennemi, le drapeau de son régiment; il y est mort glorieusement, emporté par un boulet.

Pendant toute la durée de la bataille, l'artillerie a joué un rôle principal, et je ne puis ici trop rendre hommage à l'entrain et à l'intelligence avec lesquels ce corps d'élite a combattu.

Dans un rapport ultérieur, dont je recueille en ce moment les éléments, je vous ferai connaître les noms des officiers, sous-officiers et soldats qui ont mérité d'être admis à l'ordre du jour ; j'y joindrai un travail de demande de récompenses que vous trouverez certainement méritées.

Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression de mes sentiments très-respectueux.

Le maréchal de France,

commandant en chef de l'armée d'Orient,

A. de SAINT-ARNAUD.

AU MEMK.

Au quartier général, à Aima, champ de bataille d'Alma, le 22 septembre 1 854.

Monsieur le Ministre, mon rapport officiel rend compte à Votre Excellence des détails de la belle journée du 20, mais je ne puis laisser partir le courrier sans vous dire quelques mots de nos braves soldats.

Les soldats de Friedland et d'Austerlitz sont toujours sous nos drapeaux, Monsieur le Maréchal, la bataille d'Alma l'a prouvé. C'est le même élan, la même bravoure brillante. On peut tout faire avec de pareils hommes quand on a su leur inspirer de la confiance.

Les armées alliées ont enlevé des positions vraiment formidables. En les parcourant hier , j'ai reconnu tout ce qu'elles offraient de favorable à la résistance, et en vérité, si les Français et les Anglais les avaient occupées, jamais les [lusses ne s'en seraient emparés.

Aujourd'hui que tout est plus calme, et que les renseignements qui nous arrivent par les déserteurs et les prisonniers sont plus précis, nous pouvons sonder les plaies de l'ennemi.

La perte des Russes est considérable. Les déserteurs accusent plus de six mille hommes. Leur armée est démoralisée. Dans la soirée du 20 elle s'était partagée en deux. Le prince Menschikoff, avec l'aile gauche, marchait sur Bagtché-Séraï ; l'aile droite se dirigeait sur Belbeck. Mais ils étaient sans vivres , leurs blessés les encombraient, la route en est jonchée. Beau succès, Monsieur le Ministre, qui fait honneur à nos armes, ajoute une belle page à notre histoire militaire et donne à l'armée un moral qui vaut vingt mille hommes de plus. Les Russes ont laissé sur le champ de bataille près de dix mille sacs et plus de cinq mille fusils. C'était une véritable déroute. Le prince Menschikoff et ses généraux étaient

bien fanfarons dans leur camp que j'occupe, le matin du 20. Je crois qu'ils ont un peu l'oreille basse. Le général russe avait demandé à Aima des vivres pour trois semaines; j'ai dans l'idée qu'il aura arrêté le convoi en route.

Votre Excellence pourra juger qu'il y a beaucoup de mirage dans toutes les affaires russes. Dans trois jours , je serai sous Sébastopol et je saurai dire à Votre Excellence tout ce que cela vaut au juste.

Le moral et l'esprit de l'armée sont admirables.

Les bâtiments qui doivent aller chercher à Varna des renforts de troupes de toutes armes sont partis depuis le 18. Ils m'arriveront à Belbeck avant la fin du mois.

Ma santé est toujours la même : elle se soutient entre les souffrances, les crises et le devoir. Tout cela ne m'empêche pas de rester douze heures à cheval les jours de bataille... mais les forces ne me trahiront-elles pas?

Adieu, Monsieur le Maréchal, j'écrirai à Votre Excellence quand je serai sous Sébastopol.

Recevez, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes sentiments respectueux et dévoués.

Le maréchal de Fiance,

commandant en chef de l'armée d'Orient,

A. de SAINT-ARNAUD.

AU MEME

Au quartier général, au bivouac sur la Tchernaïa, le 26 septembre 1854.

Monsieur le Maréchal , ma santé est déplorable. Une crise cholérique vient de s'ajouter aux maux que je souffre depuis si longtemps , et je suis arrivé à un état de faiblesse tel que le commandement m'est, je le sens, devenu impossible. — Dans cette situation, et quelque douleur que j'en éprouve , je me fais un devoir d'honneur et de conscience de le remettre entre les mains du général Ganrobert, que des ordres spéciaux de Sa Majesté désignent pour mon successeur.

L'ordre du jour ci-joint vous dira dans quels sentiments je me sépare de mes soldats et renonce à poursuivre la grande entreprise à laquelle d'heureux débuts semblaient présager une issue glorieuse pour nos armes.

Veuillez agréer , Monsieur le Maréchal , l'expression de mes sentiments très-respectueux,

Le maréchal de France,

commandant en chef de l'armée d'Orient,

A. de SAINT-ARNAUD.

A.u quartier général, au bivouac de Menkendié, le 26 septembre 1854.

Soldats , la Providence refuse à votre chef la satisfaction de continuer à vous conduire dans la voie glorieuse qui s'ouvre devant vous. Vaincu par une cruelle maladie, avec laquelle il a lutté vainement, il envisage avec une profonde douleur, mais il saura remplir l'impérieux devoir que les circonstances lui imposent, celui de résigner le commandement dont une santé à jamais détruite ne lui permet plus de supporter le poids

Soldats, vous me plaindrez, car le malheur qui me frappe est immense, irréparable, et peut-être sans exemple.

Je remets le commandement au général de division Canrobert que, dans sa prévoyante sollicitude pour cette armée et pour les grands intérêts qu'elle représente, l'Empereur a investi des pouvoirs nécessaires par une lettre close que j'ai sous les yeux. C'est un adoucissement à ma douleur que d'avoir à déposer en de si dignes mains le drapeau que la France m'avait confié.

Vous entourerez de vos respects, de votre confiance, cet officier général, auquel une brillante carrière militaire et l'éclat des services rendus ont valu la notoriété la plus honorable dans le pays et dans l'armée. 11 continuera la victoire d'Alma et aura le bonheur

que j'avais rêvé pour moi-même et que je lui envie, de vous conduire à Sébastopol.

Le maréchal de France,

commandant en chef de l'armée d'Orient,

A. de SAINT-ARNAUD.

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