‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 46 sur 52 · M. DE PLACE · texte numérisé non relu

M. DE PLACE

A M. DE FORCADE

En mer, à bord du Berlhollet, le 9 octobre 185/i.

Cher Monsieur, une dépêche télégraphique a dû vous apprendre hier la funeste nouvelle qui nous plonge tous dans le deuil, et qui pour la France doit être une calamité publique. Notre Maréchal bien aimé, frappé par le choléra au sein de son armée et au milieu de son triomphe, s'est éteint sans souffrances après six jours de lutte contre le mal. C'est le 29, à quatre heures du soir, que celui que nous pleurons tous s'est pour ainsi dire endormi dans la mort. Nous espérions le ramener encore vivant à Thérapia, mais ses forces étaient épuisées, et son corps si éprouvé par une cruelle et longue maladie n'a pu résister. A noire arrivée, il avait cessé de vivre déjà depuisvingt

heures. La Maréchale a éprouvé une douleur qui ne peut se décrire à la nouvelle que nous lui apportions avec des cœurs désolés. Elle n'a pas reculé devant une longue traversée à bord de ce même Berthollet qui emporte la tombe de son mari. La présence de cette tombe ravive sa douleur, et j'attends avec une grande impatience que cette longue traversée soit finie.

Il me tarde, cher Monsieur, de mêler mes regrets aux vôtres. Nous parlerons ensemble de notre cher, de notre grand Maréchal dont la gloire brille d'un si vif éclat sur son tombeau. Nous redirons avec votre cher frère cette belle vie si dévouée au pays, qui s'est usée à son service jusqu'à la dernière parcelle. Le Maréchal mort des suites du choléra avait une maladie cruelle. L'autopsie faite par le docteur Cabrol a révélé tous les développements de la péricardite, ossification de l'aorte et adhérence des membranes qui enveloppent le cœur. Cette terrible maladie qui l'avait miné depuis deux ans, se manifestait par des crises continuelles où il perdait presque connaissance.

Le Berthollet, secondé par le beau temps, arrivera à Marseille dans la nuit du 10 au 11. Les formalités que nous avons à 'remplir ne nous permettront pas de partir de Marseille avant le 11 au soir ou le 12 au matin, et nous arriverons probablement à Paris le 13 avec le précieux dépôt qui nous est confié.

L'Empereur a adressé à iVlmo la Maréchale de Saint-Arnaud la loltre suivante :

Saint-Gloud, le 16 octobre 1854.

Madame la Maréchale, personne plus que moi ne partage, vous le savez, la douleur qui vous oppresse. Le Maréchal s'était associé à ma cause du jour où, quittant l'Afrique pour prendre le portefeuille de la guerre, il concourait à rétablir l'ordre et l'autorité dans ce pays. 11 a associé son nom aux gloires militaires de la France le jour où, se décidant à mettre le pied en Crimée malgré de timides avis, il gagnait, avec lord Raglan, la bataille de l'Aima et frayait à notre armée le chemin de Sébastopol. J'ai donc perdu en lui un ami dévoué dans les épreuves difficiles, comme la France a perdu en lui un soldat toujours prêt à la servir au moment du danger. Sans doute tant de titres à la reconnaissance publique et à la mienne sont impuissants à adoucir une douleur comme la vôtre, et je me borne à vous assurer que je reporte sur vous et sur la famille du Maréchal les sentiments qu'il m'avait inspirés. Recevez-en, Madame la Maréchale, l'expression sincère.

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