A M. CHARDRON, CHEF DE BATAILLON EN RETRAITE
Au bivouac, sur l'Oued-Djemma. le 29 mai 1849.
Mon cher Ghardron, votre lettre du 9 m'est arrivée hier à mon bivouac. Elle a été reçue avec un vif plaisir. Il y a dix jours que je patrouille dans le plus horrible pays du monde. Figurez-vous des pains de sucre mis à côté les uns des autres. Malgré ces difficultés, j'ai eu trois belles et sérieuses affaires, où j'ai fort mal traité les Beni-Seliman et leurs alliés. J'ai eu quatre officiers tués, quatre blessés légèrement, douze hommes tués, et j'ai envoyé une cinquantaine de blessés à Bougie. Vous pouvez juger que tout cela a été assez chaud. J'en ai encore pour une vingtaine de jours avant de rentrer à Alger.
Ce que vous me dites de votre réunion préparatoire m'afflige sans m' étonner. Tous les honnêtes
1 M. Chardron est l'ancien chef de bataillon au 64e de ligne, dont il est question dans les lettres écrites de Blaye et de Bordeaux. Il était resté l'ami du Maréchal.
gens font comme vous ; ils se dégoûtent et se retirent. Qu'arrivera-t-il? C'est qu'en laissant la place aux ennemis intérieurs, au lieu de lutter contre eux, ils ouvrent la porte de l'Assemblée et du pouvoir aux rouges et aux niveleurs. Il faut lutter, morbleu ! partout et vigoureusement, et la victoire restera aux honnêtes gens. Voilà ce qu'il faudrait crier sur les toits.
A M. LUROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Au bivouac, sur l'Oued-Djemma, le k juin 1849.
Les Russes sont en Allemagne, les Hongrois marchent contre les Russes; les Italiens se défendent et se déchirent; nos armées font la grimace, l'arme au bras, en Italie ; les élections nous envoient l'huile et le feu; je me grille en Kabylie plus au soleil qu'au feu des Kabyles dégénérés, car leur pays est une forteresse que quinze hommes défendraient contre une armée ; et, au milieu de tous ces sujets de correspondance, sans compter le changement de ministère, tu restes impassible et tu n'écris pas une ligne à la pauvre Afrique.
Le courrier m'est arrivé cette nuit: rien de toi, rien de Paris, de son esprit, de ses craintes, de ses espérances, s'il est encore permis d'espérer par le
temps qui court et les affaires qui se font. Avant peu, si l'on n'y veille, vous serez débordés. Les Russes, Autrichiens et Prussiens me préoccupent moins que les ennemis intérieurs, dont le nombre s'accroît chaque jour. Vois les élections. Quelques exclusions, toutefois, me donnent à penser et à rire ; elles frappent sur des fondateurs et des plus.... provisoires. Croyez donc à quelque chose ! Mais je déplore l'élection des sous-officiers, c'est la ruine de l'année. Les rouges savent bien ce qu'ils font, ils frappent au cœur. Nous avons perdu notre robe virginale. 11 n'y a plus de discipline possible, partant plus d'armée.
Après quelques combats, de grandes courses, des tours de force en fait d'enlèvement de pics et de positions, la confédération des Beni-Seliman est brisée. Des quatorze fractions composant cette tribu, douze ont fait leur soumission ; les deux autres vont y venir. Après-demain nous serons sous Bougie, et, le 8, je repartirai pour l'ouest avec ma colonne. Tout sera terminé vers le 14, et le 16 je serai de retour à Alger.
Le maréchal Bugeaud est à Paris? Que fera-t-on de lui? Un ministre, un général en chef? 11 sera bien partout. Mais à Paris la popularité est chère à acquérir et ne dure pas longtemps. Vois Ghangarnier, les rouges le craignent et ils s'acharnent après lui. Ils en tueront bien d'autres.
Que fait le Président? Qu'en disent Paris, la France? Si l'on avait du moins l'esprit de se rallier
à lui , on résisterait au Rouge qui déteint sur tout.
Au reste, je me porte bien. J'attends les événements. Je me sens assez de force et de cœur pour ne reculer devant aucun. J'espère les traverser avec bonheur.
A quoi pense donc Bedeau? Il ne monte à la tribune qu'ému et pleurant. Que signifie son élégie sur la tentative de viol de la Constitution? Est-ce qu'il veut épouser la Constitution? Comme avec de l'esprit, les mieux pourvus sont quelquefois maladroits !
Pourquoi donc Lamoricière refuse-t-il le portefeuille de la guerre? Qu'y a-t-il là-dessous? Le premier courrier sera intéressant; d'abord il m'apportera tes lettres, je l'espère.
Le choléra vous quitte, mais en partant il emporte le dernier souvenir des roses de l'Empire. Mn,e Récamier va ouvrir ses salons sous les bosquets de l'Elysée; elle le préférera au paradis, c'est plus poétique.
Nous avons, même dans les montagnes, une chaleur terrible. J'étais, hier, entre Bougie et Djidjelli; j'ai pu voir les maisons blanches de Djidjelli, cela m'a fait plaisir. Si le gouvernement veut me donner cinq mille hommes au printemps prochain, je lui soumets tout entre ces deux villes ; mais où seronsnous le printemps prochain?
Embrasse tes enfants et les miens, mon frère et sa femme ; comme il y a longtemps qu'ils ne m'ont écrit !
AU MB. ME.
An bivouac, sous Bougie, le 15 juin 18^9.
Cher frère, mon expédition est terminée : Bougie vivotera tranquille pendant un an et, à moins d'événements qu'on ne peut prévoir, elle est garantie du blocus qui la menaçait sérieusement.
L'année prochaine, si cela est possible et si je suis en Afrique, choses douteuses, il me faudra venir passer ici au moins deux mois avec une colonne de quatre à cinq mille hommes, et je réponds de dompter les Kabyles et de rendre le cercle aussi soumis, aussi sûr que la plaine de la Mitidja. Si le gouverneur le veut, je lui rendrai les communications faciles de Djidjelli à Dellys et je lui ferai sa route de Bougie à Sétif, c'est-à-dire que je lui livrerai toute la Kabylie.
Les Kabyles ne sont pas si méchants qu'on les fait. Je les ai chassés de positions inexpugnables par leur nature et qu'ils avaient pris soin de fortifier. Je les ai poursuivis sur des pics inaccessibles, où ils disaient que les aigles seuls venaient les visiter. Nous ne sommes pas des aigles et nous y sommes montés en battant la charge. Nous n'avons eu que deux tués, cinq officiers et vingt-deux soldats blessés. Nous aurions dû y laisser cinq cents hommes et ne pas réussir.
La défaite et la soumission entière des Beni- Seliman a produit un excellent effet. On les regardait comme invincibles, c'était la tête de la révolte. J'ai coupé cette tête, la révolte est tombée. En deux mots, voici les résultats : la tranquillité de Bougie assurée, 60,000 francs d'impôts rentrés dans les caisses de l'Etat, les frais de la guerre payés par
l'ennemi et un pont jeté à ses frais sur le
C'est assez bien par le temps qui court.
Demain, je me rembarque, je serai le 17 auprès de ma femme, récompense qui m'est bien chère et, je t'assure, bien désirée.
Quelles nouvelles de France par le dernier courrier ! Quel début dans l'Assemblée législative ! Le plan de la Montagne est de se montrer toujours furieuse. Et vous ne trouverez pas un homme pour mettre le holà? Ils poursuivent Changarnier avec acharnement, parce qu'ils le sentent capable de les exterminer; il le fera et fera bien. La France lui devra de grandes actions de grâces.
Le maréchal n'a donc pas voulu entrer au cabinet ? Il ne doute pas de la guerre, il la doit désirer même, tant il la croit utile au salut de la France. Que n'y a-t-il eu, pour son repos, plus d'exclusions de la Chambre, parmi ces intrigants qui ont escamoté la révolution de Février.
Après tout, frère , ces événements qui nous entourent et nous pressent peuvent éclater et nous couvrir de ruines. Ou la France s'en tirera par des victoires et des gloires nouvelles, et l'on verra sortir
de nos luttes un gouvernement qu'on ne peut définir, mais digne et raisonnable ; ou vaincus, déchirés par la guerre civile, nous deviendrons la proie de l'Europe : et cet avenir, je ne le verrai pas se dérouler devant moi, je serai tombé sur quelque champ de bataille...
A M. ADOLPHE DE FOUCADE
Au bivouac, sous Bougie, le 15 juin 1849.
Cher frère, voilà un siècle que je ne t'ai écrit. Depuis un mois je perche sur les montagnes et les pics de la Kabylie : notre frère te donnera l'historique de mes opérations. Mes résultats sont bons, je m'embarque demain pour Alger; après un mois d'absence, je vais rejoindre ma femme chérie. Tu comprends le bonheur que j'éprouve. Quelle bonne chose, un bon ménage, une femme qu'on aime ! Tu le sais, c'est le paradis sur la terre; ceci dit, sans mépriser l'autre.
Et toi, frère, que fais-tu? Cette révolution, qui marche de fautes en ridicules, comment te traitet-elle? Aussi mal que tout le inonde. Encore si nous avions la guerre! Je ne la désire pas pour moi, soldat, traîneur de sabre, comme tu voudras ; mais c'est l'unique moyen de relever l'armée qui se perd et s'en
va, l'armée qui seule peut sauver la France. La garde nationale ne vaut rien : elle se serait peut-être battue et mal battue quand elle avait quelque chose à perdre ; mais, aujourd'hui, chaque jour amène sa ruine, et qui veut se battre pour l'inconnu !
Oh î le barreau, quel mal il nous a fait et nous réserve encore î
Vas-tu à Taste cet été ? C'est, je crois, ce que tu as de mieux à faire. Je vais passer le temps des chaleurs à la campagne , Louise y sera bien. Ici, j'ai eu la ressource des bains dans cette magnifique baie de Bougie. Si nous y étions tous les trois, quel délicieux plaisir ! Pauvre frère, il y a déjà plus d'un an que je ne t'ai embrassé... adieu, écris-moi, embrasse mes enfants quand tu les verras...
4 M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Alger, le 20 juin 18Zj9.
Cher frère, en arrivant ici, je trouve ta lettre du 11. J'ai appris à mon passage à Dellys et par les Arabes l'affreuse nouvelle de la mort du maréchal Bugeaud. T' exprimer ma douleur est impossible. Je l'aimais comme on aime un père, et jamais fils n'a ressenti pareille angoisse. Depuis le 17, je suis malade de chagrin. Tout le bonheur que j'avais à re-
joindre ma femme a été troublé par cette catastrophe. Je viens d'écrire à la maréchale, à Feray; Louise écrit à Léonie. Frère, Dieu s'est retiré de la France. La France a compris la perte qu'elle a faite. Tout le monde pleure le maréchal, excepté, si tu le veux, quelques envieux qui ne lui allaient pas à la cheville, et les Rouges, heureux d'avoir remporté sans combat une éclatante victoire.
Mourir du choléra, quand les champs de bataille de l'Europe allaient s'ouvrir devant lui; mourir, quand de lui seul, peut-être, dépendait le salut de la patrie ! C'est affreux à penser, frère.
La maréchale doit être h Paris. Porte chez elle les deux lettres que je joins ici ; si elle était partie pour Excideuil, mets-les sous enveloppe à son adresse.
Aucune idée d'égoïsme , aucun sentiment personnel ne se mêle à la douleur profonde que j'éprouve. Le maréchal me laisse assez haut pour que je puisse m'élever encore sans lui. Mais, comme Français dévoué à mon pays, amant de sa gloire et de sa prospérité, je verse des larmes de sang. Quelle destinée est la nôtre, et quand notre sort est marqué, comme il faut baisser la tête ! Nous attendons avec anxiété les nouvelles de Rome et de Paris. Un siège meurtrier d'un côté, l'émeute grondant de l'autre : quelle sera la fin de tous ces drames? Je voudrais être en Italie, je voudrais être partout où je crois que je pourrais servir utilement. Les événements sont bien rétrécis en Afrique, comparativement à ce qui se passe en Europe. Je ne puis me défendre d'un sentiment de
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crainte qui part de mon peu de confiance dans les hommes dirigeants. Si les rouges l'emportent, frère, je m'en irai; advienne que pourra, je ne servirai pas contre ma conscience et mon cœur, à moins que l'étranger ne souille notre sol sacré.
Adieu, frère, embrasse ta femme et nos enfants, et que Dieu vous préserve tous de l'affreux fléau qui vient de nous priver d'un homme que je pleurerai toute ma vie.
AU MÊME
Mustapha, le 9 juillet 1849.
Cher frère, nous avons reçu ta lettre. La pauvre maréchale ne se consolera jamais de ne pas avoir assisté aux derniers moments de son mari. Le maréchal avait envoyé le capitaine Saget, son aide de camp, à Marseille pour conduire ces dames à la Durantie, où il avait l'intention d'aller après le mieux trompeur qu'il a éprouvé, et c'est là, à la Durantie, que la fatale nouvelle sera arrivée. La maréchale est attérée. Son désespoir est sombre et concentré, elle donne de sérieuses inquiétudes à ses enfants. Léonie supporte la perte immense qu'elle a faite avec plus d'énergie ; elle est enceinte et sa santé résiste. Feray a été forcé de rejoindre son régiment qui est sur le Rhin. Voilà où
en sont les choses pour la triste famille. Je n'ai pas encore reçu de nouvelles directes; mes lettres ne sont arrivées que tardivement à la Durantie, puisqu'elles ont passé par Paris. Pour moi, frère, je ne m'accoutume pas à ce malheur. Chaque jour, chaque nuit, je pense au maréchal. Mon cœur saigne. Je le regrette plus encore pour la France que pour moi, qui perds un si précieux ami.
Nous sommes donc enfin dans Rome ! Nos embarras commencent. Qu'y ferons-nous? Quelles condi tions imposerons-nous ou nous imposera-t-on?
AU MEME
Alger, le 19 juillet 1849.
Cher frère, je viens de recevoir une lettre de mon fils fort gentille et très-pressante. Mon Adolphe a le plus grand désir de venir en Afrique : il le demande comme une récompense promise à ses efforts. Sa lettre s'efforce d'être logique: il appelle sa petite mère à son aide, etc.
Nous voudrions de grand cœur ce qu'Adolphe désire ; mais la raison parle et doit être écoulée. L'année est mauvaise, la chaleur excessive, il y aura en automne force maladies, le choléra peut être... Cela m'effraye. D'un autre côté, nous craignons que noire
Adolphe ne soit trop excité, trop exalté par les plaisirs qu'Alger lui réserve.
Le spectacle de la position élevée du père peut fausser les idées du fils, lui ôter le goût d'un travail nécessaire, faire manquer la réception de Saint-Cyr. Toutes ces considérations donnent à penser. Tu connais Adolphe mieux que moi, tu vois mes craintes. Je te laisse la décision. J'écris à mon fils que tu
causeras avec lui Le meilleur est de t'envoyer ma
lettre.
En vue d'un succès ou d'un insuccès d'examen, le mieux n'est-il pas d'attendre à l'année prochaine, et de réserver le voyage comme un appât puissant?
Si Adolphe n'est pas reçu en 1850, il faudra prendre un parti, et le parti nous le mûrirons ici.
Les chaleurs continuent, et tu ne nous écris pas pour nous rafraîchir le sang. Je suis un peu souffrant ; toujours les entrailles. J'ai dîné hier avec Paturot-Reybaud; je l'ai trouvé d'une simplicité naïve et spirituelle du meilleur goût, c'est un aimable homme, le connais-tu?
AU MÊME
Mustapha, le 10 août. 1849.
Cher frère, nous revenons de la mer à sept heures du matin avec une chaleur à cuire un bœuf. Le si-
rocco soufflait, au grand désespoir de ma femme : mauvaise année.
Les Arabes s'agitent et Ton choisit ce moment pour nous ôter deux régiments; le gouverneur espère mener l'Afrique et dominer les événements de son cabinet où il travaille beaucoup... c'est une erreur. On parle toujours de le remplacer, mais la matière manque. Nous vivons des bruits de France. C'est notre ministre qu'on donne pour successeur à Molitor à la Légion d'honneur. La difficulté sera de trouver un ministre avec la position faite à Changarnier. Il a été question de Bedeau ; soit !
Notre expédition du printemps a reçu quelques croix et la promesse de quelques grades.
As-tu lu dans les journaux ma lettre au maréchal Reille, et le manifeste de la commission pour le monument à élever au maréchal Bugeaud? Le manifeste est dans l'Jkhbaràub, ma lettre dans celui du 7. Nous avons déjà près de 10,000 fr., ce n'est pas assez. Eussions-nous 30,000 fr. , nous ne ferions pas grand' chose.
Les affaires politiques ne vont pas vite ; mais la révolution, qui partout a montré son nez, commence partout aussi à rentrer dans son trou. Nous sommes les derniers à jouir de son absence. Qu'il est triste de penser que longtemps encore nous pouvons nous traîner dans cette ornière !
Que font mes enfants? Parle-moi de mes neveux: que fait Delattre?Travaille-t-il? Promet-il un homme?
Je vois souvent Vialard, notre camarade d'enfance
de la pension Lecomte*. 11 me parle de toi. C'est un homme d'esprit. Il est de la commission consultative de la subdivision et de la commission pour le monument. Je les préside toutes deux.
Forcade et sa femme sont-ils partis pour ïaste? Comment va notre bonne mère? Adieu, frère, écrismoi longuement.
AU MEME
Alger, les 9 et 19 septembre 1869.
Frère, quand ma Louise a terminé ma lettre interrompue par la maladie, j'étais fort avarié et je ne suis pas trop robuste encore, quoiqu'en voie de convalescence, je Fespère. Cette année est maudite comme son aînée. Je ne crois plus au bien ni au bonheur en république. Si je me portais bien j'en serais surpris. Nous sommes donc dans de mauvaises conditions de santé. Nous avons tous un dérangement qui rentre dans la famille des cholérinettes, précédant les cholérines, lesquelles précèdent le choléra. 11 sévit à Marseille; nous avons des cas à Alger. Je ne m'en effraye point, j'attends. J'ai pour moi l'expérience; puisque je me suis tiré du vrai morbus,
1 Le Maréchal avait passé quelque temps dans cette pension, aujourd'hui l'institution Jubé, avant d'entrer au lycée Napoléon.
j'enterrerai les autres. Très-fataliste en beaucoup de choses, je crois que' ceux qui sont marqués par Dieu pour mourir cholériques doivent subir leur destin, mais je ne les livre pas sans combat. J'ai beaucoup médité sur le choléra, beaucoup lu ce qui a été écrit sur cette affreuse, si peu connue et formidable maladie, devant laquelle les médecins les plus forts se croisent les bras en ordonnant au hazard ; je me suis arrêté à la cure par les moyens homœopathiques. J'ai fait venir l'instruction du docteur Chargé et sa pharmacie portative. Je soigne ma famille, ma maison, mes amis auxquels je cherche à infiltrer ma foi (ouf !)? mon moral surtout. Tu le sais, c'est la foi qui sauve ; il faut l'avoir pour soi et du moins pour les autres, il faut dire qu'on l'a. Mon Dieu, si mon homœopathie ne fait pas de bien, elle ne fera pas de mal comme l'on dit, et je saurais y ajouter les moyens curatifs extérieurs dont je connais la bonté.
Je prends la résolution de ne plus passer l'été en Afrique. Juillet, août, septembre, me verront en France aux eaux de Vichy ou des Pyrénées. J'en ai besoin, toi aussi. Nous y serons ensemble.
Les Arabes nous tiennent en éveil. J'opine pour qu'on patiente jusqu'au printemps; en automne, en hiver, on fait de triste besogne. On est trop à la merci du temps.
Les nouvelles politiques sont bien pâles. Quand verra-t-on clair dans l'avenir ? Quand ne se noierat-on plus dans un océan de conjectures, de suppositions, d'espérances, d'impossibilités? L'incertitude
est le plus réel des maux. Au moment d'aborder un danger inconnu, le cœur peut battre; mais en face dé ce 'danger, on redevient calme.
Ta femme, tes enfants, comment vont-ils? Embrasse-les pour moi, et de cœur, et Louise, et Adolphe, et mon frère, et sa femme. La mienne vous dit un million d'amitiés. Je voudrais bien être sorti de tous les choléras pour la retrouver souriante et heureuse. Elle craint pour moi, je ne crains que pour elle, et ces idées n'amènent pas le rire sur les lèvres. Il faut avoir foi en Dieu et en son étoile.
Adieu, frère, je t'aime bien.
A M. ADOLPHE DE FOUCADE
Alger, le 3 octobre 1849.
Te voilà encore plus campagnard à Taste que tu ne l'étais à Boissy-Saint- Léger, mon cher frère. Tu vas t'enfoncer dans les cuves et tourner les pressoirs; tu auras beau faire, tu ne seras jamais aussi gros que Bacchus.
Je suis en convalescence, convalescence longue et pénible, qui se traîne et m'ennuie fort. J'ai été vigoureusement touché, toujours le même côté faible, gastralgie et inflammation des intestins. Je ne me réta-
blirai qu'après avoir passé une ou deux saisons aux eaux de Vichy. Alger est fort triste : on se soigne, on se renferme, on ne S3 voit pas. Nous faisons" quelques promenades en voiture. Je ne suis pas encore en état de monter à cheval. Tu sais comme le repos, la diète et le lit me vont. J'ai fait des cuves de mauvais sang depuis deux mois, et cela ne me rend pas la santé.
Tu es auprès de notre bonne mère. Soigne-la bien, et embrasse-la chaque matin pour nous. A quelle époque viendras-tu à Paris?
Retourneras-tu à ton palais? Je t'avoue que je n'aime pas t'y voir comme avocat. Je préférerais pour toi la magistrature. Le parquet surtout te conviendrait. En trois ans tu peux être avocat général à Bordeaux. Gela te mène à tout, cela t'ouvre les portes de l'Assemblée. A ta place, je ne viserais qu'à cela, comme moi je vise plus tard à commander la division de Bordeaux, si nous n'avons pas la guerre, bien entendu.
Nous sommes appelés à vivre dans un triste siècle, et j'avoue que je suis aussi saoul que possible des hommes et des choses. Di mellora... Toi, tu en verras peut-être ; moi, je n'ai jamais autant désespéré de la patrie...
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS
Alger, les 3 et 9 octobre 18^9.
Cher frère, nous sommes rentrés à Alger depuis le 29 septembre, reçus par le choléra qui nous tient toujours. Mon pauvre notaire, M. Barrois, atteint hier, sera mort ce soir. Je le regrette, c'était un brave et honnête homme.
Je reçois ta lettre des 22-26. Je ne te laisserai pas dans l'inquiétude, c'est une trop mauvaise condition... J'attendrai ma troisième étoile en Afrique, puisqu'il faut qu'elle arrive là ; mais je sens dans mon cœur toute généreuse ambition prête à s'éteindre. Je ne ressusciterais que si j'entendais le canon russe ou prussien, et, en vérité, je ne crois plus à la guerre.
Les Autrichiens ont le beau rôle en Italie, les Russes en Hongrie, les Prussiens chez eux, le roi de Naples chez lui, il n'y a que nous qui n'ayons de rôle nulle part.
Quoi ! les cartes se brouillent en Turquie ! Je m'en réjouis. Je ne parle plus de Rome, c'est affaire réglée ; mais que je serais heureux de frapper sur la Russie, conjointement avec l'Angleterre! Le ciel nous devrait cette compensation.
Par ici, un bon coup de main nous a débarrassés du faux Bou-Maza. 11 est probable que «nous ne serons pas obligés de sortir avant le printemps.
Herbillon va opérer dans l'Aurès où il trouvera de la résistance. La mort du brave Saint-Germain a exalté les Kabyles; dans tout le sud "l'agitation est extrême. La position n'est pas rassurante : on nous retire du monde ; nos hôpitaux sont encombrés ; on ne comprendra toutes ces fautes que devant des catastrophes d'où sortira un mal irréparable. Le maréchal Bugeaud n'est plus là pour reconquérir l'Afrique. Il est vrai qu'Abd-el-Kader n'y est plus pour la défendre... S'il revenait, et qu'on nous laissât dans de telles conditions, avant six mois nous en serions réduits au littoral.
Et toi, tu pêches! N'as-tu pas de honte, au milieu de la tourmente politique et des malheurs publics !. . . Comme tu dois être dans un beau calme, tous les écoliers étant rentrés aux classes. Tu restes avec tes
Momaques, comme dit Eugène Sue Quel affreux
mot ! Adieu, frère, je t'aime de cœur.
Alger, les 2k et 29 octobre 1849.
Cher frère, le gouverneur est de retour d'une tournée dans l'ouest, et je suis descendu de mon trône intérimaire. Je n'en suis pas fâché ; c'est la responsabilité sans la direction. J'aime mieux le re-
pos Le repos, les Arabes m'ont bien l'air de ne
pas vouloir nous le laisser longtemps. L'est, le sud nous menacent et s'agitent. Dans les Zibans, l'étendard de la révolte est levé. Le général Herbillon fait le siège d'une mauvaise oasis qui tient cinq mille hommes en échec. Zaatcha se défend avec l'énergie du fanatisme. Nous perdons beaucoup cle monde. Cela commençait le 8 ; ce n'est pas fini le 13, siège plus long que celui de Constantine. Canrobert a dû partir; je lui ai envoyé un fort bataillon du 16e et un escadron.
Dans la Kabylie, nous avons, tu le sais, tué un chérif, le faux Bou-Maza; il en est repoussé trois, tous prêchant la guerre sainte. L'ouest a son ennemi, c'est le choléra. Le jardinier de notre maison de campagne a été enlevé en cinq heures. Gomme je suis content d'être rentré à Alger! Cette mort aurait pu effrayer Louise.
Qu'est-ce que cela? M. Thiersqui se bat en duel ! Cavaignac qui se perd dans les nuages comme un homme incompris ! Montalembert qui prêche en père de l'Église! Et Victor Hugo! Grand Dieu! quel mauvais vent a soufflé sur les poètes !
AU MEMF.
Alger, le 2 novembre 1849.
Je reçois ta lettre du 25, cher frère. Ne te tourmente pas de ma santé; mon état n'a rien d'inquiétant. Je ne veux pas quitter l'Afrique ; on ne pourrait pas me donner en France la position que j'ai ici : je ne veux pas perdre les deux années que j'y ai semées pour mon avenir. Nous allons voir sous peu sans doute la fin des affaires de l'est. Le 27, Herbillon n'était pas dans Zaatcha. Cela pourrait bien devenir grave.
Que dis-tu des séances de la chambre et de la haute cour? Quel spectacle !
Notre politique extérieure n'en est pas plus claire ni plus prompte. Tout s'arrange autour de nous, et, pour nos péchés, nous sommes condamnés à vivre et à mourir républicains malgré nous. Nous l'avons bien mérité.
Mon pauvre frère , je vois toujours l'avenir sombre. Avec la guerre , j'aurais eu quelque espoir ; j'aurais bravé tout, fait face à tout : j'ai foi en moi; mais la paix nous étrangle. C'est le terrain des intrigants, des esprits médiocres, des faiseurs et des phraseurs; ce n'est pas le mien.
Le pauvre colonel Claparède, mon ami de trente ans, vient de mourir à Alger, enlevé en six jours par