II
une fièvre cérébrale. Cette mort m'a beaucoup peiné ; cependant il est plus heureux que nous : plus d'inquiétudes, plus de soucis.
Louise va bien et t'embrasse, ainsi que sa sœur et tous les petits ; je fais comme elle.
Alger, les 10 et 15 novembre 18/iy.
Je crois, cher frère, que ma position va changer. Le gouvernement de Gonstantine passera en d'autres mains, et c'est un fardeau qui doit m'échoir : lourd fardeau, car tout est à faire ou à refaire dans cette province; mais je me sens de force, et j'accepterai. C'est un déplacement considérable, une grosse dépense, mais c'est un avancement certain. C'est la troisième étoile dans dix-huit mois et de la réputation. Cela peut me mener plus loin encore, et il faut songer aux enfants et à l'avenir.
Que dis-tu du changement de ministère? Notre ministre est peu africain, mais spirituel. Qu'il me nomme à Constantine, il fera bien; d'ailleurs il me connaît.
Zaatcha tient toujours. On se fait tuer du monde sans y entrer. Nous perdons de bons officiers et de bons soldats par le feu et les maladies.
Je reçois ta lettre du 3. Je pense exactement comme toi. Le Président a bien fait de changer son ministère; sa position n'était pas acceptable. Mais que veut-il, et surtout que peut-il ? et où allons-nous? Ah î monsieur Barrot !
A M. DE FORCADE
Alger, le 22 novembre 1 849.
Cher Adolphe, M. Dufourc d'Antist fils m'a remis ta lettre hier. Je l'ai accueilli comme un ami de
toi et de Ghamblain J'ai lu avec un vif plaisir
les détails que tu me donnes sur ta position au barreau de Paris. Certes, elle est loin d'être mauvaise et promet de s'améliorer encore ; mais, que veux-tu que je te dise, le siècle m'a profondément ulcéré contre les avocats. 11 y a parmi eux tant de gens de mauvaise foi politique que, bien que deux frères tant aimés de moi fassent partie de ce corps, je ne puis m'empêcher de l'avoir en aversion. Combien à désigner qui, toujours prêts à plaider la cause de l'insurrection et à la légitimer, ne sont pas pour faire aimer la robe par les gens loyaux et sincères.
Yois-tu, je te préférerais simple juge et ne devant arriver que tardivement à la cour, plutôt que le premier et le plus riche des avocats de Paris. Je sais
bien que c'est un tort de généraliser; je sais qu'il y a d'honnêtes et généreux avocats, puisque vous
l'êtes: mais apparent rari nantes et l'immense
majorité dans toute la France est bonne à pendre. C'est un amas de tracassiers, de parleurs et de révolutionnaires quand même. C'est aux avocats que nous devons les malheurs de 1848. Que Dieu leur pardonne ; pour moi je ne leur pardonnerai jamais. Vienne le jour de la revanche, ils s'en apercevront. En résumé, ne reste pas avocat, entre dans la magistrature, c'est ton lot, c'est ta place ; passe par les parquets si tu veux, mais sois magistrat. Je sais bien qu'il vaudrait mieux que la magistrature te vînt chercher, mais le fera-t-elle? Elle peut craindre un refus. Il faut faire connaître au moins tes intentions, tes désirs. Ne laisse pas échapper l'occasion si elle se présente. Mon frère a dû te parler de mes espérances. Je saurai, dans quelques jours, à quoi m'en tenir sur la division de Constantine. C'est un héritage que peu m'envient, car je le prends dans des conditions peu séduisantes.
Quand tu verras mes enfants , dis-leur que je compte sur leurs efforts ; fais bien comprendre à Adolphe l'importance de son admission à Saint- Cyr ; fais-lui voir le sac et le mousquet suspendus sur sa tête, comme l'épée de Damoclès.
Adieu, frère, nous pensons bien souvent à vous et les oreilles doivent vous tinter. Embrasse pour moi notre bonne mère à son arrivée.
A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARTS
Alger, le k décembre 18/19.
Zaatcha est tombé enfin, cher frère, tombé glorieusement à cause du résultat obtenu. Huit cents fanatiques de tous les coins de l'Algérie sont restés sous les décombres, les chefs en tête fusillés. Bou- Zian aspirait à la succession d'Abd-el-Kader, son nom grandissait. Les Arabes n'attendaient qu'un chef: sa mort est donc un fait capital.
La conséquence de la chute de Zaatcha, dont pas un homme ne s'est échappé, sera la pacification des Zibans et de la subdivision de Bathna.
J'ai dîné hier chez le préfet avec M. Lestiboudois de la Législative. Nous avons parlé de toi et de la famille Blazy. Il était venu me voir et m'avait dit qu'il te connaissait.
M. Lestiboudois1 m'a paru très-partisan de l'armée et par cela même anti-civil. C'est un homme distingué. Je suis toujours en joie quand tu m'annonces qu'autour cle toi le petit monde et le grand vont selon tes désirs. Distribue mes tendresses. Louise, qui vous embrasse, chiffonne avec la fille d'un conseiller à la cour. Ces dames discutent la constitution délicate d'un chapeau.
1 Ancien député, maître des Requêtes au conseil d'Ktat.
Alger, les 19 et 29 décembre 1849.
Cher frère, quand ma lettre te sera parvenue, notre mère sera à Paris. Je te charge de l'embrasser pour moi et de lui faire agréer nos vœux bien ardents. Nous lui écrirons dès que nous saurons où elle descend. Encore une année qui passe, bien au-dessus de Tan 40, duquel nous étions appris à nous moquer depuis notre enfance, comme ne devant jamais arriver. Le voilà dépassé de dix ans ! Je ne sais combien le ciel nous en réserve encore, mais ce que je sais, c'est qu'ils nous trouveront toujours les mêmes, toujours unis, toujours avec le même cœur chaud et dévoué, et c'est plus qu'une consolation, c'est une jouissance et une force. Je t'embrasse donc, frère, toi, ta femme, tes enfants, notre frère et Adèle, tous les nôtres ; il est bien temps, une fois, que nous songions à nous réunir pour ne plus nous quitter. A peine général de division, je veux rentrer en France, j'y suis décidé. Je dois renoncer à mon congé de l'année prochaine. Je fais ce sacrifice à mon devoir, un peu à mes intérêts, il ne faut pas quitter la place. Adieu, frère, Louise et moi nous t'aimons de cœur.