‹ Lettres du maréchal de Saint-ArnaudChapitre 8 sur 52 · A M. MARCHAND, CONSEILLER D'ÉTAT · texte numérisé non relu

A M. MARCHAND, CONSEILLER D'ÉTAT

Alger, le 29 décembre 1849.

Mon cher Armand, je viens de lire dans les journaux ta nomination d'officier de la Légion d'honneur. Je m'en réjouis, et je t'en fais mon bien sincère compliment. Si la République ne faisait que des actes comme celui-là, on lui pardonnerait presque.

Voilà bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai serré la main. Je t'avais vu reprendre ta place au conseil d'État. Je n'avais pas douté un instant qu'on ne t'y rappelât. Dans les temps même les plus extraordinaires et les moins raisonnables, les hommes d'une valeur réelle trouvent toujours leur place.

Que de choses se sont passées depuis mon dernier voyage en France, et que de choses nous sommes encore destinés à voir ! Nous avons vécu au jour le jour, désespérant souvent de la fortune de la France, et il faut qu'elle soit bien forte, cette pauvre France, pour avoir résisté à la folie, à l'aveuglement de tous les intrigants qui l'ont exploitée. En sortirons-nous? Retrouverons-nous le crédit, la confiance, la sécurité? Dieu seul le sait, mais j'ai bien peur qu'il ne nous faille encore passer par de dures épreuves. Les honnêtes gens, les âmes droites et loyales ne valent

1 M. Marchand était un ami d'enfance du Maréchal.

rien en révolution. Us se tiennent à l'écart, et les énergumènes s'agitent, travaillent, trompent les populations, faussent leurs idées et amènent de ces crises terribles qui se terminent dans les rues à coup de fusil.

C'est ce qui me fait rester en Afrique. Ici, je sers mon pays et je m'éloigne des mauvaises passions. J'ai commandé à Mostaganem, puis on m'a appelé à Alger ; aujourd'hui, il est question de me donner le commandement de la province de Gonstantine. Cette position est belle, et me conduira, d'ici à dix-huit mois, au grade de général de division. Une fois là, je verrai s'il me convient d'entrer dans la politique ou de rester soldat, cela dépendra des circonstances.

Ma femme se plaît en Afrique où je lui donne toutes les distractions possibles. Nos santés, un peu éprouvées pendant les chaleurs de l'été, se sont parfaitement rétablies, et je ne regrette que d'être loin de mes enfants et de mes amis.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS

Alger, le 29 décembre 1849.

Cher frère, nous avons reçu vos lettres des 18 et 19, et nous sommes heureux de voir que vous finissez tous bien l'année. La famille sera complète,

moins les deux Africains qui penseront bien à vous. J'attends avec patience le remaniement des commandements, bien résolu à quitter l'Afrique si l'on ne me fait pas la position pour laquelle chacun me désigne ; bien résolu, dans le cas contraire, à ne la point quitter avant la troisième étoile. Ganrobert vient d'être fait commandeur, c'est une preuve qu'on ne veut pas le nommer général, c'est fâcheux. On ne nomme que Daumas, bon choix, mais ce n'est pas assez. Voyons les débuts de 1850. Peu de moments nous en séparent. Remets la lettre ci-jointe à notre bonne mère en l'embrassant pour nous.

A MADAME DE FORCADE

29 décembre 1849-

Chère bonne mère, tu es à Paris. Où? Je l'ignore, j'adresse ma lettre à Adolphe l'ancien, qui te la remettra. Tu vas finir l'année au milieu de tes enfants: deux te manqueront, mais ils seront auprès de toi par le cœur et par la pensée. Louise et moi, nous t'embrassons de toute notre âme, nous désirons bien te revoir, chère mère. Combien le temps nous dure depuis que nous n'avons pas joui de ce bonheur.

Si je vais à Constantine, comme je le crois, mon voyage en France sera ajourné. Je ne pourrai

quitter mon poste avant la fin de 1851. La troisième étoile vaut bien ce sacrifice. Constantine ne sera peut-être pas un séjour bien agréable pour ta fille, mais j'y gagnerai plus vite mon dernier grade, et là gît la compensation. 11 faut penser à nos enfants, à leur avenir : c'est notre préoccupation de tous les instants. Je ne sais si les socialistes, communistes et autres espèces du même genre, nous laisseront un avenir ; mais je suis, avec tous les honnêtes gens, bien disposé à leur disputer ma part du soleil jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Nous ne nous laisserons pas esgorgiller doucettement comme nos pères en 1793 ; vois-tu, mère, je me ferais plutôt chef de parti, s'ils veulent absolument la guerre civile, nous placerons le remède à côté du mal.

Je pense, ma bonne mère, que ton séjour prolongé à Taste sera suivi d'une longue résidence en famille, et que tu ne vas pas songer de longtemps à quitter Paris. Caresse bien nos enfants. Je laisse la plume à Louise, et te serre contre mon cœur.

A LA MEME

Alger, le 10 janvier 1850.

Bonne mère, nous avons reçu ta lettre du 3 et les détails que tu nous donnes sur mes enfants et sur

toute la famille m'ont rendu bien heureux. Et toi aussi, bonne mère, tu dois être heureuse au milieu d'une nombreuse famille qui te vénère et te chérit. Tous les cœurs qui se pressent autour de toi et battent à l'unisson dans une même pensée h Paris, comme en Afrique, te font une douce vieillesse et contribueront à la prolonger bien longtemps. Nous espérons que Dieu nous en fera la grâce.

Nous touchons à une crise , bonne mère , et j'en attends le résultat, sinon sans impatience, du moins sans inquiétude, parce que ma détermination sagement mûrie est arrêtée.

Si je n'ai pas le commandement de la province de Gonstantine, je suis décidé à rentrer en France. La position qu'on m'a faite à Alger blesse mon amourpropre et ne convient ni à mes goûts, ni h mes habitudes d'autorité et de services réels. Je sais trop jeune pour une sinécure, je n'en veux plus. Nommé, je vais à Gonstantine ; sinon je prends de suite un congé et j'arrive à Paris, je dis adieu à cette Afrique que l'on oublie, que l'on rabaisse, que l'on perd peutêtre et où je navigue depuis quatorze ans. Tu vois , bonne mère, qu'avant un mois, je puis être près de toi et je n'ai pas besoin de te dire avec quel plaisir je t'embrasserai.

Nos santés sont assez bonnes, grâce au docteur Chargé de Marseille, et à sonhomœopathie. Je t'écris pendant que Louise dort. Elle a chanté hier soir jusqu'à minuit. Ma femme travaille la musique; elle a une charmante voix de contralto et chante des duos

avec plusieurs clames et demoiselles d'Alger trèsbonnes musiciennes.

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A TARIS

Alger, le janvier 1850.'

Cher frère, ta lettre et celle de Fore a de m'avaient si peu satisfait au point de vue de la solution de nos affaires d'Afrique que j'étais décidé à m'embarquer demain , je venais à Paris chercher la fin d'une incertitude intolérable. J'en avais conféré avec le gouverneur, mon départ était arrêté. Une réflexion m'a retenu: militaire ou civil, le monde est peu charitable ; on ne manquerait pas de dire : « Le général Saint-Arnaud se rend à Paris pour desservir Herbillon et prendre sa place. » Il ne me convient pas de me laisser donner ce vernis : j'attendrai. Un bruit qui prend de la consistance tend à faire croire que le général d'Hautpoul se réserve le gouvernement de l'Algérie. II paraît que c'est le rêve de tous les ministres de la guerre. Ceci rend mon voyage encore moins opportun, vis-à-vis du ministre, s'il songe au gouvernement de l'Afrique.

Tu vois, frère, que je commence l'année avec assez d'agitation , dans la pensée du moins. J'ai reçu de mon fils une lettre bien peinte, pas mal tournée et qui m'a fait plaisir. Remercie ma mère, mon frère et

toi-même du cadeau collectif de vins: nous le boirons à vos santés. Ma pauvre mère, quel plaisir j'aurais eu à la revoir ; mais il ne faut faire que des démarches réglées par la convenance et la raison.

Je vois sans étonnement et avec un vif plaisir que nous avons en politique les mêmes idées, les mêmes répugnances. Je ne sais pas si nous avons les mêmes sympathies; j'ai bien peur que les miennes ne se puissent satisfaire de longtemps. La France est bien malade ; si elle en revient, ce ne sera que par une crise terrible. On verra l'armée du Président, l'armée du Parlement, peut-être celle des Princes, assurément celle des Rouges et ce sera la plus dangereuse. J'abhorre la guerre civile et ne voudrais d'aucune de ces armées. Je reste donc à végéter en Afrique , jusqu'à ce qu'une circonstance me fasse surgir. Cette circonstance peut se présenter d'ici à peu de temps. Traversons d'abord le gouvernement de Gonstantine.

Le soleil a reparu : avec lui, les promenades et la santé. Louise va bien, elle cultive le bal avec un peu de fatigue et beaucoup de succès, je fais mon devoir de mari en conscience. Je ne presse jamais ni pour sortir, ni pour rentrer.

« De sa suite j'en suis, »

comme dit le poëte qui tourne si mal. As-tu vu quelque chose d'aussi violent et de plus déraisonnable que son discours? C'est à démolir la tribune. Je suis heureux de n'être pas représentant. II me serait impossible de garder mon sang-froid en entendant de

pareilles théories. Cette Assemblée nous mènera bien loin et bien bas....

Adieu, cher frère, dis à la famille que je vous aime bien tous, qu'il m'ennuie de ne pas vous voir. Je ne crois pas, cette fois, que j'attende quatre ans ce bonheur.

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