‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 102 sur 116 · L. J. Christus · texte numérisé non relu

L. J. Christus

Monsieur et très honoré Confrère,

Je ne puis vous exprimer combien j'ai été sensible à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire dans celle de Mlle d'Esternoz. J'ai surtout béni mille fois le Seigneur d'avoir donné, dans sa miséricorde, à la Société naissante de son Cœur, un ouvrier si capable d'en bien pénétrer l'esprit et si propre à la propager. Cet esprit, j'ose le dire, n'est pas différent de notre ancienne Compagnie ; c'est le même esprit, celui de Jésus, brûlant d'amour pour les hommes et travaillant à les sanctifier. Plus nous entrerons dans cet esprit, plus nous en serons animés, plus nous serons de dignes membres de la Société du Cœur adorable de Jésus... Le témoignage que vous rendez à la vertu de nos ch. ff. du Cœur de Marie est bien satisfaisant, mais les apparences que vous croyez voir pour la propagation de l'autre Société dans vos cantons l'est encore davantage. C'est par celle-ci surtout que nous espérons procurer la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de son Église ; quoi de plus propre, en effet, pour parvenir à cette fin, que de former des hommes entièrement détachés de tout et d'eux-mêmes et ne respirant que la gloire de Dieu et l'amour de Jésus-Christ, son Fils, dont ils s'efforceront de suivre les traces.

Ne craignez pas d'avoir tenté Dieu, d'avoir fait violence à son Esprit en vous associant à nous, en faisant votre Consécration. Ce n'est pas un nouvel état que vous avez embrassé ; vos obligations sont les mêmes, ou si vous en avez contracté de nouvelles, le but de celles-ci est de vous aider à garder celles-là plus aisément et plus parfaitement. C'est un moyen que le Seigneur vous donne pour le faire. Pourriez-vous douter qu'il ne veuille que vous en fassiez usage et qu'il n'en soit glorifié ? Pour moi, je ne doute pas qu'il ne vous destine pour récompense bien des grâces et des faveurs. Cette consolation que vous avez ressentie après votre Consécration £St un gage de consolations encore plus grandes qu'il vous donnera dans son temps. Expecta illum et non tardabit. Je ne suis nullement surpris du désir que vous avez eu d'abord de vous associer avec MM. de la Foi de Jésus. La conformité qu'ils ont en bien des choses avec l'ancienne Compagnie, jointe au zèle et aux vertus qui les rendent certainement bien estimables, était tout à fait propre à faire une vive impression sur une âme aussi bien disposée que la vôtre. Peut-être aussi vous félicitiez-vous d'avoir en cela trouvé le moyen de secouer un fardeau dont le poids vous paraît redoutable. Quoi qu'il en soit, Dieu, vous le savez, s'explique par la voix des événements et r>ar celle des Supérieurs ; ainsi, vous n'avez rien à

regretter, vous avez accompli sa volonté sainte et, par là même, vous avez fait ce qu'il y a pour vous de plus parfait. Vous n'avez point été déchargé de votre fardeau, Dieu ne le voulait pas ; mais, en faveur de votre bonne intention, Il vous donne un moyen de concilier avec ce fardeau le désir que vous avez de la perfection évangélique. Vous pouvez y atteindre également dans la Société du Cœur de Jésus, et la gloire que vous continuerez à procurer au Seigneur, et le sacrifice que vous faites de vous-même en conservant les mêmes obligations, ne seront pas moins grands qu'ils auraient pu l'être dans l'état que vous comptiez embrasser. St Ignace, ce me semble, dans les circonstances où nous sommes, ne vous aurait point conseillé de vous décharger de vos obligations. Je crois aussi, d'après ce que nous avons vu, d'après le triste spectacle que nous offre partout le monde chrétien et d'après les connaissances que nous donnent les Livres saints, qu'on peut, sans sonder trop avant dans l'avenir, conjecturer raisonnablement que la Sainte Église, en demeurant -toujours ce qu'elle est, ne tardera pas longtemps à rentrer dans cet état d'oppression et de persécution presque universelle où elle a été pendant les trois premiers siècles. Il doit donc être bien avantageux pour l'Église qu'il s'élève une Société religieuse d'une forme nouvelle, qui puisse subsister au milieu des persécutions, et perpétuer et propager partout jusqu'à la fin des siècles la pratique des conseils évangéliques. Rien de plus propre, sans doute, à préserver un plus grand nombre de fidèles de la contagion de l'infidélité. Ce n'est donc pas une chose de peu de mérite devant Dieu, et nous devons regarder comme un de ses plus signalés bienfaits, d'être des premières pierres qu'il a choisies pour former cet édifice. C'est sans doute un des motifs qui vous auront porté à embrasser cette Société naissante du Cœur de Jésus ; il peut aussi contribuer puissamment à vous y maintenir dans la ferveur.

Un seul mot de votre lettre aurait pu me faire quelque peine, si les modifications que vous y avez mises ne m'avaient fait voir que ce n'est que comme un léger nuage dont le Seigneur a permis que votre esprit ait été momentanément obscurci. Le nom de Jésus est digne de toute notre vénération ; le Cœur de Jésus est-il moins adorable ? Le nom de Jésus est proprement l'image de la substance de Jésus ; le Cœur de Jésus, c'est Jésus lui-même, considéré dans ce qu'il y a en Lui de plus divin, de plus touchant. Car le Cœur de Jésus, objet de notre dévotion, c'est ce Cœur tel qu'il est en luimême, vivant, animé par l'âme de Jésus, uni hypostatiquement à la Divinité dans la Personne du Verbe, c'est l'Homme-Dieu tout entier, c'est le Verbe Incarné considéré par rapport à l'amour, c'est Jésus tout brûlant d'amour pour Dieu et pour les hommes. Le Cœur de chair, la partie la plus noble du Corps de Jésus, tout adorable qu'il est, n'est que l'objet extérieur et sensible de notre dévotion ;

l'objet spirituel et principal, c'est l'amour de Jésus dont ce Cœur est le symbole, c'est Jésus Lui-même tout brûlant d'amour. C'est le grand, c'est l'essentiel objet de la Religion, c"est la fin de toutes les Saintes Écritures, c'est de Lui qu'il est dit : Haec est vita aeterna : ut cognoscant te, solum Deum verum, et quant misisti Jesum Christum. Il serait inutile de m'attacher à une objection à laquelle vous ne paraissez pas tenir beaucoup vous-même et que vous avez sûrement rejetée quand vous considérez la chose plus à fond.

Non, mon cher Confrère, je ne pense nullement à éloigner de Besançon une personne dont la présence y est si utile. Soyez bien persuadé que je ne disposerai point d'Adélaïde sans avoir eu là-dessus préalablement votre avis et celui de notre cher confrère M. Pochard, à qui je vous prie de présenter mes respects. Votre compatriote M. Perrin vous présente les siens... (Quelques mots manquent ici). Les fonctions du S. ministère dans lesquelles j'ai été absorbé par deux retraites consécutives, (i) chacune de dix jours, que nous avons données, mon confrère et moi, la première aux religieuses, la seconde aux prêtres de cette ville. Il paraît que le Seigneur y a versé de grandes bénédictions que je ne puis attribuer qu'aux prières qui se font pour nous dans nos petites Sociétés. Pendant ce temps, les lettres se sont accumulées, mais vous êtes le premier à qui j'ai cru devoir écrire. Que ce soit un gage du sincère et respectueux attachement avec lequel je suis, dans les SS.CC. de J. et de M., mon très honoré Confrère,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Rivière.

A Monsieur Bacoffe Curé de Notre Dame, à Besançon. Monsieur et très respectable Confrère, Laudetur Jésus Christus, Je ne veux pas laisser passer cette occasion favorable sans me rappeler à votre souvenir et vous donner des marques de mon sincère et constant attachement. Je ne doute nullement du vôtre ; et j'ai appris avec bien de la joie que Dieu versait toujours ses bénédictions sur votre ministère et que les épreuves n'ébranlaient pas votre constance. Vous savez que, quand on veut faire du bien, on doit s'attendre à toutes sortes d'oppositions et de contradictions, souvent de la part de ceux mêmes qui devraient vous aider davantage et dont on veut uniquement le véritable bien. Vous savez aussi par votre expérience que, quand on ne cherche que la gloire de Dieu et l'accomplissement de sa volonté, au milieu même de ces contra-

(i) Les fonctions du S. ministère nous ont absorbés, mon confrère et moi. au cours de deux retraites, etc..

dictions on jouit d'une grande paix, et ces contradictions ne font que l'affermir et la rendre plus pure. Ces contradictions, je crois, ne viennent pas du petit troupeau qui vous est confié, et je suis persuadé qu'il ne s'y trouve personne qui n'aille au devant de vos désirs. J'ai su de notre cher conf., Mr Etienne, que vous vous réunissiez assez régulièrement, avant le grand ouvrage du Jubilé et des Comm. pascales ; je pense que vous aurez repris cette salutaire habitude depuis que ces grands travaux sont passés. Ce doit être même une sorte de délassement pour vous ; vous vous trouvez dans votre centre en parlant de la perfection propre de notre état, après avoir été obligé, pour le bien de vos paroissiens, d'entrer dans le détail des vices les plus grossiers. Il n'est pas besoin que je vous recommande ce petit troupeau. Ne croyez pas que le temps que vous lui donnez soit pris sur celui que vous devez au reste de votre paroisse ; il est bien utile pour attirer bien des bénédictions, et sur le Pasteur et sur ses ouailles, qu'il y ait au milieu d'elles comme un noyau d'âmes ferventes.

Priez pour moi, je ne cesse point de le faire pour vous. J'espère que ma captivité et la saisie de tous mes papiers, et surtout de tous ceux qui regardent la Société, qu'on a saisis à l'improviste lorsque je me proposais d'en faire un recueil, ayant déjà à cet effet mis en latin les réflexions sur le Sommaire, j'espère, dis-je, que Dieu fera tourner tout cela à sa gloire, à notre salut et à la prospérité de son œuvre. Attendons tout avec patience. Quant honum est in oculis suis faciat... Mille compliments à notre respectable confrère M. Barbelenet et tous nos autres chers confrères.

Je suis en union des CC.SS. de Jésus et de Marie tout à vous.

P. J. P. de Ci- Ce 9 octobre 1804,

A Monsieur l'Abbé Bacoffe Curé de Notre Dame à Besançon,

Dépt du Doubs...

Mon cher et respectable Confrère,

Laudetur Jésus Christus,

Votre lettre m'a fait un sensible plaisir, ainsi que le bon témoignage que vous y rendez à tous nos chers confrères. Vous n'en exceptez qu'un seul dont tout le monde s'accorde à me dire du bien. Tout le mal que vous en pensez ne m'empêchera pas de lui accorder toute mon estime, comme à celui qui, après Dieu, est la source de tout le bien qui se fait. Je m'en repose sur vos soins, mon cher Confrère, pour entretenir le zèle que tous ont pour leur perfection et celle du prochain. Quelque bon que soit un feu, il faut l'attiser, le raviver,

le souffler de temps en temps, pour empêcher qu'il ne vienne à se ralentir et à s'éteindre.

Je ne me suis pas pressé de vous écrire, la chose ne me paraissant pas nécessaire, et j'étais alors occupé d'un travail que je voulais finir. D'ailleurs je voulais pouvoir vous envoyer mes réflexions sur les remarques de l'Abbé Gérard et il m'est survenu de plus un Mémoire latin à faire pour le Souverain Pontife au sujet de nos Sociétés, Mémoire qui est maintenant entre ses mains, ce qui m'a fait jusqu'à ce moment une suite non interrompue d'occupations.

Mr l'Abbé Gérard est un ecclésiastique très estimable que j'ai eu occasion de voir à Lyon. Mais ce n'était point l'homme à qui il fallait s'adresser, sinon pour une approbation vague, en lui parlant de celle qu'on avait déjà de S.S. et de plusieurs Évêques. Il fallait aussi lui faire entendre que ce n'était pas un plan à refaire ni à corriger qu'on lui présentait. Il n'a, ni l'idée, ni l'estime de la perfection religieuse et des Vœux : aussi dit-il le pour et le contre sans s'en apercevoir. Vous verrez mes réflexions et vous en jugerez. C'est aux choses que je réponds et non à la personne. C'est pourquoi il ne faut pas les lui envoyer, je craindrais que cela ne lui fît du chagrin et ne nous en fît un ennemi en pure perte, ce qu'il faut éviter avec soin. Cependant il est bon que nos deux jeunes conf. les voient, cela ne peut que les attacher davantage à leur vocation... Ce que vous me dites de vos Sœurs de la Charité est pénible, mais n'a rien qui me surprenne. Le Seigneur permet quelquefois que les bonnes œuvres soient une source d'amertume pour ceux qui les ont entreprises. Leur mérite n'en est que plus grand devant Dieu. C'est Lui qu'on outrage. Ne cherchons que ses intérêts et non les nôtres, et ne soyons sensibles qu'à la perte des âmes. Oremus pro invicem. C.U. et A.U. in Sacratissimis C.J. et M. Omnia faustas sanctaq. tibi precor.

22 déc. 1804.

J'ai oublié de vous parler de ce que vous me dites par rapport à l'établissement des F. du Cœur de Marie à Besançon et à Dôle. Ces maisons, il est vrai, sont indépendantes l'une de l'autre. Mais comme elles sont du même diocèse : i° il doit y avoir la plus grande communication entre elles ; 2° elles ont une même Mère Commune qui est la Supérieure de Besançon, dont l'autorité s'étend sur toutes les Maisons du même Diocèse et dont les droits sont marqués dans V Aperçu.

A M. Bacoffe.

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