‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 103 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Mon très cher et très resp. Confrère,

J'ai lu et relu avec beaucoup de consolation et d'édification votre lettre. La manière dont vous avez accueilli la mienne, votre franchise, votre humilité, m'ont pénétré. J'ai senti dès lors que je ne devais pas manquer de vous répondre, j'en ai pris la résolution, mais j'ai cru devoir ne pas me hâter, pour le faire plus à loisir, pour y penser devant Dieu et pour d'autres raisons.

Je vous ai toujours regardé comme un des premiers Supérieurs de notre Société, encore à son berceau, quoiqu'elle ait déjà plusieurs années d'existence. Vous n'êtes maintenant que deux de notre famille dans votre ville. Vous étiez un peu plus au commencement, et nous avions l'espérance que ce nombre aurait pu s'augmenter. Cette espérance ne nous a pas quittés. Peut-être le Seigneur daignera-t-Il exaucer nos vœux ; surtout si votre zèle se ranime pour la bonne œuvre et que vous travailliez avec la discrétion convenable à la propager pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien de l'Eglise. Je vous recommande instamment ce petit troupeau du Seigneur et de sa Sainte Mère. S'il est petit, il ne laisse pas de leur être cher. Avec le secours de la grâce, établissons-le sur une solide perfection. Deux Sœurs, que vous avez estimées, en ont donné sous vos yeux des exemples frappants. Nous pouvons espérer que, maintenant dans le Ciel, elles obtiennent pour celles qui les suivent la force de marcher sur leurs traces.

Ce que vous me dites de la formation des maîtresses d'école me montre la chose dans un nouveau jour. Vos idées et vos raisonnements sur cette bonne œuvre me paraissent très solides et je les adopte entièrement, d'autant qu'ils sont fondés sur l'expérience et la connaissance que vous avez du local. Il y aurait, je crois, de la témérité à prétendre, en général, faire de nos bonnes filles de campagne des Filles du Cœur de Marie ; mais comme l'Esprit du Seigneur souffle où II veut et qu'il s'en trouve quelquefois, parmi ces personnes, sur qui le Seigneur a des desseins particuliers de miséricorde, il serait bon d'y faire attention et si, dans le nombre, il s'en rencontrait une ou deux, ou même davantage, qui eussent quelque idée de la perfection et qui désirassent se consacrer au Seigneur d'une manière plus particulière, je me persuade qu'on ferait une chose très agréable à Dieu et très utile, non seulement à ces âmes, mais encore à beaucoup d'autres et aux Curés eux-mêmes, de cultiver en elles cette précieuse semence. On ne leur découvrirait pas d'abord tout le bien qu'on se propose ; mais quand on les verrait éprises du désir de la perfection dont on leur aurait peint la beauté, le bonheur et les avantages inestimables, on leur ferait entendre qu'il ne leur serait pas impossible,

dans leur état, d'acquérir ce riche trésor, et qu'on pourrait leur en montrer le moyen. La ferveur avec laquelle elles s'appliqueraient à profiter des instructions qu'on leur donne chez Madame Jacoulet, leur fidélité à tous les exercices serait une première épreuve ; on veillerait plus spécialement sur elles, on apprendrait à les connaître à fond, à se les attacher, ou plutôt à les gagner davantage à Notre- Seigneur et à sa Sainte Mère, dans le temps de leur demeure dans la maison de retraite et, à leur séparation, on leur prescrirait quelques règlements faciles sur l'oraison, l'examen, la messe, la modestie, la fréquentation des sacrements, etc. Le soin que ces filles auraient à suivre ce qu'on leur aurait prescrit, leur conduite particulière, montreraient la solidité de leur esprit ; celles qui seraient fidèles à l'Esprit-Saint ne manqueraient pas de revenir trouver ceux ou celles qui les auraient instruites et, selon les progrès qu'on découvrirait en elles, on leur parlerait plus clairement, ou même, si elles en étaient capables, on pourrait les admettre à la première Consécration, après quoi on exigerait d'elles quelque chose de plus parfait ; elles aient à suivre le Plan et la Règle de Conduite qu'on leur mettrait alors en main, et non auparavant.

J'ai maintenant à vous parler de vous-même. Vous avez l'humilité de demander des avis et il est bon de mon devoir de ne pas vous les refuser. Lorsque le Seigneur vous inspira de vous joindre à nous, j'en eus une grande joie et j'en conçus de grandes espérances pour la bonne œuvre ; mais en même temps j'espérais que cette démarche, que vous ne pouviez faire sans beaucoup d'actes de vertus et des sacrifices considérables, vous serait utile, qu'elle attirerait sur vous bien des grâces, qu'elle réveillerait en vous l'esprit de votre ancienne Société et qu'elle vous fournirait l'occasion d'en pratiquer avec plus de soin les règles, puisque ce sont celles que nous faisons profession de suivre. J'aime à penser que cette espérance n'a pas été entièrement trompée ; mais comme il est facile à l'homme de se laisser aller à la faiblesse naturelle, je vous exhorte, mon cher et respectable Confrère, de ne jamais perdre de vue la perfection évangélique à laquelle nous tendons et qui doit servir à régler toutes nos actions, de vous revêtir de J.Ch. et de vous dépouiller sans réserve de ce qu'il y aurait en vous de trop humain. Que les pensées de J.Ch., que ses affections soient les vôtres : « Hoc sentite in vobis » etc..

Je ne vous parlerai point de ces misères communes que vous reconnaissez en vous ; je ne vous recommanderai point des mortifications corporelles ; nos règles, sans nous les interdire, ne nous en prescrivent point ; elles supposent que les travaux apostoliques dont notre vie doit être remplie en tiennent lieu. Il est difficile que, dans votre place, vous vous refusiez à toutes les invitations qu'on peut vous faire, mais n'en acceptez aucune qu'en vue de Dieu, et comme créée par la nécessité. N'y recherchez point les satisfactions

de la nature, mais le salut des âmes. Dans toutes vos bonnes œuvres, recherchez purement la gloire de Dieu et regardez comme votre propre avantage toutes les humiliations et les contradictions que vous y éprouvez. Ne vous distinguez des autres prêtres par aucune singularité, mais en faisant tout ce qu'un bon prêtre doit faire, et en le faisant de la manière que les Saints l'ont fait. J'insiste beaucoup que vous renonciez à toute espèce de jeux, surtout de cartes, cela ne sied point à un certain âge, ni à votre caractère, ni à votre profession : le délassement d'un prêtre est dans son travail et dans la prière. Je vous prie aussi de faire un fréquent usage des petites prières de la Société. Ce n'est pas en vain qu'elles nous ont été inspirées ; elles sont propres à nous rappeler la sainteté de notre vocation et la haute perfection à laquelle nous devons tendre. Je ne crois pas qu'on puisse être fidèle à les dire et manquer à sa vocation, ou tomber dans la tiédeur. Si vous ne les avez pas, demandez-les à M. Pochard qui se fera un plaisir de vous les donner. Examinez-vous souvent sur nos saintes règles et, si vous en avez le loisir, jetez quelquefois les yeux sur les écrits de la Société.

Pardonnez-moi, mon cher Confrère, une si longue lettre et voyez en elle une preuve de mon sincère et religieux attachement. Je me recommande à vos prières et SS.SS. et suis avec respect, Totus in Xto tuus.

5 décembre 1807.

A Monsieur Bacoffe, Curé de Notre Dame à Besançon. Dépt. du Doubs.

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