L. J. Ch
Paris, ce 21 juillet 1809.
Mon très cher et très respectable Confrère,
La nouvelle que contient votre lettre est assez triste ; mais elle ne m'a point surpris et vous avez bien fait de m'en informer. Mr Brésard avait sûrement de bonnes intentions en s'adressant à M. Babey (1) ; mais il ne l'aurait pas fait, il n'aurait eu aucune inquiétude sur nos Sociétés, s'il en eût mieux connu la nature, et s'il eût bien bien considéré quelle est la position de nos Évêques à leur égard. Nos Sociétés sont entièrement, essentiellement sous la juridiction épiscopale, en ce sens que tous les membres qui les composent reconnaissent l'Évêqué pour leur Supérieur spirituel, chacun d'eux selon son état ; Tes clercs, de la même manière que les autres clercs ; ceux qui ne sont pas clercs, comme les simples fidèles ; et cela doit s'entendre de chaque membre par rapport à l'Évêqué du Diocèse duquel on appartient ; mais il ne s'ensuit pas de là que chaque Évêque ait aucune juridiction sur le corps même des Sociétés qui, de leur nature, étant faites pour se propager partout, ne peuvent dans leur total dépendre que du Chef de l'Église qui étend son autorité sur tous les Diocèses et peut seul changer la forme et les principaux règlements des deux Sociétés. Dans l'approbation qu'il nous a donnée, le 19 janvier 1801, il a approuvé généralement la forme de nos Sociétés, telle qu'elle est exprimée dans nos écrits, et il a permis à tout le monde de l'embrasser, sans la soumettre en rien au jugement des Évêques. Il est vrai qu'ensuite il nous enjoint de faire nos vœux sous la juridiction de l'Ordinaire, ce qui, après l'approbation générale qu'il venait de donner, ne pouvait signifier autre chose sinon que nous serions, quant aux individus, soumis entièrement à la juridiction des Évêques de la manière que je l'ai dit, et nullement sous notre juridiction propre ou sous une juridiction indépendante de celle des Évêques, telle que celle des anciens Ordres. Rien n'était plus conforme à la nature de nos Sociétés, puisque nous faisons partie du clergé séculier pour ce qui est de nous autres Prêtres, et que les autres se confondent avec les simples fidèles, et que nous ne sommes religieux que devant Dieu et dans le for intérieur (2) : puisque nous n'avons rien à l'extérieur du Religieux, et que rien au contraire ne nous distingue du Clerc ou du simple fidèle.
Si nos Prélats, si nos Supérieurs ecclésiastiques nous connaissaient
(1) Grand Vicaire du Diocèse de Besançon.
(2) Interprétation accidentelle, pour les temps de persécution ou de difficultés particulièrement délicates.
tels que nous sommes véritablement et non pas tels que de faux préjugés nous représentent à leurs yeux, il serait impossible, moralement parlant, pour peu qu'ils soient animés d'un vrai zèle, qu'ils improuvassent au fond du cœur, ou même qu'ils ne favorisassent pas des établissements qui ne font que confirmer leur autorité et ne peuvent que servir au bien de l'Église et s'opposer aux progrès de l'impiété. Je conçois cependant que, malgré leurs bonnes intentions, ils ne peuvent pas, dans les circonstances actuelles, leur donner ouvertement leur sanction, et que nous-mêmes nous ne pouvons pas prudemment les solliciter de le faire ; et que, quelque désir que nous ayons de nous faire connaître pleinement à eux et de n'agir que par leur impulsion, nous devons attendre pour cela le moment du Seigneur. La raison de cela n'est pas précisément l'opposition du Gouvernement, que je crois nulle dans le fond, mais l'idée que s'en sont formée quelques personnes en place qui, au grand préjudice de la religion, molesteraient les Évêques qui se déclareraient à découvert pour nous. Je ne puis donc pas blâmer Mgr votre Archevêque (i) qui, d'ailleurs, ne connaît la chose que sur les délations qui lui ont été faites, non plus que son digne Grand Vicaire qui, quoique mieux instruit, mais non pas parfaitement, a cru devoir agir extérieurement selon le jugement de son Évêque.
Si notre cher Confrère, M.B., avait vu les choses dans la vérité, comme je viens de les exposer, il n'aurait pas cru nécessaire d'en parler à M. Babey. Votre conseil ou le mien eût pu lui suffire. Mais, puisque la chose est faite, je suis d'avis que, pour n'être pas en opposition directe et formelle avec ses Supérieurs, il ne renouvelle pas ouvertement ses vœux, mais seulement en esprit et d'une manière qui soit uniquement entre Dieu et lui. Je dis la même chose à M. Vielle. Nulle autorité ne peut s'opposer à cela, puisque la chose est reconnue pour sainte et qu'elle est toute intérieure. De internis non judicat EcclesiaeL D'ailleurs, ils outrent l'obéissance. On leur a dit de ne pas renouveler leurs vœux. On peut, sans renouveler ses vœux, rester attaché à Dieu par la Consécration... Le fondement sur lequel on s'appuie n'est pas fort solide : i° C'est l'éloignement de M. l'Arch. ; mais de quelle force est-il, n'ayant pour base que de faux préjugés et étant directement opposé à l'approbation du Souverain Pontife. 2° Que l'approbation des Évêques est nécessaire à la Société. La Société a celle de plusieurs Évêques ; moins secrète, elle l'aurait de tous, sans exception, si elle était mieux connue. Cette approbation des Évêques est à souhaiter, mais elle n'est pas absolument nécessaire. Nous l'avons déjà comme clers séculiers et nous n'agissons qu'en vertu des pouvoirs que nous en avons reçus. Nous n'en avons pas besoin comme Religieux, puisque nous ne sommes tels que devant Dieu, ainsi que je l'ai dit plus haut.
(i) Monseigneur Lecoz, ancien Évêque constitutionnel d'Ille-et-Vilaine.
Vous avez parfaitement bien fait, mon cher Confrère, de surseoir à l'assemblée projetée jusqu'à ce que vous m'ayez consulté là-dessus. Je ne suis pas d'avis qu'elle se fasse. Voici mes raisons que vous pèserez dans votre sagesse. Cette assemblée qui, quelque secrète et bien composée qu'elle puisse être, ne manquerait pas tôt ou tard d'être connue, car tout se sait, ressentirait, ce me semble, l'esprit de parti et d'opposition à nos légitimes Supérieurs, ce qui est tout à fait contraire à la nature de nos Sociétés dont les membres doivent se distinguer par une obéissance plus entière et plus parfaite. En second lieu, comme chacun a son opinion et sa manière de voir, et que d'ailleurs tous ne peuvent pas avoir toute la connaissance qu'il serait à souhaiter de tout ce qui regarde nos Sociétés, pour décider la question dont il s'agit, on peut supposer que leurs avis seraient différents et ce partage de sentiments formerait scission parmi vous, ce qui tendrait à la dissolution de nos petites familles dans le Diocèse de Besançon. Quand nous supposerions que tous émettraient le même sentiment et seraient de mon avis, cela pourrait, il est vrai, concilier les esprits, mais d'une manière toute naturelle et peu conforme à la marche de l'obéissance religieuse et surnaturelle qui se soumet à l'autorité de ses Supérieurs, c.à.d. à celle de Dieu même, qui leur donne les lumières nécessaires pour bien gouverner l'intérieur de la Société qui leur a été confiée. On obéit aussi en vue de Dieu et d'une manière surnaturelle à son Évêque et autres Supérieurs ecclésiastiques, selon l'autorité qu'ils ont sur nous, en notre qualité de Clercs, de Prêtres et d'Ecclésiastiques. Quoique, par les vœux que nous faisons, notre qualité de religieux nous laisse soumis à leur obéissance et juridiction, qu'elle l'affermisse et qu'elle ne soit point un secret pour eux ; étant de sa nature toute intérieure et ne paraissant point à l'extérieur aux yeux des hommes et ne subsistant, pour ainsi dire, qu'entre Dieu et nous, elle ne donne point sur nous aux Supérieurs Ecclésiastiques une nouvelle autorité autre que telle qu'ils ont sur les Clercs ou les simples fidèles. Je crois avoir suffisamment fait connaître nos devoirs dans la circonstance présente, prévenu toutes les objections, autant que la précision et la brièveté d'une lettre nous permettaient de le faire, et fait voir que nos chers Confrères, en suivant la marche que je leur ai tracée, concilieront tout ce qu'ils doivent à l'obéissance ecclésiastique avec leurs saints engagements envers Dieu et la Société, et que, par ce moyen, ils seront tout à fait irréprochables devant Dieu et devant les hommes. Ils ne le seraient pas, du moins aussi parfaitement, devant Dieu, en agissant autrement.
A ce que j'ai dit, que nos chers Confrères, même en cessant de renouveler extérieurement leurs vœux, ne cessent pas pour cela d'être membres de la S. du C. de Jésus, à laquelle ils tiennent toujours par la Consécration et leur vocation, qui subsistent toujours comme
auparavant et ne subissent aucun changement, j'ajoute une autre considération capable de faire impression sur des cœurs et des esprits aussi bien disposés ; c'est qu'en faisant ce que nous leur prescrivons, ils entreront dans les intentions qu'avait le St-Père quand il nous a enjoint de n'émettre que des vœux annuels. Son intention n'était pas d'improuver l'autre usage de s'engager pour toujours au service du Seigneur par les vœux de Religion, après le temps des épreuves fixé par ses prédécesseurs ; encore moins voulait-il introduire dans l'Église une pratique contraire et abolir équivalemment l'état religieux, qui ne subsisterait plus en effet si l'engagement qu'on y prend n'était pas perpétuel. Il savait aussi qu'il serait peu raisonnable de faire précéder d'une épreuve d'une année, ou même de deux années, un engagement qui cesserait d'obliger au bout d'une année. Il n'a donc fait ce qu'il a fait que par condescendance pour le Gouvernement qui, pour rentrer sous l'obéissance de l'Église, exigeait impérieusement de lui cette condition. Il n'a eu et n'a pu avoir cette condescendance pour le Gouvernement français que parce qu'il ne pouvait ignorer que l'émission des vœux annuels ne pouvait pas empêcher la volonté de s'engager irrévocablement et pour toujours au service spécial du Seigneur ; et loin de prétendre (i) à cette bonne volonté, ce qui aurait été contredire la volonté du Seigneur exprimée dans le Saint Évangile, on ne peut douter que son intention n'ait été qu'en donnant cette marque extérieure de condescendance à la loi civile, on n'en conformerait pas moins ses engagements aux désirs du Seigneur, de l'Église et de l'état religieux, qui ne sont point équivoques par rapport à la perpétuité des vœux de religion, après les épreuves ordonnées par l'Église.
Le document que vous désirez avoir, mon cher Confrère, vous l'avez dans l'Aperçu, des deux Sociétés que j'ai d'abord composé pour Son Éminence notre Légat, Monseigneur Caprara, qui me l'avait fait demander, et que j'ai peu de temps après fait imprimer avec quelques changements pour être communiqué aux Évêques, dans le temps de la distribution des nouveaux Diocèses. Je vous en ai laissé quelques exemplaires dans mon voyage à Besançon. Je viens de le relire et il m'a paru clair, précis, renfermant tout ce qui est nécessaire, et tel qu'il doit être pour être mis entre les mains de toutes les personnes bien disposées... Voici quelques points qu'on pourrait éclaircir de vive voix. i° La circonstance de temps ne nous a pas permis de parler ouvertement de l'approbation du Souverain Pontife, comme nous l'avions fait dans notre lettre au Légat. 2° Quoiqu'il soit assez visible que nous ne sommes ouvertement que des clercs faisant partie du clergé séculier, n'ayant rien à l'extérieur qui nous en
(i) Prétendre s'opposer à cette bonne volonté. Le mot « s'opposer » semble avoir été omis involontairement.
distingue, cependant cela n'est pas exprimé clairement. 30 II n'est pas non plus parlé distinctement des vœux annuels. Il me semble que si vous faisiez un extrait de quelques endroits de cette lettre, cela suppléerait à mes omissions, et que peut-être il serait bon de les mettre sous les yeux du digne Grand Vicaire, M. Babey. Je crois qu'il ne trouverait rien à reprendre à ce que je dis de notre obéissance aux autorités ecclésiastiques. Mais je ne vous prescris rien là-dessus, je le laisse à votre prudence. J'ai un autre écrit, non imprimé, dont M. d'Aubonne a pu vous parler, qui est bien propre au temps présent et qui répond, je crois, à toutes les objections. Nous n'en avons que des copies imparfaites. Mais je vous enverrais mon propre manuscrit si vous pouviez m'indiquer une occasion sûre, à condition que vous en feriez tirer une copie et que vous me renverriez mon manuscrit.
J'applaudis, mon cher et respectable Confrère, à tous les sentiments de zèle et de fermeté que vous exprimez dans votre lettre, et à tout ce que vous m'y dites de nos deux familles. J'en bénis le Seigneur du plus intime de mon âme et je le conjure avec une douce confiance de venir à notre secours. Ne perdons pas courage ; redoublons de ferveur dans la poursuite de la perfection évangélique ; et tenonsnous assurés que Dieu, dans sa miséricorde, achèvera l'ouvrage qu'il a daigné commencer en nous et par nous. Reposite est haec spes in sinu meo... Je regrette la peine que vous aurez à me déchiffrer, je vous en demande pardon d'avance. Je n'ai pas le temps de le transcrire et quand je le ferais, je craindrais de ne pas mieux faire. Recevez les assurances du respectueux et sincère attachement avec lequel je suis, dans les SS. Cœurs de Jésus et Marie, mon très cher et très respectable Confrère, votre très humble et très obéissant serviteur.
P. Joseph. Prêtre.
Ce 22 juillet.
Je salue bien respectueusement les deux familles et spécialement MM. Pochard et d'Aubonne et Madame Chifflet. Recevez les respects de mon cher Confrère, M. Bourgeois, et ceux de tous nos amis.
A Monsieur Bacoffe, Curé de Notre-Dame à Besançon.