L. J. Ch
Monsieur et très respectable Confrère, Je ne veux pas laisser passer la bonne occasion que me fournit le retour de Madame de Buyer pour la Franche-Comté, sans vous donner quelque signe de vie, à vous et par vous à M. Pochard et à tous nos autres amis dont, depuis un temps immémorial, je n'ai point eu de nouvelles, sinon par le canal de Madame Chifflet qui,
de temps en temps, écrit ici à sa bonne et digne Mère. Mes sentiments pour vous tous sont toujours les mêmes, je conserve pour vous la même estime, la même affection et je me persuade qu'il en est de même de vous à notre égard, que les mêmes liens subsistent entre nous et que nous ne sommes tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme dans les SS.CC. de Jésus et de Marie. La prudence a enchaîné notre plume et notre correspondance depuis longtemps, et peut-être en ce point, à cause de quelques circonstances fâcheuses, avez-vous été moins libres que nous. On ne nous a en effet inquiétés en rien depuis que je suis rendu à la liberté. Les choses vont paisiblement leur train. De temps en temps, nouvelles acquisitions à l'œuvre du Seigneur. Tout se fait sans bruit et avec circonspection. Dans le fond, plus je réfléchis, moins je vois ce que nous aurions à craindre.
Nous ne faisons rien dont la puissance séculière puisse s'offenser, à moins qu'elle ne se déclare ouvertement contre tout ce qui appartient à la Religion, ce qu'elle ne fait pas. Tout favorise la paix, la soumission. Tout tend au bien général et particulier. Notre régime s'adapte parfaitement avec les vues du Gouvernement. Il n'y a parmi nous rien d'extérieur et de temporel qui puisse lui donner une prise sur nous.
Que voudrait, que pourrait faire contre nous la puissance spirituelle ? Nous appartenons, nous autres Ecclésiastiques, essentiellement au Clergé séculier, et nos laïques, à la classe commune des fidèles. Si nos Pasteurs ne nous sont pas favorables, c'est parce qu'ils se forment de nous des idées contraires à la vérité. Personne ne leur est plus soumis. Partout où nous sommes, rendons-en grâces à Dieu, ils trouvent en nous leurs plus zélés collaborateurs. Nous sommes, il est vrai (i), religieux devant Dieu, mais cette qualité ne nuit point à la perfection du prêtre séculier et ne change rien à notre extérieur, à notre forme de vie. Elle nous rend plus propres à seconder en tout le zèle de nos Pasteurs.
Vous savez sans doute déjà que le St Père est dans les environs de la capitale, à Fontainebleau. Les autorités ont été le visiter. On lui rend toutes sortes d'honneurs, par ordre de l'Empereur. On ne doute point qu'il ne soit bientôt à Paris ; il ne restera à Fontainebleau que le temps nécessaire pour mettre le palais archiépiscopal en état de le recevoir ; le Cardinal n'y loge déjà plus. On espère qu'ensuite il retournera à Rome, prendre possession du patrimoine de St Pierre, sinon en souveraineté, du moins comme un bien annexé à son Siège. Ce grand changement est l'effet, à ce qu'on dit, d'un manifeste de la Russie et des représentations des Souverains. On assure encore que ces Souverains lui font un revenu de douze millions. Voilà ce qu'on débite, je n'oserais en garantir la vérité. Oremus pro invicem.
(i) Se reporter à la note jointe à la lettre à M. Bacofie du 21 juillet 1809.
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Je suis avec tout le respect et l'affection possible, mon cher et respectable Confrère, votre très humble et très obéissant Serviteur en N.S.
Pcuis, 22 juin 1812.
Mon respect à Madame Chifflet, ainsi qu'à tous nos Confrères. Je me recommande instamment à leurs prières.
A Monsieur Faucheux, Vicaire à Neuville aux Bois, Diocèse d'Orléans
à Neuville aux Bois.
Monsieur et respectable Ami,
J'ai reçu hier votre lettre du 9 de ce mois et je ne veux pas tarder à y répondre. Je commence par ce qui regarde cette personne dont vous me parlez ; j'ai lu et relu avec attention ce que vous me dites et ce qu'elle vous a dit elle-même de sa vocation, et je vais vous dire simplement, et comme en présence du Seigneur, ce que j'en pense.
Il me semble que cette personne était véritablement appelée à se consacrer au Seigneur ; j'en juge par les premiers attraits qu'elle a ressentis dans un temps où le Seigneur a coutume de parler plus sensiblement au cœur des jeunes personnes qu'il appelle spécialement à Lui, par les conseils que son confesseur lui a d'abord donnés, par la paix et les grâces qui ont accompagné et suivi les premiers engagements qu'elle a pris. Mais il me paraît aussi que cette personne a manqué de courage, de confiance et de fidélité, non pas en choses de précepte, en quittant la voie du salut, mais en matière de perfection, en se détournant de la voie des Conseils évangéliques que le Seigneur, par une miséricorde spéciale, avait ouverte devant elle et dans laquelle elle avait déjà eu le bonheur d'entrer. Il est vrai qu'elle est en partie excusable par l'inconstance de son confesseur qui, au lieu de l'affermir dans sa résolution comme il l'aurait dû faire, vu que sa pénitente avait été fidèle, a travaillé au contraire à l'ébranler. Je dis en partie, parce qu'il était visible qu'en cela le confesseur agissait d'une manière toute humaine et qu'il était contraire à lui-même, contraire aux lumières de Dieu ; si donc elle avait eu plus de courage et de fidélité, elle le lui aurait humblement représenté ; elle aurait insisté et il y a tout lieu de croire que cela eût ramené le confesseur à de meilleurs principes. Alors les grâces du Seigneur auraient continué, elles se seraient multipliées, et cette âme aurait été de plus en plus affermie dans sa vocation, et ni vous, ni elle, vous n'auriez à ce sujet aucun doute. La faiblesse qu'elle a eue dans cette épreuve a fortifié le penchant de la nature, le Seigneur a retiré ses grâces
et ses lumières particulières et elle est tombée dans cet état de perplexité dont elle n'est pas encore entièrement délivrée.
La manière dont cette personne envisage l'état du mariage est bonne et chrétienne, mais ce n'est pas à ces considérations qu'il faut s'arrêter ; il est même dangereux de le faire quand Dieu appelle à l'état de virginité qui est plus parfait, plus sûr pour le salut et plus agréable à Dieu, à considérer cet état en lui-même et par comparaison avec celui du mariage. Mais en quoi consiste la grâce de la vocation ? Il importe à cette personne de le connaître, parce que c'est à elle à se décider avec le secours de la grâce et de la lumière divine. Les Ministres du Seigneur ne peuvent, en cela, que la guider et l'encourager à répondre à la voix du divin Maître.
La grâce de la vocation est l'invitation que Dieu fait à une âme d'embrasser un état plus parfait et plus sûr, au moins respectivement pour elle. C'est une invitation et non pas un ordre. Elle pourrait y manquer sans transgresser un précepte, mais non pas sans une infidélité qui peut être très dangereuse. Cette invitation consiste dans la lumière qui fait voir à l'âme la sainteté d'un état, dans l'attrait qui souvent accompagne cette lumière, et dans la douce confiance qu'on a de l'assistance du Seigneur pour bien remplir tous les devoirs de cet état. On voit en même temps qu'il serait dangereux pour le salut d'embrasser un autre état ; et rien de plus vrai, parce que tout autre état ne serait pas celui où Dieu aurait préparé à l'âme les grâces qui lui sont nécessaires, etc. Il est rare que Dieu donne une pleine et entière assurance de la vocation, afin que l'âme, étant plus libre, montre plus de courage et de confiance. Mais quel risque peut-elle courir en faisant pour Dieu ce qu'elle croit lui plaire davantage ! L'invitation de Dieu ne lui répond-elle pas de son assistance spéciale ?
Que l'âme se détermine d'après ces considérations. Donnez-lui pour cela quelques jours et qu'elle prenne alors comme sa dernière résolution ; vous ne lui permettrez pas encore d'en faire vœu. Il faut que vous voyiez pendant un temps convenable si sa conduite répond à cette résolution. Car il ne suffit pas de s'être donné et consacré à J.C. par l'état de virginité, il faut par sa conduite faire voir qu'on lui appartient et qu'on n'est plus du monde, qu'on n'en a plus les goûts et les sentiments ; fuir ses divertissements, ses modes, ses parures, etc. Pour être dignement épouse de J. Ch. il faut prendre les inclinations du divin Époux. Vous sentez tout ce que cela renferme, et vous devez le lui faire sentir. Quand vous verrez cette âme faire des efforts pour suivre ces règles, lors même qu'elle serait encore éloignée de la perfection, sûr de sa bonne volonté, vous pourrez lui permettre de s'engager ; elle pourra elle-même le faire sans crainte. De saints engagements seront pour elle le gage de bien des grâces et la source de son bonheur. Qu'elle ne s'attende cependant pas à être sans
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tentations, mais une grande force lui sera donnée pour les surmonter et se les rendre vraiment utiles.
Vous pouvez vous-même, mon cher Confrère, vous approprier . une partie de ce que je viens de dire pour cette personne. En travaillant à la perfection d'autrui, n'oubliez pas de travailler à la vôtre. Priez pour moi et croyez-moi, tout à vous. P. J.
A Monsieur Faucheux Vicaire à Neuville aux Bois Département du Loiret.
Monsieur et cher Confrère,
Je ne crois pas qu'il y ait lieu de douter que cette personne ne soit appelée spécialement à se consacrer à Dieu dans l'état de virginité ; vous le lui avez fait connaître, c'en est assez pour une personne de bonne volonté ; après cela, c'est à elle à se décider, maintenant laissez-la agir, ou plutôt abandonnez la chose à l'Esprit de Dieu qui dispose à son gré des cœurs ; et quoique cette personne déclare qu'elle veut s'en rapporter à votre choix et qu'elle soit dans cette disposition, ne prenez pas la chose sur vous. Autrement ce serait dans la suite un sujet de tentation pour elle ; au temps de la tentation, le démon lui suggérerait qu'elle n'a pas suivi l'attrait de la grâce, mais les idées d'un autre, elle le croirait et retournerait en arrière, sans vous consulter davantage, et cette démarche serait plus préjudiciable pour elle. Dites-lui donc que c'est à elle à se déterminer librement et volontairement, qu'elle est libre, qu'il n'y a point de précepte qui l'oblige à l'état de virginité, mais que, si Dieu l'y appelle, elle se priverait de bien grandes grâces en ne répondant pas à sa vocation ; que tout autre état aurait bien bien des dangers pour elle et qu'elle n'y trouverait pas cette facilité de servir Dieu qu'elle s'y promet, parce que ce ne serait pas là que Dieu lui aurait préparé les grâces abondantes qu'il lui réservait. D'ailleurs les difficultés et les crainres qu'elle se forge sont sans fondement, un peu de confiance doit les dissiper ; et la grâce de la vocation dont Dieu la favorise est une sorte d'engagement que Dieu prendra de répandre abondamment sur elle, si elle est fidèle, toutes les grâces dont elle peut, dans la suite, avoir besoin pour atteindre à la perfection à laquelle II l'appelle.
Voilà ce qui se présente à mon esprit, pour ce que vous me demandez. Que le Seigneur vous comble de ses plus abondantes bénédictions pour remplir dignement le saint ministère qu'il vous a confié. Je me recommande à vos saintes prières et suis, avec respect, en union de vos SS.SS. Monsieur et cher Conf, votre très humble et très obéissant serviteur. P. J.
Paris, 26 janvier 1806.
A Monsieur Faucheux