‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 108 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Monsieur et très honoré Confrère,

Votre lettre m'a fait un vrai plaisir, et j'y aurais répondu sur le champ si des occupations plus urgentes me l'eussent permis. Je suis satisfait de ce que vous me marquez de vos dispositions ; je les crois agréables à Dieu. La bonne volonté, quand elle est sincère, et je ne doute point que la vôtre ne le soit, est tout aux yeux de Dieu. Deus intuetur Cor. Votre plus grand soin doit être, avec le secours de la grâce, de la fixer immuablement en Dieu ; d'avoir toujours au fond du cœur une ferme détermination d'être prêt à faire sans réserve tout ce que vous connaîtrez qu'il demande de vous ; à ne lui refuser aucun des sacrifices que vous sauriez Lui plaire, à tendre en tout temps à ce qu'il y a de plus saint et de plus parfait par rapport à vous, dans la situation où vous êtes et dans le saint ministère dont vous êtes revêtu, et d'éviter les fautes les plus légères. Cela sans doute n'empêchera pas que la faiblesse inhérente à notre nature ne vous entraîne encore dans bien des fautes, mais elles seront passagères et peu volontaires. Elles serviront à vous tenir dans de bas sentiments de vous-même et n'ébranleront point vos résolutions habituelles. Si telle est, comme je le pense, votre bonne volonté, vous n'ayez point à vous inquiéter. Malgré les combats que vous avez à livrer, les tentations que vous pouvez éprouver, les fautes mêmes et quelques négligences, cette volonté persévérante vous fera toujours aller en avant dans le service de Dieu ;tant d'actions saintes, de bonnes œuvres, d'exercices de piété qui remplissent vos jours, ne demeureront point inutiles ; la grâce fructifiera et vous-même, sans vous en apercevoir, vous amasserez de grandes richesses spirituelles, vous acquerrez de grandes vertus et vous approcherez sans cesse de la perfection à laquelle vous aspirez.

Vous me dites qu'il ne vous est rien arrivé de fâcheux sous aucun rapport ; j'en bénis le Seigneur et vous en félicite, d'autant plus que, dans les circonstances présentes, bien peu de Pasteurs pourraient en dire autant. On impose une taxe à tous ceux qui ont des élèves.

Je viens maintenant à la personne vertueuse dont vous me parlez. Ce que vous m'en dites est très bon et très propre à rassurer sur son état. Il n'est pas dans l'ordre commun. C'est l'entrée aux voies passives de l'oraison. Dieu y fait entrer qui II lui plaît ; l'âme ne doit point s'y ingérer d'elle-même, mais elle ne doit point résister à l'action de Dieu qui l'y attire puissamment. Cela peut tourner à sa gloire et au bien de l'âme, et il paraît que cet état n'a produit que d'excellents

effets dans cette personne. Elle doit prendre garde, autant qu'il est en son pouvoir, que cela n'arrive point devant d'autres personnes. Pour vous, sondez-la pour savoir si elle prend quelque complaisance dans ces sortes de choses et n'omettez rien pour qu'elle soit bien fondée dans l'humilité ; qu'elle ne se préfère à qui que ce soit et que, pleine de bas sentiments pour elle-même, elle ne fasse rien pour se faire estimer des autres.

Mes respects à Mlle Séjourné. Tous nos amis vous saluent bien cordialement, en particulier M. Bourgeois. Nous espérons qu'en peu de jours notre ami nous sera rendu. Nous nous recommandons à vos prières. Vous n'êtes pas oublié dans les nôtres. Je suis avec la plus tendre affection, mon cher Confrère, votre très humble et très obéissant serviteur.

P. J. de Clor.

24 mars 18 12, Paris.

A Monsieur Faucheux, Curé de Chaussy près Toury, à Toury.

Monsieur et cher Confrère,

J'ai reçu avec bien de la consolation la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du' 9 novembre. Vos occupations sont changées, c'est une suite des mesures générales dont l'effet ne peut manquer de priver un grand nombre de jeunes gens d'une éducation chrétienne et de diminuer le nombre des ministres de J. Ch. Mais votre temps n'en est pas moins saintement employé. Le bien que vous ne pouvez plus faire d'une manière, vous le faites d'une autre. Adorons en tout la volonté du Seigneur et sachons nous y conformer. Si ce qu'il permet nous présage des temps plus fâcheux encore, mettons en Lui notre confiance ; Il ne permettra pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces. Si nos maux augmentent, Il augmentera notre courage et notre patience.

Le surcroît d'honoraires et de traitement qu'on vous a procuré me paraît bien juste et bien convenable dans un temps tel que celui-ci. Vous ne pouvez qu'en faire un bon usage. Je vois aussi avec plaisir que Mlle Séjourné se fixe chez vous. Elle ne peut qu'édifier votre paroisse et lui être utile. Présentez-lui, je vous prie, mes respects. Ce que vous me dites de vous-même n'a rien que de consolant. On a la véritable ferveur quand on voit du même œil ce qu'il y a d'agréable et de désagréable à la nature, qu'on reçoit également tout ce qui vient de Dieu et que rien de ce qui peut arriver n'est capable d'ébranler la ferme résolution où nous sommes de Lui plaire. Ces dispositions doivent vous rassurer sur vos oraisons, et vous n'avez rien à craindre de cette foule de distractions dont votre esprit est alors assailli.

Votre volonté n'en reçoit aucun mal ; ce sont des épreuves, des combats qui servent à l'aguerrir et à l'affermir de plus en plus dans le service de Dieu. Vous faites bien d'être dans la résolution de persévérer dans ce saint exercice, quelque peine que vous puissiez y éprouver. Donnez-y le plus de temps que vous pourrez, vous en remplirez mieux tous vos autres devoirs. Ou plutôt que votre oraison soit continuelle, qu'elle vous accompagne partout, qu'elle vous serve de délassement après vos travaux et qu'elle répande son onction sur toutes vos paroles.

Ne perdez pas de vue les deux respectables confrères dont vous me parlez. Vous leur rendrez, je crois, un grand service, si vous leur faites goûter notre forme de vie qui consiste principalement dans le saint engagement que nous prenons de suivre le Seigneur le plus près qu'il nous est possible par la pratique des Conseils évangéliques qui constituent l'état religieux, sous les auspices du Divin Cœur de Jésus. Vous ne pouvez offrir à ce Divin Cœur d'hommage qui lui soit plus cher, et vous recueillerez, vous-même le premier, les fruits les plus précieux des soins que vous prendrez pour cela. Ce que vous me dites de votre correspondance avec notre resp. Conf. M. Bid... et les biens que vous en retirez m'a fait le plus grand plaisir.

M. Bourgeois me charge de vous assurer des sentiments d'attachement et d'estime dont il est pénétré pour vous. Nous nous recommandons à vos bonnes prières et S. S.

Croyez-moi toujours avec le plus sincère et le plus respectueux attachement, Monsieur et respectable Confrère, Totus in X° tuus.

P. Jos. de Clor.

Paris, 7 octobre 1812.

A Monsieur Faucheux Curé de Chaussy près Toury à Toury Dép. du Loiret.

Laudetur J. C.

Monsieur et très Hon. Confrère, J'ai reçu avec bien de la satisfaction votre lettre du 10 de ceTiïïsifc. J'aurais éprouvé plus souvent cette satisfaction si vos lettres avaient été moins rares : ce que je dis toutefois sans prétendre me plaindre de votre silence épistolaire. Il ne faut pas le rompre sans quelque raison. Il est vrai que le commerce même et la communication que demande l'union la plus intime que le Seigneur a "mise entre nous pourrait en paraître une suffisante, au moins à certaines époques de l'année. Cela servirait à resserrer des nœuds qui doivent nous être chers.

Vous me dites que vous avez absolument quitté votre pensionnat. Vous ne l'avez pas fait sans doute de votre choix. Car que peut-on faire de plus utile pour la gloire de Dieu, pour le service de l'Église et le salut des âmes que d'élever des enfants dans la crainte de Dieu, surtout quand on le fait avec un cœur dégagé de tout motif temporel, d'autant plus que votre paroisse ne fournit point à votre zèle une occupation capable de le satisfaire. Je ne vois que des raisons générales qui ont pu vous y engager, comme bien d'autres, à cause des entraves que rencontrent partout ceux qui s'adonnent à cet exercice de la charité chrétienne, si convenable à des Pasteurs zélés et instruits, à moins que votre santé qui est assez faible ne vous ait pas permis de poursuivre un travail si fatigant. Vous ne m'en parlez pas. Quoiqu'il en soit, vous êtes louable de vous charger encore de quelques jeunes enfants.

Je ne vous aurais pas donné le même conseil que M. Bidault par rapport au changement que vous méditez. Très souvent on ne trouve pas mieux que ce qu'on a quitté. L'irréligion domine presque partout, même dans les campagnes. Quand une fois on a changé, on est toujours tenté de le faire. On ne trouve plus rien qui fixe notre inconstance naturelle. Lorsque l'autorité des Supérieurs qui nous tiennent la place de Dieu nous a désigné le lieu où nous devons exercer les fonctions du saint ministère, regardons-nous-y comme dans l'orbite où la Providence elle-même nous a placés, ne cherchons pas plus à en sortir de nous-mêmes que le soleil ne sort de celle que la main du Créateur lui a tracée dans le Ciel. C'est notre mission, n'en souhaitons pas d'autre, quelle qu'elle puisse être. Nous pouvons espérer que notre constance et notre fidélité toucheront, amolliront les cœurs les plus endurcis, du moins nous sommes assurés qu'il n'y a point de moyen plus efficace pour plaire au Souverain Maître et pour Le porter à jeter des regards de bienveillance et de compassion sur le peuple qu'il nous a confié. Si cependant vous vous sentiez intérieurement pressé de demander votre changement à vos Sup. et que vous eussiez tout sujet de croire que c'est la grâce qui vous en presse vivement, vous pourriez céder à ce sentiment, parce que vous n'agiriez pas alors de vous-même, mais par le mouvement de Celui qui est le Maître de nos volontés»

Je me rappelle fort bien la jeune personne dont vous me parlez et le bien que vous m'en avez dit. J'aurais quelque peine à prier pour elle. Il me semble que j'irais contre le sentiment de son bonheur ; je serais plutôt porté à lui recommander mes propres besoins. Ce n'est pas un sentiment qu'on puisse avoir pour bien des âmes, même bien timorées, mais il en est de si fidèles à tous leurs devoirs généraux et particuliers qu'on a de justes raisons de penser, ou qu'elles ne passent pas par le feu du Purgatoire, ou qu'elles n'y passent que très peu de temps. Vous avez fait une œuvre agréable à Dieu, utile à vous-

même et à plusieurs autres de recueillir les traits édifiants de la vie de cette personne. Cependant si le Seigneur, surtout depuis la mort de cette servante de Dieu, n'a rien fait qui donne lieu de croire ou de présumer qu'il veut honorer ou faire honorer sa mémoire, je croirais qu'il serait plus à propos de garder votre manuscrit tel qu'il est que de le rendre public par la voie de l'impression. On attend plus d'un livre que d'une chose écrite à la main et souvent, ce qui nous touche quand on le reçoit simplement écrit, cesse de toucher quand on le voit imprimé et qu'on n'y trouve rien qui, quoique peu commun, n'a cependant rien de fort frappant. C'est une simple réflexion que je vous soumets et à M. Bidault ; si, comme vous connaissez mieux ce dont il s'agit, vous ne croyez pas devoir vous y arrêter, vous pourrez faire ce que vous vous proposez, après avoir soumis votre livre à la censure d'un Supérieur ecclésiastique ; c'est une règle dont on ne doit pas s'écarter, quoiqu'on n'y soit pas civilement obligé.

Remerciez pour moi Mlle Séjourné de son bon souvenir et présentez-lui mes respects. Je salue bien humblement toute votre petite famille. Ce sera un vrai plaisir pour moi de vous posséder quelques jours dans mon petit logis avec notre cher Confrère M. Bourgeois qui vous présente ses compliments bien cordialement et se recommande ainsi que moi à vos S. S. ; quoique par méprise vous n'ayez pas fait mention expresse de lui dans votre lettre qui portait son nom écrit sur l'adresse. Vous faites bien de différer la visite jusqu'aux beaux jours. La petite chambre ne serait pas tenable dans la rigueur de l'hiver et, vu le monde qui vient chez moi, vous ne pourrez pas toujours avoir une ressource dans la mienne.

Ne soyons tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme dans les Divins Cœurs de Jésus et de Marie. Ne vivons, ne respirons que pour les aimer et les faire aimer. C'est dans ces sentiments que je suis, avec estime et la plus sincère affection, Monsieur et très honoré Confrère, votre très humble et très obéissant serviteur.

P. J. de Clor. P.

Ce iS novembre 1813.

Correspondance du P. de Clorivière avec M. Beulé.

André François Beulé, né à Nogent-le-Rotrou, 28 octobre 1766.

Prêtre en 1790. Entré dans la S. du C. de J. en 1791 ou 92. // rejoint à Rouen en 1793 MM. Simon et de Lange. Plein de zèle, d'initiative, de courage en face de tous les dangers.

Envoyé en 1799 près des Evêques réunis en Angleterre, porteur d'un Mémoire du P. de Clorivière et, en 1801, à Rome avec M. Astier, pour présenter au S. -P. la demande d'approbation des deux Sociétés.

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En 1802, missions en Normandie.

Appelé en 1803 par VEvêque de Versailles, d'où dépend alors Chartres, au poste de vicaire de la paroisse St Laurent, à Nogent, poste qu'il remplit jusqu'en 1807, tout en missionnant très souvent.

En 1806, M. Beulé est ébranlé dans sa vocation ; en février 1807, il cesse de renouveler ses vœux, et avec lui plusieurs de ses confrères de Chartres. C'est à ce moment qu'intervient la lettre suivante du P. de Clorivière.

Le Supérieur de la S. du C. de J. à Chartres était alors très malade. Le P. de Clorivière lui écrit du Temple une lettre qu'on ne possède plus. Le groupe un instant ébranlé se raffermit.

Mais l'esprit entreprenant de M. Beulé, développé par les circonstances, échappait vite à la discipline. Nommé à la cure de Langey fin 1807, il ne peut s'astreindre à y résider. On ne l'y retrouve guère que pendant quatre mois. Il est presque toujours en prédications ou bien s'occupe à Nogent de la fondation des Sœurs de l'Immaculée Conception. C'est à cette œuvre que le P. de Clorivière fait allusion dans sa seconde lettre. L'Evêque fixe officiellement M. Beulé à Nogent en 1809, en le nommant curé de St-Hilaire. Mais dès le mois d'avril 18 10, M. Beulé est appelé au poste de Principal du Collège de la ville. Depuis 1808, on ne trouve plus mention de lui dans les correspondances qui nous restent. Il se consacre surtout au développement de la Communauté de l'Immaculée Conception.

Il mourut en 1839.

(Voir sa vie par M. l'Abbé Sainsot.)

A M. Beulé L. S. J. Ch.

Monsieur et très honoré Confrère,

Je ne puis pas approuver les raisons qui vous ont porté à garder vis-à-vis de moi un si long silence, silence qui m'a été d'autant plus sensible que votre mémoire n'a jamais cessé d'être chère à mon cœur et qu'il me faisait appréhender de votre part la rupture tacite, mais entière, de l'union sacrée que le Seigneur lui-même a formée entre nous dans son divin Cœur et que tant de raisons me faisaient regarder comme indissoluble. Peut-être ai-je eu tort de concevoir cette crainte. Ce que vous me dites que vous conservez toujours le même désir de vous consacrer à Dieu par des vœux me le fait penser.

Ce désir me donne quelque espoir que vous ne tarderez pas à renouer des engagements dont l'interruption n'a pu que vous être préjudiciable. En effet, ce n'est pas dans le cloître que vous voudriez vous consacrer entièrement à Dieu ; votre zèle, l'état actuel de l'Église,

le besoin des peuples, les talents que Dieu vous a donnés ne vous permettent pas d'y songer. Il est vrai qu'il y a d'autres Congrégations de missionnaires, mais elles font comme des bandes à part et sont par là moins propres dans le temps présent à subvenir à tout ce que demande le saint ministère. Il faudra donc en revenir à vos premiers engagements, à moins que vous ne vous croyiez appelé à former, de votre côté, une milice semblable à la nôtre, qui embrasse tous les états susceptibles de la perfection évangélique, qui s'étende à tous les temps, qui subvienne à tous les besoins. Mais le Seigneur sera-t-il l'Auteur d'une division qui ne pourrait qu'affaiblir le bien qu'on se propose, et n'est-il pas bien plus convenable pour la gloire de Dieu, pour le salut de votre âme, qu'au lieu d'attendre un événement incertain qui probablement n'arrivera jamais, vous vous en teniez de préférence à un état que la divine Providence vous a présenté, lorsqu'au commencement de votre carrière vous la consultiez pour connaître la volonté de Dieu sur vous, à un état qui répond à votre attrait et dans lequel vous pourriez faire, avec bien plus de mérites, tout le bien que vous faites, si vous étiez plus fidèle à en observer les saints devoirs ; j'ajoute, à un état qui a la sanction la plus vénérable aux yeux des .véritables fidèles.

J'insiste sur ce point. Souffrez, mon cher Confrère, que je rectifie un peu les notions que vous pouvez avoir sur l'approbation que nous avons reçue du Souverain Pontife, et le peu de cas que vous en faites. Cette approbation est formelle et véritable, quoique non solennelle. J'en ai la relation écrite de votre main, avec ■l'attestation du serment que vous et votre Collègue avez prêté, entre les mains de l'ancien Evêque de St-Malo. Selon cette relation, le Souverain Pontife a approuvé dans son audience particulière le 19 janvier 1801, la forme de vie tracée dans nos plans et dans nos écrits que nous lui avons présentée par vos mains et il a promis de lui accorder une Approbation publique dans des temps plus calmes. Il a permis à tout le monde d'embrasser cette forme de vie et II a donné sa Bénédiction à tous ceux et celles qui l'avaient embrassée ; Il a fait tout cela, selon ce qui nous a été rapporté, « avec une grande effusion de cœur ». Les restrictions qu'il a mises à son approbation en confirment la vérité, en montrant qu'elle n'a pas été donnée sans discussion et sans un examen préalable. Une approbation solennelle aurait plus d'authenticité et de publicité devant les hommes, mais elle n'aurait pas plus de force intrinsèque dans le for intérieur et devant Dieu. Toute la force est dans Pierre et dans son successeur. C'est personnellement à Pierre qu'il a été dit : Tu es Petrus, etc.. C'est comme vous le savez au Saint-Père, dans sa qualité de Chef de l'Église et d'organe de l'Esprit-Saint, que nous nous sommes adressés, ne forte comme vous l'avez fort bien exprimé

in v est et c'est comme tel qu'il nous a répondu : nous devons

donc faire le plus grand cas de son approbation. Elle a été surprenante,

vu les circonstances où elle nous a été donnée, et le Souverain Pontife, dans sa sagesse, ne pouvait nous accorder rien de plus que ce qu'il nous a accordé. Ce qui me porte à croire que ce qui a été fait alors a été l'effet d'une protection particulière du Seigneur et de sa très sainte Mère. Remarquez aussi que la promesse qu'il nous a faite d'une approbation publique dans des temps plus calmes semble insinuer : i° que dès lors il nous eût accordé cette approbation pupublique, s'il eût pu le faire prudemment ; 2° que le Saint Siège ne revient jamais sur ses premières démarches, elles présagent ce qu'il fera dans la suite par rapport au même sujet. Tous ceux qui ont étudié la marche du Saint-Siège s'accordent sur ce point, et c'est ce que m'a dit en particulier le respectable M. Guespin, un de nos plus dignes Confrères, dont nous sommes redevables à votre zèle.

Je vais maintenant répondre, Monsieur et très honoré Confrère, aux raisons qui vous ont fait interrompre vos vœux. Ma détention est la première que vous alléguez ; je conçois que dans les premiers moments, ne sachant pas encore quel était l'objet de cette détention, entendant dire quelque temps après que la Société du Cœur de Jésus avait été dénoncée, je conçois, dis-je, qu'un premier sentiment naturel a pu être celui de la frayeur ; je ne vous en fais pas un reproche. Mais quand, quelque temps après, vons avez pu savoir que ma détention n'avait aucune connexion avec notre Société, que la dénonciation qu'on en avait faite n'avait eu aucune suite, votre frayeur eût dû se changer en confiance. Comment avez-vous pu craindre que notre Société resterait sans chef, qu'elle cesserait d'être ! Ne pourrais-je pas vous dire : tnodice fidei quare dubitasti ? Assurément vous ne regardiez pas cette œuvre comme celle de l'homme mais comme celle de Dieu ; autrement vous ne vous seriez pas associé. Or, vous ne pouviez pas ignorer que les preuves sont le sceau des œuvres de Dieu ; dans le même temps, la plupart nous écrivaient qu'ils n'en étaient que plus affermis dans leur vocation. D'où vient cette différence entre eux et vous ? Elle n'est point à votre avantage. Je me crois obligé de vous le dire, si vous aviez été constamment fidèle à remplir vos saints engagements, vous n'auriez point alors fait un si grand pas en arrière, et le Seigneur aurait béni votre fermeté par un grand accroissement de grâce et de force.

Une autre chose qui vous déconcerte est, « qu'au lieu de s'augmenter et de se fortifier, le corps paraît s' affaiblir de jour en jour ». Mais, au service de Dieu, ne faut-il pas vivre de foi et d'espérance ? Dieu n'a-t-il pas mille manière différentes d'agir ? est-il tenu de s'accommoder à l'impatience humaine ? n'est-ce pas à nous plutôt à attendre ses moments avec patience et longanimité. Faisons ce qui dépend de nous et ne nous lassons point d'attendre sans vouloir sonder la raison de ses délais. Justus ex fide vivit, quod si subtraxerit se non placebit animae meae.

L'état actuel des choses présente une infinité d'obstacles à l'établissement d'un nouveau corps religieux fort différent de ceux qui l'ont précédé. Mais il nous est plus avantageux de rechercher en nous-mêmes la cause de notre peu de progrès. Je dois être le premier à en rejeter la cause sur mon peu de ferveur et de vertu ; mais après cet aveu, j'ai quelque droit de vous dire que votre peu de constance et de confiance en Dieu a pu y contribuer en quelque chose. Que chacun de nous se hâte d'ôter les obstacles qu'il a pu mettre aux progrès de la bonne œuvre, nous pourrons espérer que les choses en iront mieux.

La marche que je viens de tracer est celle de l'humilité ; daignez y faire attention, mon cher Confrère, celle que vous avez suivie est un peu différente, vous vous disculpez en rejetant le tort sur la conduite générale de la Société. « Vous croyez y remarquer certaines choses qui ne vous paraissent pas tout à fait conformes à V esprit de Dieu ». L'accusation est grave, voyons si elle est juste. L'espèce d'approbation, ditesvous, que nous avons reçue du Saint-Père, se réduit à nous mettre absolument sous la dépendance des Evêques, en sorte que nous ne puissions faire corps dans leurs Diocèses, y faire des vœux et y avoir aucun Supérieur qui ne soit reconnu par eux. J'ai déjà relevé le premier mot comme peu respectueux pour le Saint-Père, et le peu de prix que vous mettez à une chose qui me paraît une faveur insigne. J'ai démontré (et je me persuade que vous aimerez à en convenir, d'après vos propres paroles et celles du Souverain Pontife), que l'approbation que nous en avons reçue, quoique non solennelle, est aussi véritable, aussi parfaite qu'elle pouvait l'être dans les circonstances, et qu'elle tombe directement sur notre forme de vie, c'est-à-dire sur notre régime, nos règles et tout ce qui nous constitue et renferme cette forme de vie que nous suivons ; qu'il nous a fait la promesse d'une approbation publique dans des temps plus calmes, qu'il a permis à tout le monde d'embrasser cette forme de vie, ce qui paraît surtout regarder la Consécration ; le Saint Père n'a point parlé positivement du Corps, ni d'établissement, ni d'autres choses semblables. Mais il a ajouté que nos vœux seraient annuels et se feraient entre les mains des Evêques. Je conviens bien volontiers que c'est mettre tous les membres de la Société sous la dépendance des Évêques, chacun d'eux sous son Évêque propre. C'est ce que la nature même de la Société exigeait. Je conviens de plus que cette dépendance ne saurait être trop grande ni trop parfaite ; que tous nos Supérieurs doivent être reconnus par l' Évêque et qu'ils n'exercent leurs fonctions qu'en conséquence des pouvoirs qu'ils ont de l'Évêque (i) ; c'est ce dont je suis convaincu. J'ai toujours parlé

(i) Il s'agit très particulièrement dans cette lettre des membres de la Société du Cœur de Jésus que leurs fonctions ecclésiastiques rendent à un titre spécial dépendants des Évêques. Quant à la Société des Filles du Cœur de Marie, l'approbation définitive reçue en 1890 l'a rendue d' « ordre pontifical a et situe en conséquence sa position vis-à-vis des Évêques.

et agi selon ce principe. Il est consigné dans notre Mémoire aux Évêques, antérieur à l'Approbation du Saint-Père. Si l'apparence n'a pas toujours été conforme à ce principe, ce qui seul a pu donner lieu à votre objection, il est facile de les concilier ensemble.

Pour obéir véritablement, il faut suivre l'esprit et l'intention de celui qui commande, quand ils nous sont bien connus, et ne pas s'en tenir toujours à la lettre. Rationabile obsequium vestram. Le Saint-Père approuve notre forme de vie, donc il la juge utile à l'Église ; pour entrer dans ses intentions, nous devons veiller à sa conservation. 2° Il nous laisse sous la juridiction des Évêques et veut que nous ne fassions de vœux que de leur agrément. Cela suppose évidemment qu'ils seront en possession de leurs droits et libres de permettre ou ne pas permettre qu'on fasse des vœux. Dans cette supposition, nous devons être et nous sommes réellement disposés à ne faire de vœux qu'avec l'agrément de l'Ordinaire et à instruire nos Évêques de tout ce qui nous regarde, autant qu'ils nous permettront de le faire. C'est notre bien sincère désir, étant vivement persuadés que, plus ils connaîtront à fond la bonne œuvre, plus ils la protégeront, parce qu'ils n'y verront rien qui ne respire le bien de l'Église et le dévouement à l'Épiscopat ; de sorte que, comme je l'ai dit dans ma lettre adressée à un Évêque et qu'il m'a permis de publier, si nos Sociétés devaient être désignées par un titre qui leur fût propre, on pourrait leur donner celui de Sociétés religieuses épiscopales (i). Dans la supposition contraire, dans celle où ils auraient défense des autorités séculières d'admettre des Sociétés religieuses non encore reconnues par l'autorité civile, il y aurait de l'imprudence à leur rien demander de ce genre ; ils doivent même souhaiter qu'on ne le fasse pas ; et s'il arrivait qu'on eût l'imprudence de le faire, on doit s'attendre à les voir repousser cette demande, sans cependant que cela puisse leur ôter le pouvoir d'user prudemment d'un droit inhérent à leur dignité, quand ils le jugeront convenable au bien de leur troupeau. Ils ne peuvent pas sans doute nous autoriser à faire corps dans leurs Diocèses, mais ils peuvent nous y tolérer, comme particuliers, et nous permettre d'y vivre selon notre forme de vie, d'y obéir à des Supérieurs et d'y faire des voeux qui se renouvellent chaque année. C'est ainsi que nous sommes avec l'approbation tacite de l'Ordinaire, partout où nous existons, jusqu'à ce que le temps soit venu où nous puissions avoir une existence légale. Par là, les deux volontés que le Saint Père nous a fait connaître sont conciliées et il n'y a rien dans cette manière d'agir qui ne soit très conforme à l'esprit du Saint Évangile, qui nous ordonne de joindre ensemble la simplicité de la colombe et la prudence du serpent.

(i) La juste interprétation de ceci et de ce qui précède demande qu'on se reporte à l'époque et aux circonstances.

Au reste, ne voulant pas me rassurer entièrement sur la droiture de mes intentions, j'ai cru devoir m'adresser au Saint-Père lui-même, avec la résolution de m'en tenir à ce qu'il déciderait, et même de me désister de la bonne œuvre qu'il avait approuvée, s'il le jugeait plus convenable. Je lui ai exposé avec simplicité ce qui nous regardait, la position où nous étions vis-à-vis de nos Évêques, celle où ils étaient eux-mêmes, et je lui ai demandé si nous étions dans la nécessité d'user d'Epikie, ou d'interprétation bénigne, en remettant à les instruire de tout ce qui nous regardait au temps où ils seraient plus libres d'user de leurs droits. Il ne nous a rien répondu par écrit, vous savez qu'il s'en était fait une loi, et qu'il n'eût pu faire autrement sans trahir le secret qu'il voulait garder. Mais un de nos anciens Évêques, qui occupe encore un siège (i) et que le Souverain Pontife honorait de son intime confiance, a été l'intermédiaire que la divine Providence m'a ménagé auprès de Sa Sainteté. Ce digne Prélat nous a fait connaître que le Saint-Père ratifiait ce qu'il avait fait en notre faveur à Rome, qu'il était satisfait de notre conduite et que nous pouvions continuer. Vous-même avez pu vous convaincre, par l'accueil singulièrement gracieux qu'il vous a fait, qu'il était très bien disposé en notre faveur.

C'en est assez, je crois, mon cher et respectable Confrère, pour justifier à vos yeux nos démarches, nécessairement cachées au public, et pour dissiper les impressions défavorables qu'elles auraient pu laisser dans votre esprit sur la conduite générale de la Société. Faites aussi attention, je vous prie, à ce que j'ai déjà dit, que depuis une certaine ordonnance souveraine (2) et par respect pour elle, nous ne pouvons pas encore nous donner comme faisant Corps de Société, sans cependant que cela préjudicie à ce que nous pouvons être devant Dieu. Si donc je me sers du nom de Société, ce n'est que provisoirement et seulement entre nous, pour me faire mieux entendre.

Vous apportez en preuve de ce que vous dites ce qui se fait dans le Diocèse de Rouen ; et moi, je fais à ce même Diocèse, qui vous est mieux connu, l'application de ce que j'ai dit en général de tous. Rien ne s'y fait que de l'aveu tacite de MM. les G. G. V.V. (3) et, par conséquent, de celui du Cardinal Archevêque. J'ai eu l'occasion de m'en convaincre, par moi-même, ayant écrit au premier Grand Vicaire du Diocèse pour nous justifier au sujet de la conduite, selon moi très répréhensible, d'un de nos nouveaux Confrères, prêtre et zélé prédicateur, qui avait mieux aimé quitter notre Société et sortir sans exeat de son Diocèse, que d'obéir à son Évêque ; comme je lui représentais qu'il devait le faire. Ce Grand Vicaire m'a répondu

(1) Monseigneur Pisani de la Gaude, Évêque de Namur.

(2) Emanant du Gouvernement civil.

(3) Messieurs les Grands Vicaires.

que Son Eminence ne nous avait en aucune manière imputé cette faute, que lui-même connaissait tous nos Confrères qui étaient dans ce Diocèse et qu'il n'avait qiCà se louer de leur conduite.

De M. Baston, Vicaire Général de Rouen, au P. de Clorivière.

A Monsieur Bourgeois prêtre. Maison des Carmes, rue de Vaugirard à Paris pour M.D.C.

Rouen, le 15 février 1807.

Monsieur,

J'ai laissé écouler quelque temps avant de répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, sous la date du 25 janvier. J'espérais que la réflexion ramènerait M. Desmarets auprès de vous ou auprès de nous. Il ne paraît pas que vous l'ayez revu : vous m'en eussiez parlé. Il n'est pas non plus revenu dans notre Diocèse, au moins je l'ignore. Cet ecclésiastique a du talent, mais il est entier, parle toujours de soumission et ne se soumet jamais. Dieu veuille le faire rentrer en lui-même et en tirer sa gloire.

Votre Société m'est parfaitement connue. Nous avons dans notre diocèse plusieurs de ses membres dont on n'a qu'à se louer. Cependant s'il arrivait que d'autres, comme M.D. qui semblait y tenir, renouvelassent ses résistances, il en résulterait un préjugé fâcheux.

Quant à moi, Monsieur, je vous rends toute la justice que vous méritez et je puis vous dire, pour votre consolation, que M. le Cardinal n'a attribué qu'à la mauvaise tête de M.D. la conduite qu'il a tenue.

Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Baston, vie. gén.

Je crois que ce que j'ai dit un peu plus haut explique la grande réserve que vous avez remarquée dans M. Mit. On ne saurait avoir trop de circonspection dans les circonstances pour éviter les rassemblements un peu considérables et tout ce qui peut faire éclat. Je ne crois pas cependant qu'on doive absolument les interdire quend ces dangers ne s'y rencontrent pas. Tout extrême est vicieux et contraire au bien.

Ce que vous me dites des Supérieurs particuliers, sans en nommer aucun et sans rien spécifier, sinon quelques manques de charité, ne tire point à conséquence, parce que tous les hommes sont hommes et sujets à bien des défauts ; mais si, malheureusement, c'est moi que vous avez en vue, je vous proteste qu'il n'y a personne dans la Société que je n'aime bien cordialement dans le Seigneur, vous surtout qui nous avez rendu tant de services importants ; et si je puis m'en rapporter au témoignage de ma conscience dans ce que j'aurais jamais pu vous dire de désagréable ou de fâcheux, je n'ai point agi par une mouvement naturel, je n'ai eu aucun sentiment humain, et je n'ai considéré que la gloire de Dieu et le plus grand bien de votre âme. Maintenant que je vous écris, je le fais en présence du Seigneur et je le conjure de diriger ma plume, afin que je ne vous dise rien qui ne soit selon son esprit.

Il ne me reste plus, mon cher et très cher Confrère, qu'à vous

presser de ne pas tarder plus longtemps à faire ce que Dieu n'a pas cessé de vous inspirer, en vous liant de nouveau à Lui par vos premiers engagements. La chose, je crois, tient plus essentiellement à votre salut que vous ne pensez. Mais en même temps, une communication plus fréquente avec moi vous serait nécessaire. Elle vous rappellerait le soin de mieux remplir ces saints engagements et vous en fournirait les moyens.

Pardon, mon cher Confrère, des longueurs de cette lettre. Je ne sais pas vous écrire laconiquement, et d'ailleurs la matière m'a paru demander des éclaircissements que je ne pouvais donner sans entrer dans de certains développements. Quand vous verrez nos Confrères de Chartres, MM. Pellerin et Miette, et M. Presleur, je vous prie de leur présenter mes respects. Vous pourrez leur communiquer de cette lettre ce que vous jugerez convenable. Priez pour moi et croyezmoi, avec les sentiments de la plus sincère estime et de la plus tendre amitié dans le Seigneur, Monsieur et très honoré Confrère, le plus humble de vos serviteurs et le plus dévoué de vos amis.

Ce 19 juillet, jour de St Vincent de Paul 1807.

A M. Beulé Curé de Langey (décembre 1807 à fin 1808.)

J'ai eu d'abord une véritable satisfaction de voir votre écriture, désirant depuis longtemps apprendre de vos nouvelles et de tout ce qui vous regarde. Mais, je ne dois pas vous le dissimuler, le contenu de votre lettre n'a pas rempli mon attente. Vous aviez fait un acte d'obéissance en acceptant votre paroisse, le sacrifice de vos goûts et de vos répugnances avait rendu cet acte d'obéissance très méritoire et très agréable à Dieu ; vous avez tout sujet de croire que c'est Dieu même qui, par le ministère de votre Évêque, vous avait conféré cet emploi très honorable par lui-même ; je vous avais fait voir, dans ma dernière lettre, que vous deviez vous regarder comme étant dans l'ordre de Dieu et ne point songer à autre chose qu'à vous sanctifier vous-même et aider à se sanctifier les âmes que le Seigneur vous a confiées ; que si la divine Providence vous destinait ailleurs, elle saurait bien faire connaître à vos supérieurs sa volonté d'une manière efficace, mais que vous deviez attendre qu'elle s'expliquât elle-même par la voix de vos Supérieurs et ne point usurper sur leur autorité, ou plutôt sur celle de Dieu même, en vous mêlant de votre propre conduite. Je ne crois pas que vous ayez d'autres principes sur l'obéissance. Il n'y en a point d'autres ; et quand même on ne serait point lié par le vœu d'obéissance, on n'en serait pas moins obligé de les suivre, sous peine de sortir de la voie de Dieu et de se retirer de sa conduite pour se conduire soi-même.

Après cela, comment pouvez- vous vous trouver dans l'emploi où la volonté de Dieu vous a placé comme un membre déboîté et dans un état de violence ? Il n'y a, dites-vous, que la résignation à la volonté de Dieu et l'obéissance qui puissent vous y soutenir. Pour peu que cette résignation et l'esprit d'obéissance aient d'empire sur vous, vous ne verriez pas les choses de cette manière ; vous vous soumettriez de bon cœur à la volonté de Dieu, vous vous y affectionneriez, et ce qu'il y a de plus contraire à vos goûts naturels et à votre zèle ardent et impétueux ne servirait qu'à rehausser le prix de votre sacrifice, sans le rendre moins libre ni moins volontaire de votre part. Ainsi vous n'agiriez en aucune manière par contrainte.

Je sais que l'esprit de malice, qui tourne principalement ses efforts contre ceux qu'il a le plus sujet de redouter, a mis tout en œuvre pour vous empêcher de suivre la lumière de Dieu qui se communique aux âmes humbles par le moyen de l'obéissance ; il vous a porté à lui préférer votre jugement propre, vos réflexions, les talents que Dieu vous a donnés, le bien que vous avez déjà fait et que vous ferez. Vous savez aussi mieux que moi les illusions flatteuses qu'il a fait briller à votre imagination. Mais vous êtes trop expérimenté dans les voies de Dieu pour ignorer que c'est avec ces sortes d'armes qu'il nous attaque, qu'il nous éloigne de Dieu et qu'il nous fait tomber dans ses pièges. Vous auriez déjà dû le reconnaître à ces traits et vous auriez dû vous en défier davantage, supprimer vos réflexions, faire taire vos goûts naturels, déguisés faiblement sous l'apparence du plus grand bien et des intérêts de la gloire de Dieu, et recourir aussitôt à la voix de l'obéissance, la seule qui puisse vous faire connaître sûrement la volonté de Dieu. Cette voix s'était déjà fait entendre : votre Évêque, votre Supérieur dans l'ordre hiérarchique, vous avait clairement intimé sa volonté. En qualité de Supérieur dans l'ordre religieux, il n'était pas en mon pouvoir de m'opposer à la volonté de Dieu aussi formellement exprimée, il était au contraire de mon devoir de vous exhorter à la suivre et à vous dépouiller de toute affection contraire. Je l'ai fait, et vous avez de véritables reproches à vous faire de n'avoir pas fait assez de cas de mes avis et de mes exhortations. Si vous les aviez pris, ainsi que vous le deviez, comme venant de Dieu, vous auriez joui de la paix de l'âme, rien n'aurait altéré votre contentement intérieur. C'est à votre négligence à cet égard et non à la nature de votre position que vous devez attribuer cet état de trouble, de gêne et de violence que vous ressentez. Oui renstit ei et pacem habuit ?

Cette disposition où vous croyez être de préférer la volonté de Dieu à la vôtre n'est pas réelle et sincère ; c'est une volonté vague et générale qui vient de la conviction que vous avez de sa nécessité ; elle est dans votre esprit et votre imagination, et n'influe que faiblement sur votre conduite, soit intérieure, soit extérieure. Si vous

aviez voulu agir sincèrement selon la volonté de Dieu, pouviez- vous la méconnaître ? Ne vous avait-elle pas été visiblement manifestée ? Si vous l'aviez sincèrement préférée à tout, si vous aviez voulu régler par elle votre conduite, il vous eût été impossible de rentrer en vousmême sans l'apercevoir. Et cependant, au lieu de vous soumettre à cette volonté de Dieu bien connue, vous avez cherché à vous étourdir par vos propres réflexions, ou plutôt par les suggestions de Satan, auxquelles vous êtes aveuglément livré ; et ce n'est pas votre faute si vous n'êtes pas parvenu à l'anéantir entièrement.

Je dis la même chose de l'esprit d'obéissance que vous vous flattez d'avoir. En quoi consiste-t-il ? Vous ne pouvez pas l'ignorer. C'est à regarder la volonté de Dieu dans celle de vos Supérieurs, à vous dépouiller de votre propre volonté pour prendre la leur, à ne point agir librement par votre propre mouvement mais par le leur. Voilà ce que vous auriez dû faire par rapport à votre Évêque dans ce qui regarde l'ordre ecclésiastique, et par rapport à nous dans ce qui regarde la perfection évangélique. Examinez-vous vous-même, et vous ne pourrez pas disconvenir que vous avez fait tout le contraire. Ce que vous me dites dans cette lettre en est une preuve convaincante.

Vous saviez que, parmi nous, on ne doit faire, de son libre choix et dans ce qui nous regarde personnellement, aucune démarche, au moins importante, qu'avec l'approbation des Supérieurs. Vous n'en avez point d'autre que moi, et cependant, sans me consulter, sans avoir mon approbation, ou plutôt ayant tout sujet de croire que je ne la donnerais pas, vous avez cherché à vous défaire de votre paroisse et à substituer quelqu'un à votre place. N'était-ce pas là agir par choix en chose importante ? N'était-ce pas vouloir vous conduire vous-même, et reprendre entièrement une volonté dont il n'y avait pas longtemps que vous aviez fait à Dieu le plus entier sacrifice ? Je ne veux pas déterminer quelle qualification donner à cette faute ; cela dépend de la manière dont vous avez pu l'envisager, mais en soi la matière est grave et vous savez, ainsi que moi, que Dieu hait la rapine dans l'holocauste.

Nous avons été remplis de joie en vous voyant reprendre vos engagements que vous n'aviez pu quitter sans sortir de la volonté de Dieu et sans courir les plus grands risques. Ne devions-nous pas attendre que, par la plus grande exactitude à les remplir, vous vous efforciez de réparer devant Dieu cette première infidélité ? Vous en aviez une belle occasion, en faisant à l'obéissance le sacrifice de vos goûts et de vos répugnances. Au lieu de le faire, vous êtes tombé dans les filets que Satan vous a tendus.

Je ne doute point que si vous vouliez substituer votre volonté à celle de Dieu, vous n'ayez bien des moyens de vous mettre, comme vous le dites, en liberté ; mais à quoi aboutirait cette liberté ? A vous

rendre le jouet de l'esprit de ténèbres. L'espoir de faire plus de bien vous a séduit, mais est-il même véritable pour l'âme, lorsqu'elle n'est pas dans l'ordre de Dieu ? Que vous servirait-il de gagner à Dieu tout l'univers si vous veniez à perdre votre âme ?

Je sens que l'établissement de Nogent doit vous intéresser, mais si Dieu a voulu que vous le commenciez et que d'autres poursuivent la bonne œuvre, ne faut-il pas, comme vous le dites judicieusement, soumettre en cela votre volonté à la sienne. Mais pourquoi ne substitueriez-vous pas M. Presleur ou quelqu'autre à votre place à qui vous communiqueriez vos vues ?

Voilà, mon cher Confrère, les réflexions que j'ai cru devoir vous exposer en réponse à votre lettre. S'il s'y trouve des vérités dures, ce sont des reproches d'un véritable ami qui valent mieux que tous les parfums qu'une main flatteuse, mais ennemie, vous verserait sur la tête. Je vous vois, trompé par votre imagination, vouloir prendre une autre route que celle que vous a tracée celui qui est à votre égard l'interprète de la volonté de Dieu, ne dois-je pas vous avertir de votre méprise. C'est la charité, c'est le cas très particulier que je fais des dons que le Seigneur a mis en vous, c'est le devoir qui m'a obligé à parler. Je vous écris le Vendredi Saint, jour de notre Rédemption ; avant de le faire, j'ai trempé en esprit ma plume dans les plaies de notre adorable Sauveur. Défiez-vous de votre imagination ; réfléchissez qu'il n'y a point de véritable obéissance et de soumission à la volonté de Dieu sans un renoncement continuel à nous-mêmes, et que notre plus grand soin, comme le dit notre règle, doit être de nous appliquer sans relâche à la pratique de ce renoncement. Si vous le faites et si vous travaillez à vous anéantir, Dieu fera en vous et par vous de grandes choses quand le temps en sera venu, Il vous exaltera à proportion que vous vous serez davantage abaissé. Si vous voulez prévenir son temps, Il retirera de vous sa conduite ; et que deviendrez-vous alors au milieu des abîmes dont nous sommes partout environnés ?

Il s'en faut bien que je désespère de vous voir rentrer tout à fait dans le chemin de la perfection et de cette obéissance à laquelle vous étiez spécialement appelé. Le Seigneur vous y appelle encore, prenez garde de fermer l'oreille à sa voix. Vous courriez le risque de ne plus l'entendre... Je vous avais invité à m'écrire de temps en temps et à ne rien entreprendre, hormis ce qui regarde le devoir du ministère, sans m'en donner avis. Vous auriez bien fait de le faire. Je vous y engage encore. Bientôt on pourra le faire avec moins d'inconvénients. Sans me rendre tout à fait la liberté, on me fait entrevoir que dans peu de jours je vais sortir de détention. J'aurai soin de vous en informer. Adieu, mon ch. et resp. Confrère. Soyons toujours dans le Seigneur, Cor unum et anima una.

Totus in Xto tuus. P. J-

Samedi 12 août 1799.

Laudetur Jésus Christus.

Je ne dois pas vous laisser ignorer une faveur que nous venons de recevoir et qui est commune à l'une et à l'autre Société. Vous avez été sans doute instruits que nous avons dressé un Mémoire pour être présenté au nom des deux Sociétés, à nos légitimes Prélats, que le malheur des temps a dispersés en différents pays, hors du royaume. Notre but principal, dans ce Mémoire, était de leur donner une entière connaissance des Sociétés et de nous assurer du jugement qu'ils en porteraient ; s'ils les jugeaient propres à devenir des Corps religieux et utiles à l'Église, dans les temps malheureux où nous nous trouvons. Ce but a été rempli, même au delà de nos espérances. Ceux de nos Prélats à qui le Mémoire est parvenu, et qui sont en nombre assez considérable, l'ont parfaitement accueilli ; après avoir examiné mûrement, et avoir discuté plusieurs ensemble, tant Évêques qu'Archevêques, l'affaire qui leur était proposée, ils ont unaniment déclaré que l'institution des deux Sociétés leur paraissait bonne, convenable et utile à l'Église. En conséquence, ils nous ont encouragés à poursuivre cette entreprise, comme tendant à la gloire de Dieu, et nous ont chargés d'exhorter ceux et celles qui, pour suivre l'attrait du Seigneur/ se sont engagés spécialement à son service dans ces Sociétés, à y persévérer constamment et à y marcher avec confiance dans les voies de la perfection.

C'est ce dont nous a rendu un compte fidèle à son retour le cher Confrère, digne de toute notre confiance, qui s'était chargé de cette mission auprès de nos Prélats, et qui n'avait pas craint d'exposer pour cela ses jours aux plus grands dangers.

Je dois aussi vous dire que tous ses pas, dans ce périlleux voyage, ont été marqués par autant de traits d'une protection spéciale de la divine Providence, et que c'est à cette protection visible que nous sommes redevables de sa conservation. Il est juste que nous en remerciions le Seigneur, en mêmte temps que nous nous efforcerons à l'envi de lui témoigner notre reconnaissance pour le jugement favorable que nos Prélats ont porté de nos Sociétés ; jugement que nous pouvons regarder comme le présage assuré de l'approbation solennelle que nous espérons recevoir un jour du Siège Apostolique et de toute la Sainte Église.

Il ne me reste plus, pour entrer dans les vues de tant de dignes Prélats, qui se sont condamnés à un long et pénible exil pour la cause de Jésus-Christ, que de vous exciter à cette occasion à un

(1) Lettre adressée, sinon à chaque membre de la Société du Cœur de Jésus, au moins à chaque groupe des deux Sociétés.

renouvellement de ferveur dans le service de Dieu. Quel motif plus puissant pouvais-je vous mettre sous les yeux ? Maintenant assurés plus que jamais que nous ne courons pas en vain, que notre entreprise est agréable à la Majesté divine, et peut être d'une grande utilité pour l'Église, animons-nous d'un nouveau courage et osons tout attendre de la vertu toute-puissante du Seigneur : « Confortamini m Domino et in potentia virtutis ejus. » Renouvelons-nous en esprit, et revêtons-nous de Jésus-Christ. N'ayons point d'autres sentiments que ceux de son divin Cœur et ceux du Cœur sacré de sa très sainte Mère ; que sa dilection sainte soit comme l'âme et le mobile universel de nos actions, et qu'elle règne tellement en souveraine dans ces Sociétés du Cœur de Jésus et du Cœur de Marie qui, par l'assentiment de nos Evêques, commencent à prendre quelque consistance, que dans chacune d'elles, tous les membres qui les composent ne fassent entre eux qu'un cœur et qu'une âme. Nous vous y avons exhortés avec beaucoup d'insistance, dans nos deux lettres précédentes (i) et nous avons la plus vive confiance que l'Esprit Saint faisant entendre à vos cœurs le même langage, vous vous serez empressés de vous y conformer, chacun selon la mesure de sa grâce et des lumières qui lui sont données. Nous osons espérer la même chose de la troisième lettre (2) qui doit suivre de près celle-ci. Elle roulera sur la pratique de cette charité spéciale qui doit être entre nous, et de la pauvreté que nous avons vouée au Seigneur.

Tout le bien spirituel et temporel de l'une et l'autre Société, et même leur existence future, dépend de la fidélité qu'on apportera à cette pratique, qui naît essentiellement de la nature de nos Sociétés, et de l'esprit religieux dont elles doivent être animées.

Les prières que nous croyons devoir enjoindre en actions de grâces sont un Te Deum, les litanies de la Ste Vierge, un Ave Maris Stella, suivis des prières de la Société, à la première assemblée si elle peut avoir lieu, ou bien chacun les dira en son particulier ; en outre, chaque prêtre, s'il le peut, dira une messe d'actions de grâces ; les autres réciteront le chapelet et feront une communion à la même intention.

A Jean-Marie de la Mennais.

(Archives des frères).

28 décembre 1797.

Vous avez bien raison, mon cher fils en Notre-Seigneur, et c'est

(1) La première lettre : Hoc sentite in vobis, quod et in Christo Jesu du 14 février 1799 ; la deuxième : Aïultitudinis credentium erat cor unutn et anima una, du Ier mai 1799.

(2) La troisième lettre : Nec quisquam eorum quae possidebat, aliquid suum esse dicebat sed erani illis omnia communia, du 19 juillet 1799.

rendre justice à mes sentiments que de croire que je prends le plus vif intérêt à tout ce qui vous regarde. Je bénis du plus intime de mon âme l'Auteur de tous les dons de la grâce qu'il vous a faite de vous donner entièrement à Lui et de vous attacher irrévocablement à son service. Ne doutez point que cette grâce qu'il vous a faite ne vous en présage bien d'autres qu'il vous fera dans la suite, « in tempore opportuno. »

Craignez, sans doute, votre faiblesse, mais souvenez-vous que les miséricordes du Seigneur sont infiniment plus grandes que vos misères. Vos pensées ne doivent plus être pour la terre, vous ne devez plus vivre pour vous-même ; vous n'êtes plus à vous-même ; vous êtes tout à Celui qui est mort pour vous ; son esprit doit animer toutes vos actions ; vous ne devez point avoir d'autres sentiments, d'autres affections que les siennes. Ne soyez pas effrayé de la grandeur de ces devoirs, Celui qui vous les a fait embrasser vous donnera les forces et les lumières pour les remplir et pour le faire chaque jour d'une manière plus parfaite. Je ne cesserai point de les demander pour vous au Seigneur.

Demandez-lui aussi pour moi la grâce de ne point abuser de ses grandes miséricordes et de n'y point mettre d'opposition par mon infidélité et mes ingratitudes. Je suis dans le Seigneur, tout à vous.

(Lettre citée par le R.P. Laveille, Oratorien. Vie de J.M. de

la Mennais, pp. 29 et 30).

A Monsieur L.B.

Ce 20 janvier 1800.

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