L. J. Ch
Monsieur et très cher et très respectable Confrère, Je le vois bien, il n'y a ni négligence, ni faute de bonne volonté de votre part si je ne reçois pas plus souvent de vos lettres. Vous avez été indisposé ou les occasions qui nous sont cependant nécessaires vous ont manqué. J'ai lieu de croire aussi que quelques-unes de celles que je vous ai écrites ont été égarées, ce que j'attribue à une adresse mal mise. Pour ce qui est de votre dernière et très intéressante lettre, datée du 29 septembre dernier, je l'ai reçue vers la fin de l'année dernière ou au commencement de celle-ci. Dès lors je compris que je devais y répondre et j'en pris la résolution. Bien des
(1) C'est évidemment de Mlle de Cicé qu'il s'agit.
(2) Mgr Jérôme de Cicé.
empêchements ne me permirent pas de le faire alors ; je crus que j'aurais pu le faire plus à loisir dans un petit séjour que je devais faire à la campagne dans le courant de janvier et que les circonstances m'ont obligé de remettre en février. J'avais pris votre lettre avec plusieurs autres dans mon portefeuille. Mon séjour à la campagne s'est changé en une petite mission, d'autres occupations sont survenues et, par surcroît de contretemps, la portefeuille où votre lettre était renfermée est tombé de ma poche dans une auberge sans que je m'en fusse aperçu et que je susse où il était égaré. Grâce à la divine Providence, je l'ai retrouvé, en faisant le même voyage depuis Pâques. Ce n'est qu'à présent que j'ai quelque loisir pour répondre à votre lettre.
Il a plu au Seigneur de vous éprouver par diverses sortes d'indispositions. Il vous en a délivré ; il vous en reste une gêne qui pourrait être un obstacle à l'exercice du saint ministère, je Le prie instamment de vous en délivrer entièrement, si c'est pour sa plus grande gloire, votre bien spirituel et celui des âmes qu'il a confiées à vos soins. Vous avez eu aussi une autre sorte d'épreuve dans la multitude des soins temporels dont vous avez cru devoir vous occuper; il serait sans doute en soi plus avantageux de n'avoir point à s'en embarrasser, avec un peu d'attention, de prudence et de détachement de toutes les choses de la terre ; faisons pour cela tous nos efforts, prenons tous les moyens que la prudence peut nous suggérer et qui sont en notre pouvoir ; mais étant retenus, même en vue de la gloire de Dieu, au milieu des hommes, obligés. de pourvoir à nos besoins, il est bien difficile, sans une assistance spéciale de la divine Providence, que nous soyons totalement dégagés des soins temporels ; "mais, comme nous sommes tout entiers à Dieu, Non estis vestri, dans les affaires qui nous regardent, même le plus personnellement, ne voyons pas nos propres affaires, mais celles de Dieu ; recevonsles comme de la main de Dieu et ne nous y appliquons que parce qu'il le veut, autant qu'il le veut et comme II le veut, pour sa gloire, par charité pour le prochain, par esprit de pénitence, sans empressement, sans inquiétude, avec une entière liberté d'esprit. Alors, rien de ce que nous ferons, même dans les choses temporelles, ne sera pour nous un objet de distraction, tout nous servira de moyen pour acquérir des vertus et des trésors de mérites. C'est ce que demande notre vocation et ce que nous prescrit l'Apôtre, quand il nous dit de tout faire pour la gloire de Dieu. Omnia in gloriam Dei facite. Pour la gestion extérieure de toutes vos affaires, la nature de notre vocation nous accorde toutes les permissions dont nous avons besoin dans le cours ordinaire des choses ; s'il arrivait des cas extraordinaires qui sortissent de l'ordre commun, vous auriez recours à moi, ou à M. Bac, et si vous ne le pouviez pas, par les circonstances qui ne permettraient aucun délai, vous vous détermineriez selon
les lumières que vous auriez soin d'implorer avec ferveur et vous n'auriez rien à vous reprocher.
Conservez-vous en tout, avec le secours de la grâce divine, dans la ferme résolution de ne rien refuser à Dieu de ce qu'il peut vous demander, d'accepter de sa main tout ce qu'il daignera vous envoyer, soit en biens, soit en maux, de saisir toutes les occasions que vous aurez de le glorifier et d'empêcher qu'il ne soit offensé et que les âmes dont vous devez prendre soin viennent à périr ou même à s'écarter de la voie droite. Quelles que soient d'ailleurs vos misères, ne vous troublez point, vous serez un fidèle disciple de Jésus-Christ, un adorateur en esprit et en vérité, vous tiendrez une place distinguée dans son Cœur et même, sans peut-être vous en apercevoir, vous avancerez à grands pas dans la carrière évangélique qu'il nous a ouverte le premier par ses exemples, ses souffrances et ses humiliations.
J'ai lieu de croire que ce sont là vos dispositions. J'en juge par la résolution, vraiment religieuse, que vous avez prise de laisser agir la Providence dans tout ce qui vous regarde, et de ne point vous mêler des" ^changements qu'on vous propose. Vous ne pouvez rien faire de mieux. C'est demeurer dans une sainte indifférence par rapport à toutes choses et s'abandonner soi-même à la conduite de l'Esprit-Saint.
MM. Bac. et d'Aub. m'ont informé dans le temps de ce qui regardait MM. Vielle et Bres. et je leur ai répondu ce que j'ai cru le plus convenable aux circonstances et le plus conforme à l'esprit de Dieu et à la nature de nos engagements. Les intentions de ces MM. ont été très bonnes, je suis persuadé que leur attachement pour la famille est le même et, en vertu de cet attachement et de leur fidélité, ils n'ont pas cessé de lui appartenir par leur Consécration, même en cessant momentanément de renouveler extérieurement leurs vœux ; mais je crois que, sans blesser en rien les droits de Mgr l'Archevêque, sans même aller contre ses véritables intentions, que nous devons supposer avoir pour but le bien de l'Église et de son Diocèse, ils auraient pu ne pas suspendre leurs vœux. Voici mes raisons : c'est que nous ne formons point à l'extérieur un Corps religieux (i) et que, nous autres Clercs, nous faisons partie du Clergé séculier, comme ceux qui ne sont pas Clercs parmi nous font partie de la classe commune des fidèles. Nous sommes, il est vrai, religieux devant Dieu, parce que les vœux que nous faisons sont ce qui constitue essentiellement le religieux. Mais nous ne le sommes pas extérieurement devant les hommes, parce que ces vœux se font .entre Dieu et nous, qu'ils ne nous isolent en rien des autres hommes, que nous demeurons sujets aux mêmes devoirs qu'auparavant, soumis aux mêmes juridictions qu'auparavant, épiscopales, naturelles, civiles,
(i) Se reporter à la note jointe à la lettre à M. Beulé, du 19 juillet 1807. p. 922.
séculières ; nous ne contractons de nouvelles obligations que celles qui peuvent perfectionner en nous celles du prêtre ou du simple fidèle ; nos règles ne prescrivent rien que ce qui convient à l'un ou à l'autre. Nos Supérieurs n'ont aucune juridiction ecclésiastique, ils ne peuvent rien commander de contraire à toute autorité légitime, ils n'ont point d'autre pouvoir sinon de porter chacun de leurs inférieurs à la perfection propre de son état. Il me semble évident par là que le Gouv. civil ne pouvant rien que sur ce qui est extérieur, il ne peut s'étendre en aucune manière à une Soc. rel. qui n'est telle que devant Dieu et qui, comme telle, n'existe point à l'extérieur. Quant au Gouvernement ecclésiastique, il serait contraire à luimême, ce qu'on ne peut pas et ce qu'on ne doit pas supposer, s'il prétendait détruire ce qui ne peut que nous attacher davantage à lui et nous rendre plus propres à lui rendre toutes sortes de bons services. De plus, j'ai consulté là-dessus le S.-Père lorsqu'il était à Paris et il a parfaitement accueilli ce que je lui ai dit, conformément à ce que je viens de marquer, mais sans me donner une réponse positive. Tout récemment, la Providence m'a fait avoir des rapports assez particuliers avec celui des CSfdinaux qu'on regarde comme spécialement délégué du S. -P. ; dans mes entretiens avec lui, je l'ai informé de tout ce qui nous regarde et, en particulier, de notre situation actuelle vis-à-vis de nos Évêques ; je lui ai dit que nous ne désirions rien tant que d'agir en tout avec leur approbation et qu'en effet nous en dépendons en tout dans l'exercice du saint Ministère ; mais que, vu qu'ils sont eux-mêmes dans une sorte d'oppression et qu'ils fie pourraient sans se compromettre vis-à-vis du Gouv. civil, vu ses préjugés contre tout ce qui a quelque apparence de religieux, se déclarer ouvertement pour nous, comme membres de la Société, nous croyons pouvoir en remplir les devoirs sans leur approbation expresse, d'autant plus que ces devoirs n'ont rien qui ne s'accorde parfaitement avec la perfection, soit du prêtre, soit du simple fidèle. A cela, le Cardinal a répété plusieurs fois que je faisais très bien d'agir ainsi et qu'il m'exhortait à continuer à le faire. Dans cette décision, je crois voir celle du S.-Père lui-même, et nous ne pouvons rien faire de mieux que de nous y conformer.
Faites, mon cher et respectable Confrère, l'usage que vous jugerez le plus expédient de ce que je vous dis, suivant les règles d'une sainte circonspection et, croyez-moi, avec le plus entier dévouement e: la plus sincère estime. Tout à vous dans les SS. Cœurs de J. et de Marie.
Paris, le 23 mai 18 10.
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A Monsieur Moreau, Prêtre à Quingey département du Doubs.