L. J. Ch
Ce 22 mars 1813.
Mon cher et respectable Confrère, J'ai reçu avec bien de la consolation votre lettre du 14 mars,
quoiqu'elle contienne une nouvelle bien affligeante pour nous et pour beaucoup d'autres, la mort de M. Bacoffe. Il laisse un grand vide et je le regrette infiniment. M. Pochard m'a écrit à ce sujet ; c'est un nouveau fardeau pour lui dont vous seul pourriez le décharger si les arrangements projetés avaient lieu, comme je l'espérais et que je le désire maintenant plus que jamais ; c'est ainsi que j'en ai parlé dans ma réponse à M. Pochard.
Voici une nouvelle qui vous fera certainement plaisir, et je me réjouis pour cette raison que l'occasion favorable que vous m'avez indiquée se présente plus tôt que vous ne pensiez.
J'ai été tout récemment, la semaine dernière, à Fontainebleau, et j'ai eu une audience particulière du St-Père qui m'a été procurée par son Éminence le Cardinal di Pietro, qui jouit du plus grand crédit auprès de Sa Sainteté et qui m'honore de sa bienveillance (i). Le Cardinal était seui présent à l'audience. Dans un petit discours latin que Sa Sainteté a entendu avec bonté, en lui demandant sa bénédict'on pour moi et les deux familles, je lui ai rappelé l'approbation qu'elle avait donnée à Rome, la première année de son pontificat, à notre forme de vie, comme « pieuse et utile à l'Église ». Il m'a paru que son visage s'épanouissait quand elle m'a entendu parler de cette approbation, et lui dire que c'était à elle que nous croyions devoir attribuer la grâce que le Seigneur nous avait faite de sortir sain et sauf du tourbillon de la révolution dans laquelle nous avions pris naissance. L'air de complaisance avec lequel le St-Père daignait m'écouter m'encourageait à lui parler librement. Je lui ai demandé qu'il voulût bien nous donner à tous sa bénédiction et confirmation de cette approbation apostolique qu'il nous avait donnée, et je me suis mis à genoux pour la recevoir.
Après cela je lui ai offert mon Commentaire sur les deux Épîtres de St-Pierre, qu'il m'a témoigné accepter avec plaisir. J'ai fini par conjurer le Seigneur de se laisser fléchir par les prières et les larmes d'un si digne successeur du Prince des Apôtres, d'accorder enfin la paix à son Église et de faire refleurir la religion sous son Pontificat. Cela s'est passé le 17 de ce mois de mars, fête de St Patrice, apôtre d'Irlande, selon le bréviaire romain. Dans l'après-dîner, je suis retourné chez le Cardinal qui demeure au Château, et il m'a dit que lorsque je suis sorti de l'audience, le St-Père lui avait exprimé la satisfaction qu'il avait eue de me voir ; ce que je né puis attribuer qu'au bien qu'on lui a dit de moi et aux suppliques que je lui ai présentées en divers temps, et surtout au cas qu'il fait de nos Sociétés.
(1) Le Cardinal di Pietro et douze autres cardinaux donnèrent un blâme tacite au mariage de Napoléon. L'Empereur irrité leur ordonna de quitter la pourpre. Les Cardinaux noirs, ainsi désignés alors, recueillirent les témoignages de la sympathie de tout ce qu'il y avait de catholiques sincèrement dévoués au Saint Siège.
J'ai expliqué ensuite les points principaux qui regardent nos Sociétés, notre position actuelle, surtout vis-à-vis de nos Pasteurs, nos vœux qui, quoique émis seulement pour un an, selon qu'il nous a été prescrit par le Souverain Pontife, nous paraissent équivalents à des vœux perpétuels, par l'intention que nous en avons et les renouvellements fréquents que nous en faisons, etc., etc.,
En dernier lieu je lui ai dit que j'avais oublié de demander quelques grâces au Souverain Pontife, comme j'en avais eu le dessein... Indulgence plénière lorsqu'on fait sa première Consécration dans l'une ou l'autre de nos Sociétés, idem, .quand on y émet ses vœux. Idem quand on les renouvelle deux fois l'année selon notre usage. Le Cardinal m'a dit sur le champ : « Tout ce que vous demandez vous est accordé », en nous signifiant qu'il était en son pouvoir de nous accorder ces grâces au nom de Sa Sainteté. Un de nos prêtres était présent à cette conversation.
Voilà ce dont je vous prie de faire part à M. Pochard et à madame de Chifflet, aussitôt que vous en aurez le loisir et l'occasion.
J'ai exhorté nos prêtres à célébrer une messe, les non-prêtres et les Filles du C. de M. à offrir une communion et un chapelet pour remercier Dieu des faveurs qui nous ont été faites.
Il faut aussi beaucoup prier pour le Saint-Père et pour la Sainte Église qui sont dans une grande affliction.
Priez aussi pour moi et ne doutez point de l'intime et respectueux attachement avec lequel je suis, Monsieur et cher Confrère, votre très humble et très obéissant serviteur in Domino.
P.S. Vous apprendrez, je crois avec plaisir, que mes livres sur St Pierre étaient déjà connus avantageusement de plusieurs Cardinaux. Le Cardinal Pacca a dit à l'un d'eux, de qui je le tiens, que dans la tour de Fenestrelle, lui et ses compagnons d'infortune en faisaient leur lecture de piété et qu'ils les goûtaient beaucoup. On en fait une traduction en italien qui est déjà presque achevée.
A un Prêtre S. C. J.
Sans date.