‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 2 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Ce premier vendredi du mois 6 mars.

Ma chère fille,

J'ai vu Augustine à qui on a permis de me voir quand elle m'a apporté votre dîner, et je lui ai fait ma réponse de vive-voix ; je lui

ai fait sentir qu'on n'avait pu faire autrement que de lui différer ses vœux et je lui ai donné quelques avis...

Votre dîner était bien copieux vu que ce n'était que pour un jour. J'ai reconnu l'ouvrage d'Agathe à son pâté, et je l'en remercie. Je consens à ce que vous m'envoyiez mon dîner les jeudis, cela déchargera un peu Laurence, mais je ne veux pas que ce soit à vos frais mais aux miens. Je vous remercie de vos excellentes figues.

Agissez, ma chère fille, par la foi ; Dieu peut-Il vous rien demander qui ne soit pour le plus grand bien de votre âme ? Vous n'avez rien à craindre pour le moment de la mort. Un abandon généreux et sans réserve entre les mains de Dieu ne peut qu'abréger le temps de l'épreuve. Autant que je puis le conjecturer, elle ne durera pas jusqu'à la mort, et dans ce moment votre âme sera inondée de consolations.

Je connais cette bonne demoiselle Romet et je me rappelle l'avoir vue à Mortagne. M. Presleur m'a marqué qu'il n'en était pas content outre mesure et qu'il avait d'abord accepté sa démission, en la blâmant toutefois de l'avoir offerte, mais il a cédé au sentiment de son confrère M. Beulé. Dites-lui qu'il était dans l'ordre qu'elle vous écrivît pour entretenir l'union de la Société, et qu'elle aurait bien fait de vous rendre compte de l'état de la petite colonie de Mortagne ; que le vœu qu'elle avait fait était indiscret, mais qu'il vous semble qu'elle l'a rempli, autant qu'il était en son pouvoir, en se consacrant à Dieu parmi les Filles du Cœur de Marie ; qu'elle ne doit songer qu'à en remplir les devoirs qui suffiraient pour la conduire à la plus haute perfection. Apprenez-lui comment elle peut le faire dans son état, au milieu des embarras du ménage et du commerce, et que rien ne l'empêche d'observer ses vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, en tenant son cœur dégagé de toute affection terrestre et uni à Dieu. La bonne fille ne paraît pas, à en juger par sa lettre, s'entendre beaucoup à tout cela. Présentez-lui mes respects, et à toutes ses filles, salut, bénédiction, patience et confiance.

Je suis en Jésus et Marie, tout à vous.

J'ai reçu votre saint du mois ; si je retrouve l'autre, je vous l'enverrai.

A Mademoiselle Adélaïde, t

Mardi 10 mars 1807.

Ma chère fille,

Je suis bien touché de votre indisposition ; je crains bien que vous

n'ayez fait plus que vous ne pouviez, et peut-être aussi plus que Dieu ne voulait. Vous savez bien que c'est le cœur que Dieu veut bien plus que les œuvres ; mais je sens que dans votre état, ne pouvant pas vous assurer suffisamment sur une bonne volonté non sentie, vous avez voulu vous assurer par les œuvres. S'il y a eu en cela quelque manque de confiance et de foi, Dieu le pardonnera à la pureté de votre intention. Dieu veut que vous vous ménagiez. Malgré toutes les appréhensions que vous avez de votre manque de courage et de générosité, marchez en esprit de foi ; appuyez-vous entièrement sur J. Ch. dont tous les mérites, les souffrances et les sentiments suppléent abondamment à vos misères et à vos faiblesses. Réglezvous aussi sur ce que je vous ai dit de l'état de votre âme ; et croyez que la parole de l'obéissance est bien plus certaine que tous les sentiments et les impressions que vous éprouvez en vous-même. Ce n'est pas de Dieu que vient tout ce qui tend à vous éloigner de Dieu en vous jetant dans l'abattement et le découragement. Je vous remercie de vos pruneaux.

Je suis, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.

P. Joseph.

Notre M. C. Dupuis a fait ses V. à la Purification.

A Mademoiselle Adélaïde.

Ce mardi 17 mars 1807.

Ma chère fille,

Je souffre de vous voir dans l'état où vous êtes ; mais ce saint temps nous apprend à estimer la souffrance et devrait nous la faire aimer et supporter avec joie. Quel bonheur comparable à celui d'une âme qui, par la souffrance, retrace en elle une image vivante de J. Ch. souffrant. Ceux qui auront part aux états de sa vie souffrante sur la terre seront assurés d'avoir part aux joies et au bonheur de sa vie glorieuse dans le ciel.

Je vous envoie ma réponse à M. Guépin et la lettre qu'il m'a écrite, parce qu'elle regarde la Société des Filles du C... Il sera bon que vous y souscriviez si vous êtes du même avis... J'y joins une réponse à mademoiselle Ernoul, à laquelle vous pourrez joindre un mot sur ce qu'elle vous a marqué... Si vous n'êtes pas en état de le faire à cause de votre faiblesse, madame de Carcado pourra y suppléer selon que vous lui direz.

Je vous remercie de vos pruneaux. J'en fais ma collation et je m'en trouve bien. Je ne veux pas vous fatiguer par une trop longue

écriture. Je pense sans cesse à vous devant Dieu, et je lui demande pour vous tout ce qui peut vous rendre plus sainte et plus agréable à ses yeux : une parfaite conformité avec J.C. N.S. et sa très Sainte Mère.

C'est en union de leurs Cœurs Sacrés que je suis, ma chère fille, tout à vous.

P. Jos.

Ce 20 mars 1807.

Ma chère fille,

Vous m'avez comblé de vos dons. Je fais grand cas de votre scapulaire et de vos couronnes d'épines. Vous m'avez aussi très bien régalé pour ma fête, tout était très bon et très bien apprêté. Je vous remercie aussi de vos figues et de vos pruneaux ; j'en ai abondamment pour le reste de mon Carême et au delà. Je crains bien que vous ne vous priviez pour moi. Que Dieu soit votre récompense. Je Lui demande bien qu'il daigne soulager l'excès de vos peines si c'est son bon plaisir et pour le plus grand bien de votre âme. Je souhaiterais aussi bien sincèrement, si le Seigneur m'en trouvait digne et capable, prendre sur moi une partie de vos peines, sans cependant que cela diminuât en rien votre mérite. Mais croyez-moi enfin, dans tout ce que vous ressentez, dans vos répugnances et votre insensibilité, il n'y a rien dont Dieu soit offensé ; tout cela ne sert qu'à rendre votre âme plus belle et plus sainte à ses yeux. J'avais, il est vrai, fait dire par Laurence de ne rien m'envoyer la semaine dernière ; je croyais être suffisamment pourvu, mais par le fait de quelques circonstances, j'aurais été à court sans votre envoi que j'ai regardé comme un trait de Providence. Le saumon était très bon, mais pourquoi l'avoir acheté maintenant qu'il est si ^cher ? Ne faites plus de semblables choses ; c'est à cette condition que je consens que vous vous chargiez de la petite dépense des jeudis. Il n'y en a plus qu'un ; ce n'est pas cependant sans crainte que cela ne vous gêne... On m'a laissé voir hier Augustine.

Ne vqus^gênez pas pour m'écrire tandis que vous serez si faible et si souffrante*. Vous pouvez dire à Amable qu'elle fera très bien de prendre des assistantes ; elle ferait bien aussi de nommer des surveillantes en prenant pour cela conseil de M. Vielle ; vous lui direz un mot de ces offices. Il convient que ce soit vous, comme supérieure générale, qui le lui disiez ; si la chose ne presse pas, attendez que vous soyez mieux ; si elle presse, servez-vous de Madame de Carcado pour le lui mander. Les Assistantes sont les bras de la

supérieure ; elles la remplacent en cas de besoin, et suppléent à ce qu'elle ne peut pas faire par elle-même. Les Surveillantes sont ses yeux ; elles doivent veiller pour elle à l'observance des règles ; elles n'ont aucune autorité pour reprendre ; elles doivent rendre compte de ce qu'elles observent à la supérieure.

Je ne conçois pas comment vous vous êtes chargée de payer trois cents livres pour le filleul d'Angélique ; c'est beaucoup au-dessus de votre pouvoir : Dieu ne demandait pas cela de vous. D'ailleurs, si l'enfant est peu de chose, pourquoi l'élever au-dessus de sa condition, surtout s'il n'a pas de dispositions à la piété ?

Angélique Goyon demande bien des prières spéciales. Ne vous croyez pas obligée de lui procurer tout ce qu'elle demande ; cela n'est pas nécessaire, mais soutenez-la et encouragez-la de votre mieux.

Présentez mes respects à Amable quand vous lui écrirez et par elle à notre C. et respectable confrère, M. Vielle.

Priez pour moi. Je vous souhaite une bonne fin de Carême, une bien sainte semaine et une résurrection parfaite à Pâques.

Je suis, en union des Sacrés-Cœurs, tout à vous.

P. Jos.

A Mademoiselle Adélaïde.

Ce 24 mars 1807.

Ma chère fille,

J'ai appris avec bien de la satisfaction que vous étiez un peu mieux et que vous aviez pu sortir pour aller à l'église ; j'en remercie le Seigneur et je Le prie de vous accorder un peu plus de force pour procurer sa gloire et le bien des âmes qu'il vous a confiées. Je l'en prie aussi pour ma propre consolation et celle de bien d'autres qui, comme moi, souffrent de vous voir si souffrante. Vous avez d'autres peines qui ne paraissent point au dehors mais qui vous crucifient bien davantage ; quoique je sois bien persuadé qu'elles viennent spécialement d'un Dieu plein d'amour qui traite ceux qu'il aime comme II a traité son Fils bien-aimé ; que vous n'êtes pas moins agréable à ses yeux, et que ces peines servent à vous perfectionner et peut-être au salut de plusieurs âmes. Je n'en suis pas moins sensible à l'état d'accablement et de faiblesse dans lequel elles vous jettent, et je conjure continuellement le Seigneur d'en alléger le poids et de vous en décharger. Je l'en conjure par les mérites de sa Passion et par le glaive de douleur dont le Cœur de sa Sainte Mère a été

transpercé. Unissez votre cœur à celui du Fils et de la Mère ^n'ayez point d'autres sentiments que les leurs ; souffrez dans le même esprit et pour les mêmes fins. C'est le seul moyen que vous ayez pour répondre pleinement aux vue* que Dieu se propose en vous envoyant ces peines ; quand ces vues seront accomplies, ces peines se changeront en joies. Que la vôtre serait grande si, au grand jour de la Résurrection, vous participiez aux effets de ce mystère'et chantiez avec les anges, dans un saint transport d'allégresse, à l'honneur de notre Auguste Mère : Regina caeli, laetare ! Avec cela, ne cessons point de répéter sans cesse au fond de nos cœurs le grand - Fiat. Amen ». *

Tout à vous en J. Ch.

P. Jos.

Je vous prie de faire tenir à mademoiselle de Fermont la lettre pour ma nièce. Je ne sais par quelle voie vous faites parvenir les lettres à madame de Clermont.

Vendredi- Saint 27 mars 1807.

Ma chère fille,

A la vue de Jésus crucifié ranimons notre espérance, notre patience et notre amour. Comment ne pas tout espérer d'un Dieu qui, pour notre salut, s'est réduit à cet état ? Que peut-Il refuser à ceux qui ne désirent autre chose que de le servir et de marcher sur ses traces ? Quelles souffrances pouvons-nous refuser de subir après un pareil exemple ? Et quel amour sera assez grand, assez pur, pour répondre à un amour tel que le sien ? Jésus sur la croix se montre à nous comme notre Sauveur, notre modèle et l'unique objet de notre amour. Ne négligeons rien pour profiter de ses mérites ; lavons nos âmes dans le sang qu'il verse pour nous ; suivons ses exemples avec plus de fidélité, et que le plus ardent de nos désirs soit de nous consumer entièrement dans les flammes de son divin amour.

Je vous remercie de m'avoir fait part de vos lettres d'Aix. Celle de madame St-Pierre est bien affectueuse ; mademoiselle Hains marque une grande fidélité, quoique bien combattue du côté de la confiance. J'ai cru reconnaître madame Pinezou dans la lettre ; quand vous lui écrirez, faites-lui bien mention de moi ; je lui suis toujours attaché et je n'ai point oublié les consolations qu'elle m'a données pendant mon séjour à Aix. Je la croyais loin de ce pays ; j'aurais souhaité qu'elle fût entrée dans un peu plus de détails sur sa situation. J'écrirai à mademoiselle Hains quand j'en aurai le loisir. Dans la lettre de Laure, rien ne marque positivement qu'elle ait persisté dans ses résolutions. J'ai appris avec grand plaisir des nouvelles de mon bon ami et confrère, M. Denys. La lettre de votre

filleul gt ce que vous m'en dites m'a bien agréablement (surpris) (i) ; il donne des espérances qui seront d'une grande consolation pour ses saintes tantes, les demoiselles du Parc.

Avec ces lettres, je vous en rênvoie trois autres que j'ai retrouvées de Xarine, de mademoiselle Ernoul et d'Émilie.

J'ai appris avec plaisir que la divine Providence vous a envoyé quelques secours par Hambourg ; je ne soupçonne pas que ce soit quelque chose de bien considérable, et je crois que ce sera l'employer à une très bonne œuvre que de le faire servir à vos besoins qui sont urgents, surtout vu vos indispositions et faiblesses habituelles. En vous 1[ 'appliquant] (2) vous ferez le bien spirituel et corporel d'un grand nombre de personnes, surtout de vos enfants que vous serez par là en état d'assister. Vous pouvez diriger là vos intentions, et ce que vous ferez sera très agréable à N.S. et conforme à ses vues. Cela n'en tournera pas moins au bien des défunts que vous voulez soulager. Je ne désapprouve cependant pas, au contraire je vous loue d'employer une partie à des bonnes œuvres, et puisque vous vous sentez portée à assister le filleul d'Angélique, j'y consens. Mais je ne croirais pas qu'il fût selon la prudence de prendre sur vous une si lourde charge pour bien longtemps.

Il ne me reste plus, ma chère fille, qu'à vous remercier de tout ce que vous avez fait pour moi ce carême, et particulièrement hier et le jour de mon saint patron. Que le Seigneur daigne vous accorder une meilleure santé pour sa gloire et notre consolation. La mienne est parfaitement bonne à la fin de ce Carême. Vous me parlez de peines que vous avez eues, sans entrer dans aucun détail ; je prie le Seigneur de les alléger et de vous donner la force de les supporter. C'est en Lui que je suis tout à vous.

Je vous souhaite de bonnes fêtes de Pâques.

A Mademoiselle Adélaïde, t

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