L. J. Ch
28 mars, ce samedi saint.
Ma chère fille en J. C.
Vous n'êtes pas encore satisfaite de ce que vous m'avez envoyé pendant tout le cours du carême ; vous voulez encore m'envoyer quelque chose pour ces fêtes, à ce que me dit Laurence ; il est juste
(1) Sur l'autographe ce mot manque.
(2) Mot substitué à un mot illisible.
qu'à mon tour je vous donne quelque nourriture spirituelle pour ces fêtes.
Je la prends de la signification du mot même de Pâques, ou de ces paroles : « Jésus-Christ notre agneau pascal a été immolé », ou bien d'une manière plus conforme au texte de l'Apôtre : « Jésus- Christ a été immolé pour être notre Pâque ».
Le mot de pâque signifie passage ; vous en connaissez l'origine. Il vient du « passage » de l'Ange exterminateur qui épargna les maisons dont le seuil était teint du sang de l'agneau immolé, comme aussi du passage des Israélites par la mer Rouge. C'est la figure, vous en savez l'explication. Considérons ce mot i° par rapport à Jésus-Christ, 2° par rapport à nous. Il rappelle trois passages.
Le premier passage est celui par lequel le Seigneur est passé de l'état de la vie à l'état de mort. Cela nous met sous les yeux tout ce que J.C. a souffert. Que de peines n'a-t-il pas endurées ! Que de sacrifices n'a-t-il pas faits ! mais parce que sa mort nous était nécessaire pour nous procurer la vie, Il l'a embrassée avec joie.
Le deuxième passage, propre de cette fête, est celui de la mort à la vie, par la résurrection de son corps. Ce second passage a pour but de nous communiquer son état glorieux en ranimant ici-bas notre* foi, notre espérance, notre amour, et en étant pour nous le gage du bonheur éternel dans l'autre vie.
Le troisième passage est celui qui se fait tous les jours, lorsque le Seigneur se rend présent à nous dans la Sainte Eucharistie et vient au dedans de nous pour être notre pain quotidien. Ce temps-ci est celui où tous doivent y participer sous peine d'être retranchés du peuple de Dieu.
Quel immense amour chacun de ces passages nous découvre en Jésus-Christ ! Il doit aussi y avoir en nous trois passages qui répondent à ceux-là : celui du péché à la grâce, d'une vie tiède à une vie fervente, d'un état d'imperfection à un état plus parfait. En considérant ce que Jésus-Christ a fait et souffert, quel obstacle pourrait nous arrêter ! Quels efforts ne devons-nous pas faire ? Notre vie doit être une mort continuelle.
2e Passage. — Du corps à l'esprit, de la terre au ciel. Nous dégager autant qu'il nous est possible de la servitude des sens ; voir tout, juger de tout à la lumière de la foi ; ne goûter que les choses du ciel où Jésus-Christ est assis à la droite de son Père ; avoir sa conversation dans le ciel, y habiter de cœur et d'esprit ; régler ses sentiments sur ceux de Jésus ressuscité ; ne plus vivre que pour Dieu.
3e Passage. — De l'être naturel et humain qui nous est propre, au néant spirituel. Nous dépouiller, à l'exemple de Jésus-Christ dans la Sainte Eucharistie, de nous-mêmes et n'être plus rien à nos
yeux, ne vouloir être rien aux yeux des autres, nous mettre au dernier rang, dans l'état le plus abject, afin que Dieu, afin que J.Ch. soit tout en nous. L'état du Sauveur dans la Sainte Eucharistie est habituel ; soyons aussi habituellement devant Dieu dans un état d'anéantissement.
Ne considérons pas à quel point nous retraçons en nous cette triple Pâque ; mais proposons-nous, pour bien célébrer ces fêtes, de désirer au moins qu'elles s'accomplissent en nous, avec la grâce de Dieu, de la manière la plus parfaite.
Proposons-nous de ressusciter avec J. Ch., d'avancer toujours de vertus en vertus. Demandons-en la grâce au Seigneur ; recommandons-nous à la très Sainte Vierge afin de l'obtenir, et cette Pâque sera pour nous un commencement de vie spirituelle. Ne croyez pas que vos infirmités y mettent obstacle : c'est un moyen dont Dieu se sert pour vous détacher de plus en plus de toutes choses afin que vous soyez toute à Lui.
Je me porte bien, grâce à Dieu ; je souhaite que vous puissiez en dire autant. Je vous prie de vouloir bien prendre sur ma petite bourse les dépenses que vous avez faites pour moi en pruneaux, bois, poissons, etc., et je prie Dieu de vous récompenser de tous vos soins. Nous n'avons encore vu aucun effet des espérances qu'on nous avait données. Fiat.
Priez pour moi.
Ce vendredi 3 avril 1807.
Ma chère fille, j'avais compté vous envoyer une lettre pour mademoiselle Hains, mais je n'ai pas eu le temps de l'écrire ; à la place je vous en envoie une pour les bonnes demoiselles Gr... J'ai reçu hier au soir une lettre par madame de Carcado. Elle me marque la charité que vous lui avez faite de 12 1. ; mais les remèdes que lui prescrit le médecin sont beaucoup trop chers pour quelqu'un dans sa situation. Je l'aiderai en quelque chose par monsieur Bourgeois. Vous lui remettrez ma lettre après en avoir pris lecture ; c'est tout ce que je puis vous dire.
Abandon sans réserve entre les mains de Dieu, et pour l'âme et pour le corps.
Demandez au Seigneur la grâce de participer à la joie de sa résurrection, avec sa sainte Mère et par son intercession.
Portez-vous bien autant que le mauvais temps peut le permettre. Ma santé est toujours fort bonne, Dieu merci.
Tout à vous en N.S. P. J.
A Mademoiselle Adélaïde C.
Rue Mézières, à Paris.
Ce 5 avril 1807.
Ma chère fille,
Je suis bien charmé de ce que vous me marquez que cela a été un peu moins mal depuis Pâques, au moins par intervalles ; c'est beaucoup qu'il y ait quelque adoucissement à vos peines qui étaient extrêmes ; cela nous en fait espérer la fin. Je pense beaucoup à vous, mais il n'y a que la main qui vous a fait ces plaies qui puisse les guérir. Il les fera cesser quand les vues pleines d'amour qu'il a sur vous seront remplies. Attendons tout de sa bonté et conformons-nous sans réserve à son bon plaisir. Il ne veut que notre bien.
Je vous envoie mes réponses à Mlle Hains et à Mlle Gaillard ; celle-ci m'écrivait sans aucune raison, comme à la dérobée, et voulait que je lui réponde de même. Je lui marque que je vous envoie à dessein ma réponse et que je vous prie d'en prendre lecture avant de la lui remettre.
Ménagez-vous, le froid est encore vif. Toutes vos occupations sont pour la charité, mais la santé est nécessaire pour pouvoir les continuer. Ce qu'on a fait dans un temps, on ne peut plus le faire quand l'âge avance et nous affaiblit. Le Seigneur n'exige de nous que selon la mesure de nos forces.
Je suis, en union de son divin Cœur et de celui de sa Sainte Mère, tout à vous.
P. Joseph.
A Mademoiselle Adélaïde.
Ce vendredi 10 avril 1807.
Ma chère fille,
Je vous remercie de l'excellent dîner que vous m'avez apporté mardi ; il était copieux et nous a servi, à mon camarade et à moi, pendant trois jours. Il y avait longtemps que je n'avais mangé d'aussi bonne viande de boucherie, ni d'aussi saine, ni d'aussi bien apprêtée. Cependant j'aurais cru que vous ne m'auriez rien envoyé d'après ce que je vous avais marqué. Vous auriez mieux fait de ne point le faire ; Dieu ne m'a pas mis ici pour y faire bonne chère, mais pour y faire pénitence dont j'ai grand besoin. La dépense que vous avez
faite aurait été bien plus utile à d'autres qu'à moi. Je ne m'oppose pas à ce qu'en certaines occasions vous satisfassiez à mon égard votre charité ; mais, cette fois-ci il n'y avait aucune raison particulière. Ne m'envoyez plus de confitures sèches, je n'en mange point et je ne sais guère à qui les donner. Je ne sais où vous avez trouvé les nouvelles figues que vous m'avez envoyées, d'autant que vous m'aviez dit n'en avoir reçu qu'en petite quantité ; il faut que vous n'en ayez point fait usage ; je crois cependant qu'elles vous feraient du bien, elles sont encore bonnes, vous auriez eu tort de vous en priver. Mais c'est assez parler de mangeaille.
Il y a une chose dont je songeais à vous parler depuis quelque temps. Quand vous avez fait passer par Chartres ma lettre à M. Presleur, j'ai écrit directement à Nogent à M. Beulé une lettre affectueuse mais pressante, où je l'engageais à reprendre ce qu'il avait quitté, et à faire des démarches auprès de M. Pellerin et autres confrères de Chartres pour les engager à faire la même chose. Point de réponse ; je ne sais même s'il a reçu ma lettre. Ne pourriez-vous pas en savoir quelque chose par mademoiselle Durand ? Elle pourrait demander, comme une chose indifférente, à M. Pellerin, s'il a eu depuis quelque temps des nouvelles de M. Beulé, ou s'en informer d'une autre manière. J'ai peine à croire qu'il n'ait pas reçu ma lettre ; s'il l'a reçue, il serait surprenant qu'il n'en ait pas tenu compte et ne m'ait pas au moins répondu comme je l'en suppliais. J'en suis affecté et je prie Dieu de l'éclairer : Fiat.
Portez-vous bien, ma chère fille ; je ne puis vous recommander qu'une grande confiance et un parfait abandon, c'est tout ce dont vous avez besoin.
Je me porte bien et suis en Jésus et Marie, tout à vous.
A Mademoiselle Adélaïde de Cicé.
Ce dimanche 12 avril 1807.
J'ai bien pensé devant Dieu, ma chère fille, à ce que vous m'avez marqué être arrivé, mardi dernier, 7 du présent mois d'avril, à votre respectable compagne, notre très chère fille en J. Ch., Mlle Deshayes. De quelque côté que j'envisage la chose, en la supposant telle que vous me l'avez mandée, et je n'ai nulle raison de supposer autre chose, soit que je la considère en elle-même et dans ses circonstances, ou par rapport à la personne à qui elle est arrivée, et les effets qu'elle a produits en elle ; je n'y vois rien qui ne me porte à croire qu'elle vient du bon esprit. Cette impression vive que cette bonne personne
a ressentie à son réveil, qu'elle mourrait au bout de 40 jours, indique la fin de cette faveur et n'a rien qui ne soit digne de Dieu ; et certainement, quand on pourrait douter de la réalité de la chose, il n'y aurait aucun inconvénient à profiter de cet avis, et il y en aurait beaucoup à le négliger. Au reste il n'est pas fort nécessaire de rechercher quelle est cette personne à qui le Seigneur a permis de se rendre visible ; si c'est l'ange gardien de la bonne demoiselle ou quelque âme délivrée du Purgatoire. On peut faire là-dessus des conjectures assez vraisemblables, mais elles ne le sont pas assez pour décider la question.
Assurez mesdemoiselles Deshayes et Lejay de mes respects ; je pense souvent à elles devant Dieu, mais je le ferai d'une manière encore plus particulière à cette occasion. Je me recommande réciproquement à leurs prières.
Il n'y a rien que de bon, ma chère fille, dans les avis que vous avez donnés.
Ma santé est toujours fort bonne ; je souhaite que vous puissiez en dire autant de la vôtre. Le retour de la belle saison me le fait espérer
Je suis dans le Seigneur, tout à vous.
Si Mademoiselle Gaillard ne vous a pas été voir encore, vous ferez bien de l'y engager.
P. Jos.
A Mademoiselle Adélaïde, rue de Mézières N° 909 à Paris.
Ce ij avril 1807.
Ma chère fille, j'ai lu avec attention toutes vos lettres et j'en ai été bien content... Mademoiselle Gaillard exagère quand elle dit que je traite sa conduite d'extravagance ; vous avez dû lire ma lettre et vous n'y avez rien vu de semblable. J'ai voulu seulement lui faire sentir qu'elle devait agir avec une entière franchise et ne rien faire comme à la dérobée ; qu'il y a des occasions où l'on peut m'écrire directement, mais qu'il n'y en avait point alors.
Je vous envoie une lettre du Hâvre, d'un de nos confrères, où il y a des choses concernant les Filles de Marie qui vous feront plaisir. Je l'avais attendue pendant longtemps. Peut-être en sera-t-il de même de la réponse de M. Beulé ; je n'ose m'en flatter.
Vous m'avez envoyé par mademoiselle d'Acosta une petite sole qui lui ferait croire que je meurs ici de faim; il n'en est rien. La bonne
demoiselle d'Acosta était toute contristée, sans cependant s'en plaindre, de ce que vous donnez raison à Angélique contre elle ; tandis qu'au rapport de madame .de Carcado, qui m'en a souvent parlé, tous les torts sont du côté d'Angélique qui, par je ne sais quel caprice, fait toujours un mauvais accueil à mademoiselle d'Acosta contre le gré de madame de Carcado ; d'autant qu'il est nécessaire, à cause des enfants, qu'elles aient des relations continuelles ensemble.
Je plains M. d'E... Il pleure bien aisément. Vous avez bien fait de prendre des précautions vis-à-vis de la mère d'Antonin et d'instruire M. d'Astros... Vous avez fort bien répondu à la sœur de M. Girard ; présentez-lui, et à M. son frère, mes respects et mes remerciements du livre de Saint Louis de Gonzague ; dites-leur que je suis charmé qu'il soit imprimé, que je n'y ai aucune prétention ; qu'il n'y a de moi dans ce livre que l'exercice spirituel de trois jours, avec l'épître dédicatoire à madame Louise, et le cantique de St Stanislas à la fin. Tout le reste a été ajouté et est plus ancien...
Ce qu'on vous a dit de votre filleul du Parc n'est pas fort rassurant, mais il est encore bien enfant. Vous m'avez fait plaisir de me donner des nouvelles de la tante et de la nièce... Portez-vous bien et priez pour moi. Ma santé est toujours bonne, grâce à Dieu.
Tout à vous en union des SS. CC. de J. et de M.
P. Jos.
A Mademoiselle Adélaïde.