L. J. Ch
Ce iS décembre 1807.
Ma chère fille, vous m'avez donné à dîner le jour de votre fête 5 je vous en remercie. Je n'avais pas besoin de cela pour me souvenir
de vous. La marmelade de pommes que j'ai trouvée fort bonne me servira pour collation, ces jours-ci.
Je prie Dieu de vous rendre vos forces pour bien célébrer les fêtes de Noël et bien passer tout l'hiver.
Confiance en Dieu, mort à soi-même.
Je suis, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.
Ce vendredi 22 janvier 1808.
Ma chère fille, je vous renvoie toutes vos lettres et je ne vois rien de particulier à répondre, sinon ce qui regarde mademoiselle Chevalier et mademoiselle Lucas.
Nous n'avons rien à dire à mademoiselle Chevalier, sinon que. ne connaissant pas les détails, nous ne pourrions pas prudemment la décider positivement sur ce qu'elle doit faire ; qu'il paraît, selon qu'elle le dit, que, le nombre de ses pensionnaires s'augmentant, elle serait dans une sorte de nécessité de prendre un plus grand local, et que nous lui donnons les permissions dont elle aurait besoin pour cela.
On peut répondre quelque chose de semblable à mademoiselle Lucas. Quoique dans notre Société il soit permis à chacun de suivre son attrait particulier, il y a souvent plus de vertu à vivre de la vie commune. Tout dépend de la volonté de Dieu ; c'est elle qu'on doit envisager. Il est à craindre que des singularités ne servent d'aliment à l'amour-propre et à l'orgueil. Qu'on ne se permette rien en cela que par l'avis de son confesseur.
Je vous envoie une lettre pour madame de Clermont, que je vous prie de lire, ainsi que le petit mot pour les demoiselles Cl..., que vous pourrez remettre à M. Bourgeois, si vous ne leur écrivez pas. Faites mettre à la poste ma lettre pour ma nièce. J'ai écrit à M. Beulé dans le sens que je vous l'ai dit.
Bien des remerciements de vos figues. Portez-vous bien. Ma santé est bonne. J'en souhaite une meilleure à madame de Carcado, présentez-lui mes respects.
Tout à vous dans les SS. CC. de Jésus et de M.
Ce 29 janvier, jour de St François de Sales, 1808. Ma chère fille,
J'aurais bien des choses à vous dire dans la triste circonstance où nous sommes, et j'ai peu de temps, ayant passé toute la journée d'hier à écrire des lettres à M. d'Aubonne et à d'autres confrères. Mon premier soin doit être de vous consoler et dans vous toute la famille désolée, mai? comment le ferai-je, étant moi-même dans la désolation ? J'ai supporté d'abord le coup, ce me semble, avec une grande résignation, quoique peu attendu ; mais il est des peines qui se font sentir davantage plus tard, lorsqu'on en considère plus à loisir les tristes effets ; celle que nous ressentons est de ce genre. Je juge de votre douleur par la mienne et je la crois encore plus grande parce que votre cœur est plus sensible et que l'objet est sous vos yeux. J'essaierai donc de vous dire quelques mots de consolation.
Le souvenir des vertus de celle que nous pleurons nous en offre un grand motif ; vous connaissez ses vertus et vous les avez souvent admirées. Depuis qu'elle s'est entièrement adonnée au service du Seigneur, sa vie n'a plus été qu'un tissu d'œuvres saintes et héroïques. Le jour de sa mort, jour de la conversion de St Paul, m'a rappelé la générosité de sa conversion ; elle a dit comme l'Apôtre : « Que voulezvous que je fasse, Seigneur ? > et elle a été fidèle à ce premier sentiment. Elle n'a plus vécu pour elle-même ; elle a été toute à Dieu et au prochain. Que n'a-t-elle pas fait dans les jours nébuleux de la Révolution ? Après avoir tout perdu, réduite presque à l'indigence, sans ressources, chargée de plusieurs neveux et nièces, elle a mis sa gloire et son bonheur dans la croix ; sa paix et sa confiance n'ont point été ébranlées par les secousses les plus violentes et les plus continuelles. Elle a espéré en Dieu, et Dieu est venu souvent, d'une manière comme miraculeuse, à son secours, mais sans l'ôter jamais de cet état de misère et de gêne dont elle faisait un saint usage et qui ne l'empêchait pas de secourir une infinité de personnes et de procurer en bien des manières la gloire de Dieu.
Ses progrès dans la perfection ont été encore plus sensibles depuis qu'elle s'est soumise elle-même à l'obéissance dans la Société du Cœur de Marie. Elle s'est alors dépouillée de ce qu'une imagination féconde en projets pour la gloire de Dieu avait de trop vif ; elle n'a plus eu d'autre volonté que celle de ses Supérieures qu'elle aimait tendrement et pour qui elle avait le plus profond respect parce qu'elle ne voyait en elles que Dieu même. Elle se laissait conduire comme un enfant ; son zèle pour la gloire de Dieu, pour le salut des âmes, pour le bien de la Société, lui faisait faire continuellement pour Dieu
ce qui était naturellement fort au-dessus de ses forces. Sa santé, son repos, ses enfants, ses propres affaires, elle comptait tout cela pour rien, dès qu'il s'agissait du service de Dieu et du bien des âmes. Je n'ai pas à vous parler de ses autres vertus, de sa patience, de sa douceur, de son humilité : elle les portait toutes à un très haut degré ! Sa foi était admirable, son espérance dans la miséricorde de Dieu n'avait point de bornes. Son cœur n'était que charité pour Dieu et pour le prochain, et cette charité se montrait dans toutes ses actions. Vous connaissez combien était tendre sa dévotion pour le S. Cœur de Jésus, pour la très Ste Vierge, etc. Avec quel épar^chement de cœur elle parlait de toutes ces choses et de tout ce qui regardait la perfection.
Je n'ai rien à vous dire de l'œuvre, qu'on peut appeler vraiment miraculeuse, de La jeunesse délaissée. Que de misères soulagées ! Que de familles secourues ! Que de jeunes personnes mises en état de gagner honnêtement leur vie ! et surtout que d'âmes arrachées des griffes du dragon, retirées de l'abîme du vice, instruites de leur religion, formées à la pratique de toutes les vertus chrétiennes ! Cette œuvre, vous le savez, elle en a été l'inventrice d'après les lumières qu'elle en avait reçues du Seigneur. Elle l'a commencée avec rien ; elle en a été l'institutrice, la principale directrice, le plus ferme soutien avec quelques autres dames dont la piété est venue à son secours. Quand nous pourrions ignorer ces choses, la désolation publique suffirait pour nous en instruire. Quelle multitude de bonnes œuvres renfermées dans celle-là ! et toutes ces œuvres ont été couronnées par la. mort la plus édifiante. C'est de vous que je dois en apprendre les détails.
Qu'il est doux, qu'il est consolant d'avoir à reposer les yeux sur un pareil spectacle, sur une vie si sainte ! Quel nouveau sujet de consolation ne nous fournit-elle pas quand nous faisons réflexion à l'état de cette âme et à la grande récompense qui lui est réservée dans le ciel, si elle n'en jouit pas encore ! nous avons sujet de l'espérer, mais, comme nous n'en sommes pas pleinement assurés, faisons tout ce qui dépend de nous pour hâter le moment de son bonheur.
La mort de madame de Carcado nous prive d'un grand soutien et d'une fervente coopératrice. Cette perte et celle que fait la Société pourrait paraître humainement irréparable ; mais consolons-nous, il n'y a point devant Dieu de perte irréparable. Dieu tire le bien du mal, il se plaît à faire voir qu'il n'a besoin de personne pour soutenir ses œuvres. Il lui a plu de nous ôter un secours qu'il nous avait donné dans sa miséricorde ; Il saura bien nous en donner un autre dans sa sagesse. Mettons en Lui notre confiance. Ayons recours à notre grande protectrice, la Ste Vierge ; la sainte âme que nous avons perdue nous aidera de sa protection auprès d'elle.
Vous avez eu soin, sans doute,, de recueillir tous les papiers, écrits et manuscrits de la Société.
Je vous recommande en particulier mon manuscrit sur « Le Cantique des Cantiques » que j'avais prêté à madame de Carcado. J'en suis inquiet.
Monsieur Fauconnier, notre concierge, a obtenu pour madame de Saisseval la permission de me venir voir. Je doute qu'elle le puisse de sitôt.
Je vous envoie la lettre de M. d'Aubonne. Vous y verrez le petit différend entre la nouvelle Supérieure de Dôle, mademoiselle Amoudru, et la maîtresse des novices, madame Garnier (i). Je crois qu'il voit bien les choses ; j'ai approuvé sa manière de voir, excusant la Supérieure sur la bonté de ses intentions et son peu d'expérience. Appuyez ma décision de la vôtre, si vous la trouvez bonne.
Soyez favorable à mademoiselle Puesch ; mais ne dissimulez pas que M. Beulé a été un peu trop vite en la recevant avant d'avoir eu votre consentement, et hors du temps prescrit par les règles de la Société, comme je le lui ai marqué ; mais il n'avait pas encore pu recevoir ma lettre. Mettez les choses en règle avec votre douceur ordinaire.
Il faudra vous pourvoir d'assistantes ; pensons-y bien devant le Seigneur.
Soyons plus que jamais inébranlables dans notre confiance en Dieu et ne soyons qu'un cœur et une âme, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie.
Tout à vous en N.S.