L. J. Ch
Ce mardi 3 mai, jour de VInv. de la Ste C. Ma chère fille,
On transporte aujourd'hui du Temple en différentes prisons de Paris une quinzaine de personnes. Je vais promptement plier bagage, je n'ai que le temps de vous dire bonjour et de vous souhaiter une bonne santé. Grâce à Dieu, la mienne est fort bonne. Si notre pétition n'a pas été remise au ministre, il est à craindre qu'elle le soit trop tard. Dieu soit béni !
Tout à vous dans les SS. CC. de J. et de M.
Premier vendredi de mai, 6. 1808.
Je vous remercie ma chère fille ; suivant votre lettre tout est arrangé comme nous le désirions. Nous n'en serons pleinement assurés qu'au moment de l'exécution. Dieu vous récompensera de tous les soins que vous prenez pour moi. Je vous suis bien obligé de la permission que vous avez obtenue pour moi et je suis bien reconnaissant de la bonne volonté de Monsieur d'Astros. Je le mets au nombre de ceux pour qui je suis spécialement obligé de prier.
Il faut qu'il y ait eu quelque changement dans les dispositions du ministre. Personne n'a encore été transféré, comme on l'avait annoncé lundi dernier ; on ne sait qu'en penser ; grâce à Dieu, je n'en suis pas moins tranquille. Je sais qu'il n'arrive rien qui ne soit dans l'ordre de la volonté de Dieu et qui ne puisse tourner à notre avantage, si nous en faisons bon usage.
La lettre de Caroline Hains est pleine de sentiments et marque toujours de bien bonnes dispositions. J'en dis autant de celle de Madeleine, de Quintin ; mais l'état de celle-ci est bien souffrant. Dieu les éprouve l'une et l'autre et nous avons tout lieu d'espérer que ce sera pour sa gloire et pour le plus grand bien de ces âmes qui lui sont chères. Quand vous leur répondrez, assurez-les l'une et l'autre de mes sentiments et de mon souvenir continuel devant le Seigneur. Je compte aussi sur leurs prières.
La lettre que m'écrit le P. Lange est aussi bien bonne ; le Seigneur l'éprouve et le tient dans un état d'humiliation vis-à-vis de son évêque ; il y est bien résigné mais il souffre. Il me charge de vous dire bien des choses respectueuses et se recommande à vos prières et à celles de la Société à laquelle il tient toujours fortement. Il me parle de la mort de mademoiselle le Noble (1) dont il me fait un grand éloge, et d'une autre Fille de Marie morte dans le même canton, sans me dire son nom...
J'ai écrit à monsieur le Febvre de St- Aubin et je l'ai prié de nous donner des nouvelles de monsieur Mignot.
C'était hier St Pie ; nous avons dû prier beaucoup pour le Saint- Père. C'était aussi l'anniversaire de ma détention, la quatrième année est maintenant révolue.
Priez pour moi, portez-vous bien. Soyez pleine de confiance et de courage.
Je suis, en union des SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.
(1) Mademoiselle le Noble mourut au sein d'une honorable famille, pleine de bonnes œuvres, dans les exercices d'une vie austère et pénitente, et vénérée de tous ceux qui l'ont connue.
Ce dimanche 8 mai 1808.
Ma chère fille,
Son Excellence le ministre de la Police m'a fait dire par M. Fauconnier qu'il avait consenti que je fusse transféré à la maison de santé que j'avais demandée ; qu'il m'y ferait conduire au plus tôt ; que je n'avais qu'à me tenir tout prêt, mais il n'a pas dit le jour. J'espérais que madame de Saisseval serait venue hier pour vous le faire dire ; peut-être viendra-t-elle aujourd'hui ?
J'ai lu avec plaisir les lettres de Tours, de Rouen et de Saint- Brieuc ; je vous envoie celle du P. Lange avec ma réponse ; il y a dûns ces lettres des choses qui vous regardent ; je vous envoie aussi la lettre de mademoiselle Chevalier avec ma réponse, ainsi que celle d'Augustine et la réponse que j'y fais ; ne me les renvoyez pas. Monsieur Simon voudra bien se charger de ma lettre pour Saint-Brieuc. Vous ferez partir les deux autres comme vous le jugerez à propos.
Si je savais le jour de mon départ, je ferais partir ma malle qui est toute prête, par une charrette à bras, pour la maison de santé ; on ne pourrait pas la mettre dans un fiacre. Faites dire à Laurence ce que je vous marque. Il est assez probable que, lundi ou mardi, ou au plus tard mercredi, je serai transféré dans mon nouveau gîte ; mais il n'y a rien d'assuré.
Je me porte bien. Que Dieu soit votre force et votre consolation. Je suis, dans les SS. CC. de Jésus et de Marie, tout à vous.
A Mademoiselle Adélaïde de Cicé.
Mardi 17 mai 1808.
Ma chère fille,
Je vous remercie de vos deux lettres du douze et du quatorze où vous me mandiez des choses qui m'intéressaient. Madame de Saisseval m'a fait part de l'intérêt que prend madame de Nivelle à ma sortie. Il est assez surprenant qu'on me laisse encore ici après des assurances expresses et réitérées du ministre. Le concierge croit qu'on eût dû presser ceux à qui l'exécution est commise. Il dit cela en l'air, il me semble qu'on en a fait assez. Je vois en cela la volonté du Grand Maître qui, pour des fins dignes de sa sagesse et de sa bonté et qui tendent à notre bien, laisse agir la malice des hommes
et des démons. Il est étonnant que tant de prières faites si instamment et avec ferveur à mon sujet n'aient pas encore prévalu contre tout ce qui mettait obstacle à ma délivrance. Je n'en suis pas moins reconnaissant envers ceux qui ont prié et agi pour moi. Leurs prières n'ont pas été inutiles et j'espère que notre Divin Maître daignera suppléer à mon impuissance et les en récompenser d'une manière digne de Lui. En attendant, je tâche de ne pas perdre mon temps. Je m'occupe en ce moment d'une épître que je compte envoyer à monsieur Mongendre par mademoiselle d'Acosta. Je vous dirai, j'espère de vive voix, ce qu'il y aura à faire des 800 1. reçues de Bourgeois. Je prends part à la peine qu'éprouve madame Guillemain.
Je souhaite savoir l'effet que produira votre lettre à madame Duquesne. Je me porte bien. Je prie Dieu de vous fortifier de plus en plus et je suis, en union des divins Cœurs, ma chère fille, tout à vous.
Ce 20 mai 1808.
Je vous ai marqué ma situation par la lettre que madame de Saisseval a dû vous remettre hier au soir. Je ne crois pas que ma translation dans la maison de santé puisse être longtemps différée ; mais on ne m'en a rien dit depuis samedi qu'elle m'a été annoncée officiellement. Cela a pu être causé par le voyage que le ministre fait à sa campagne depuis le samedi jusqu'au mardi.
La lettre de Rosalie est écrite dans un bon esprit, mais vous avez raison de penser que, s'il fallait entrer dans l'ordre et sous l'obéissance de madame Duquesne, elle ne pourrait pas rester Fille du Cœur de Marie et il faudrait la dissuader de cette bonne œuvre qui, dans ce cas, ne serait pas selon l'esprit de sa vocation, mais je crois que sans cela elle peut être affiliée avec madame Duquesne et sa congrégation. Voici à peu près, je crois, comme on peut présenter la chose.
Mme Rosalie de Goësbriand, ci-devant chanoinesse, et quelques autres dames et demoiselles pieuses de la ville de Dôle, département du Jura, associées ensemble à cet effet, désireraient former à leurs frais une maison pour des repenties et pour se conformer aux intentions de Sa Majesté l'Empereur et de Madame Marie, dans cette vue désireraient s'affilier à Madame Duquesne, Générale des Religieuses de Notre-Dame de Consolation, et à sa sainte .congrégation instituée par le vénérable prêtre M. Eudes, sans cependant se faire religieuses de son ordre ; elles s'offrent néanmoins à se conformer à quelques-uns de ses règlements qu'on jugerait plus nécessaires ; à
de certaines prières et dévotions propres de ladite congrégation, comme serait d'honorer le Sacré-Cœur de Marie et de célébrer sa fête au jour et de la manière que Monsieur Eudes l'a marqué, et de plus d'avoir une grande relation et la plus intime communication de prières et de bonnes œuvres avec ces Dames Religieuses. A ces conditions, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des pauvres âmes qu'elles voudraient aider à revenir parfaitement à Dieu, elles s'estimeront heureuses de s'affilier à la respectable Congrégation et supplient la très Révérende Mère d'y donner son consentement et de les faire agréer des autorités.
Je ne vois pas de difficulté à ce que vous écriviez dans ce sens à madame Duquesne. Vous lui direz que c'est par respect pour ses intentions que vous n'allez pas lui rendre visite, mais que, les choses pouvant se traiter par écrit et l'œuvre étant en elle-même très louable, vous n'avez pas cru devoir vous refuser aux désirs de votre compatriote et de votre amie. Elle a pu vous soupçonner d'avoir encouragé mademoiselle le Jay dans le parti qu'elle a pris ; cela pourrait la dissuader et la rapprocher de vous.
Si cette voie n'est pas de votre goût, vous pourriez faire agir ou madame de Saisseval ou mademoiselle d'Acosta comme commise par Rosalie, sans que vous y paraissiez en rien. (Vous savez que la dernière a déjà des relations avec les Dames de St-Michel, à cause de l'œuvre des Enfants délaissés), ou bien même envoyer la pétition à Rosalie afin qu'elle la fasse tenir, conçue à peu près en cette forme, à son fondé de pouvoir ; ou vous-même vous la remettriez à celui-ci. On verrait comment madame Duquesne la recevrait ; je serais assez porté à croire qu'elle accepterait pour ne pas s'opposer à une bonne œuvre. Le succès dépend de Dieu, c'est de Lui qu'il faut l'attendre et se soumettre d'avance à son bon plaisir.
Je suis, dans les Divins Cœurs, ma chère fille, tout à vous.
Ma santé est fort bonne. Je vous remercie de votre boîte de bonbons. Je compte en disposer pour le fille de mon ami, M. de la Rouz.
A Mademoiselle Adélaïde de Cicé.
Ce 8 juin 1808.
Ma chère fille,
Laurence est venue me voir aujourd'hui ; j'en profite pour vous envoyer mes lettres à mademoiselle Ernoul et à la Supérieure de Plouer. Lisez-les et ajoutez-y ce que vous jugerez à propos. Je vous renvoie aussi celle de mademoiselle de Fermont ; présentez-lui mes respects et remerciez-la pour moi de son angélique.
Voilà aussi une lettre pour monsieur d'Aubonne et pour monsieur le Large, si vous aviez occasion pour Dôle ou pour la Bretagne.
J'aurais besoin d'avoir l'explication du Sommaire. Il faudra me l'apporter quand vous viendrez, ou M. Bourgeois me l'apporterait.
Je vous souhaite une meilleure santé, car Laurence m'a dit que vous n'êtes pas trop bien. Je souhaite à mademoiselle d'Acosta un bon voyage. Ma santé est bonne et je suis, dans le Seigneur, tout à vous.
Ce 23 juin petite Fête-Dieu.
Ma chère fille,
Je vous remercie du billet que m'a remis M... C'est dommage que Laurence n'ait pu profiter de l'occasion. Je vous renvoie vos lettres ; vous me faites grand plaisir en me disant que vous avez envoyé ma lettre à mademoiselle Ernoul car j'étais en peine de tout ce qu'elle me dit. Je ne crois pas qu'il soit fort à propos qu'elle vienne à Paris comme elle le désire.
Monsieur Vielle dans sa lettre me parle de Fanchette qu'il a vue à Rennes ; il me parle aussi de Monsieur Mongendre mais il ne l'a pas vu. Je suis maintenant occupé à écrire à Monsieur Vielle une longue lettre, ce qui fait que je ne vous envoie pas la sienne... Votre situation pénible est une affliction pour moi, mais conformité à la volonté du Grand Maître ; je Le prie de tout mon cœur et j'espère qu'il permettra que nous nous voyions à la Saint-Pierre. La circonstance ne me permet pas de vous en dire davantage.
Je suis, dans le Seigneur dont nous honorons demain le Divin Cœur, tout à vous.
A Mademoiselle Adélaïde de Cicé.