‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 47 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Ce samedi 8 avril 1809.

Ma chère fille en N.S.

Je vous envoie ma lettre à mademoiselle Emilie, que vous pourrez lire. J'y joins celle qu'elle m'a écrite, les deux de madame de Rumigny à vous et à moi, et celle de madame de Chiflet... Je prends bien part à votre indisposition ; c'est une suite du grand froid qu'il a fait toute cette semaine de Pâques. Dieu nous veut tous les deux sur la croix ; acceptons la part qu'il nous donne dans le même esprit que son Divin Fils a accepté la sienne. Regardons-la comme le plus beau présent que nous puissions recevoir. On m'a fait savoir bien tard la mort de notre cher confrère de Draveil ; depuis ce temps j'en suis tout occupé. Priez pour le bon effet de ma lettre à M. Vieille. Je suis, dans les SS. CC, tout à vous.

LETTRES

à Mlles AMABLE et THÉRÈSE CHENU

A Mademoiselle Thérèse Chenu (i).

Paris le 12 juin 1796.

Votre mère (2) vous a déjà fait savoir que j'approuvais entièrement tout ce qui s'est fait par rapport à vous et la manière dont on l'a fait. Je vous confirme tout ce qu'on vous a dit. Votre lettre m'a causé la plus douce satisfaction et j'ai vu avec un vrai plaisir les dispositions où vous êtes, le zèle que le Seigneur vous inspire et les grandes grâces dont sa bonté vous favorise si abondamment. Le choix qu'on fait de vous (3) est l'œuvre du Seigneur et de sa sainte Mère, tout me le persuade, et j'ai la douce confiance que vous serez dans leurs mains un instrument de salut pour bien des âmes. Imitez autant qu'il vous sera possible la douceur, la patience et l'humilité de notre divin Maître. Puisez sans cesse ces sentiments dans son Cœur et dans celui de notre bonne Mère, notre auguste Reine, la Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu. Ces deux Cœurs vous seront toujours ouverts, afin que vous puissiez y puiser à loisir tout ce dont vous aurez besoin pour vous-même et pour celles que Marie vous a données pour enfants, et que vous devez honorer comme les Filles de son Cœur. Apprenezleur, plus encore par votre exemple que par vos paroles, à aimer bien tendrement cette bonne Mère et à leur marquer le soin constant qu'elles auront de lui plaire et de retracer en elles-mêmes ses vertus, en rapportant tout à la gloire et à l'amour de son divin Fils. La perfection à laquelle il faut les porter doit être plus intérieure qu'extérieure ; le nom de F. du Cœur de Marie le fait assez entendre. Ce qui n'est qu'extérieur n'est jamais assez solide. On persuade, on ne contraint pas la volonté. Il faut d'abord gagner les cœurs. Quand les cœurs sont gagnés, ils vont au-devant de tout ce qu'on peut leur commander et rien alors ne leur semble difficile. Attirez-les à vous par les liens d'une douce charité afin de les attacher puissamment à Dieu. Sachez ménager les âmes faibles et n'en exigez rien au-dessus de ce qu'elles sont en état de porter ; au moyen d'une sage condescendance, elles pourront acquérir des forces et devenir capables de grandes choses. C'est aux Supérieurs surtout à imiter ce qui est dit de Notre- Seigneur : il n'a point achevé d'éteindre la mèche encore fumante, il n'a point achevé de rompre le roseau déjà fracassé. Modérez le plus que vous pourrez l'activité naturelle afin que vous puissiez être un instrument comme passif entre les mains de Dieu. Travaillez à être sainte, mais sans inquiétude.

(1) Mlle Thérèse Chenu fut emprisonnée pendant la Terreur avec sa sœur, Mlle Amable Chenu, comme accusées d'avoir donné asile aux prêtres persécutés. Pendant leur détention, elles eurent le bonheur d'attirer à la Société d'excellents sujets. Thérèse mourut en 1798.

(2) Mademoiselle de Cicé.

(3) Mademoiselle Thérèse Chenu venait d'être nommée Supérieure de Saint-Malo.

Dans vos assemblées, rapprochez-vous le plus que vous pourrez de ce qui est dit des conférences dans la Règle de conduite. Mais les circonstances maîtrisent souvent, et la prudence veut qu'on s'en accommode.

Votre mère m'a communiqué, Mademoiselle et très chère fille en Jésus-Christ, cette lettre qu'elle vous écrit. Les avis qu'elle vous donne me paraissent pleins de l'esprit de Dieu ; elle ne vous dit que ce qu'elle pratique elle-même la première ; suivez avec soin ses avis, engagez vos sœurs à les suivre. Ils seront pour vous toutes une source de bénédictions.

A Mademoiselle Thérèse Chenu.

20 janvier 1797.

Je vous remercie, ma chère fille, de vos bons souhaits ; agréez les miens et faites-les agréer à toutes nos chères sœurs, les Filles du S. Cœur de Marie et les vôtres, surtout à Amable (1) dont l'infirmité est une source de bénédictions pour elle et pour vous. On ne peut, ma chère fille, dispenser personne d'une année entière de noviciat avant l'émission des vœux, parce que ce n'est pas une simple règle, mais une ordonnance de la Sainte Église. Les vœux qu'on ferait avant ce temps seraient nuls, ou du moins la Société ne serait pas censée en avoir connaissance. Comme le délai des vœux perpétuels est seulement de règle, quoique ce soit un point de grande importance, si Monsieur Engerran est d'avis, on peut en dispenser la personne dont vous me parlez, à cause de ses qualités et surtout à cause des circonstances qui semblent nécessiter cette dispense. Mais n'oubliez pas que, jusqu'à l'approbation de la Société de Marie, la profession qu'on y fait, ainsi que les vœux, est toujours conditionnelle, et que l'obligation en cesserait si l'Eglise, ét?nt consultée, refusait d'y donner son consentement. La consistance même de la Société dépend de cette approbation, de sorte que tout ce qu'on fait jusque là n'est que provisoire. Prions donc le Seigneur et sa Sainte Mère, nos saints Anges et nos saints patrons, pour que nous puissions obtenir bientôt cette approbation, si cette œuvre est pour la plus grande gloire de Dieu. On vous a envoyé une petite prière à cette intention, il faut la dire avec ferveur au moins une fois le jour.

Vous êtes effrayée de l'examen pour les vœux, ce n'est pas sans raison. Cependant l'examen que nous avons tracé doit en faciliter la pratique, surtout si on est fidèle à observer les points qui y sont recommandés. Au reste, cet examen regarde surtout Monsieur Engerran ou le prêtre de la Société qu'il nommerait à sa place pour cela. La protestation est proprement un acte public que la Supérieure

(1) Amable Chenu, sœur de Mlle Thérèse Chenu.

fait au nom de toutes. Le jour de l'Assomption est choisi spécialement pour cela ; mais cela n'empêcherait pas que celles qui en auraient la dévotion ne pussent la faire en leur particulier ; mais cette protestation n'aurait pas alors le même effet.

Conservez précieusement, ma chère fille, cet amour que le Seigneur vous a donné pour votre vocation ; il animera votre zèle pour la perfection des âmes qui vous sont confiées ; il vous soutiendra dans toutes les traverses et les contradictions auxquelles votre place doit nécessairement vous exposer. Ne soyez pas étonnée de ce mélange de misères et d'amour-propre que vous ressentez en vous ; c'est une suite de cette misérable nature dont la mort 3eule peut entièrement vous dépouiller. Vous pouvez en retirer un grand fruit, un vrai mépris de vous-même.

Entrez en cela dans les vues du Seigneur. Sachez bien discerner ce qu'il y a en vous de votre propre fond et ce qui dans vous appartient au Seigneur ; vous lui rendrez grâce de tout et ne garderez pour vous que l'opprobre et la confusion. Quand vous aurez une conviction intime et pratique de votre impuissance et de votre extrême pauvreté, vous commencerez à ne manquer de rien et vous deviendrez forte et capable de tout, parce que vous ne vous appuierez plus que sur Jésus-Christ et qu'il daignera se communiquer plus abondamment à vous et vous remplir de sa force et de ses richesses.

C'est en union de son divin Cœur et de celui de sa très Sainte Mère que je suis, ma chère fille, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Mademoiselle Amable Chenu

à Saint-Malo. 1801.

Priez Dieu pour votre mère ; elle est maintenant dans des épreuves bien pénibles. (1) Dieu nous éprouve tous tant que nous sommes, que son saint nom soit éternellement béni ! Il faut que la souffrance et l'humiliation nous préparent aux grâces qu'il veut nous faire. Embrassons avec amour sa main lors même qu'elle nous frappe ; ne murmurons jamais de rien. Ceux dont II se sert pour nous affliger peuvent bien n'avoir en cela que des vues saintes ; attendons avec patience le temps des miséricordes du Seigneur ; peut-être ce temps n'est-il pas fort éloigné. Au reste ne désirons que la volonté du Seigneur et quelque chose qui nous arrive nous serons contents et la paix de notre âme n'en sera point troublée.

J'ai trouvé une petite Congrégation bien établie et bien fervente : celle de Rouen ; elle était au nombre de sept, et en outre quatre postulantes que j'ai examinées et que j'ai cru spécialement appelées à la petite Société.

(1) M. de Cicé avait été arrêtée et emprisonnée.

A Mademoiselle Amable Chenu à Saint-Malo.

Ne vous étonnez pas de voir des bons s'opposer à l'œuvre de Dieu ; c'est une rude épreuve ; mais c'est ce qu'on a vu dans tous les temps. Dieu a ses moments ; il faut quelquefois les attendre longtemps, mais le délai est bien compensé par la valeur du don.

Allez à Dieu par amour et que la confiance dilate votre cœur. Continuez vos conférences le plus régulièrement qu'il vous sera possible. Dans ces conférences, il faut lire habituellement quelque chose du Sommaire et l'explication que nous en avons faite.

A Mademoiselle Amable Chenu.

Depuis la formation des deux Sociétés, nous avons toujours donné des Supérieurs religieux aux Filles du Cœur de Marie ; et celles qui ont fait les vœux les ont toujours faits entre leurs mains, sous l'autorité des évêques ; et lorsque les évêques admettent nos Sociétés dans leurs diocèses, ils sont censés les admettre selon leur Institut, telles qu'elles ont été approuvées par le St-Siège, et par là même ils ont conféré au Supérieur de la Société du Cœur de Jésus une nouvelle autorité ; sans quoi il faudrait, suivant l'usage des Sociétés religieuses de filles, donner aux Filles du Cœur de Marie d'autres ecclésiastiques pour Supérieurs.

A Mademoiselle Chenu à St-Malo.

Ce 11 juillet 1805.

Je me joins, ma chère et respectable fille en J. Ch., avec votre digne mère Supérieure, la respectable Adélaïde (1), pour vous saluer et vous donner une marque de mon sincère et respectueux souvenir. Ce qu'elle vous dit est très vrai. Je suis bien occupé devant Dieu de vous, de vos chères filles et de tous nos respectables confrères, le vénérable M. Engerran, MM. Vielle (2), Orange, la Mennais (3), etc.

(1) Mademoiselle de Cicé.

(2) M. Vielle, venant de Picardie à St-Malo, ne quitta pas la Bretagne ■pendant toute la durée de la Terreur. Ce courageux ecclésiastique prit en grande affection Jean de la Mennais et fut son maître dans les études sacrées. Un séminaire ayant été ouvert à St-Malo, M. Vielle en fut un des premier»-

a qui je présente mes respects. On leur enverra ,et à vous, une lettre circulaire que je viens de faire récemment. Dieu daigne y répandre sa bénédiction et faire porter des fruits de salut et de sainteté à toutes les branches qui tiennent aux deux petits arbrisseaux dont les racines sont fixées dans les S.S.C.C. Comment ne se propageraient-elles pas ? Comment ne fleuriraient-elles pas avec de telles racines ? Attendons avec confiance et longanimité les moments du Seigneur ; ses desseins sont bien élevés au-dessus des pensées des hommes. Adorons sa conduite sans vouloir la pénétrer.

Je vous confirme ce que vous dit votre mère, que les autorités les plus respectables se sont employées inutilement pour me tirer de captivité. Ma confiance n'en est pas moins grande ; cela me fait voir que Dieu me veut où je suis ; il m'en tirera quand il lui plaira. Ce sentiment me console et me fait même jouir d'un doux et paisible contentement. Je dois aussi vous dire que votre mère me prodigue ses soins au delà de mes besoins et de son pouvoir, et je les reçois comme venant de la petite Société ; Dieu veuille la récompenser de sa charité ! Ce qu'elle vous dit des marques que Sa Sainteté nous a données, et de sa bonne volonté pour nos familles, est pareillement vrai et a été pour moi d'une grande consolation.

Tout à vous dans le Seigneur.

professeurs et y resta jusqu'en août 1812, époque où il quitta St-Malo pour aller prendre la direction du grand séminaire de St-Brieuc, que lui offrit Monseigneur Cafarelli, évêque de cette ville.

(3) Jean-Marie de l'a Mennais naquit à St-Malo le 8 septembre 1770; reçut le sous-diaconat à Paris le 21 décembre 1801, fut ordonné diacre à Rennes le 24 sept. 1803 et reçut la prêtrise le 25 février 1804.

Immédiatement on l'attacha comme vicaire à la cathédrale de St-Malo, tout en lui hissant exercer les fonctions de professeur au séminaire.

Cette maison ayant été fermée en août 1812, M. de la Mennais quitta St-Malo pour suivre M. Vielle qui venait d'être nommé directeur du séminaire de St-Brieuc. L'évêque se cette ville ne tarda pas à le nommer son Grand- Vicaire. Après la mort de Mgr Cafarelli, 11 avril 1815, le chapitre n'hésita pas à le nommer Grand Vicaire capitulaire. M. de la Mennais mourut le 26 décembre 1860.

LETTRES

à MADEMOISELLE AD. D'ESTERNOZ

A Mademoiselle d'Esternoz (i).

25 février 1796.

t Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Pour répondre, Mademoiselle, à la confiance que vous me témoignez sans me connaître, et pour ne rien omettre de ce que contient votre lettre intéressante, je vais ranger d'abord dans le même ordre que vous les points principaux sur lesquels Vous désirez quelques éclaircissements. Ces points sont : i° La solitude intérieure. 20 La docilité à la grâce. 30 L'oraison. 40 Les affaires. 50 La vocation. 6° La communion.

i° La solitude intérieure. Dieu vous en donne l'attrait ; c'est une grâce bien précieuse et qui n'est pas bien commune ; du moins il y a peu de personnes qui soient fidèles à y répondre. Je crois que, quand Dieu la fait à une âme, c'est la marque d'une prédilection spéciale, et qu'il veut que cette âme soit toute à lui. Cette grâce met entre l'âme et le monde une séparation plus grande que ne pourrait faire le désert le plus profond, la clôture la plus austère. C'est là que Dieu se plaît à se communiquer à l'âme et que l'âme reçoit une vive impression et de la majesté de Dieu et du vil néant des créatures. Quand Dieu nous y appelle, nous avons en cela même un -gage assuré qu'il nous appelle en même temps à une union très étroite avec lui. Mais si cette grâce est bien précieuse, elle demande aussi de l'âme une grande fidélité. Cette solitude intérieure, ce fond de notre âme, ce lieu le plus intime de nous-même est le sanctuaire où Dieu lui-même réside au-dedans de nous ; Dieu seul peut nous en ouvrir l'entrée ; mais pour y avoir quelque accès, pour y habiter seul avec Dieu seul, quelle fidélité, quelle pureté de cœur ne faut-il pas ! Quel mépris, quel oubli des créatures, quel parfait détachement de tout ce qui n'est pas Dieu, quelle forte adhésion de l'âme à Dieu et à Jésus- Christ son Fils par qui seul nous pouvons l'honorer, l'aimer et lui plaire ! Je vois assez par ce que vous me marquez que vous n'avez pas encore cette vigilance que Dieu attend de vous. C'est à ce défaut de fidélité que vous devez attribuer cette vive impression que font sur vous les objets sensibles. Si, plus fidèle à votre attrait, vous cherchiez Dieu davantage en vous-même, le sentiment presque continuel que vous auriez de sa présence, la connaissance plus parfaite que vous auriez de son infinie grandeur enchaîneraient en vous les mouvements d'une vie toute naturelle ; vous n'auriez que du dégoût

(1) Mlle d'Esternoz connaissant par Mme de Montjoie le P. de Clorivière comme un directeur très éclairé, lui écrivit pour se mettre sous sa conduite et voici la réponse à sa première lettre.

Mlle d'Esternoz fut la première F. de M. de Besançon ; elle fit sa Cons. dans le courant de 1796. Des affaires de famille l'appelèrent ensuite à Paris et l'y retinrent 15 à 18 mois pendant lesquels elle logea dans la maison de Mlle de Cicé. Mlle d'Esternoz fit ses vœux en août 1798.

pour les créatures et votre cœur sans hésiter rejetterait avec horreur tout ce qui pourrait le souiller et déplaire à Dieu, comme la mer rejette l'écume de son sein. Regardez les sentiments contraires que vous éprouvez comme une juste punition de votre peu de fidélité dans un point de cette importance.

2° La docilité à la grâce. Ceci a le plus grand rapport avec ce que je viens de dire. La grâce, dites-vous, vous rappelle sans cesse aux choses de Dieu ; elle vous reprend de vos moindres fautes, elle ne laisse en vous rien d'impuni ; elle voudrait exercer son empire souverain sur tous vos mouvements, vos affections, vos pensées, vos paroles, etc., et cet empire vous paraît quelquefois bien difficile à supporter... De qui vient la grâce, ma chère fille ?... Qui est-ce qui veut ainsi vous régir par la grâce ? N'est-ce pas l'Esprit-Saint, celui qui est l'Amour de Dieu même ? Son empire est celui- de l'Amour ; la guerre qu'il fait à la nature est une guerre d'amour. Cette nature est, tout à la fois, et son ennemi et le vôtre. Considérez-la sous ce point de vue et vous vous réjouirez des coups qui lui sont portés ; le comble de votre joie serait de la voir tout anéantie, percée des traits de l'amour divin. Vous ne pouvez espérer son entière destruction dans cette vie ; mais au moins, si vous désirez aimer, si vous voulez être aimée, déclarez-vous hautement contre la nature et rangez-vous du côté du divin Amour. Vous ne vous plaindrez plus alors de l'assujettissement absolu auquel il voudrait vous réduire. Vous n'écouterez plus ce que vous suggérera l'esprit de malice, que telle chose n'est pas défendis, que telle autre n'est pas ordonnée, que c'est se mettre trop dans la gêne. Calcule-t-on tout cela quand on aime ? Ne suffit-il pas, pour agir, qu'on puisse espérer de plaire à celui qu'on aime ? S'il faut se mettre à la gêne, cette gêne qu'on endure par amour ne devient-elle pas aimable ? — Mais ne peut-on pas prendre pour attrait de la grâce ce qui vient de l'imagination ? Cette objection mérite de la considération. Ce qui vient de Dieu fait une tout autre impression sur l'âme que ce qui vient de l'imagination ; un regard attentif suffit pour les discerner l'un de l'autre. Mais ce qu'on pourrait plus aisément confondre, c'est l'attrait que produit l'esprit de la grâce et la grâce elle-même qui, portant l'empreinte de la volonté de Dieu, demande qu'on fasse ce qu'elle intime, tandis que ce qui n'est qu'attrait, quoique bon et provenant d'un esprit de la grâce, ne doit pas être toujours suivi. L'exemple que vous apportez explique la chose. L'attrait qui vous porte à ajouter à vos prières, à vos mortifications, vient d'un esprit de grâce ; mais il ne doit pas être suivi, parce qu'il faut de la modération en tout et que tout excès n'est pas dans l'ordre. La règle pour le discerner est la prudence, l'obéissance, l'état et les différents devoirs d'un chacun ; dans le doute, une jeune personne doit se décider par le conseil d'une personne pieuse et éclairée. On peut être assuré que, sans une inspiration extraordinaire,

tout ce qui sort de l'ordre de la Providence sort aussi de l'ordre de la volonté divine et, quoique bon en soi, ne doit pas être suivi dans la pratique.

3° L'oraison. Je ne saurais trop vous en conseiller la pratique. C'est dans l'oraison que vous apprendrez à être docile à la grâce et à entrer plus avant dans votre solitude intérieure. Ménagez tous les moments que vous vous fixerez chaque jour pour vaquer à ce saint exercice. Mais que votre oraison ne tienne en rien de la contrainte et de l'étude. Suivez-y librement votre attrait. Agissez avec Dieu, avec Jésus-Christ, comme un enfant avec son père, une épouse avec son époux, mais sans oublier le profond respect qu'exige sa Majesté. Je n'entrerai pas dans un plus grand détail. Madame de Montjoie (i) peut bien vous dire là-dessus tout ce que je vous dirais moi-même.

4° Les affaires. Il est de votre devoir de vous y prêter, mais il ne faut jamais s'y livrer. Toute affaire est essentiellement et nécessairement subordonnée à celle qui est par excellence notre grande affaire, notre unique affaire. Quand on rapportera toutes les autres affaires à celle-là, elles ne pourront plus nous distraire et nous dissiper ; elles deviendront pour nous l'occasion de pratiquer toutes sortes d'actes de vertus. C'est de Dieu qu'on en attendra le succès. On se tiendra dans une sainte indifférence par rapport aux événements agréables ou fâcheux, et jamais on ne succombera à la tentation qui porterait à avoir recours à des moyens qui ne seraient pas parfaitement conformes à la volonté divine.

5° La vocation. Cette considération est de la dernière importance. Il ne faut pas se lasser de s'adresser à la source de toute lumière pour ne pas s'y méprendre. Mais il ne faut pas chercher en cela une pleine et entière assurance que Dieu, dans le cours ordinaire de la grâce, ne veut pas nous donner. C'est assez pour nous qu'il nous invite avec amour à nous consacrer à Lui. Quand nous avons quelque indice de, cette invitation, n'en cherchons pas davantage. Comment pouvonsnous balancer un instant et ne pas recevoir avec des transports de joie et de reconnaissance une offre aussi glorieuse, aussi avantageuse ? Vous avez raison d'interpréter la conduite de la divine Providence

(i) Dieu se servit de Mme de Montjoie pour établir la Sté des F. de M. en Franche-Comté. Mme de Montjoie, Supérieure d'un des monastères de la Visitation à Paris, obligée de quitter sa communauté en 1793, fit alors connaissance du P. de Clorivière et, avant de revenir en famille, elle s'associa aux F. de M. En quittant Paris, Mme de Montjoie se retira en Franche- Comté chez sa sœur, Mme de Grivel ; là, elle rencontra Mlle Adélaïde d'Esternoz qui habitait Besançon et qui venait souvent au Pin, chez Mme de Jouffroy, sa cousine germaine. Mme de Montjoie fit connaître le P. de Clorivière à Mlle d'Esternoz qui, peu après, entra dans la Société. Sur la fin de l'année 1796. Mme de Montjoie ayant appris que plusieurs religieuses de la Visitation avaient formé le projet de se réunir, il fut décidé qu'elle irait les rejoindre.

Ci 7 -

à votre égard comme une marque que l'Époux céleste est jaloux de votre cœur et qu'il le veut à Lui sans réserve et sans partage. Vous paraissez cependant être encore en suspens par rapport à votre choix ; mais que les craintes qui vous arrêtent sent petites et humaines ! Qu'y a-t-il de plus grand, de plus doux, de plus saint que d'être tout à Dieu ? Une âme qui ne sert que Lui et qui le sert avec fidélité n'est-elle pas ce qu'il y a de plus grand dans l'univers ? Ne croyezvous pas qu'elle rend par là les services les plus importants ? Le monde est trop aveugle pour s'en apercevoir ; mais vous avez de la foi, et la foi ne permet pas d'en juger autrement. Méprisez donc ces vaines craintes et ne songez plus qu'à vous donner entièrement à Jésus-Christ. Je ne craindrais pas, d'après l'exposé que vous me faites de vous-même, de vous dire que votre cœur est un bien qu'il réclame, et de vous solliciter en son nom de le lui donner sans partage. Ne différez pas plus longtemps ; ne lui demandez plus que la force et le courage d'être bien fidèle à cette vocation sainte. Si vous désiriez quelque chose de plus de moi, peut-être pourrais-je vous indiquer la voie dans laquelle vous pourriez marcher. Je propose une énigme ; je ne sais si celle qui vous remettra cette lettre ne pourrait pas vous en donner la solution. Avant de me la demander, ayez bien soin de consulter celle qui est le trône de la divine Sagesse, la Mère de Dieu et la nôtre, la Très Sainte Vierge Marie.

Je reprends ma lettre interrompue depuis plus de quinze jours. Ce que vous me dites de votre attrait pour l'obéissance est un indice pour connaître votre vocation. Cet attrait est excellent en lui-même, mais il veut être bien dirigé. Il vous deviendrait pernicieux si vous l'appliquiez mal, s'il vous portait à soumettre vos lumières et votre conduite à des personnes qui se prévaudraient de votre docilité pour vous engager dans une manière de vie qui vous éloignerait de l'esprit de Dieu et vous rapprocherait de celui du monde. Or, je ne vois guère qu'une société religieuse où vous puissiez suivre cet attrait sans péril, et où même il deviendrait pour vous une source inépuisable et toujours nouvelle de mérites.

6° La communion. — Il n'y a point de moyen plus efficace pour avancer dans le chemin de la perfection, quand on a un désir sincère d'être tout à Dieu. C'est par la Sainte Eucharistie que Jésus-Christ veut nous communiquer son divin Esprit et se lier lui-même plus étroitement à nous. C'est à ceux qui se nourrissent de sa Chair et de son Sang qu'il promet qu'ils ne mourront point, qu'ils auront en lui leur demeure, que lui-même demeurera en eux et qu'ils participeront en Lui à cette vie divine qu'il reçoit de son Père. Ce n'est pas en se nourrissant seulement de temps en temps de ce divin aliment qu'on éprouve en soi l'effet de ces admirables promesses, c'est en en faisant sa nourriture aussi souvent qu'il nous est permis de le faire. C'est à votre confesseur à juger de ce qui vous convient en ce point. Mais,

autant que j'en puis juger, je croirais qu'il vous serait très avantageux d'approcher de la Sainte Table tous les jours de dimanche et de fêtes, et même un jour de plus par semaine lorsqu'il ne s'y trouverait point de fête chômée.

Voilà, ce me semble, Mademoiselle, la réponse à tous les articles de votre lettre. Je désirais en écrivant me tenir dans une grande dépendance de l'Esprit de Dieu. Je désire maintenant avoir été fidèle à sa direction et ne vous avoir rien dit que de conforme à sa lumière et aux besoins de votre âme. Priez pour moi.

Votre très humble serviteur. Joseph.

A Mademoiselle d'Esternoz (i).

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