L. J. Ch
J'ai différé, Mademoiselle, à vous répondre, jusqu'à ce que je puisse le faire un peu à loisir, et ce moment est venu trop tard pour que je puisse espérer désormais que ma lettre vous parvienne avant votre départ. Cela ne m'empêchera pas de l'écrire ; peut-être ne serat-il pas inutile pour vous de la trouver à votre arrivée dans ce pays-ci, car je suppose que j'aurai l'avantage de vous y voir comme vous me le faites espérer.
Je remercie le Seigneur de ce qu'il a daigné se servir de moi pour vous faire entendre sa voix et, plus encore, de ce que vous y avez été docile. Il faut que cette docilité soit entière et sans réserve pour être digne de lui et Qour attirer sur vous les grâces abondantes dont vous avez besoin et que sa bonté vous destine ; et j'ai la plus douce confiance qu'elle sera telle que nous pouvons vous la désirer. Vous avez renoncé à tout établissement terrestre, c'est quelque chose ; mais vous sentez bien que ce ne serait pas assez pour satisfaire pleinement les vues que le divin* Époux a sur votre âme. Il la veut tout entière à Lui ; Il veut être votre Époux, et que vous soyez son épouse de la manière la plus parfaite. Il n'est pas besoin pour cela d'une retraite dans le sens que vous paraissez l'entendre ; on peut être dans le monde sans être du monde ; on peut être dans le monde et n'avoir rien de commun avec lui dans ses pensées, dans ses affections, dans sa conduite, même extérieure ; on peut être au milieu du monde et appartenir unique-
(i) Cette lettre sans date est mise à la place qu'elle occupe dans le recueil des lettres du R. P. de Clorivière à Mlle d'Esternoz. Ces lettres furent réunies et classées selon l'ordre de leurs dates, par Monsieur de Chaffoy, « intime ami de nos Sociétés » (C'est ainsi qu'en parle le P. de Clorivière dans une lettre à Mademoiselle de Cicé, en date du 4 octobre 1803).
Ces lettres furent réunies, peu après la mort de Mlle d'Esternoz, avec l'approbation du P. de Clorivière, et offertes aux Filles du Cœur de Marie de Besançon pour leur mieux faire connaître l'esprit de la Société, comme le dit lui-même M. de Chaffoy dans la dédicace,
ment à Jésus-Christ sans se ressentir en rien de la contagion du monde, ainsi que Notre-Seigneur le demandait pour ses Apôtres. Telle a été son auguste Mère, telles ont été des vierges sans nombre dans les premiers siècles de l'Église et même dans toute la suite des âges. Ce que la grâce a opéré dans les premiers temps, elle peut l'opérer encore en notre faveur, surtout si nous nous trouvons, comme les chrétiens des premiers siècles, privés de ces asiles sacrés où l'innocence et la piété pouvaient se mettre à l'abri de la séduction et du tumulte du monde. Vous pouvez me comprendre si Madame de Mont joie vous a donné le mot de l'énigme. Si le Seigneur le veut, je vous en dirai davantage de vive voix.
Vous désirez une situation qui ne vous fournisse aucune occasion de distraction, vous n'en trouverez aucune. La source des distractions est bien plus en nous que dans les objets qui nous environnent. Quand il est dans l'ordre de Dieu que nous nous occupions d'objets différents, quand nous le faisons en vue de Dieu, que nous avons soin de lui rapporter de temps en temps nos actions par de saintes élévations de notre esprit, que notre cœur veille en même temps sur lui-même et qu'il se tient dans un parfait dégagment de ce qui n'est pas Dieu, alors rien n'est capable de nous distraire ; ou du moins si la multitude et la variété des objets nous causent quelques distractions, ces distractions sont faibles et passagères et ne font sur l'âme qu'une fort légère impression que le cœur désavoue et qui ne lui nuit point devant Dieu. Les personnes véritablement dégagées des créatures et d'elles-mêmes sont libres et ne perdent pas Dieu de vue au milieu du tumulte des affaires. C'est donc à son cœur qu'il faut s'en prendre, c'est ce cœur qu'il faut surtout s'appliquer à corriger et à réformer quand on est trop distrait par les affaires extérieures, qu'elles dessèchent le cœur et qu'elles détruisent en nous l'esprit d'oraison.
Vous avez trouvé par rapport à vous la cause de t:e désordre intérieur que vous éprouvez : c'est le peu de courage que vous avez à vous surmonter vous-même en gardant avec fidélité l'ordre et le règlement que vous vous êtes prescrit. Si vous ne vous en écartiez que lorsque quelque juste raison l'exige, vous agiriez sagement ; mais vous le faites parce que cette fidélité à une règle gêne et contraint votre volonté qui ne peut souffrir aucun joug. Vous voulez donc agir par le mouvement de votre volonté propre, au moins en tout ce qui n'est pas péché. Quoi de plus contraire à l'esprit de Dieu ? La volonté propre de l'homme est la grande ennemie que l'esprit de Dieu combat en nous sans relâche ; il ne règne en nous qu'à proportion des victoires qu'il remporte sur elle. La propre volonté ne peut que vicier et altérer nos meilleures actions. Notre occupation continuelle doit être de ne jamais agir par le mouvement qu'elle imprime à notre âme. C'est là le point le plus important de la morti-
fication intérieure, et ce n'est que par une grande fidélité à l'observer qu'on peut espérer de s'avancer dans la voie de la perfection. Travaillez donc constamment à contredire en tout votre volonté et à l'assujettir en tout à l'esprit de Dieu ; vous le pouvez avec le secours de la grâce, et ce secours ne vous sera point refusé si vous le sollicitez avec humilité, confiance et ferveur... Je sais qu'on peut faire ce que je dis et cependant éprouver encore bien des dégoûts et des distractions dans la prière ; mais alors cet état pénible n'a rien de nuisible à l'âme. C'est une épreuve qui ne peut que lui être salutaire si elle la supporte avec courage. Ce n'est pas ici le temps de vous en parler.
Ce que je viens de dire vous fait voir combien il est essentiel pour vous d'obéir à cette voix intérieure qui lie en mille choses votre volonté. Cela seul, joint à la sainteté qu'elle exige de nous, montre assez qu'elle vient de l'esprit de Dieu et fait craindre que les prétextes qui vous portent à vous y soustraire ne vous soient suggérés par l'amour-propre. Je me rappelle vous avoir prescrit quelques règles qui vous préserveront de vous laisseraller, en cette matière, auscrupule et de tomber dans de vaines perplexités... Ne vous affligez pas excessivement de la privation des moyens extérieurs de salut ; quand cette privation n'est pas volontaire de notre part et que nous avons recours à la vigilance et à la prière, moyens qu'on ne peut jamais nous ôter, Dieu, dans sa grande miséricorde, daigne suppléer abondamment par sa grâce à tout ce qui nous manque.
Ce qui vous afflige surtout et vous fait craindre que vous ne méritiez plus que jamais la haine de Dieu, c'est que maintenant, après avoir été comblée de grâces très spéciales, vous résistez en bien des choses, et même avec connaissance et une volonté bien délibérée, à l'esprit de Dieu, en vous accordant mille satisfactions, soit des sens, soit de l'amour-propre, qu'il vous interdit : ce que vous ne faisiez pas avant d'avoir reçu ces grâces. Je ne peux point certainement diminuer l'horreur que vous avez de vos infidélités aux lumières et aux bons mouvements de la grâce ; vous devez vous en humilier beaucoup et vous appliquer fortement et constamment à les détruire ; mais je dois vous dire qu'il n'y a rien en cela qui doive vous surprendre et vous troubler, si vous connaissez votre faiblesse et si vous faites attention à la conduite de l'esprit de Dieu sur votre âme. Auparavant il s'accommodait à votre faiblesse ; il exigeait de vous peu de choses et vous laissait dans l'ignorance de ce que sa sainteté et la pureté de son amour auraient désiré de vous*; vous pouviez donc, en ce qui ne tombe pas sous le précepte, suivre l'instinct de la nature et vous accorder bien des satisfactions (quoique bien imparfaites) sans résister à la lumière qui ne vous était pas encore donnée. Maintenant que- vous avez reçu plus de grâces, le Seigneur demande bien plus de vous. Il veut que, pour y répondre et pour en mériter de nouvelles, vous ne
suiviez en rien vos inclinations naturelles et que vous tendiez généreusement à ce qu'il y a de plus parfait. Il faut pour cela que vous vous livriez à vous-même un combat rude et continuel. Faible comme vous êtes, il n'est pas étonnant que vous n'en sortiez pas toujours victorieuse ; Dieu même, pour vous tenir dans l'humilité, permet que vous sentiez quelquefois toute votre faiblesse. Mais ce qui peut un peu vous consoler, c'est que cela n'arrive guère qu'en choses qui sont de pur conseil et non en choses de précepte, même vénielles. (Cette lettre se termine là.)
A Mademoiselle d'Esternoz.