‹ Lettres du P. de Clorivière, 1787-1814Chapitre 49 sur 116 · L. J. Ch · texte numérisé non relu

L. J. Ch

Vous ne vous trouvez, Mademoiselle, ni plus sainte, ni plus fervente, et cependant avec plus d'obligation de l'être qu'auparavant. Je conviens que vos obligations sont plus grandes ; vous appartenez plus étroitement à Jésus et à Marie par la consécration que vous leur avez faite de votre personne (1) ; vous devez les suivre de plus près comme vous le leur avez promis ; vous avez bien raison d'en être convaincue ; mais cette conviction elle-même qui vous répond en même temps des grâces les plus abondantes et spéciales de la part du Seigneur pour atteindre cette perfection à laquelle il vous appelle, cette conviction est un secours et un aiguillon puissant, bien capable de vous exciter à faire sans cesse de nouveaux efforts pour coopérer aux grands desseins de sainteté qu'il a sur vous. Comment, avec une pareille conviction, pourriez-vous demeurer oisive et dans l'inaction ? Mais vous ne vous trouvez, dites-vous, ni plus sainte, ni plus fervente ; je le crois bien, je serais bien fâché que vous eussiez une plus favorable idée de vous-même. Cette bonne opinion que vous en auriez vous affaiblirait et pourrait vous porter peu à peu au relâchement. Vous n'êtes pas encore assez bien enracinée dans l'humilité pour que Dieu puisse vous montrer sans quelque danger pour votre âme les progrès que vous pouvez faire. La ferveur se cache souvent elle-même aux personnes les plus ferventes. Le désir qu'elles ont d'avancer beaucoup et de se corriger de tous leurs défauts fait qu'elles comptent pour rien leur avancement et leurs efforts, parce qu'elles ne sont pas encore arrivées au terme de leurs vœux. Ce désir, quoique bon ou même nécessaire, serait défectueux s'il était accompagné de trouble et d'anxiété. Il faudrait alors le modérer, ou plutôt le régler. On ne parvient pas tout à coup à la perfection. Quelque bonne volonté qu'on ait de se corriger de ses défauts, on

(1) Mlle d'Esternoz fit sa consécration en 1796.

n'en vient pas sitôt à bout. Dieu veut que nous connaissions par notre expérience le fond de notre malice et de notre corruption. Il laisse le Philistin subsister au milieu d'Israël, afin que son peuple, ayant toujours à combattre, ne se laisse point aller à la paresse et réclame continuellement son secours. Adorons en cela même les desseins du Seigneur et soumettons-nous à sa volonté sainte dans toutes les épreuves par lesquelles elle nous fait passer. Si nous ne mettons pas bas les armes, nos défaites mêmes ne nous nuiront pas ; et sans que nous nous en apercevions, Dieu sera glorifié en nous, et l'affaire de notre perfection prendra chaque jour de nouveaux accroissements. Conservez toujours la volonté d'être tout à Dieu et ne vous étonnez point, ne vous abattez point si les œuvres ne répondent pas toujours aux résolutions que vous avez prises, aux bons désirs que vous formez. Humiliez-vous de vos chutes et relevez-vous aussitôt par un prompt retour vers Dieu et l'aveu sincère de votre faiblesse. Se décourager alors est un effet de l'amour-propre qui voit avec quelque dépit sa propre faiblesse ; rien n'est plus préjudiciable au bien de l'âme et ne l'expose davantage aux pièges de l'esprit de malice.

Vous demandez qu'on vous prescrive quelque exercice de pénitence ; je n'en vois point de meilleur et de plus salutaire pour vous qu'un bon règlement de vie que vous observerez avec fidélité. Sept heures de sommeil lorsque vous vous porterez bien. Un temps marqué pour l'oraison le matin et le soir ; des prières vocales réglées mais non pas trop multipliées ; quelques lectures dans lesquelles on cherche à nourrir sa piété et non sa curiosité ; quelques mortifications dans ses repas ; beaucoup de silence et de fréquentes élévations d'esprit et de cœur dans le cours de la journée ; rapporter à Dieu ses conversations «vec le prochain ; un extérieur bien composé qui fasse voir que l'âme est le séjour de la divinité. Voilà la meilleure des mortifications. Je ne vous défends cependant pas quelque mortification réglée, telle par exemple que la discipline pendant quelques minutes tous les vendredis. Avant toutes choses, unissez-vous en tout aux Cœurs de Jésus et de Marie ; puisez-y tout ce qui vous manque.

J'aurais bien souhaité que vous eussiez pu jouir davantage de Mme de Montjoie. Toutes nos demoiselles vous saluent et se recommandent à vos prières.

Vous trouverez ci-joint une lettre de Mademoiselle de Cicé. Priez pour moi et croyez-moi.

Tout à vous dans Notre-Seigneur.

A la Citoyenne d'Esternoz, à Montfort, par Quingey, Département du Doubs.

Ce 29 octobre 1797.

Je prends, comme je le dois, part à toutes vos peines, ma chère fille en N.S. Vous en êtes assaillie de toutes parts, mais je n'en suis pas étonné. Nous sommes à présent dans les jours de la justice de Dieu, mais d'une justice miséricordieuse pour tous ceux qui sont véritablement à Lui. Il faut qu'à l'exemple de notre divin Maître, tous ceux qui se font gloire d'être ses membres soient disposés à porter avec Lui, chacun selon qu'il est plus ou moins uni à ce divin Chef, le poids de la justice divine.

Les méchants souffrent aussi, mais c'est d'une autre manière. Dieu les punit dans sa fureur en les livrant à l'empire du Prince des ténèbres et en permettant qu'ils réussissent dans leurs funestes desseins. N'envions donc point leur triomphe, c'est un acte bien terrible de la justice du Seigneur. Réjouissons-nous d'être dans l'oppression et dans les larmes. Il n'en sera pas toujours ainsi. Un jour viendra que notre sort sera changé ; ce jour fera voir aux méchants leur aveuglement ; il nous fera voir à nous-mêmes combien on est heureux quand on souffre avec paix et résignation. Plus je vois s'augmenter nos maux, plus il me semble que ce jour s'approche et que le Seigneur mettra bientôt fin à nos peines. Quoi qu'il en soit, ne perdez jamais courage et souvenez-vous toujours que vous êtes Fille du Cœur de Marie. C'est dans cet aimable Cœur et dans celui de Jésus que je suis, ma chère fille, tout à vous.

de Clori.

A Mademoiselle d'Estefhoz.

C'est une lumière très précieuse, ma chère fille, que celle qui découvre le fond de misère et de corruption que nous portons en nous-même, et les recherches secrètes de l'amour-propre qui se glissent même dans les meilleures actions. Elle nous apprend à ne nous appuyer en rien sur nous-même, à compter pour bien peu de chose tout le bien que nous faisons, ce qui nous force heureusement à ne chercher d'appui que dans les miséricordes de Dieu et les mérites infinis de Jésus-Christ.

Il me semble que cette lumière doit exciter en vous la plus vive reconnaissance et non pas le découragement ; elle ne vous ôte rien, elle ne vous rend pas plus misérable, elle vous fait seulement voir que vous l'êtes ; cette vue qui doit vous établir dans une humilité véritable, et qui par conséquent est d'un grand prix, vous devez la cultiver avec soin et craindre beaucoup de la perdre. Qu'est-ce, en effet, que l'humilité ? — que la connaissance de nos misères qui nous porte

à regarder les choses abjectes et le mépris comme l'unique partage qui nous convient. Au reste, quoique cette recherche de soi-même, cet amour-propre qui est comme le fond de notre nature corrompue empêche la perfection et l'entière pureté de nos actions, elle n'en détruit pas cependant tout le mérite et ne nous rend pas coupables devant Dieu, lorsque notre volonté n'y acquiesce pas volontiers et que nous sommes résolus de la combattre lorsque nous l'apercevons dans les moindres choses.

C'est le travail de toute la vie d'extirper de nos cœurs cette mauvaise racine qui est la source cachée de toutes nos fautes ; la grâce nous est donnée pour cela. Dans les âmes plus avancées, la moindre négligence en ce point serait bien funeste ; Dieu ne demande pas tant de celles qui le sont moins. Il y a même quelques imperfections qu'il souffre en elles et qui ne leur sont pas inutiles ; par exemple désirer l'approbation des personnes que l'on estime est quelque chose de moins parfait ; mais Dieu le laisse et, pendant un temps, c'est un aiguillon comme nécessaire ; on veut leur plaire parce qu'on voit Dieu en elles et qu'on se croit par là plus assuré de plaire à Dieu.

A la Citoyenne d'Esternoz, l'aînée, demeurant à Montfort (i) par Quingey. Dépt du Doubs.

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